‹ Les errants de la gloireChapitre 9 sur 10 · L^AIGLON A LA GLORIETTE DE SCHŒNBRUNN · texte numérisé non relu

L^AIGLON A LA GLORIETTE DE SCHŒNBRUNN

Un soir, à la Scala de Milan, le ballet s'achevait parmi les applaudissements et les bravos frénétiques, lorsque je vis entrer dans ma loge un petit homme allègre. Son allure élégante me plut ; il n'était pas jeune, certes, miais, sous le toupet folâtre, une malice que le temps n'avait pas éteinte s'envolait. On me présenta le comte Greppi. A ses manières courtoises et sautillantes, je reconnus aisément un diplomate d'autrefois. Je ne m'étais pas trompée. Après s'être enquis de la santé de mon arrière-grand-père, avec qui il jouait aux barres sur la terrasse des Tuileries, il me dit tout naturellement :

— Que de fois ne suis-je venu dans ce théâtre depuis les jours passés où j'escortais Marie-Louise !

— Quelle Marie-Louise ?

— L'Impératrice, madame, l'épouse de Napoléon V, la mère du duc de Reichstadt, ce charmant jeune homme que nous avons tant pleuré. Peut-être ne saviez-vous pas qu'à Parme, mon premier poste, j'étais attaché à cette auguste princesse.

Éberluée, je n'osais compter sur mes doigts les vertes années de mon interlocuteur ; j'évoquais Faust, Cagliostro, Mathusalem, et ma surprise tourna vite à l'indiscrétion :

— Cher comte, oserai~je vous demander votre âge ?

— Cent deux ans, madame, pour vous servir.

J'étais médusée par ce jeune vieillard qui lisait le programme sans lunettes, ne s'appuyait sur aucune badine et avait la mémoire la plus fraîche du monde.

Le spectacle recommençait ; mais peut-on écouter trilles et vocalises lorsqu'on a près de soi celui qui a vu le roi de Rome passer sous les charmilles de Schœnbrunn, si pâlot avec ses yeux bleus de porcelaine, rêvant du prince Eugène et de Napoléon, ses deux modèles favoris ? Pauvre enfant ! Haletante, j'interrogeais Greppi ; ses souvenirs défilaient comme un régiment de la Garde. J'essayerai, si vous me le permettez, de vous raconter la vie écourtée de ce jeune prince qui languit sous le signe de l'Aigle. Tandis que le père avait survolé les plaines batailleuses, le fils, enchaîné à la Gloriette de Schœnbrunn, s'était apprivoisé. On n'apprivoise pas aisément le fils de Napoléon et il fallut que le sang des Habsbourg vînt, comme l'eau du Léthé, verser l'oubli dans ses veines pour que le petit archiduc, en jouant au soldat sur les tapis, détournât sa pensée du petit Caporal qui avait bouleversé le monde pour le lui offrir.

Au mois d'octobre 1814, dans les allées sablées de Schœnbrunn, Talleyrand et Metternich se promenaient sous un ciel pommelé, romantique à souhait, qui caressait les tuiles vertes de cette demeure plus champêtre que Versailles, plus rustique aussi, d'où la majesté était bannie, mais d'oii la pompe ne l'était pas. L'étiquette y régnait en souliers plats et enjolivait les robes de cour d'un tablier de linon. Talleyrand, le nez rieur, poudré, pomponné, musqué, traînait sa jambe clopinante parmi les feuilles froufrouteuses, envolées des char-

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milles, qui chambraient encore dans le crépuscule pourpré les passereaux siffleurs.

Metternich, musicien, les écoutait, tandis que Talleyrand, pour attirer son attention, dessinait négligemment sur le sable une carte d'Europe où la France rapetissée se retrouvait chez elle comme une provinciale qui revient de voyage un peu lasse d'avoir couru la prétantaine. Talleyrand avait son sourire narquois des grands jours ; sa bouche dédaigneuse se plissait, mâchonnait une rancune imaginaire ; il était content, il aimait changer de maître pour demeurer le sien et, comime il tenait volontiers l'assiette au beurre, ces revirements ne lui déplaisaient pas. Au Congrès de Vienne, il cassait ses œufs avec tant d'adresse que ce prestidigitateur fit sortir de son chapeau, acheté à Londres, roitelets d'Allemagne et d'Italie, en escamotant le roi de Rome. Les deux compères, qui cherchaient à s'éblouir, voulaient avoir chacun l'esprit plus pétillant que l'autre ; aussi, se taisaient-ils, lorsqu'un bambin échappé des jupes de sa gouvernante, vint tomber aux pieds de Metternich, qui gentiment le releva.

— Vous le reconnaissez, cher prince ? fit Metternich.

— Je le connais, repartit Talleyrand en fixant le roi de Rome derrière son face-à-main, mais je ne le reconnais point.

Et, pivotant sur son talon, il s'écria :

— Dieu merci ! c'est le portrait de sa mère.

