‹ Les épreuves d'un orphelin [microforme]Chapitre 1 sur 19 · UNE NOCE AU VILLAGE · texte numérisé non relu

UNE NOCE AU VILLAGE

Et des danseurs joyeux les cercles agités S'enflent, en toarnoyant, à eoups plus répétés. PRUD'HOMME.

C'était un soir du mois de juin ; la journée avait été belle. *t le coucher du soleil avait prédit, pour le lende 1, une aurore aux doigts de rose, une journée L :-2leillée, [a nature était apaisée avec la fraîcheur de la nuit. Le village de B... dormait paisiblement sous les regards de la lune qui disparaissait, de temps à autres, sous de légers nuages gris parcourant le ciel. Seule, la msison du maire d: la place est éclairée par une faibie lueur.

Pourquoi une lampe allumée à celte heure avancée de la nuit? La douleur y veille-t-elie à quelque chevet? La mort a-t elle touché, de son voile empoi

sonné, quelque tête chérie ? Y p'eure-ton sur des!

roses fanées, des espérances déçues? Pénétrons dans cette habitation qui, par sa blancheur et sa

propreté, se distingue des autres et montre la supéri-|

orité, le rang de ceux qui l’habitent, En entrant on aperçoit, à droite, une porte massive à poignée d'argent : cela seul nous indique que c’est le salon, compartiment qui ne s'ouvre qu'aux grandes fêtes. En face, un grand couloir qui va se perdre dans l'obscurité; à gauche, une porte ouverte nous fait voir une vaste salle bien meublée, qu'éclairent deux lampes suspendues par des chaînes dorées, au plancher d’en haut. Là, autour d'une table bien ouvragée, deux jeunes fllles causent avec leur mère dejà avancée dans la vie; à ses cheveux grisonnants, on voit que les glaces de la vieillesse ont commencé à roidir «es membres. Sur les genoux de la plus âgée, une robe en Gros-de- Naples qui vient d’être terminée.

Au sourire qui erre sur ses lèvres de carmen, aux|

egards joyeux des autres spectatrices, on juge que out est bien, et que celle qi doit revêtir cette toi-

lette, fera fureur, seion l'expression du grand monde

de nos jours. Pourquoi cette toilette si riche, étalée aussi sur un sofa dans un coin de la salle ? Ecoutons parler nos trois personnages.

— N'est-ce pas maman, dit la plus jeune, qu’'Eliza serà belle, drapée dans cette robe, recouverte de son oile et de sa couronne de mariee ? Ah! Lu es heu. euse, Eliza ; demair !e bonheur sera daue ton âme ? — Chaque chose dans son temps et chacun son bur, mon enfant, dit Mme G..., Dieu le veut aiuai ;

[il faut bien s’y conformer. Et puis, qui te dit que tu

es appelée à prendre un époux sur la terre ?

— Lisons, maman, dit Eliza, ne nous attristons p's de la sorte. Demain, je dirai à Dieu: Je veux Henry pour compagnon de ma vie. Je veux lui être filèle; et toutes deux vous unirez vos prières aux miennes. Toi, Emma, tu prieras pour moi en atten dant que t ntour arrive, ce qui ne tardera peut-être pas. Maintenant que tout est terminé, allons prendre un peu de sommeil. Demain, au réveil, nos joues ne seront pas décolorées et n’attesteront pas l'insomnie.

— Bonsoir! maman, dirent les jeunes filles.

— Bonsoir! mes enfants, et que Dieu exauce nos vœux. Et elles se séparèrent.

Arrivées dans leur chambre, les deux jeunes filles tombèrent ensemble à genoux. Leurs prières termi. nées, Eliza dit à sa sœur: Demain, je dirai adieu aux joies naïves et si douces de la jeunesse ; demain, je dirai adieu au toit paternel. Je veux faire géné. reusement mon sacrifice. Il en coûte de quitter le toit qui abrita notre berceau ; mais, en me mariant, je ne brise pa; les liens qui me rattachent aux lieux où je vis le jour. L'oiseau construit son nid, et si l'oiseleur cruel ue le disperse pas, au printemps il sait encore y revenir pour y chanter ses amours et ses espérances, Dormons, ma sœur, en attendant le lever du jour.

