‹ Les époques du théatre français, 1636-1850Chapitre 33 sur 65 · ARAMI5TE · texte numérisé non relu

ARAMI5TE

Mais, en effet, pourquoi faut-il que mon intendant me haïsse?

Et nous, Messieurs, qu'avons-nous besoin d'entendre ou d'attendre davantage? Le mariage vaut fait maintenant. A la sympathie d'une jeune veuve pour un intendant bien fait a succédé d'abord un goût de préférence, puis ia préférence est devenue de l'amour.... La comédie est terminée ; et si chaque progrès de l'action nous en a fait faire un dans la connaissance du cœur d'une belle indolente, n'avions-nous pas raison de dire que, dans le théâtre de Marivaux, comme dans celui de Racine, action et psychologie se confondent?

Maintenant,, Marivaux at-il imité Racine? a-t-il voulu seulement l'imiter? Pour ma part, je ne le crois pas. Dans les sociétés qu'il fréquentait, et que présidait Fontenelle, on était plutôt hostile à la mémoire de l'auteur de Bérénice et de Phèdre, — lequel, pour tout ce monde, était presque un contemporain, n'ayant disparu que depuis une trentaine d'années; — et d'ailleurs, l'indépendance d'humeur de Marivaux allait jusqu'au dédain, un dédain doux, mais un dédain parfait, de tout ce qui l'avait lui-même précédé. Peu d'hommes de lettres ont eu plus de confiance en eux. La question aussi bien n'estelle pas presque indifférente? On sait que l'on copie; on ne sait pas toujours que l'on imite. Ce que je tiens seulement à vous faire observer. Messieurs, c'est que, Marivaux n'en aurait rien su ni soupçonné, la ressemblance ou l'analogie de sa comédie avec la tragédie de Racine n'en serait pas pour cela moins certaine, — ni surtout plus fortuite, ni par conséquent moins intéressante à noter dans l'histoire du théâtre français. Il y a des coupants d'idées auxquels personne ne saurait se soustraire, pour la bonne raison qu'à peine sentons-nous qu'ils nous entraînent; il y a des influences qui sont comme diffuses dans l'atmosphère ambiante, et que nous respirons, sans nous en douter nous-mêmes, avec l'air de

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notre temps; il y a des œuvres à rimitation desquelles, î

sans le vouloir, l'esprit d'une génération ou d'un siècle j

se modèle. Balzac, dans notre siècle. Honoré de Balzac, }

a-t-il imité la vie, ou la vie a-t-elle imité Balzac? Tout '

en imitant Racine, ou. si vous l'aimez mieux, tout en j

transposant la tragédie de Racine dans sa comédie de j

l'amour, Marivaux n'en est donc pas moins demeuré ^

l'homme de son temps.... C'est ce qu'il faut que j'achève >

de vous montrer, en vous montrant maintenant dans , l'esprit de son temps l'explication de ses défauts, comme

j'ai tâché tout à Iheure de vous y faire voir l'origine de , ses qualités. É

Ainsi je ne voudrais pas dire que sa sensibilité fût à i fleur de peau; mais cependant, pas plus que celle de ,^ Voltaire ou de leurs contemporains à tous deux, — 1 exceptons-en peut-être le seul Prévost, — je ne la crois ) très profonde. Vous venez. Mesdames, de voir jouer *t rÉpreuce. Je vous le demande : est-ce que vous n'en j avez pas trouvé, sous ses grâces Watteau, la donnée! bien cruelle ; et, en vérité, quand on a le cœur un peu | sensible, ou seulement bien placé, badine-t-on ainsi ^ avec l'amour? Quoi! Lucidor aime Angélique, et il en j est aimé ; l'innocente n'a pas un regard ou un sou- J rire qui ne le lui dise; il est aussi sûr d'elle qu'un homme le puisse être d'une femme; et, je ne sais pour quelle satisfaction de vanité, ce fat, cet impertinent, ce sot ne craint pas d'exposer cette enfant aux entreprises de son fermier d'abord, maître Biaise, et de son laquais ensuite! Et il est vrai que l'Épreuve est datée de 1740.... Il est vrai qu'un Richelieu, si nous en croyons la chro-

nique, en usait volontiers de la sorte avec ses victimes. C'est donc une preuve aussi que Marivaux suit son temps, si, comme nous le savons par ailleurs, après ce premier éveil de la sensibilité que je vous signalais aux environs de 1730, les mœurs retournent à celles de la Régence et la race odieuse des Lovelace et des Valmont commence de paraître.... ^

Mais, je l'avoue, quelque vif plaisir que j'éprouve à retrouver chez un auteur comique ou chez un romancier la fidèle image des mœurs de son temps, j'aimais mieux l'autre Marivaux, le premier, celui du Jeu de r Amour et du Hasard ou de la Surprise de l'Amour. S'il n'était pas plus spirituel, il était plus humain. Son Orgon était le meilleur des pères, et ses amoureux, ses Dorante ou ses Lélio, n'avaient peut-être pas cette allure aristocratique, mais ils lui faisaient tout de même plus d'honneur. Et, vraiment, je commence à douter de la profondeur d'une sensibilité qui se tourne si vite et si facilement en sécheresse.

