IV
\ Je veux parler de la ressemblance de Zaïre avec les : mœurs du xviii^ siècle; et, si je ne me trompe, tout ce 'ï que Ton a dit si faussement, à ce propos, de Corneille ^ ou de Racine, c'est de Voltaire qu'on peut, qu'il faut le } dire. Les Chimène et les Rodogune, les Andromaque , et les Phèdre, quelques traits de ressemblance qu'elles i offrent avec les belles dames de l'hôtel de Rambouillet \ ou de la cour de Versailles, les dépassent de toutes l les manières; et, pour contemporaines qu'elles soient \ de Mme de Longueville ou de Mme de Montespan, elles sont cependant de notre temps aussi, comme exprimant 't quelque chose de plus général, de plus permanent, de ] plus universel qu'elles-mêmes. C'est ce que j'ai tâché de vous montrer.... Mais ici, de même que nous retrouvons dans le personnage de Zaïre des traits de Mme du j Chàtelet, d'Adrienne Lecouvreur, et de Mlle Aïssé; de ' même, dans Orosmane, ce n'est pas seulement quelques > traits d'Otello. c'en est quelques-uns aussi de Voltaire • lui-même, et du chevalier d'Aydie, et du comte de ' Saxe, et de Richelieu.. Vous avez vu plus haut comme \ on déclarait son amour aux environs de 1730. et voici i
comme on rompait, à la même époque, et dans le même monde :
Madame, il fut un temps où mon âme charmée, Écoutant, sans rougir, des sentiments trop chers, Se fit une vertu de languir dans vos fers. Je croyais être aimé, madame ; et votre maître, Soupirant à vos pieds, devait s'attendre à l'être. Vous ne m'entendrez point, amant faible et jaloux, En reproches honteux éclater contre vous. Cruellement blessé, mais trop fier pour me plaindre, Trop généreux, trop grand pour m'abaisser à feindre, Je viens vous déclarer que le plus froid mépris De vos caprices vains sera le digne prix....
Oui, c'était ainsi que l'on se séparait^ galamment, sans fracas, ni gros mots, ni grands gestes, — et on en pouvait mourir, quelquefois, pas souvent, — mais l'honneur était sauf. Les contemporains de Voltaire ont sans doute goûté dans ses tragédies cette image d'eux-mêmes, non pas tant comme fidèle que comme embellie par le c coloris » du style et le poétique éloignement de la distance; et nous, de même que dans les romans de Prévost ou de Marivaux, nous y voyons un « document » dont l'intérêt historique supplée, — dans une certaine mesure, — ce qu'elles n'ont pas de valeur littéraire.
Enfin, j'ose le dire, en plus de ces mérites intrinsèques et particuliers, Zciire, pour expliquer son succès, en a d'autres encore, dé plus généraux, par lesquels elle exprime en raccourci, si je puis ainsi parler, tout le théâtre de Voltaire; grâce auxquels elle s'insère comme une date mémorable dans l'histoire du théâtre français; et par lesquels, enfin, elle marque vraiment l'origine de quelque chose de nouveau.
C'est ainsi. Mesdames et Messieurs, que cette couleur locale, dont nous aurons encore l'occasion de reparler quand nous viendrons aux romantiques, n"est pas du
tout de leur invention, mais de celle de Voltaire. Non . qu'elle fasse absolument défaut dans le théâtre clas- j sique lui-même, dans la tragédie du xvii^ siècle, et je \ trouve, pour ma part, le Bajazet de Racine assez turc, .' — sa Roxane, son Acomat, son Bajazet lui-même, — comme je trouve VHéradius de Corneille assez byzantin j pour mon goût. Mais si la couleur est là dans la con- • formité des sentiments ou du langage aux mœurs histo- ' riques, plutôt que dans la représentation, dans l'exprès- j sion, dans la figuration de ce que ces mœurs elles- i mêmes peuvent avoir de pittoresque; ou, en d'autres ^ termes, si nous concevons qu"on y ajoute un hyzantinisme • du costume, pour ainsi parler, et une turquerie du décor, ] c'est à Voltaire, c'est à l'auteur de Zaïre et d'Alzire, de J Mahomet et de l'Orphelin de la Chine, de Zulime et de Tancrède qu'il faut, avant d'en faire le reproche à d'autres, t en reporter le premier honneur. >
Cette couleur locale tout extérieure, qui s'applique : par le dehors, qu'on puise dans un manuel d'histoire ou -^ de géographie, oui, c'est bien lui qui s'en est avisé le ^ premier. Mettre des Péruviens et des Chinois sur la '[ scène, sur cette scène où jusqu'alors on ne s'était guère ' égorgé qu'entre Grecs et Romains; faire contraster, % comme dans Zaïrej les c mœurs turques » et les < mœurs ' chrétiennes », ou, comme dans Alzire, l'ancien et le nouveau monde; rompre ainsi, tout en respectant les j^ trois autres, cette « unité de ton » qui est celle de Bajazet I ou d'Andrornaque, d'' Héradius ou du Cid; à la sévérité de \ la ligne ou du dessin substituer les séductions, mais i aussi le trompe-l'œil du coloris, voilà ce que Voltaire a 1 fait et voilà ce qui était nouveau.... Et voilà comment, | s'il n'en est pas l'auteur, il est responsable pourtant des t Manco Capac et des Veuve du Malabar qui suivront son * Alzire et son Orphelin de la Chine....