Ce qui n'était pas tout à fait vrai, car les visages enfantins sont des miroirs inachevés où chacun trouve ce qu'il espère. La ressemblance n'est qu'un reflet de l'âme ; mais, de ce duel entre les Napoléon et les Habsbourg, qu'importe ! L'intelligence de l'enfant s'éveillait, elle paraissait précoce, le prince gazouillant en français et, secouant ses boucles, s'obstinait à ne pas parler allemand. Serait-il têtu, on le materait ! La Cour s'inquiète ; les miracles étaient à la mode : le fils de

l'Ogre pourrait tout à coup chausser les bottes de sept lieues et rejoindre son père là-bas. L'Europe vivait de surprises, elle tremblait encore par habitude. Pourquoi trembler ? Napoléon était prisonnier et le pauvre gosse n'avait que quatre ans.

Entouré de respect, privé de mamours, son petit être se blottissait dans la tendresse de la comtesse de Montesquiou, (( maman Quiou », comme il l'appelait lorsque, d'un baiser matinal, elle ouvrait ses paupières roses. Avec quelle vigilance, jour et nuit, elle l'avait gardé, près de son alcôve, tout près d'elle, les rideaux de son lit enveloppant jalousement le berceau de leurs ailes. Dans son ravissement, elle l'avait dorloté, réchauffé, aimé, remplaçant, par ordre de l'Empereur, l'impératrice Marie-Louise. On ne plaisantait pas avec l'étiquette et un prince ne devait être embrassé qu'avec la permission de jy[me iq gouvernante qui, fière de ses prérogatives, évinçait tous les lécheurs, même sa mère.

Aux Tuileries, pour son enfant, Marie-Louise était presque une étrangère. Revenait-elle de voyage, il avait grandi, elle avait grossi ; alors ils ne se reconnaissaient pas. Combien plus heureuses ces jeunes mères, loin des palais, insouciantes des protocoles, qui allaitent leur petit dans ces tête-à-tête exquis, oii les nouveau-nés gloutons boivent mystérieusement l'âme maternelle sans qu'une sermonneuse vienne regimber et écourter leurs caresses !

Quatre ans que M""* de Montesquiou avait juré à l'empereur de veiller sur cette vie précieuse ; son serment, elle l'avait tenu ; mais tout s'achève, hélas I et l'heure était venue de s'éloigner sans dire adieu à l'enfant. La comtesse de Montesquiou, M""^ Soufflot, la sous-gouvernante, et sa fille Fanny

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devaient partir le lendemain pour toujours ; les Autrichiens les congédiaient froidement. Ces Françaises étaient bavardes et les nourrices amoureuses du panache chérissent trop les militaires. Ce soir, silencieuses, elles refoulaient leurs larmes, tandis que M""^ Marchand, femme du premier valet de chambre de Napoléon, qui demeurait encore à Vienne, faisait précipitamment les malles. M™' de Montesquiou ne partait pas les mains vides : elle emiportait ses trésors, un petit chausson porté par le prince le jour de son ondoiement, le béguin de percale brodé qu'elle noua autour de son menton, tandis que Mgr de Rohan, aumônier de l'im-pératrice, lui posait un grain de sel sur la langue et que Cambacérès, archichancelier de TEmpire, inscrivait dans le registre doré : « Napoléon-François-Joseph-Charles. » En Autriche, dans le palais qui ressemble à une tarte à la pistache, on avait biiïé Napoléon : ces syllabes tonnantes imxpressionnaient. Marie-Louise ne les prononçait plus. A travers le décor de sa jeunesse, sa frivolité s'épanouissait et Neipperg, le général borgne, lui faisait déjà de l'œil.

Hélas ! M""' de Montesquiou savait que, dès que la malleposte roulerait vers Paris, par un accord tacite, personne ne parlerait de son père au roi de Rome. A cette dernière veillée, l'enfant, pelotonné contre sa gouvernante, secouait le petit hochet qui avait remplacé la croix d'honneur dont le ruban rouge ne barrait plus sa poitrine. Écoutait-il le chuchotement de ces femmes qui s'entretenaient du passé merveilleux, avec l'espoir que le roi de Rome s'en souviendrait ?

— Voilà quatre ans déjà, dit la comtesse de Montesquiou à M'^^ Soufflot, que j'ai cueilli cet enfant sur le tapis ; on le

croyait mort, vous souvenez-vous ? Son pouls battait à peine, je lui avais soufflé quelques gouttes d'eau-de-vie dans la bouche, puis nous avons entouré son petit corps tout neuf de serviettes chaudes, et soudain j'entendis son cri d'oiselet qui bouleversa l'Empereur. Vous souvenez-vous lorsque, précautionneux, il le toucha de ses mains impériales si blanches, si fines, comme l'artiste caresse l'œuvre qu'il achève et, fier de son fardeau, porta triomphalement le trophée de son cœur à l'Impératrice endolorie ?