Je m'avise aussi sur cette observation, qu'ils n'étaient pas trop délicats, et le Dorante des Fausses Confidences, par exemple, ne laissait pas de jouer un assez vilain jeu. Tranchons le mot : son personnage a quelque chose d'assez répugnant, et dans sa manière de réduire Araminte à composition on trouve je ne sais quoi qui sent trop son chevalier d'industrie. Il y a aussi une bien grosse dot dans la petite main qu'on lui abandonne! Mais le déguisement de l'autre Dorante, celui du Jeu de V Amour et du Hasard, est-ce que vous aimez beaucoup cette invention? Est-ce que l'embarras de Silvia quand elle sent qu'elle aime Bourguignon, qui n'est que Bour-

i. Voyez là-dessus le Méchant de Gresset, qui est de 1747, et comparez les Contes ou Romans de Duclos.

guignon pour elle, n'a pas quelque chose de gênant, d'humiliant, d'avilissant même pour nous? Et d'une manière générale, nepenserez-vouspas, Messieurs, qu'il y a bien des laquais et bien des intendants dans la comédie de Marivaux? Oui; trop d'intendants, trop de laquais, trop de situations fâcheuses!...

Je sais bien ce que l'on répond : que c'est encore un trait de mœurs, — et je connais le mot de Montesquieu : « Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs : il remplit le vide des autres états.... » J'ai la mémoire toute fraîche aussi du Gil Blas de Le Sage. Et pour m'assurer qu'un laquais, sous l'ancien régime, était en passe de parvenir à tout, je n'ai pas besoin de songer au fameux Gourville; il me suffît de penser à quelques contemporains de Marivaux : à Dubois, par exemple, ou encore à celui qui devint le cardinal Alberoni. Sans doute, au temps de Marivaux, il arrivait tous les jours qu'une Silvia s'éprît d'un Bourguignon, et, à plus forte raison, que Dorante épousât Araminte. On pourrait ajouter qu'en y poussant lui-même, — autant du moins qu'il était en son pouvoir d'auteur comique, — Marivaux s'efforçait à détruire ce qu'il y a d'inhumain ou d'odieux dans linégalité des conditions des hommes, et qu'ainsi ses comédies devançaient les Discours de Rousseau. N'est-il pas vrai qu'il y a déjà dans les Fausses Confidences quelque chose de la Nouvelle Héloise, que Dorante fait songer à Saint-Preux, et Araminte, si l'on le veut, à Mme de Warens? J'y consens d'autant plus volontiers que ce sera donc un trait de plus de ressemblance de la comédie de Marivaux avec les mœurs de son temps.

Et je le retrouverais encore, Messieurs, s'il le fallait, l'homme de son temps, dans un certain goût de libertinage qui fait de lui le prédécesseur de Crébillon fils.

ki

Mais enfin, puisque ce goût de libertinage, qui s'étale dans ses romans, — dans sa Marianne même et surtout dans son Paysan parvenu. — ne se montre pas, ou à peine, dans ses comédies, passons, et contentons-nous, pour terminer, de dire deux mots, à la fois, de la singularité de sa réputation et de Toriginalité de son rôle dans l'histoire de la littérature.

Car les deux choses se tiennent....

Si les contemporains de Marivaux ne l'ont donc pas précisément méconnu, mais s'ils ne l'ont pas estimé non plus à sa véritable valeur, c'est que la nouveauté de son entreprise, n'étant pas soutenue par des qualités qui s'imposent, mais seulement par des qualités qui paraissaient tenir plutôt de l'art de causer que celui d'écrire

— et que, pour cette raison, ses rivaux, les Voltaire, les Gresset, les Piron s'imaginaient posséder comme lui,

— cette nouveauté les a comme changés ou déroutés de leurs habitudes d'esprit. Nous, cependant, et au contraire, — devenus moins sensibles à ce que sa manière a d'entortillé. — si nous faisons de son œuvre une estime un peu excessive peut-être, c'est que nous lui savons gré de deux choses : l'une, à laquelle des contemporains sont en général assez indifférents, je veux dire la fidélité du portrait que l'on trace d'eux, car ils croient assez se connaître; et l'autre, que ses contemporains ne pouvaient pas prévoir, j'entends une transformation de la comédie, dont on n'a guère senti que de notre temps toute l'importance.

Pour que la comédie moderne achevât, en effet, de naître, il fallait qu'avant tout la comédie classique se féminisât.... en quelque sorte. Il fallait que la femme y jouât, comme personne morale, un rôle égal en importance à celui qu'elle joue dans la société. Il fallait qu'à côté des préoccupations habituelles de Ihomme,

25i LES ÉPOQUES DU THÉÂTRE FRANÇAIS.

— qui avaient seules semblé dignes à Molière de faire l'objet de la comédie, — les préoccupations ordinaires de la femme fussent admises, pour ainsi parler, aux honneurs de la représentation. Et il fallait enfin qu'à la grossièreté de l'antique plaisanterie je ne sais quoi de plus fin se mêlât, ou de plus poli, si l'on veut, qui ne rendît pas la plaisanterie moins vive, ni au besoin moins meurtrière, mais cependant plus mondaine. C'a été l'œuvre de Marivaux. Dans la comédie comme dans le roman, il a fait à la femme la place qu'on ne lui avait encore donnée que dans la tragédie. Il a contribué ainsi, plus que personne peut-être, à préparer le mélange des genres. Mais, en le préparant, il l'a cependant retardé, si ses comédies sont bien des comédies, et non pas du tout des romans ou des drames. Et c'est pourquoi, non seulement il manquerait quelque chose à l'esprit français si nous n'avions pas le Jeu de l'Amour et du Hasard et les Fausses Confidences, mais il manquerait aussi quelque chose à l'histoire du théâtre, si Ton ne voit pas. ou si Ion voit mal, quel Destouches ou quel La Chaussée, quel Piron ou quel Gresset eût accompli l'œuvre de Marivaux.

21 janvier 1892.