Il ne Test guère moins de ces tragédies « nationales >, dont, après avoir conçu l'idée dans Zaïre — vous l'avez vu, — il a, deux ans plus tard, essayé la réalisation dans son Adélaïde Bu Giiesclin. « Il me paraît, disait-il dans son Épître dédicaloire, que cette nouveauté, — d'avoii mis sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles, — pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. 11 se trouvera sans doute des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïre n'est qu'une faible ébauche... » Et sans doute, Messieurs, il serait curieux de rechercher, en dépit du Siège de Calais ou des Templiers, pourquoi ces < génies heureux », depuis cent cinquante ans, n'ont pas encore paru; pourquoi le Cidet Andromaque sont demeurés notre vraie tragédie « nationale T>. Mais, en tout cas, vous le voyez, il n'a pas dépendu de Voltaire qu'il en fût autrement. Si l'idée d'une tragédie « nationale », aux environs de 1730, n'était pas absolument nouvelle, l'auteur de la Henriade. et de Zaïre, et d'Adélaïde, et de Tancréde, Fa pourtant faite sienne; et le jour où nous aurons une tragédie « nationale », c'est lui. Voltaire, qu'il en faudra nommer presque pour le premier ancêtre.
Enfin, ce qui n'était pas moins neuf à cette date, c'était cette manière que vous allez voir de traiter le christianisme à la scène, par son côté que j'appellerai pittoresque, aussi lui, sensible et matériel. A cet égard il y a dans Zaïre, par une rencontre assez curieuse, quelque chose déjà du Génie du christianisme, et, dans un tout autre sens qu'on ne le dit d'ordinaire. Voltaire est vraiment un précurseur de Chateaubriand. Ce qu'il y a de pouvoir émotif et, par conséquent, esthétique, dans le christianisme, je ne dirai pas que Voltaire l'ait reconnu le premier, puisque enfin c'était au nom de ce
pouvoir que toute une école, qui procédait du concile ; de Trente et de la Jérusalem délivrée, avait fait la guerre \ au paganisme intransigeant de Boileau : *
De la foi des chrétiens les mystères terribles |
D'ornements épaves ne sont pas susceptibles.... -[
Mais enfin, ce que n'avaient pas pu ses prédécesseurs *ï dans l'emploi du « merveilleux chrétien », il l'a fait, lui, ^ Voltaire, et Chateaubriand s'est donné le plaisir mali- ] cieux de l'en louer. Il vient de citer le grand couplet de J Lusignan, et il ajoute : J
Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi ^ mériterait pourtant d'être entendue avant d'être condamnée. 1 L'antiquité ne présente rien de cet intérêt, parce qu'elle • n'avait pas un pareil culte. Le polythéisme, ne s'opposant '• point aux passions, ne pouvait amener de ces combats inté- 4 ressés de l'âme, si communs sous la loi évangélique, et d'où >* naissent les situations les plus touchantes. Le caractère 1 pathétique du christianisme accroît encore puissamment le 1 charme de la tragédie de Za&e. Si Lusignan ne rappelait à sa j fille que des dieux heureux.... Mais les malheurs de Lusignan, /j mais son sang, mais ses souffrances se mêlent aux mal- 3 heurs, aux souffrances et au sang de Jésus-Christ. Zaïre j' pourrait-elle renier son rédempteur aux lieux mêmes où il -: s'est sacrifié pour elle? La cause d'un père et celle d'un Dieu '^ se confondent; les vieux ans de Lusignan, les tourments des 'i martyrs, deviennent une partie de l'autorité de la religion; la J Montagne et le Tombeau crient : tout est ici tragique, les | lieux, l'homme et la divinité. «
La page est belle sans doute, mais, Messieurs, Cha- } teaubriand, qui croit ici faire une ingénieuse malice --^^ à Voltaire, n'est-il pas peut-être la dupe de ce diable -^ d'homme? Répondre à cette question, c'est dégager un dernier mérite de la tragédie de Voltaire, si c*est, comme je le crois, en définir le pathétique original et nouveau.
