‹ Les Epreuves De CharlotteChapitre 12 sur 17 · M""^ POISE · texte numérisé non relu

M""^ POISE

J'ai reçu ces temps derniers une lettre de Charlotte, qui paraissait indiquer précisément un état d'esprit fâcheux; elle semblait bien malheureuse et demandait avec instance à être mise au couvent. Pendant que vous vous faites conduire chez M. de Silbermann, j'ai envie, pour ne pas perdre de temps, de me rendre au pensionnat de Saint-Joseph et d'obtenir de ces dames quelques éclaircissements.

M*' GUEPIER.

Parfait, chère madame. Je me fais immédiatement conduire auprès de ma pauvre petite pupille et j'irai vous retrouver chez ces dames de Saint-Joseph.

W Guêpier, introduit dans le salon des Silber-

mann, y trouva le cousin Gaspard qui par hasarc n'était pas à son usine.

« Monsieur, dit M*^ Guêpier en s'inclinant, j'a Jjien riionneur de vous saluer. Je suis M«^ Guêpier, le notaire et tuteur de Mlle Charlotte de Silbermann. Je sais que ma pupille est dangereusement malade. Je désire la voir et apprendre en même temps de votre bouche les circonstances....

LE COUSIN GAsrARD, mle^^vompant dans la plus vive agitation.

Pardon, monsieur, ceci ne me concerne nullement. C'est l'airaire de M""' de Silbermann. Veuillez vous adresser à elle; je ne saurais vous répondre en aucune façon; ce qui se passe dans l'intérieur n'est pas de mon ressort....

LE NOTAU^E, d\m toil ferme.

Non, monsieur, c'est à vous que je désire parler. A'ous êtes le chef de famille, le plus proche parent de la petite Charlotte, et c'est vous qui êtes responsable, jusqu'à un certain point, de ce qui peut arriver à celte enfant. J'ai reçu une lettre signée du nom de la comtesse Goldau par laquelle cette dame me mettait au courant d'une grave maladie de Charlotte et me laissait en

tendre que la cause pouvait en être attribuée à des émotions violentes. En outre Charlotte ellemême a écrit plusieurs fois à son ex-institutrice, l'honorable Mme Poise, et ne lui cachait pas qu'elle était traitée chez vous avec peu de bienveillance et je dirai plus, avec peu de justice. »

La cousine Hilda, on le devine, n'était pas sans remords à l'égard de Charlotte. Depuis que l'enfant paraissait dangereusement malade, elle sentait qu'elle avait fait preuve de dureté et d'injustice envers la petite fille confiée à ses soins; mais elle était trop orgueilleuse pour en convenir, et d'ailleurs l'intervention de la comtesse Goldau l'avait exaspérée. Elle se figurait que la petite ville de Regelberg, au courant des scènes qui s'étaient passées dans son intérieur, prenait le parti de Charlotte. Aussi, bien loin de témoigner le moindre regret, elle vint au secours du cousin Gaspard et dit avec un sourire de mépris :

ft Mon Dieu, monsieur, s'il vous plaît d'ajouter foi aux commérages malveillants d'une inconnue qui s'est procuré votre adresse je ne sais comment et vous a écrit je ne sais pourquoi, je vous prie de croire que nous ne nous donnerons

même pas la peine de nous défendre. Nous sommes au-dessus de ces calomnies.

LE NOTAIRE, toujours calme.

J'ai pris des renseignements sur la comtesse Goldau, comme la prudence m'ordonnait de le l'aire, et je sais de source certaine que cette dame appartient à la plus haute famille de Regelberg. Ce n'est donc pas une aventurière et elle n'a aucun motif de me tromper.

LA COUSINE HiLDA, de plus en plus furieuse.

Charlotte n'aura pas manqué de se plaindre à elle, comme elle se plaignait de tout et à tout le monde. Nous l'avons pourtant bien traitée et nous avons fait pour elle l'impossible. Mais cette enfant, hautaine et insupportable, a trouvé moyen de jeter le trouble et la zizanie dans un intérieur jusqu'alors si paisible, où l'on vivait de la véritable vie de famille....

LE NOTAIRE, interrompant.

Yous m'étonnez beaucoup, madame. Je n'ai jamais entendu personne exprimer une semblable opinion sur ma pupille. Mais dans tous les cas, quelle est cette triste histoire de vol qui paraît avoir causé la maladie de Charlotte? 11 est de mon devoir de me renseigner à ce sujet.

LE COUSIN GASPARD, OU ne peut plus embarrassé. Ce n'est qu'un cnfaniillage, un simple enfantillage de mon fils ; il avait pris une somme insignifiante dans l'armoire de sa mère ; par plaisanterie, il a accusé Charlotte....

LA COUSINE HILDA

Dont il avait à subir sans cesse les mauvais traitements et les taquineries....

LE COUSIN GASPARD

Il a voulu en tirer une petite vengeance... simple espièglerie sans importance.