(( Quel printemps que celui de 1811 ! Aux Champs-Elysées, le marronnier du 20 mars avait pavoisé. Les salves crépitaient. Cent un coups de canon ; au vingt-deuxième, les farandoles commencèrent. On ne s'entendait plus, j'avais mal à la ièiQ. Mon nourrisson, pour la première fois, écoutait hurler, crier, chanter : (( Vive l'Empereur ! »

(( Dans sa joie, savez-vous à qui Napoléon envoya la première estafette pour annoncer la nouvelle ? A Joséphine ! Oui, à sa mascotte chérie ; jamais il ne l'oubliera. Il est heureux, elle doit être heureuse. Pense-t-il un instant au chagrin qu'elle éprouve de ne pas lui avoir donné un fils, ou à sa jalousie de femme ou de grand'mère, puisque la venue de cet enfant éloigne son petit-fils du trône ? Pas une minute ! Et, lorsqu'il lui écrit avec entrain : « Mon amie, mon fils est gros et très bien portant. Il a ma poitrine, m.a bouche et mes yeux, j'espère qu'il remplira sa destinée », cela lui semble naturel. Ne trouvez-vous pas que les hommes sont étranges ? »

M"'^ Soufflot, qui n'aimait pas philosopher, l'interrompit :

— Que vous étiez belle, madame, à Notre-Dame, le jour du baptême, portant le roi de Rome emmailloté dans une douillette d'or tissée d'argent ! Je me souviens de votre émotion, votre bras tremblait un peu. Sous le dais soutenu par les chanoines, l'Impératrice avançait, drapée d'hermine. Cette

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blancheur contrastait avec son teint ; elle était rouge comme une pivoine et manquait de grâce, avouons-le, avec ses bras gringalets dont elle ne savait que faire, tandis que la princesse Pauline Borghèse, couronnée d'émeraudes, glissait sur le tapis ainsi qu'une déesse ; nous partagions avec elle les sourires et, de préférence, les enfants de chœur l'encensaient.

(( Quel cortège ! J'entends encore les assistants nommer au passage Joseph, Jérôme, les princes Borghèse et de Neuchâtel. Tout ce beau monde bariolé, redoré, astiqué sous les uniformes ennoblis par la poudre, reluisait. Enfin, l'Empereur !... Lorsqu'il prit place au fond du chœur, le grand chambellan nous fit signe de venir près de lui ; à sa droite, se tenait le parrain, le duc de Wurtzbourg, qui représentait son frère l'empereur d'Autriche ; à sa gauche, la commère, la reine Hortense. La princesse de Neuchâtel tenait le cierge, qui coulait entre ses doigts ; la princesse Aldobrandini, le chrémeau ; la comtesse de Beauvau, la salière. L'aristocratie ne boudait plus.

(( Soudain, l'Empereur élève l'enfant au-dessus de sa ièie, le présente à la foule. (( Vive le roi de Rome ! » Les trompettes claironnent sous les voûtes ogivales, les tambours battent, des violons invisibles soupirent et répondent aux orgues. Dans cette flore de granit, les abeilles ont butiné les lis. »

— Oui, reprit M""' de Montesquiou, que tout cela était grand, quelle apothéose !

iTic

Mais, le croiriez-vous ? Paris soucieux s'interrogeait. Tout cela paraissait trop beau. L'enfant fragile allait-il" retenir le conquérant près de son berceau et attendrir la victoire d'une risette ? La France fatiguée avait tant besoin de paix. Oh !

musarder, cultiver son jardin, manger le pain blanc en famille, quelles délices ! Le repos était-il interdit au guerrier voyageur ? Son globe est un boulet rouge qui brûle et qui l'entraîne à Dresde, à Smolensk, à Moscou. Partout, Napoléon réclame des missives de M""® de Montesquiou. Que d'officiers, que d'estafettes sautent les relais, ayant en poche les nouvelles du bambin I Avec quel empressement ils franchirent huit cents lieues pour offrir à l'Empereur une miniature d'ïsabey.

Cette fois, M. de Beausset arrive la veille de la bataille de la Moskowa avec le dernier portrait peint par Gérard. Pour faire une surprise à Sa Majesté, on l'accroche sous la tente 011 doit passer Napoléon. Lorsqu'il entre, habillé de gris, botté déjà, si simple au milieu de son état-major flambant, M. de Beausset s'avance :

— Un cadeau pour Votre Majesté de la part de l'Impératrice.

— Le roi de Rome, admirable ! dit Napoléon, et ses yeux se voilent.

Qu'il est fier de cet enfant, que l'absence le rend précieux ! Près du visage rose, ô quel contraste ! Comme il paraît jauni, amolli, surmené ; cette lutte contre l'Asie hostile à son étreinte répuise. Sent-il obscurément, à travers le ciel moscovite, la neige invisible tisser les linceuls blêmes pour ses soldats errants dans les steppes glacées ? Il se reprend vite.

— Messieurs, si mon fils avait quinze ans, croyez qu'il serait ici.

Et il ordonne qu'on place le portrait devant sa tente, afin que les grognards admirent le fils de l'Empereur. Des clameurs joyeuses saluent le roi de Rome. Napoléon fronce le sourcil et, d'un geste autoritaire :

— Maintenant, ôtez-le, dit-il. C'est encore trop tôt pour lui de voir une bataille.