Assurément encore, vous ie savez, ni dans la tragédie de Corneille, ni dans celle de Racine surtout, le pathétique ne faisait défaut. Mais il dérivait de sa source la plus haute et la moins accessible à la foule, qui est, comme Chateaubriand nous le disait tout à l'heure, le combat de l'âme contre les passions de la chair et du sang. C'est pour cela qu'en général, — à l'exception d'Andromaque et d'Iphigénie, — les héroïnes de Racine sont coupables en quelque mesure du malheur qui les atteint. Hermione, Roxane, Agrippine, Monime ellemême, Phèdre, Athalie,... elles expient toutes quelque chose. Conformément d'ailleurs à la vieille maxime et à la réalité, elles ne sont ni tout à fait méchantes, ni cependant tout à fait bonnes : il y a du bien en elles, et du mal, intimement et savamment mêlés, et tout en les plaignant, nous ne les plaignons qu'à moitié. Les héroïnes de Voltaire, au contraire, à commencer justement par Zaïre, n'ont rien fait ni rien dit qui puisse leur mériter leur malheur. Jetées par la fortune, ou par le caprice du poète, au milieu des circonstances les plus tragiques, elles en sont les victimes innocentes. Vous voyez la conséquence : leur aventure nous apparaît aussitôt comme plus lamentable encore que tragique à vrai dire, et l'injustice de leur sort excite en nous des mouvements d'une pitié passionnée. L'émotion d'art diminue, mais l'émotion humaine augmente. Le drame se rapproche de nous; la condition souveraine des personnes n'y sert plus que comme d'un décor ; nous croyons tous être exposés au sort d'Orosmane ou de Zaïre....
Voulez-vous mieux voir encore la différence? Vous
VOUS rappelez. Mesdames et Messieurs, l'épigramme de Racine sur la Judith de Boyer. Cette Judith, en 1695, avait été, comme notre Zaïre, ce que l'on appelait un succès de larmes. Une scène même en était devenue célèbre sous le nom de la < scène des mouchoirs >, parce que, la mode s'en mêlant, il n'y avait pas moyen d'y résister, paraît-il, et toutes les dames y fondaient en pleurs. Cet excès de sensibilité semble avoir fort égayé Racine, et vous n'avez pas oublié les derniers vers de l'épigramme :
Lors, le richard, en larmoyant, lui dit : Je pleure, hélas! sur ce pauvre Holopherne, Si méchamment mis à mort par Judith.
On peut, je le veux bien, entendre autrement l'épigramme, mais, de quelque manière qu'on l'entende, ce qui paraît plaisant à Racine, c'est que l'on pleure sur la mort d'Holopherne. Et, en effet, pour lui, l'essence du plaisir tragique ne se sépare pas de l'idée que l'on assiste à une fiction; et puis, d'émouvoir la sensibilité physique au moyen de la mort, il trouve cela trop facile, vulgaire, et quelque peu grossier.
Voltaire cependant, et depuis lui le drame, c'est au contraire là. Mesdames et Messieurs, qu'ils placent la source de leur pathétique; et, pour nous émouvoir, c'est sur notre horreur ou sur notre peur de la mort qu'ils spéculent. On ne craignait pas la mort dans la tragédie de Racine ou de Corneille. On la prenait pour ce qu'elle est : un accident ou un événement de la vie. Rappelez-vous plutôt la plainte harmonieuse et discrète d"lphigénie :
Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie....
2AÏRE. 279
C'est qu'on estimait alors qu'une foule de choses pouvaient valoir mieux que la vie....