0NZIE51E CONFERENCE

— Caractère composite et artificiel de Zaïre. — De la valeur de Voltaire comme auteur dramatique. — Pourquoi n'a-t-il pas mieux réussi au théâtre? — L'abus du romanesque. — L'improvisation. — L'incapacité de s'aliéner de soi-même. — IL Mérites de Zaïre. — Que Voltaire s'est lui-même laissé prendre à son sujet. — Comment il en a dégagé ce qu'il contenait de vérité générale. — Ce qu'il y a fait passer du théâtre anglais. — 111. Les originaux de Zaïre. — Adrienne Lecouvreur et Maurice de Saxe. — Mademoiselle Aïssé et le chevalier d'Aydie. — Voltaire lui-même et madame du Chàtelet.

— IV. Les mœurs du temps dans Zàire. — La couleur locale et l'histoire nationaie. — Le christianisme, et, à ce propos, d'une page de Chateaubriand sur Zo:ire. — V. La nouveauté du « pathétique » de Voltaire. — L'idée du prix de la vie humaine. — Comment Zaïre rentre par là dans la philosophie générale de Voltaire. — Intérêt encore actuel et présent de ZaJire

Mesdames et Messieurs,

Je ne saurais vous le dissimuler : elle va vous parler

de « la croix de sa mère; » et, ce qui est presque une

circonstance aggravante, elle va vous en parler en vers;

elle va l'appeler

Ce signe des chrétiens que l'art dérobe aux yeux Sous le brillant éclat d'un travail précieux...

256 LES ÉPOQUES pu THÉÂTRE FRANÇAIS.

Alors, comme elle est philosophe, et qu'elle sait l'histoire, elle saisira roccasion de disserter, en passant, sur la diversité des religions, sur l'empire des premières impressions, et comme Pascal ou Montaigne eux-mêmes, sur la force étrange de la coutume :

Je le vois trop : les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux. Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. '

L'instruction fait tout; et la main de nos pères Grave en nos faibles cœurs ces premiers caractères....

Vous verrez s'avancer ensuite un Arabe, ou un Turc, ou un Tartare, c un Scythe; > et, tous les deux, Orosmane et Zaïre, dans le sérail ou dans le harem de Jérusalem, ils échangeront des propos d'amour, où vous sentirez passer je ne sais quel souffle ou quel air inspiré de ' Versailles :

Vertueuse Zaïre, avant que l'hyménée ^

Joigne à jamais nos cœurs et notre destinée. J'ai cru sur mes projets, sur vous, sur notre amour, ;

Devoir en musulman vous parler sans détour... \

Et en effet, nous le savons, c'était ainsi, qu'aux envi- ]

rons de 1730, à la cour de Louis XV encore jeune, on \

déclarait son amour. Oui, c'était avec ces airs de tète, '•.

avec ces ronds de jambe, avec cette élégance apprêtée ;

que nuançait une ironie légère, — qui la rendait plus ;

élégante encore, — et, si j'ose hasarder le mot. c'était ^

avec cette pomposité.... ']

Que vous dirai-je de plus? Une méprise et une j-ecoii

naissance; deux reconnaissances; des plumes et des tur j

bans, des falbalas et des « dolimans * Paris et Jéru '^

salem, la Seine et le Jourdain, Saladin et Lusignan; le \

Bajazet de Racine, VOtello de Shakespeare, du Massillon, du Virgile ; des périphrases extraordinaires :

Votre plus jeune fils, à qui les destinées Avaient à peine encore accordé quatre années....

des vers devenus proverbialement plaisants :

Des chevaliers français tel est le caractère, OU,

Le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur!...

des pleurs et des grincements de dents; un assassinat, un suicide; — et, circulant parmi tout cela, le petit rire moqueur et sarcastique de Voltaire, — Mesdames et Messieurs, c'est Zaïre; et malgré tout cela, peut-être à cause de tout cela, de cette multiplicité même et de cette diversité dïmpressions, si vous n'y êtes pas pris tout à l'heure, si vous n'y sentez pas frissonner ou palpiter quelque chose d'humain, si vous n'êtes pas enfin vivement et sincèrement émus, vous serez les premiers depuis cent cinquante ans.

C'est que Zaïre est une pièce, dirai-je bien faite? mais ingénieuse, en tout cas, dont les ressorts sont adroitement, spirituellement combinés, — et, je ne suis pas fâché d'en faire la remarque, — c'est surtout que Voltaire est vraiment un auteur dramatique.

On lui en a trop souvent refusé le nom. sous ce prétexte assez singulier qu"il aurait mêlé, nous dit-on, trop de « philosophie » dans ses pièces.... Mais je me fais une plus haute idée de l'auteur dramatique ; je ne crois pas qu'il lui soit interdit quelquefois de penser; et ce que je sais, d'ailleurs, c'est que Voltaire a aimé passionnément le théâtre. Il l'a aimé pour lui-même, en luimême, — comme on fait un plaisir ou un divertissement

favori, comme un art dont il admirait les chefs-d'œuvre \ et pour lequel il se sentait né, — non pas seulement , comme un moyen d'agir sur l'opinion ou comme un j instrument de propagande philosophique. En faudrait-il ! d'autre preuve au besoin que l'empressement avec lequel ] nous le voyons d'abord, — partout où il a promené son ^ existence longtemps errante, à Cirey, à Berlin, aux I Délices, à Ferney, — se hâter de dresser ses tréteaux, î de jouer lui-même dans ses propres pièces, d'y faire i jouer ses gens, d'enrôler dans sa troupe jusqu'à ses J invités? Il jouait Lusignan dans Zaïre-, et, sans doute. '' il faisait beau le voir, lui, Voltaire, le patriarche de . l'impiété, lever au ciel ses bras décharnés, en déclamant j les vers célèbres : s

Grand Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire! J

Si d'ailleurs on disait que ce goût ou cette passion du ^ théâtre lui était venue des nombreux succès qu'il avait j remportés sur la scène, — de 1718 à 1760, depuis sonjj Œdipe jusqu'à son Tancréde, — je répondrais que je lel veux bien, mais que ces succès s'expliquent eux-mêmes J par de nombreuses., et de réelles, et d'assez rares qualités.