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Malgré ses apparences théâtrales, la tendresse de Napoléon pour son fils était profonde. M""^ de Montesquiou ne fut pas seule à surprendre le dialogue muet du père et de Tenfant. Grognards et badauds parisiens ne s'en étonnent pas, car ils sont les devins populaires ; les courtisans restent stupéfaits, ils le croyaient inhumain. Dans ses Mémoires, la duchesse d'Abrantès en parle avec émotion :

(( Je vois encore l'Empereur aux Tuileries au moment où il allait quitter son fils ; je n'oublierai jamais l'expression de son visage. L'enfant, qui adorait son père, avait ses petits bras passés autour de son cou et paraissait le serrer contre son cœur. Pauvre cher ange, comme il était beau ! Comme son père jouissait de sa beauté ! Il était comme accablé par un bonheur trop grand. L'enfant, un peu las, avait appuyé sa blonde tèiQ sur la poitrine large et puissante. Après quelques douces caresses, il s'était endormi et Napoléon s'assit bien doucement pour ne pas l'éveiller ! Oh ! qui ne l'a pas vu dans cette attitude pleine de charme ne le connaît pas ! Et comme il fut remettre l'enfant dans son berceau avec soin ! Sa nourrice aurait eu la main moins légère ! Cette scène, que je rapporte, n'est rien par elle-même. Un père qui embrasse son fils tandis qu'il dort, qui le regarde dormir, quoi de plus simple, et pourtant quoi de plus grand lorsque c'est Napoléon, le roi du monde î »

Bientôt, cet homme aura perdu sa couronne, sa liberté, sa femme, même les baisers de son fils. Qu'il se hâte ! Ses jours sont comptés, la patrie soupire et la gloire commande son deuil : la popularité vire ainsi qu'une girouette : déjà ses adulateurs, penchés aux fenêtres des Tuileries, interrogent

8o LES ERRANTS DE LA GLOIRE

la route de Calais et les mouchoirs blancs sortent des poches. Est-ce pour essuyer leurs larmes de crocodile ou pour faire signe aux serviteurs des Bourbon qui se glissent un peu partout ? M. de Talleyrand prend îe vent et, curieux de l'avenir, le vieux renard court chez la tireuse de cartes.

Pourquoi la chance avait-elle si brusquement tourné ? Depuis cet illustre mariage avec une archiduchesse, les malheurs se suivaient à la file. Peut-être la légère Joséphine aurait-elle fléchi le sort en coquetant avec lui ! Elle portait bonheur, la créole, et le dicton ne mentait pas. Napoléon le reconnut trop tard :

(( Si j'avais épousé une Française de vieille tige, une Montmorency ou une Clisson, si j'avais eu un enfant de Joséphine, tout cela ne serait pas arrivé. Mon mariage m'a perdu, l'Autriche était devenue ma famille, j'ai posé le pied sur un abîme recouvert de fleurs. »

Et le héros, prévoyant l'infortune qui manquait à sa renommée, répétait :

(( Je préférerais qu'on égorgeât mon fils ou qu'il fût noyé dans la Seine plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne comme prince autrichien et j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice pour être persuadé qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter Andromaque que je n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison. »

Voici Astyanax à Vienne, mais Andromaque a oublié Hector. On remet le fils de Napoléon au comte Maurice Dietrichstein, pour qu'il le transforme en archiduc.

« Il me semble, écrit Dietrichstein à Marie-Louise, que le

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prince dont on m'a fait l'honneur de me confier l'éducation doit être considéré comme un descendant de l'Autriche et élevé à l'allemande. Avant tout, il ne faut pas qu'on lui inculque des idées exagérées sur les qualités d'un peuple auquel il ne doit plus appartenir et que ces idées le poursuivent jusque dans ses années de maturité. »

Quelle amertume pour le père, qui n'avait que trop deviné le sort de son enfant ! Que le destin était cruel au prisonnier de Sainte-Hélène ! A chaque élan de son imagination rejetée vers le passé, l'île cernée par les flots indifférents se rétrécissait, telle une peau de chagrin.

Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde : Le portrait d'un enfant et la carte du monde, Tout son génie et tout son coeur I

La pensée qu'on élevait peut-être son fils pour le méconnaître torturait le père impuissant. Il ne sait rien de lui, ses lettres demeurent sans réponse, les commissaires sont d'impitoyables geôliers et le baron de Sturmer, l'envoyé de l'empereur François, n'a m^ême pas le droit de dire s'il est mort ou vivant.

« Se peut-il que l'em.pereur d'Autriche, dont j'ai épousé la fille, qui a sollicité ce mariage à genoux, auquel j'ai rendu deux fois sa capitale, m'envoie son commissaire sans une seule ligne pour moi, sans un petit bout de bulletin de la santé de mon fils ? »

Son orgueil est froissé, il souffre. <( Quel infâme traitement ils nous ont réservé î » dit-il.