Le lendemain l'aurore teignait à peine les collines de ses couleurs de pourpre et d'or, que nos jeunes filles procédaient déjà à leur toilette de fête, dont la description nous entrainerait trop loin. La jour née allait être chaude ; aucun nuage dans l'espae pour tempérer l’ardeur du roi du jour. Elizi était pâle : elle comprenait, que bientôt une lourde charge allait peser sur ses épaules; mais qu'importe, se dit-elle, quand on a vingt ans, qu’on est assez jolie et que le bonheur nous soarit, qui, à ma place, dé: tournercit la têle? Je suis les inspirations de mon cœir L'amcur partagé, rend fort dans le chemin de la vie. Mon Dieu nous nous aimons, vous le savez ; nous nous soumettons d'avance à tout ce que voue exigerez,

Enfin, l'heure est arrivée. Le carillon de la cloche du temple annonce aux laboureurs que la cérémonie va commencer. Tous accourent, car on veut voir le couple riché d'espérauce et d'amour ; ils s'avancent tous deux, Lils, le front légèrement baissé, les regards voiles par ecs longs cils, rougissant d'une uoble pudeur, la couronue sur La tète, de

chaque côté de laquelle tombe, en plis gracier x, un [tiennent le haut de la table. Bientôt on n'entend plus

voile d’une blancheur éclatante. Elle resszmble aux vierges de la primitive Eglise, s’ava: çant vers la Table Sainte, Lui, bien fait, taille uoble et droit», régardqui reflète une âme énergique, mais aimante ; sourcils noirs et bien arqués; sa main, rendue un peu dure par l'attouchement des instruments aratoires, repose dans la main de celle qu'il va choisir pour épouse, d'Eliza dont il connaît le cœur et le noble dévouement, d'Eliza qu'il a choisie parce qu’elle a les qualités d'une femme véritablement religieuse. Les voilà rendus au balustre. Agenouillés, ils attendent, daus une hnmble prière, l’appa rition du noble prêtre qui doit les unir pour la vie. Le prêtre paraît, au détour de l'autel. Sa démarche est lente et digne. Il est dans la force de l’âge; cependant ses cheveux grisonnants aux tempes, attestent des labeurs de son saint ministère. Le moment solennel est donc arrivé. Moment de bonheur et de crainte à la fois, qui fait époque dans la vie de deux êtres qui se jurent fidélité, amour pour jamais. Le prêtre, d'une voix ferme, mais pleine de douceur, commence les prières et les exhortations. Après avoir demandé si Henri S... prenait Eliza G... pour femme et légitime épouse, et réciproquement, il unit leurs mains droiles et les bénit par les prières ordinaires Le serment, juré aux pieds des artels, était inscrit au livre de vie qui doit aboutir à la tombe.

La messe achevée, le couple radieux se dirige vers la maison de la mariée, où les attendait un copieux repas. Le reste de la journée se passa dans les visites aux amis voisins. La noce devait se terminer par une veillée dansante à laquelle ne devaient assister que les parents et les intimes. Aussi, le soir venu, À peine l’angelus du soir résonnait-elle au clocher du temple, que déjà sur la route on voit s'aliguer la foule des invités, qui à pied, qui en voiture, se dirigent vers la maison du maire. Là, tout est en activité. Des flots de lumières s'échappent de tous les appartements. C’est un va et vient, un tohu-bohu général. Les premiers, coups de l'archet donnent le signal de l'ouverture de la danse: le violon résonne et chacun s’en donne à qui mieux mieux. Inutile de dire que dans ces plaisirs, que l’on se permet quelquefois à une noce, rien n'est venu faire perdre le fruit d’une journée si bien commencée dans le Temple divin. Tout se faisiit avec ordre et décence, sous le regard d2 Dieu.

Pendant que les danses se succèdent sans interruption, au milieu de la joie Ja plus vive, Mme G... prépare, dans une salle voisice, le ‘‘ reveillon ” qui doit terminer la veillée. Une foule de j:unes files voltigent autour des tables, plaçant un plat, une assiette, arrangeant un couteau, ployaut une serviette, enfin mettant dans tout ce qu’elles font £e tact qui leur est propre dans les ornements de ce genre, Rôtis, poulets à la crème, dindons au lard, veau frais, tout s'étuge dans un ordre parfait, rieu n’y manque, même la larie aux confitures, si goù ée de nos culti vateurs. Les odeurs de rôtis s'échappant par toutes les issues, et, pénétrant jusqu'aux dauseuts, viennent aiguiser leur appétit excité par leurs évolutions gyninastiques. Au signal donné, chacun a soin de yreudre la place qui lui est indiquée. Les wariees

que le bruit des couteaux disséquant un corps dur; le choc des assiettes qui se passent et se repassent d’un plat à l’antre; quelquefois des lazzis, des paroles inattendues viennent exciter l'hilarilté géné rale, et il faut plusieurs minutes avant que le silence se fasse au milieu de cette foule grouillante et agitée comme une mer montants,

Tout-à-coup on voit Eliza se pencher vers son ma ri, et lui parler À voix basse. Aussitôt Henry, élevant la voix et s’airessant à un de ses convives, lui dit avec affabilité: Monsieur Edouard C..,. voudra bien nous intéresser par une pelile histoire,

Le personnage interpellé, se leva au milieu de la table : Je me rendrais avec plaisir à votre désir, si j'étais sûr de répondre à ce que vous exigez en pareil jour.

