‹ Les Erinnyes (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · LE VEILLEUR · texte numérisé non relu

LE VEILLEUR

Non, certes !

J'étais debout, veillant, les paupières ouvertes. Non! Le dernier bûcher, le plus haut, pousse encor A travers la nuée un long tourbillon d'or : C'est le signal jailli d'Ilios enflammée. Je l'atteste ! Ilios est aux mains de l'armée. Et le Maître, le Roi des hommes, est vainqueur !

Les Précédents, K L YT AIMN ESTR A.

KLYTAIMNESTRA. — Elle entre, suivie de ses femmes. —

Elle fait un geste, — Le Veilleur sort. Il a dit vrai. Vieillards, la joie est dans mon cœur. Comme un torrent d'hiver qui déborde les plaines. Les Dieux ont déchaîné la fureur des Hellènes. La lance au poing, la haine aux yeux, l'injure aux dents. Sur les temples massifs, sur les palais ardents Que l'incendie avec mille langues hérisse, J'entends tourbillonner Pallas dévastatrice. Et la foule mugir et choir par grands monceaux. Et les mères hurler d'horreur, quand les berceaux, Du haut des toits fumants écrasés sur les pierres, Trempent d'un sang plus frais les sandales guerrières. Ah ! la victoire est douce, et la vengeance aussi ! Rendez grâces aux Dieux, vieillards, de tout ceci.

Que de fois ils m'ont prise au filet des vains rêves ! Mais il faut bien payer nos prospérités brèves, Et c'est peu que dix ans d'attente et de désir, Quand le prix en est proche, et qu'on va le saisir. Oui ! Le Maître, FÉpoux, le Roi des nefs solides. Revient au noir palais des héros Tantalides, Et, comme il sied sans doute, il m'y rencontrera!

TALTHYBIOS

Femme du Chef absent. Reine Klytaimnestra, Qui commandes la sainte Argos chère aux Daimones, Certes, nous l'avouons, tes paroles sont bonnes, Mais l'Espérance est jeune, et nous sommes très vieux !

EURYBATÈS

L'ineffable avenir est dans la main des Dieux. Souvent l'essaim léger des visions joyeuses Illumine la paix des nuits silencieuses. Crains l'aube inévitable, 6 Reine, et le réveil !

KLYTAIMNESTRA

Suis-je un enfant qui pleure ou rit dans le sommeil? Soit ! Il suffit : j'ai vu pour vos vieilles prunelles. Chantez aux Bienheureux les hymnes solennelles. Car la flamme infaillible a parlé hautement. Et les nefs ont fendu Poséidon écumant. Et l'éperon d'airain s'enfonce dans le sable. Il approche, le Chef sacré, l'irréprochable Porte-sceptre, à qui Zeus accorde le retour. Mais non pas, 6 vieillards, de voir, vivante au jour,

Cette jeune victime aisément égorgée Dont le sang pur coula pour qu'Hellas fût vengée, Cette première fleur éclose sous mes yeux Comme un gage adoré de la bonté des Dieux, Et que, dans le transport de ma joie infinie. Mes lèvres et mon cœur nommaient Iphigénie ! Ce qui dut être fait est fait. C'est bien. L'oubli Convient à l'homme, alors que tout est accompli. Louez les Dieux ! L'armée a pris la grande Troie. Je vais à toute Argos annoncer cette joie. Et, sous le vaste ciel, faire, de l'aube au soir. De cent taureaux beuglants ruisseler le sang noir.

Elle sort.

TALTHYBIOS, EURYBATÈS

LE Choeur des Vieillards.

TALTHYBIOS

Rois Olympiens, vengeurs des faits illégitimes ! Si le feu bondissant luit de cimes en cimes, Si mes yeux vont revoir le Maître qui m'est cher. D'où vient cette terreur qui hérisse ma chair?

EURYBATÈS

O vous, qui, déroulant les saisons et les heures. Ramenez dans Argos et ses riches demeures

Le Dompteur de chevaux qui réjouit mes yeux, Je n'ose vous louer, Protecteurs des aïeux ! Sous un funèbre doigt mes lèvres sont scellées.

TALTHYBIOS

Images des vieux Chefs, Ombres échevelées. Qui portez à pas lents sur l'épaule et le dos Les forfaits accomplis, comme de lourds fardeaux, Pourquoi m'envelopper d'un murmure de haine? Faces des morts couchés par milliers sur la plaine, Et dans la nuit sinistre en proie aux chiens hurleurs, Oiic me demandez-vous, ô Spectres, 6 douleurs !

lURYBATÈ^.

Hélas ! que me veux-tu, charme de la patrie, Jeune Vierge, au milieu des délices nourrie, Qlù croissais dans ta grâce et dans ta pureté? Ta chair blanche a saigné sur l'autel détesté !

TALTHYBIOS

La Ville injurieuse est conquise. Dieux justes ! Vous avez renversé ses murailles robustes. Couché la citadelle au niveau du sillon, Et chassé vers Argos un morne tourbillon De vaincus, vils troupeaux bêlant hors des étables ! Mais j'ai le cœur très sombre, ô Dieux inévitables, O patients Vengeurs longuement suppliés ! Tous les crimes anciens ne sont pas expiés.

Page 1