Seule, M"^^ Marchand, avec cette intelligence du cœur que les Françaises modestes ont si souvent, fait parvenir là-bas, dans l'île maudite, un signe d'amour. Ayant appris qu'un bota-

niste allait herboriser à Sainte-Hélène, elle échafaude un projet. L'occasion était trop tentante pour la laisser échapper. Au petit jour, notre bonne femme va trouver l'intendant des jardins de Schœnbrunn qui nettoyait ses rosiers. C'était un brave homme de jardinier, elle l'attendrit. Refuse-t-on la lettre d'une femme pour son époux ? Bah ! si M""' Marchand était découverte, elle risquait sa place, mais lui ne risquait rien du tout. Après quelques hésitations, il accepte de transmettre le pli cacheté et promit tout ce qu'elle voulut. A peine arrivé à Sainte-Hélène, le botaniste rejoignit Marchand et lui glissa l'enveloppe.

(( Je t'envoie de mes cheveux ; si tu as le moyen de te faire peindre, envoie-moi ton portrait. »

La lettre était signée : « Ta mère. Marchand. »

Lorsque le valet de chambre de l'Empereur vit la boucle blonde presque filasse, il comprit aussitôt. C'étaient les cheveux du roi de "Rome. Avec quel transport Napoléon les reçoit ! Il les porte à ses lèvres et, devant son serviteur, laisse couler ses larmes ; il écrit à Las Cases :

(( Depuis deux ans, je n'ai aucune nouvelle directe ni indirecte de ma femme et de mon fils. Or, il y a ici, dans ce pays, depuis six mois, un botaniste allemand qui les a vus dans le jardin de Schœnbrunn. Les barbares ont empêché qu'il ne vînt me donner de leurs nouvelles et maintenant on lui fait un procès pour avoir remis à mon valet de chambre des cheveux de mon enfant ! »

Quel danger ! Quel crime d'État ! Le gouverneur s'en inquiète. Interrogé, le botaniste avoue qu'il ne croyait pas mal faire. Avec fracas, on l'expulse de l'île et le prince de Metternich rappelle M. de Sturmer, qui avait donné inconsciemment un rayon de joie au prisonnier.

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Cependant, à Schœnbrunn, le prince grandit ; on écarte de lui tout ce qui pouvait rappeler la France ; il est léger, étourdi, indifférent, insensible, prétendent ses maîtres. L'étaitil ? De temps en temps, une question qu'il pose surprend "on entourage. Lorsqu'il voit pour la première fois le prince de Ligne, il demande à Metternich :

— Quel est le grade de ce vieux monsieur ?

— C'est un maréchal.

— Est-il de ceux qui ont abandonné mon père ?

Et son visage s'éclaire en apprenant qu'il n'était pas de ceux-là. Le prince de Ligne, qui avait entendu, se rapproche.

— Monseigneur, j'ai été le maréchal de votre arrièregrand'mère, l'impératrice Marie-Thérèse, et, puisque vous aimez les soldats, je vous promets bientôt, à l'occasion de mon enterrement, un beau défilé où tout le monde sera fatigué, excepté moi.

Et il s'éloigne, avec une révérence, en chantonnant.

Tantôt réfléchi, tantôt enjoué, le petit prince surprenait toujours ; peu lui importaient les gronderies, son grand-père, qui aimait ses gentillesses et sa conversation spirituelle, lui pardonnait volontiers ses incartades. L'empereur François lui ayant donné un sabre de bois, le prince, ravi, entraîna son petit cousin l'archiduc dans le parc et lui confia ses futurs projets.

— Quand je serai grand, je prendrai mon sabre et j'irai délivrer mon père, qu'ils retiennent en prison.

Et, gesticulant, dans son animation, il sabrait les tendres pâquerettes.

Son précepteur le trouvait bien émancipé. Comment répri-

mander un enfant qui entre, sort à tout moment du cabinet de l'empereur, qui, pour un oui, pour un non, s'installe près de son bureau, lui raconte ses soucis et l'interroge avec une grâce câline sur tout ce qui galope à travers sa jeune ièiQ :

— Mon grand-papa, est-ce vrai, quand j'étais à Paris, que j'avais des pages ?

— Oui, je crois que vous aviez des pages.

— N'est-il pas vrai aussi qu'on m'appelait le roi de Rome ?

— Mon enfant, répondait l'empereur, quand vous serez plus âgé, je vous expliquerai ce que vous me demandez ; pour le moment, je vous dirai qu'à mon titre d'empereur d'Autriche je joins celui de roi de Jérusalem, sans avoir aucune sorte de pouvoir sur cette ville. Eh bien ! vous étiez roi de Rome comme je suis roi de Jérusalem.

Cette réponse frappa l'enfant, qui, entre ses précepteurs et sa nourrice, le passé, le présent, les aigles, les drapeaux de toutes les couleurs, ne comprenait guère. Pour les Autrichiens, Napoléon était un tyran, un imposteur ; pour la nourrice, c'était un dieu. Quant à son grand-père, il voulait oublier le gendre encombrant qui avait couché dans son lit la veille de Wagram et qui là, tout près, derrière le Danube que voilent les peupliers, avait battu son armée avant de prendre sa fille chérie.