On ne saurait le nier ; tout en imitant, et tout en copiant, Voltaire n'en a pas moins été, -- dans le senS; il est vrai, le plus extérieur du mot, — un fécond; et habile inventeur dramatique, un Scribe ou un Dumas en son temps; et, de son propre fonds, nul n'a tiré de plus ingénieuses ni de plus nouvelles combinaisons. Nul n'a eu plus que lui ce mouvement et cette vivacité, cet éclat, ce brillant, ce « coloris >, comme on disait j alors, qui durent d'ailleurs ce qu'ils peuvent, mais, vous | le savez, qui charment toujours les contemporains. Et ] pourquoi n'ajouterais-je pas que, s'il n'a pas toujours eu

le respect de son art, — pas plus quil n'avait toujours le respect de lui-même— nul, cependant, ne s'est donné plus de mal pour plaire, jusqu'à refaire deux fois, trois fois, quatre fois au besoin ceux mêmes de ses dramef qui avaient le mieux réussi *?

Comment donc se fait-il que, d'une vingtaine de tragédies qu'il a laissées, Zaïre seule survive, et que son (Edipe, son Ahire, son Mahomet, sa M(?rGpe, sa Sémiramis, son Catilina, son Tancrède, en un mot toutes les autres, soient retombées au néant?

Les raisons n'en sont que trop faciles à donner; et la première de toutes, cest qu'il a été victime de sa facilité même, l'une des plus prodigieuses qui fut jamais, en vers aussi bien qu'en prose. Autant qu'il a la conception rapide, et comme instantanée, autant Voltaire a l'exécution... foudroyante, si je puis ainsi dire. Agé de soixante-quinze ans, il écrira ses Guèhres en douze jours! Mais il en est des idées comme des hommes, comme des plantes. Un chêne ne pousse pas en un jour; et d'un enfant, pour faire un homme, nous savons ce qu'il y faut d'années. Pareillement les idées, une idée de drame ou de comédie, l'idée de Tartufe ou de Phèdre. Elle a besoin d'être longtemps portée , patiemment mûrie, nourrie, et comme fortifiée par une longue méditation intérieure. En art comme en tout,

Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui;

1. C'est ainsi que nous avons trois versions à." Adélaïde du Guesclin, sous les titres d'Adélàide, 1734 ; du Duc d'Atençon, [Toi ; d'Amélie ou le Duc de Foiv. 17o2. Enfin Beuchot lui-même n'a pas osé donner une quatrième version de la même pièce, sous le titre d'Alamire, dont il possédait le manuscrit de la main de Wagnière. Citons encore Mérope, commencée en 1736, achevée en 1737, refusée par les comédiens en 1738, corrigée en 1739, et jouée pour la première fois en 1743.

et ainsi, Tune des grandes raisons du discrédit légitime où sont tombées la plupart des tragédies de Voltaire, c'est, Messieurs, ce que ses contemporains en ont presque le plus applaudi, si c"en est l'air même d'improvisation et de facilité.

Joignez-y cette autre cause, que déjà je vous indiquais l'autre jour en vous parlant de Rhadamisthe. Comme le théâtre de Crébillon, le théâtre de Voltaire est décidément trop romanesque, je veux dire trop en dehors de la nature et de la vérité. Les situations, celle d'Alzire ou celle de Tancrêde, sans rien avoir de trop invraisemblable, en ont quelque chose de trop particulier, de trop localisé dans l'espace ou dans le temps. D'un autre côté, les moyens y ont quelque chose de trop arbitraire : trop de méprises, comme chez Crébillon; et trop de reconnaissances, dans Alzire, dans Mérope, dans Sémiramis dans l'Orphelin de la Chine, dans Taricrède. Mais surtout, une licence dont Voltaire abuse, vous Tallez voir dans Zaïre même, c'est celle de ne nous rien expliquer, pourvu qu'il réussisse à nous amuser ou à nous émouvoir. Je J vous parlais de la croix de Zaïre : mais, pour peu qu'on : y arrête sa réflexion, cette croix d'émail ou de « bril- gf lants », ce bijou si « précieux i. ce signe e des chrétiens », | comment donc Zaïre Ta-t-elle gardée, parmi ces musulmans, et comment la lui laisse-t-on publiquement étaler? Ne cherchez pas ailleurs! c'est que Voltaire en avait besoin pour que Lusignan pût reconnaître sa fille. Mais lui-même, Lusignan, pourquoi meurt-il presque aussitôt qu'on nous l'a montré? ne paraît-il que pour disparaître? ne sort-il de son cachot que pour expirer à la c cantonade >? Je vais vous le dire : c'est qu'il embarrasserait Voltaire, s'il vivait davantage. Et comment se fait-il encore qu'Orosmane, quand il a surpris le billet de Nérestan, au lieu de s'en servir pour confondre Zaïre, le \

garde, pour lui tendre le piège odieux où elle périra? Vous l'entendez bien! c'est que, s'il montrait à Zaïre le fatal billet, on s'expliquerait, mais, si l'on s'expliquait, plus de catastrophe, et, plus de catastrophe, plus de pièce. N'est-ce pas un peu nous traiter en enfants, et le théâtre comme un jeu? Puisque cependant Voltaire ne se moque pas de nous, nous dirons donc, Messieurs, que la grande invention lui manque, celle qui consiste < à faire quelque chose de rien », et ses moyens ou ses machines, non seulement arbitraires, mais trop nombreux, trahissent l'impuissance de sa méditation. Trouverez-vous étonnant que, dans ces conditions, les ■volontés de ses personnages fléchissent? qu'au milieu de cette multiplicité d'événements, qui les surprennent ou qui les enveloppent, elles perdent presque la conscience, mais surtout la direction d'elles-mêmes? — et c'est ce que je veux dire en disant de son théâtre qu'il est trop romanesque.