— Nous ne serons pas exigeants, hasarda une voix inconnue,

— Je commencerai donc. Je me rappelle encore une histoire de ma jeunesse, que mon père nous raconta et qui pourra peut être vous intéresser.

C'était du temps où les sauvages Iroquois faisaient, une guerre à mort à nos pères, les premiers colons, Il y avait dans une bourgade une jeune indienne, Perle-de-’Aurore, fille du grand chef Tète.de Buüfle, Son père, réputé un brave guerrier, l'avait accoutumie de bonne heure aux exercices de :a chasse. Elle devint aussi habiie que le meiileur guerrier de la nation.

Un jour qu’elle accompagnait son père dans une expédition où il s'agissait de s'emparer des Visages. Pâles, elle s'écarta des guerriers pour s’enfoncer, seule, d?us la forêt-vierge. Soudain elle s'arrête, le pied en avant et l'oreille tendue, Douée d’une ouïe délicate, comme tous ceux de sa nation, elle entend des gémissements, des plaintes sourdes: un frère, peut-être, qui se meurt de faim ? Elle avance Horreur! malédiction ! Un ennemi de sa tribu es! là, gisant sur le so!. Son père lui avait appris à maudire le nom français. Déjà elle bande son arc pour viser au cœur; mais lui, le malheureux, presque mort, à encore la force de se traîner à ses pieds ; elle fuit, comme à la vue d’un serpent. 1l se met à genoux et ten: vers elle des mains suppliantes. A cette vue, le cœur de Perle-del’Aurore s'emeut, Une pensée soudzine traverse son esprit: ‘Je puis bien le sauver 81ns que mon jère le sache.” Aussitôt elle le relève et le conduit vers une grotte voisine, où elle lui laisse des provisi ns et sa gourde pleine d'eau. De retour au village, Perle-ie l’Aurore devinttriste. Son cœur s’etait senti porté vers le Visage-Pâle, qui l'avait regardée avec des yeux remplis de tristesse et de douieur.

Elle le visita souvent da: s sa triste retraite. Ri:ntôt ils se comprirent soit an moyen de signes, soitau moyen de certains mots que l'etranger avait appris. Pendint deux années, elle le visita sans éveiller en rien l'attention üe la tribu. On remarquait bien ses absences fréquentes ; nu ais la liberté est si ab solue parmi les sauvages, qu'ils ne s'inquiétaient pu du va et vient de leurs compatriotes; or Perlc-

el'Aurore faisait ce qui lui était agréable, sans craiadre d'être espionnée. Elle avait toujours soin, cepeldaht, de rapporwer à la bourgade quelques

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Je

pièces de gibier, afin de faire croire à ceux de sa nation qu'elle revenait de la chasse.

Un jours fatigué de cette existence triste et monotone, l’étranger demanda à celle qu'il avait appris à aimer, de le présenter à sa tribu, comme un frère, et qu’il lierait avec les siens la chaîne de l’arnitié,

A ces paroles, la jeune fille des bois commenga à trembler. Elle connaissait l’aversion de son père pour les Visages-Pâles.

— Fuyons, lui dit-elle, vers le pays des granles maisons flottantes. Le manitou nous protégera, car nous nous aimons La robe-noire nous recevra conme ses enfants, Elle n’acheva pas, car on put voir monter à son front couleur de cuivre, le rouge de la pudeur, si naturelle chez cette sensitive qui avait crû à l'ombre des pins géants des forêts vierges.

— Viens, lui dit l'étranger, fuyens ensemble au pays de mes pères, Il dit, et tous deux partirent,

Mais à peine la moitié du chemin était elle parcourue, que le Visage-Pâle tombait sous la che empoisonnée d’un sauvage de la tribu de Perle-de l’Aurare, j:loux de l'amour de la jeune sauvage. Elle s’échappa des mains de son farouche amant et vint demander asiie à Québec, où elle fut baptisée.

Le père de mon grand père reçut de sa bouche elle-même l’histoire que je viens de raconter.

Le conteur n'était pas silôtassis, qu’une salve d’ap plaudissements ébraula le plafond de ja salle. [1 méri. tait bien ces applaudissements, car ilavaitle talent d conter (ce qui est naturel dans les natures qui, à cause de leur peu d'instruction, sont frappées davantage par les objets qu'ils voient, et par les sentiments qu'ils éprouvent )

Pendant qu’il parlait, aucun bruit ne troubla le silence de mort qui régnait dans la salle, Tous étaient suspendus à ses lèvres. Le repas Lerminé, on se leva de table, 11 y eut bien encore q:1elques dances, telles que le “ Rill” et la “ Gigue simple, ” mais le dénouement allait avoir lieu. Peu à peu le bruit disparut ; les invités reprirent le chemin de leurs demeures. Dans la maison du maire, les lampes s’éteignirent, La paix et le si'ence rem lacèrent le brouhaha de la veillée.

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