Aussi, certains courtisans, sans doute pour le flatter, engagent-ils l'empereur d'Autriche à faire annuler ce mariage parisien, cette mésalliance. François hoche la tête, il ne veut pas que son petit-fils soit un enfant anonyme. Afin qu'il devienne bien autrichien, il lui confère un titre authentique, reconnu par les cours d'Europe, le duché de Reichstadt, duché bohémien, qui le fait passer à son rang, derrière les archiducs. Le grand-père est généreux !

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A sept ans, un archiduc doit aller à la chasse ; aussi, Sa Majesté lui a-t-elle donné un petit fusil et un tràger pour porter son gibier. C'est un homme maintenant. Bravo ! Il n'a pas peur du feu, la pétarade l'enchante et il trottine derrière son grand-père dans la plaine de Wagram comme un vieux braconnier. Il est adroit, abat un lièvre agonisant, mais manque une compagnie de perdreaux qui s'envole sous ses pieds, juste à l'endroit où Napoléon démolit l'armée autrichienne. Avec quel soin on laisse l'enfant dans l'ignorance de nos victoires ! Comment devinerait-il tout cela ? Les ossements des morts sont sous la terre humide et le petit chapeau ne découpe plus son ombre triangulaire sur la moisson mûre. Aussi, le même soir, dans la narration que son gouverneur lui impose, il écrit :

(( C'est la première fois que je passais sur cette grande plaine dont j'ai entendu parler à propos de Babensberg et où Rodolphe de Habsbourg a battu Ottokar ; le paysage me parut très ennuyeux, mais la chasse se termina heureusement par un grand combat contre les lièvres. »

Il préfère la chasse à l'étude ; Dietrichstein se plaint de sa paresse, de sa distraction, de sa mauvaise volonté ; mais, s'agit-il de danse, il valse à ravir, il est très galant déjà, surtout avec la princesse Louise, et sa politesse est exquise, son aisance émerveille ; il se dégage de lui un charme auquel personne ne peut résister. Sa conversation pleine de finesse pétille et son à-propos interloque. Tandis qu'il s'entretenait avec une vieille coquette, belle jadis, qui essayait par ses apprêts, de dissimuler son âge, le prince, en parlant de la France, lui dit :

— C'est un beau pays, n'est-ce pas?

— Ce pays était plus beau il y a douze ans, répondit-elle en minaudant.

— Et vous aussi, madame, ajouta le duc de Reichstadt, avec une gentille malice qui fit sourire la Cour et pouiïer son grand-papa.

Mais il faut lui faire oublier la France, qui envoûte les cœurs, et effacer l'image paternelle. Y pense-t-il encore ? Peut-être. Sa mère arrive, ô surprise ! Il demande à son entourage :

— Qui est donc mon père ?

Personne ne répond.

Là-bas, tandis qu'un orage terrible s'abat sur l'île de Sainte- Hélène, brise les saules pleureurs, balaye les gommiers, que les vagues écumeuses frappent la falaise. Napoléon rend à l'histoire son dernier soupir. A la même heure, son fils, assis près de sa mère dans la quiétude ouatée du palais de Schœnbrunn, se distrayait à des jeux puérils. Marie-Louise lui apprenait à former des lettres avec des fleurs de myosotis et, pensant sans doute au général Neipperg, dont elle était déjà la fiancée morganatique, elle traça avec des corolles bleues sur une table de marbre un N gigantesque ; ensuite ils dessinèrent le mot « Général », et c'est encore à l'Autrichien que Marie- Louise pensa, à l'homme dont Chateaubriand écrivait qu'il osa déposer ses œufs dans le nid de l'aigle.

Une femme amoureuse vit dans le présent ; elle a un don merveilleux pour abolir le passé, et, lorsque M"'^ de Scarampi, la grande maîtresse, arrive tout émue :

— Napoléon est mort.

— Ah ! vraiment, je m'en doutais, répond Marie-Louise. J'ai envie de faire une promenade à cheval. Croyez-vous qu'il fasse assez beau pour se risquer ?

Et c'est tout. Cette veuve joyeuse, que Napoléon avait

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épousée pour avoir un héritier, songeait aux enfants de Neipperg à qui eile avait déjà donné le jour. Le précepteur du prince, connaissant sa sensibilité, attendit « l'heure paisible du soir » pour l'informer de son malheur. Le duc de Reichstadt dévore ses larmes, enferme sa douleur à triple tour : il sait, pauvre orphelin, que dans ce palais hypocrite il est seul cette nuit à pleurer.

Le duc de Reichstadt pousse trop vite au gré de ses maîtres, qui pensent à l'avenir et s'agitent de le voir toujours rôder autour des casernes. Les soldats le fascinent. A-t-il un instant, il s'échappe jusqu'aux cuisines, vole pain et friandises qu'il partage avec les hommes de garde. Des officiers sont-ils conviés au souper impérial, malgré les signes de son grandpère, il abandonne sa place :

— Je vois ici des généraux, dit-il, ils doivent tous passer avant moi, — et il va s'asseoir modestement au bout de la table.