Mais, Messieurs, voici peut-être la grande raison de sa faiblesse ou de sa médiocrité : c'est qu'ayant d'ailleurs plusieurs des parties de l'auteur dramatique, un don, malheureusement, lui manque, le plus rare, il est vrai, mais le plus précieux de tous : le don de se séparer, de se détacher, de s'aliéner de lui-même; le don de se faire une autre âme que la sienne ; le don d'oublier, dans la joie de la création, sa vanité d'auteur, les exigences du public, et les conditions du succès. Il lui faut d'abord qu'on l'applaudisse : tout le reste ne vient qu'ensuite, ou souvent ne vient pas.... Et qu'en résultet-il? C'est qu'il ne comprend pas, il n'a jamais compris que la première condition du succès, que le moyen des moyens, si je puis ainsi parler, c'était, au théâtre comme ailleurs, de ne songer ni à soi-même ni aux exigences du public, ni au succès, mais à la chose que l'on fait, et de

s'identifier avec elle jusqu'à s'y confondre, s'y absorber, et s'y perdre soi-même tout entier ^

Sans le comprendre, et sans le vouloir, c'est précisément ce qu'il a fait dans Zaïre ; et c'est pour cela que Zaïre est unique dans son œuvre, autant au-dessus de Tancrède ou d'Alzire qn' Alzire est au-dessus de Rhadamisthe ou Tancrède au-dessus d'Atrée... Voulez-vous me permettre d'insister sur ce point?

Quand il ^Clivait en eifet Rhadamisthe, à quoi, Messieurs, dirons nous que le pauvre Crébillon s'intéressât dans son œuvre? A. peine était-ce aux « situations » qu'il mettait à la sc!=ine; et il savait comme nous qu' « historiques » tant que l'on voudra, cependant elles n'avaient pas d'analogues dans la réalité. Ce n'étaient pas non plus ses personnages qui l'intéressaient : son Rhadamisthe, sa Zénobie, son Pharasmane. Avaient-ils existé seulement? Segrais le prétendait, et Crébillon le croyait. Mais d'ailleurs leurs aventures lui étaient bien la chose du monde la plus indifférente, ne se sentant lui-même pour sa part Arménien ni Parthe, mais Français, « clerc de procureur > devenu dramaturge, n'aimant de ses sujets que l'adresse dont il faisait preuve en les traitant, et tout au plus la satisfaction que se«i combinaisons procuraient à son goût naturel du romanesque et de l'invraisemblable.... Voltaire, lui. dans

1. On ne saur'ait expliquer autrement la médiocrité des comédies de Voltaire : VEnfant prodigue, ou Nanine. Cet homme de tant d'esprit n'a pu prendre sur lui de ne pas prêter le sien à yf^.n près indistinctement à tous ses personnages; et ainsi, aucun d'eux n'a eu le pouvoir de l'enlever un instant à lui-même.

Zaïre, s'est pris au contraire, si je puis ainsi dire, à la glu de son propre sujet; et la preuve qu'il s'y est pris, je la trouve dans sa Correspondance :

J"ai cru que le meilleur moyen d'oublier Êriphyle était de faire une autre tragédie, écrivait-il à son ami Formont, le 29 mai 1732. Tout lo monde me reproche ici que je ne mets point d'amour dans mes pièces. Ils en auront cette fois-ci, je vous jure, et ce ne sera point de la plaisan'.erie. Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux, de si tendre, de si furieux que ce que je versifie à présent pour leur plaire. J'ai déjà l'honneur d'en avoir fait un acte. Ou je suis fort trompé , ou ce sera la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorency, de saint Louis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet ne s'y trouveront. On y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera, on tuera, et je vous enverrai l'esquisse dès qu'elle sera brochée.

Sans doute il songe trop encore à plaire, mais il est sous le charme, ou, si vous l'aimez mieux, il est dans la fièvre de l'inspiration.... Moins d'un mois plus tard la pièce était faite, et il écrivait au même Formont, le 2o juin :

Grand merci, mon cher ami, des conseils que vous me donnez sur le plan d'une tragédie;— c'était peut-être le conseil de le mûrir davantage; mais la tragédie était faite. — Elle ne m'a coûté que vingt-deux jours. Jamais je n'ai travaille' avec tant de vitesse. Le sujet m'entraînait, et la pièce se faisait toute seule. J'ai enfin osé traiter l'amour, mais ce n'est pas l'amour galant et français. Mon amoureux n'est pas un jeune abbé à la toilette d'une bégueule : c'est le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux, le plus justement jaloux, le plus cruel et le plus malheureux de tous les hommes. J'ai enfin tâché de "peindre ce que j'avais depuis si longtemps dans la tête, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant, et même de plus tendre, avec ce que ^'îîmour a de plus touchant et de plus furieux.