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge !
disait encore dans Rodogune la Cléopâtre de Corneille. On aimait mieux mourir que de vivre misérablement, et vivre misérablement, c'était survivre à la défaite de sa volonté. Mais, avec Voltaire, pour toute sorte de raisons, le prix de la vie humaine croissant, la grande affaire de la vie devient d'éviter la mort, et, par conséquent, Feffroi de la mort, à son tour, devient la grande source du pathétique. Quoi de plus tragique, en effet, que de mourir, ou quoi de plus irréparable, lorsque la vie n'a plus d'autre objet que de se continuer ou de s'entretenir elle-même, en attendant qu'elle oublie ou qu'elle perde dans la recherche du bonheur à tout prix toutes les raisons qu'elle a d'être!
C'est par là que Chateaubriand a été la dupe de Vol taire, car c'est par là que Zaïre, qui semblait d'abord s'en excepter, rendre tout naturellement dans la philosophie générale de Voltaire. Voltaire spécule sur l'émotion dont nous remuera la mort de Zaïre ; mais, remarquons-le bien, Zaïre ne mourrait pas, Zaïre épouserait Orosmane. Zaïre enfin serait heureuse, — et nous comme elle, — si, premièrement, elle ne retrouvait pas son père; si, en second lieu, ce père n'était pas Lusignan, le roi chrétien de Jérusalem ; si enfin. Mesdames et Messieurs, — ayons donc le courage de le dire-, — cette religion, dont Chateaubriand admire la grandeur, ne devenait pas rinstruroent du malheur de Zaïre, « le fer sacré qui l'assassine > pour ainsi parler, et son Orosmane avec elle. Tranchons le mot : Zaïre n'excite notre pitié que comme victime de ce que Voltaire appelle le « fanatisme »; et je m'étonne, en vérité, que Chateaubriand
ne Tait pas vu. < Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue avant d'être condamnée », nous dit-il! Eh! oui, sans doute, si « Tennemi * n'avait pas répondu par avance que c'est payer trop cher de « pareilles beautés > que de les acheter du prix de deux existences humaines, c On trouvera dans tous mes écrits — dira bientôt Voltaire, en 1736, quatre ans seulement plus tard, dans la Préface de son Alzire, — cette humanité qui doit être le premier caractère d'un être pensant; on y verra, si j'ose m'exprimer ainsi, le désir du bonheur des hommes, la haine de l'oppression et de l'injustice. »
Je n'ai pas. Messieurs, à m'expliquer ici sur cette philosophie de Voltaire.... C'est en effet non seulement la philosophie de Zdire ou à' Alzire, mais c'est bien celle de Voltaire lui-même, et, mieux encore que cela, c'est celle du siècle tout entier. S'il n'en faut certes pas | méconnaître la générosité, — disons la grandeur même, I — je crois d'ailleurs qu'il est bon de ne pas s'en exa- ] gérer les bienfaits.... Mais, pour établir cette simple \ opinion, vous savez sans doute ce qu'il faudrait de l temps, et de raisonnemenis, et de distinctions. Et puis, j je ne suis pas ici pour parler de ce qui nous divise, mais J au contraire de ce qui peut nous unir. Il me suffira donc *-. d'avoir essayé de vous montrer où est encore aujour- l d'hui le très vif et très réel intérêt de Zdire ; ce que les 1 contemporains de Voltaire en ont justement applaudi; ^ que, sous des formes surannées, dont il est trop aisé de *' sourire, son théâtre est déjà tout moderne; qu'il s'y \ est montré lui-même, sous la timidité d'un disciple de ^ Corneille et de Racine, plus hardi qu'on ne le croit, j> vraiment novateur, vraiment inventeur; que beaucoup "i de choses datent de lui dont nous faisons honneur à ^ d'autres; et enfin que sa tragédie, — contemporaine '[
du romande Prévost ou de la comédie de Marivaux, — nest déjà plus de la tragédie, mais du drame. Et, de fait, pour achever de la dégager, cette forme nouvelle, il n"y a plus qu'à dépouiller la tragédie de Voltaire de ce qu'elle conserve encore d'une tradition qui n'est plus la sienne : les trois unités, la contrainte du vers, l'imifation de l'histoire, la représentation des personnes souveraines.... Ce sera l'œuvre, comme nous le verrons, des Diderot et des Sedaine, des Beaumarchais et des Mercier.
28 janvier 1892.