Ces généraux exaltent à l'envi le maréchal de Schwarzenberg. Pour lui faire partager leur admiration, ils l'invitent à écrire la biographie de l'adversaire de son père. Le prince, dans un style ampoulé, loue le stratège autrichien. Sous sa plume, achetée à Vienne, les Français, hélas ! deviennent l'ennemi. Influencé par ses éducateurs, costumé en Tyrolien, épié par les mouchards, l'enfant domestiqué a changé de camp : il appelle Napoléon Buonaparte et parle sans rougir de son cœur impitoyable. Obéit-il de son plein gré ? Je n'ose le croire. Est-il sournois, comme Hamlet ? Veut-il plaire à ses maîtres ? Metternich prétendait qu'il était comédien. Peut-il ne pas l'être, pauvre enfant ? Hélas ! la dissimulation est la seule défense laissée au prince débile par le diplomate arrogant. Sait-il seulement, ce jeune archiduc, qu'il a été

Napoléon II et que, sans le mauvais vouloir de M. de Metternich, il aurait pu régner sur la France ?

Bientôt, il va l'apprendre. Le Mémorial de Sainte-Hélène se trouve mystérieusement déposé sur sa table de travail avec un bouquet de violettes. Il s'est réfugié au fond du parc, dans son pavillon isolé des curieux. Que personne ne le dérange I L'enfant découvre enfin son père, le vrai, pas celui que les Autrichiens ont voulu lui montrer comme un despote sanguinaire, mais celui qui faisait trembler l'univers et dont l'intelligence ne se reposait jamais.

Avec quelle avidité il dévore la vie prodigieuse de ce père surhumain qui ensorcelle la jeunesse, qui livra cinquante batailles presque toutes gagnées, à qui la postérité fera justice ! Cet homme écrivait :

(( A vingt-cinq ans, j'ai prévu ce que je pouvais devenir : je voyais déjà le monde fuir sous moi comme si j'étais emporté dans les airs... Fussé-je mort à Moscou, ma renommée serait celle du plus grand conquérant qu'on ait connu. Mais les sourires de la Fortune étaient à leur fin. »

Les larmes de Reichstadt coulent. Qu'elle est terne, cette existence de Schœnbrunn, que les allées ratissées sont monotones autour de cette Gloriette, unique décor de sa vie I Et qu'il est peu de chose, lui, l'enfant de ce géant, maintenant qu'il entend le bruit des victoires paternelles! Wagram n'est plus un rendez- vous de chasse, c'est l'enclos où son père a terrassé son aïeul, « cette ganache », comme disait Napoléon. L'étrangeté de cela ! Aujourd'hui, il n'est plus seul, il sait que Napoléon n'était pas un malfaiteur, mais le prisonnier de sa gloire que les rois ne lui pardonnaient pas.

« Quand j'étais tout-puissant, écrivait Napoléon, ils briguèrent ma protection et l'honneur de mon alliance, ils léchèrent la poussière dessous mes pieds ; maintenant, dans

l'aiglon a la gloriette de schœnbrunn 89

mon vieil âge, ils m'oppriment et m'enlèvent ma femme et mon fils. »

Au détour d'une allée, passent, amoureusement enlacés, Marie-Louise et le général Neipperg. Le duc de Reichstadt cache le livre en rougissant, son cœur bat la chamade. Peut-il lire sans sangloter les vers d' Ândromaque que Napoléon réclama un soir qu'il était désespéré :

— Voici Racine, docteur, vous êtes sur la scène ; allons, j'écoute Andromaque, c'est la pièce des pères malheureux.

Je passais jusqu'aux lieux oii l'on garde mon fils, Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie. J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui. Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.

Soudain, le duc de Reichstadt entrevit sur la terrasse des Tuileries sa petite voiture traînée par les moutons blancs égayés de grelots, que dirigeait son père dans l'apothéose féerique des jours fortunés. Désormais, le Prince charmant, l'archiduc pâle accepte l'héritage paternel, une redingote, un chapeau, une épée. Succession qui invite à la vengeance ! Mais, pour venger Napoléon, sa poitrine est étroite et son visage diaphane.

Un aventurier conquiert plus facilement un trône qu'un archiduc, fils et petit-fils d'empereur. Les marches de marbre sont glissantes, elles empêchent de grimper au sommet. Nous sommes loin du « tortillon )> noir et crasseux que gravissait en courant le lieutenant Bonaparte. L'étiquette invite aux parades. A quoi s'amusent les princes ? A compter les boutons sur l'habit de leurs soldats et à caracoler.

— Le roi de Prusse, disait Napoléon, changeait de mode chaque jour. Je lui appris que se battre était autre chose que de porter de jolis uniformes. Si l'armée française avait été commandée par un tailleur, le roi de Prusse aurait certainement gagné la bataille d'Iéna.

L'homme de génie saisit l'occasion où il la trouve : la première manœuvre de Bonaparte a été à Saint-Roch, au coin d'une rue.

— Je n'ai pas usurpé la couronne, disait-il, je l'ai trouvée dans le ruisseau, le peuple l'a placée sur ma tête.