Vingt-deux jours, c'était bien peu. comme toujours; mais, si nous voulons l'en croire, il y avait longtemps qu'il portait son sujet dans sa tète; et voici d'autre part, sans parler de l'inspiration, ce qui semble avoir compensé la rapidité de l'exécution.

Il avait tout d'abord admirablement débrouillé ce que son sujet contenait d'intérêt général et, conséquemment, de longue actualité. C'est ce qui faisait si cruellement défaut, nous venons de le redire, dans les mélodrames du vieux Grébillon. Ici, au contraire, toute une partie du drame sort, pour ainsi parler, des perplexités de Zaïre entre son amour, d'une part, et sa religion, de l'autre, ou, si vous l'aimez mieux, entre Orosmane et Lusignan. Là même en est la donnée première et comme génératrice; là aussi l'intérêt vraiment dramatique et durable. Car, Messieurs, changez les noms, changez les lieux, ôtez de la pièce tout ce qu'elle contient d'arbitraire et de trop « romanesque », n'est-ce pas une question encore d'aujourd'hui que celle des « mariages mixtes » chrétiens contre juifs, et protestants contre catholiques? N'est-il pas vrai qu'encore aujourd'hui même, quelquesuns au moins d'entre nous, — que personne, je pense, n'a le droit d'en reprendre, — peuvent hésiter, en plus d'une rencontre, entre les intérêts de leur passion et ceux de leur croyance? Et n'est-ce pas une question de nos jours aussi que celle de savoir jusqu'où vont les droits d'un père sur une fille de l'âge de Zaïre? les droits d'un frère? les droits de la race et du nom? Habitué qu'il était au maniement des idées générales, peu capable d'application et de profondeur, mais en revanche très agile à saisir les liaisons ou les rapports des choses, ce que le sujet de Zdire comportait d'intérêt général, voilà ce que Voltaire a vu; et c'est pourquoi longtemps encore, si je ne me trompe, nous pourrons

nous intéresser à Zaïre, parce que nous en aurons d'autres raisons, plus générales elles-mêmes que l'aventure d'Orosmane et de la fille de Lusignan.... Un peu de philosophie, vous le voyez, n'est pas toujours pour nuire à l'auteur dramatique; et il ne faut pas assurément qu'il en abuse, mais j'aime pour ma part, qu'il sache, et qu'il nous montre, les relations de son sujet avec les intérêts universels et permanents de l'humanité.

Vous parlerai-je maintenant de cette imitation de la liberté du théâtre anglais, et de ce ressouvenir de VOtello de Shakespeare que l'on a cru devoir si souvent relever dans Zaîre^ Il est certain que pendant les trois ans de son séjour en Angleterre, Voltaire avait appris à connaître, à goûter Shakespeare, et, par exemple, comme il le dit lui-même dans VÉpUre dédicatoire de son drame à son ami Falkener, « c'est au théâtre anglais qu'il doit la hardiesse qu'il a eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume. » Deux ans après Zaïre, dans ses Ltttres anglaises, si ce n'est pas précisément lui qui révélera Shakespeare à la France, il traduira des scènes entières d'Hamlet; et plus tard, quand il écrira sa Sémiramis, il s'en souviendra visiblement. Je ne nie pas non plus qu'il y ait quelques traits d'Iago dans le personnage de Corasmin. Mais, pour ce qui est d'Orosmane, s'il a des traits du More de Venise, n'en a-t-il pas peut-être autant de la Roxane de Racine? et en fait de « turquerie », Bajazet n'en est-il pas une que Voltaire, admirateur encore bien plus ardent de Racine que de Shakespeare, a dû tout naturellement imiter? Admettons donc, si on le veut, qu'il soit passé dans Zaïre quelque chose de la rapidité plutôt que de la liberté du théâtre anglais; mais n'exagérons rien si des deux, l'anglais et le français, en raison de la contrainte

même des unités, c'était notre théâtre encore le plus rapide ^

Aussi bien, Mesdames, entre toutes les tragédies de Voltaire, si Zaïre est la plus passionnée, je croirais plutôt que cela tient à ce qu'il y a, pourrait-on dire, travaillé d'après le modèle vivant. C'est que trois femmes '\ de son monde, ou de son entourage, ont en quelque sorte posé pour la fille de Lusignan, — sans parler de '. Mlle Gaussin, son actrice, — et que, dans le rôle d'Oros- < mane, il a mis quelque chose de ce qu'elles lui avaient 'j. à lui-même inspiré. ^

La première était Adrienne Lf couvreur -, l'illustre tragédienne, qu'il avait non seulement connue, mais aimée, ,j et qui même était morte entre ses bras, deux ans aupara- ] vant, le 20 mars 1730. A cette occasion des bruits d'em- > poisonnement avaient couru sur lesquels, Mesdames, | vous pourrez, si peut-être vous aimez le dramatique, j accepter sans difficulté la version de M. Legouvc, dans la ' j pièce qui porte pour titre le nom même d'Adrienne. Mais ^ vous en retiendrez surtout le grand amour, l'amour pas- )

1. J'ai touché plusieurs fois cette question de l'influence que ' son séjour en Angleterre avait exercée sur l'esprit de Voltaire, ; et je n'ai pas nié cette influence; mais il m'a toujours paru qu'on

ne laissait pas de l'exagérer; qu'on ne songeait pas assez que 1

Voltaire, né en 1694, n'était plus un enfant quand il débarqua f en Angleterre en 1726; et qu'enfin on oubliait trop ce que l'Angleterre de ce temps-là devait elle-même à Bayte, dont Voltaire