LE NOTAIRE, tî'ès grave.

Je vous plains, monsieur, de considérer une action semblable comme une simple espièglerie, et je plains encore plus M. votre fils, élevé avec une indulgence aussi coupable. Veuillez, je vous prie, me conduire dans la chambre de ma pupille. »

La cousine Hilda, étouffant de colère, mais n'osant répliquer, précéda M'- Guêpier dans la chambre où Charlotte, en proie à un violent délire malgré la glace qui lui entourait la tête, passait de l'accablement le plus profond à l'excitation 'a plus effrayante. A l'entrée du notaire, elle

assit sur son lit, fixa sur lui des yeux égarés, et lui dit sans le reconnaître ;

« Oh! monsieur, est-ce que vous venez me chercher pour me mettre en prison? Je ne suis pas une voleuse, je vous le Jure. Si vous aviez connu mon hon-papa, vous sauriez cjue sa pctiteiille ne peut pas avoir volé. Je sais qui est le voleur, je l'ai vu. Il est là,... il me regarde,..mais il se tait, il ne veut rien dire,... il n'avoue pas, et il me laisse accuser toujours,... toujours,... sans prendre ma défense.... Oh! mon Dieu, mon Dieu! «

Et la petite fille, épuisée, retomba sur l'oreiller en gémissant et en balbutiant des paroles sans suite.

LE NOTAIRE, se toumant vers la cousine Hilda et contenant à grand' ]peine son indignation.

« Le docteur est-il venu voir cette enfant aujourd'hui? Que pense-t-il de son état?

LA COUSINE HILDA, d'un tou plncé.

11 va pouvoir vous le dire lui-même : précisément, je crois que le voici. »

La porte s'ouvrit et le docteur Berkow fit en effet son entrée. Il secouait sa chevelure, qui était énorme, et jetait sous ses gros sourcils des regards d'augure; il visait à l'originalité et prenait des airs très profonds ou très malins pour dire les choses les plus insignifiantes. En outre.

Sœur Joséfa s'agenouilla au chevet de Charlotte (page 236).

il avait la dangereuse manie — étonnante chez un médecin — de juger les gens sur les apparences, et il exerçait ce jugement, c{u'il croyait infaillible, à tort et à travers.

Stylé par la cousine Hilda et s'étant d'ailleurs forgé une opinion de toute pièce sur Charlotte — qu'il ne connaissait nullement et à laquelle il n'avait jamais adressé la parole — l'imposant docteur Berkow répondit à M^ Guêpier, qui lui demandait avec émotion ce qu'il pensait de la maladie de Charlotte :

« Pour tout autre enfant ce ne serait pas grave. Mais celle-ci est d'une telle nervosité, d'une impressionnabilité si maladive que je ne puis encore me prononcer. C'est, à n'en pas douter, une enfant très gâtée, incapable de supporter la moindre contrariété!... [Renforçant encore son air jwofond.) Voilà ce qui arrive quand on n'est pas armé pour la lutte!...

LE NOTAIRE, regardant le docteur Berkoio avec étonnement.

Pardon, monsieur, je ne vous demande pas de réflexions psychologiques, d'autant plus oiseuses et déplacées que vous ne connaissez pas, je crois, ma pupille. Je vous ai prié de me dire quelle était sa maladie.

LE DOCTEUR BERKOW, décontencmcé dit peu d'effet 2:)roduit par ses subtiles remarques.

J'ai diagnostiqué une fièvre cérébrale. Comme remèdes, sinapismes aux pieds, glace autour de la tète, obscurité, calme et silence complets....

M*^ GUÊPIER, V interrompant.

Pensez-vous qu'il y aurait danger à la transporter dans l'état où elle est?

LE DOCTEUR BERKOW, pîqué.

Vous ne paraissez pas avoir confiance en moi, monsieur; dans ces conditions, je vous conseille de remettre votre pupille en d'autres mains; quant à moi, les sentiments de dignité les plus élémentaires m'obligent à me retirer. »

M^ Guêpier s'inclina sans répondre, et le docteur Berkow, secouant sa crinière, fit une sortie théâtrale, suivi de la cousine Hilda.

Le soir même, après un long entretien avec la mère supérieure du couvent de Saint-Joseph, qui avait déjà reçu la visite de Mme Poise, M*^ Guêpier fit venir une voiture chez les Silbermann. On enveloppa Charlotte dans une couverture de laine et on la transporta, toujours sous l'empire d'une fièvre violente, à l'infirmerie

du couvent, où la sœur Joséfa avait tout préparé pour la recevoir.

Charlotte fut couchée dans un petit lit bien blanc, aux draps fleurant la lavande et Tiris. Sœur Joséfa s'agenouilla à son chevet et se mit à prier Dieu pour elle avec ferveur.

Ti^^jj'^^i, Y'AK^ \}\ ' '

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