était nourri. [

2. Voyez dans les Causeries du lundi, t. I, l'article de Sainte- ^ Beuve sur Adrienne Lecouvreur. On a publié depuis dans la Bihiio. j thèque Elzévirienne tout un petit et intéressant volume de Lettres \ d'Adrienne, qui n'ont pas ajouté grand'chose à ce que nous j savions d'elle.

sionné de la comédienne pour Maurice de Saxe ', le'lutur vainqueur de Fontenoy. le plus infidèle mais le plus séduisant des amants, lui-même enfant de l'amour et de race à moitié souveraine, fils d'Auguste, roi de Pologne et de la belle Aurore de Kônigsmarck. C'étaient les bijoux et l'argenterie d'Adrienne qui avaient payé les frais de l'expédition de Courlande.... Aussi racontait-on qu'étant à son lit de mort, l'un des vicaires de Saint- Sulpice l'étant venue visiter, elle l'avait assuré que les pauvres de la paroisse n'étaient pas oubliés dans son testament; mais, comme il lui parlait d'autres devoirs à remplir, elle s'était contentée de montrer du geste un buste de Maurice, placé sur sa cheminée, en prononçant ce vers :

Voilà mon univers, mon espoir et me? dieux!

Était-ce pour cela que le curé Languet avait refusé de l'enterrer en terre sainte? Toujours est- il que ce refus de sépulture avait fait scandale dans le Paris d'alors; et Voltaire, sincèrement indigné, avait écrit une pièce assez éloquente où le ressouvenir d'une ancienne et intime affection se mêlait aux sentiments d'une juste colère :

Quand elle était au monde ils soupiraient pour elle, Je les ai vus soumis, autour d'elle empressés! Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle ; Elle a charmé le monde, et vous l'en punissez. Non, ces bords désormais ne seront plus profanes : Ils contiennent ta cendre, et ce triste tombeau, Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,

Est pour nous un temple nouveau!

Voilà mon Saint-Denys : oui, c'est là que j'adore Ton esprit, tes talents, tes grâces, tes appas; Je les aimai vivants, je les encense encore

Malgré les horreurs du trépas. ..

1. Voyez, sur Maurice de Saxe, le livre de Saint-René Taillamlier.

___^__ -ri

Messieurs, nous est-il interdit de croire qu'il n'avait

pas encore oublié tout à fait Adrienne quand il écrivait ;;

Zaîrel et, par exemple, dans ces jolis vers auxquels il i

ne manquerait que d'être d'une facture un peu moins i

lâche tout en gardant l'espèce d'abandon qui en fait le |

charme, ne vous semble-t-il pas que nous retrouvions '"*

quelque chose de l'accent de la comédienne quand elle j

parlait à son Orosmane? ]

Vous, Seigneur, malheureux! Ah! si votre grand cœur i

A sur mes sentiments pu fonder son bonheur. '-*.

S'il dépend, en effet, de mes flammes secrètes, <

Quel mortel fat jamais plus heureux que vous l'êtes î i

Ces noms chers et sacrés et d'amant et d'époux, j

Ces noms nous sont communs, et j'ai par-dessus vous i

Ce plaisir si flatteur à ma tendresse extrême ^

De tenir tout, Seigneur, du bienfaiteur que j'aime, '-j

De voir que ses bontés font seules mes destins, J

D'être l'ouvrage heureux de ses augustes mains, -f

De vénérer, d'aimer un héros que j'admire.... * i

Si Voltaire a modelé en quelque sorte les sentiments

amoureux de Zaïre sur ceux d'Adrienne Lecouvreur, — :

et qui sait? ceux aussi de son « Scythe » Orosmane sur *

le < héros sarmate » en personne, — c'est une autre ';

femme qui lui en a fourni comme l'image ou le portrait ]

physique. 1

Il y avait alors à Paris, dans une maison qu'il fré- !

quentait beaucoup, — et où même il avait l'un de ses j

amis déjà les plus dévoués, — chez les Ferriol, une jeune :]

femme dont l'histoire est l'un des plus jolis romans J

du xviii^ siècle, où il y en a tant, et de plus touchants A

que Ton ne croit. C'est celle que l'on appelle Mlle Aïssé, j

1. C'est au surplus dans des vers de ce genre que se fait' j sentir l'influence de Quinault, et plas généralement de la '^ phraséologie d'opéra.

— Aischa ou Haischa, je crois, de son vrai nom, — le nom que Byron a depuis immortalisé dans son Don Juan sous la forme d'Haydée. Circassienne de naissance, achetée comme esclave, à l'âge de trois ans, sur le marché de Constantinople, par M. de Ferriol, alors ambassadeur de Louis XIV en Turquie, élevée en France, au couvent des Nouvelles-Catholiques, et, conservant toujours, dans sa nouvelle patrie, le vague souvenir d'une première enfance entourée là-bas, dans ses montagnes, d'un luxe éclatant et barbare, elle avait contracté, avec un libertin dont sa gracieuse influence avait fait le modèle des amants respectueux et soumis, une liaison que tout le monde connaissait bien autour d'elle, mais sur laquelle tout le monde s'accordait pour lui garder respectueusement le secret. Cet homme heureux s'appelait le chevalier d'Aydie; et, vous le savez sans doute, pour nos gens de lettres du xviii^ siècle,

— pour Voltaire, en particulier, et pour Montesquieu,

— si quelqu'un a comme résumé toutes les vertus d'un gentilhomme achevé, c'est lui.

Or, faites-y tout à l'heure attention. Mesdames : la situation d'Aïssé vis-à-vis du chevalier d'Aydie n'est-elle pas précisément la situation de Zaïre vis-à-vis d'Orosmane? Cette douceur langoureuse dont Voltaire a paré sa Zaïre, cet aimable naturel, cette grâce indolente et naïve, cette entière soumission, tous ces traits, — si vous feuilletez VHistoire d'une Grecque de qualité, de l'abbé Prévost, ou les Lettres de Mme Aissé à Mme Calandrini, dont Voltaire sera, sinon l'éditeur, au moins le premier annotateur, — tous ces traits ne sont-ils pas ceux aussi de la Circassienne de la maison des Ferriol, de l'amie du chevalier d'Aydie? Et pourquoi, si le sujet de Zaïre est tout d' « invention », pourquoi ne serait-ce pas le sort d'Aïssé qui en aurait suggéré l'idée même à Vol-

taire? Deux ans plus tard, — nous le savons bien, puisque .i

Voltaire nous l'apprend lui-même, —n'est-ce pas encore 1

sur le chevalier d'Aydie qu'il modèlera le Couci de son ^'

Adélaïde du Guesclin.... Pour moi, Mesdames, je ne doute 4

pas qu'Aïssé soit l'original de Zaïre; mais, quand vous i

en douteriez, pourquoi encore, puisque rien ne nous le f

défend et que -la coïncidence des temps nous le permet, |

pourquoi ne mettrions-nous pas ce qu'il y a de plus tou- ^

chant dans Zaïre sous la protection du souvenir mélan- ^

colique de la petite esclave? q

Et enfin, quelques accents plus vifs, ou plus profon- |

dément sentis qu'il n'appartient d'habitude à Voltaire : i!

Zaïre, que jamais la vengeance céleste ^

Ne donne à ton amant, enchaîné sous ta loi, "|

La force d'oublier l'amour qu'il a pour toi. '^

Qui? moi? que sur mon trône une autre fût placée! t

Non, je n'en eus jamais la fatale pensée. ?

Pardonne à mon courroux, à mes sens interdits, l

Ces dédains affectés et si bien démentis..,. î

] — quel dommage que ces vers soient si mal écrits! — '] mais si quelque chose y a passé de plus sincère, et, ■' comme on dit, de plus vécu que dans aucune des tragé- < dies de Voltaire, pourquoi ne croirions-nous pas que c'est parce qu'il aimait lui-même, et n'en ferions-nous ■ pas honneur à Mme du Châtelet? ^

Oh! celle-ci. Mesdames, est moins touchante que les ) deux autres. C'est une bien plus c grande dame >, : Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du | Chàtelet-Lomont, mais combien moins touchante que % l'aimable Aïssé ou que la tragique Lecouvreur! Hardie, 1 impérieuse et brusque, il n'y avait rien en elle de la dou- 1 ceur de Zaïre; — et elle faisait des mathématiques! Mais { elle a bien aimé Voltaire. Elle l'a réconcilié avec ce grandyî monde qu'il boudait, et non sans de bonnes raisons, j

depuis son retour d'Angleterre! avec sa patrie peutêtre! Croyons-en sa Correspondance, quand il ne nous en resterait, par exemple, que ce bout de lettre à Maupertuis, où elle le prie de faire que îe roi de Prusse ne garde pas trop longtemps, et « lui renvoie bientôt une personne avec qui elle compte passer sa vie ». Et lui aussi, Voltaire, il l'a sincèrement aimée; et puisque c'est sans doute en 1732 qu'il a noué connaissance avec elle, pourquoi, si les premiers temps de Famour ont toujours quelque chose de plus passionné, pourquoi ne ferions-nous pas aussi sa part à la belle Emilie dans le succès de Zaïi^e i?

Car le succès fut grand, l'un des plus grands qu'ait remportés Voltaire, avec je ne sais quoi de personnel, si je puis ainsi dire, dont il semble qu'on entende l'écho dans une lettre du 25 août à son ami Cideville :

Mes chers eî aimables critiques, — il met le pluriel parce que Cideville, c'e^t Formont, et Forment, c'est Cideville, — je voudrais que vous pussiez être témoins du succès de ZaïVe; — ils habitaient Rouen, — vous verriez que vos avis ne m'ont pas été inutiles et qu'il y en a peu dont je n'aie profité. Souffrez, mon cher Cideville, que je me livre avec vous en liberté au plaisir de voir réussir ce que vous avez approuvé. Ma satisfaction s'augmente en vous la communiquant. Jamais pièce ne fut si bien jouée que Zaïre à la quatrième représentation. Je vous souhaitais bien là : vous auriez vu que le pubhc ne hait pas votre ami. Je parus dans une loge, et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais, mais je serais un fripon si je ne vous avouais pas que j'étais sensiblement touché. Il est doux de n'être pas honni dans son pays; je suis sur que vous m'en aimerez davantage.

1. On consultera, sur Mme du Châtelet, l'édition deses Lettres donnée par M. Eugène Asse. Paris, 1882, et les Lettres aussi de Mme de Graffigny, publiées par le même éditeur.

La première lettre de Voltaire où il soit question de Mme du Châtelet n'est datée, il est vrai, que de 1733, mais il connaissait Emilie presque de tout temps, et lui-même a reporté quelque part les commencements de leur liaison intime à 1732.

11 se serait encore plus vivement félicité peut-être, si Ton pouvait lire dans Tavenir. En effet, il ne devait jamais retrouver au théâtre ni de succès plus franc, ni dont la mémoire s'associât pour lui à de plus aimables souvenirs. Et nous, ce succès, nous le comprendrons mieux encore si, aux mérites que je viens d'essayer de vous montrer dans Zaïre, vous en ajoutez. Messieurs, un autre, qui n'est au surplus qu'une conséquence des premiers.

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