Aussi, Metternich, malgré le faste, le sacre, les ors et l'alliance autrichienne, a-t-il toujours regardé l'empereur Napoléon comme la Révolution incarnée. C'est elle qu'il combattait dans l'Aiglon.

Jusqu'en 1830, Metternich avait traité le duc de Reichstadt en prince négligeable. Après les journées de Juillet, l'otage de Schœnbrunn est un atout dans son jeu. C'est le roi de cœur, qu'il peut abattre à sa guise. Certes, il aurait préféré voir le petit-fils de son empereur aux Tuileries à la place du gros Louis-Philippe, qu'il n'aimait guère ; mais, à ce moment, la révolution bouillonne en Italie et le roi de Rome symbolise l'idée nationale d'un pays que Metternich avait découpé dans sa cuisine pour engraisser l'Autriche. Les cousins Bonaparte, de graine révolutionnaire, cabalaient avec les carbonari, luttaient, mouraient dans les marches romaines pour l'indépendance de l'ItaHe.

Désormais, le duc de Reichstadt s'efforce d'imiter son père, il recherche la popularité.

(( Chacun reconnaît déjà en lui, écrit le marquis de Caraman, ambassadeur à Vienne, des germes d'ambition qu'il ne serait que trop aisé de faire fructifier et qui rendraient sa position très embarrassante. »

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La lecture du Mémorial a transformé le prince. Que lui importent les rebuiïades !

— On peut toujours ce que l'on veut ! dit-il.

Son père est devenu son modèle, il l'admire, il l'aime : avec quel soin il reproduit ses gestes î Est-ce atavisme ou cherche-t-il, d'après les portraits, les gravures, les médailles, à le copier fidèlement ? Il se tient les bras croisés, avance le pied de la même façon et, à force de serrer ses lèvres, la lippe autrichienne disparaît sous l'arc napoléonien.

Et voici que cette admiration, maintenant partagée par un officier autrichien, le chevalier de Prokesch-Osten, lui donne un confident dont la tendresse adoucit ses dernières années. C'était le 21 juin 1830, — le hasard fait toujours bien les choses si nous savons deviner les amis qu'il choisit pour nous, — à la table de l'empereur François, Prokesch fut son voisin. Il revenait d'Orient, de Grèce, des pays où les dieux ont des ailes et d'oîj s'envolait déjà la légende impériale. Ils parlèrent de Lui avec dévotion : l'officier avait écrit un mémoire pour défendre l'honneur de Napoléon après Waterloo ; le prince, reconnaissant, l'avait traduit en italien, en français. A la première parole échangée, une sympathie profonde les unit.

— Vous m'êtes connu et je vous aime depuis longtemps, dit le duc de Reichstadt, qui épanche son cœur.

Enfin, il peut parler sans détour. Il l'interroge :

— Ai-je quelque mérite ? Suis-je appelé à un grand avenir ? Que pensez-vous, qu'espérez-vous de moi ? Qu'en serat-il du fils du grand Empereur ?... Ah ! si la France m'appelait, j'accourrais, et, si l'Europe essayait de me chasser du trône de mon père, je tirerais l'épée contre l'Europe entière.

Et Prokesch, pour calmer son âme ardente, lui répond :

— Quand on porte un nom si illustre, quand, dès l'enfance,

on se sait appelé à de si hautes destinées, c'est qu'on est désigné pour de grandes choses.

La Grèce est Hbre, elle réclame un prince avec un nom éclatant. Pourquoi le duc de Reichstadt ne régnerait-il pas sous les oliviers ? Prokesch s'enflamme et enflamme son jeune ami, qui se voit déjà sur l'Acropole, acclamé par les Athéniens. Mais Metternich est hostile ; la Belgique, la Pologne, la Grèce, iront chercher des rois ailleurs. L'Aiglon a les ailes rognées, le duc de Reichstadt restera dans l'ombre de son père. Le chancelier décrète : « Une fois pour toutes, exclu de tous les trônes. »

Cette formule est lapidaire. Au prince, il ne reste plus que les femmes, la chasse, les parades. On lui permet de faire toupiller son régiment sur un champ de manœuvre, de dresser les chevaux rétifs pour dompter son ambition, de galoper dans le vent qui passe, jusqu'à ce qu'il revienne, harassé, épuisé, fourbu, se jeter tout botté dans sa chambre laquée de noir, où les fantômes l'appellent. Ce soir, il défend qu'on allume sa lampe ; i\ respire mal, l'air humide l'oppresse, il tousse, il étouffe ; Prokesch est parti. Metternich l'a renvoyé. A eux deux, ils forgeaient des chimères.

Marie-Louise, à Parme, se distrait avec le comte de Bombelles, qu'elle épousera bientôt. Cette archiduchesse butine d'un mari à l'autre, toujours avec le même enthousiasme : elle a l'oubli facile. Elle ne pense plus à Neipperg à peine refroidi, ne se souvient pas que Napoléon, par testament, lui a légué son cœur.

— Si Joséphine avait été ma mère, murmure le duc de Reichstadt à son confident, moi, je ne languirais pas à Vienne.

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Ma mère est bonne, mais elle est sans force. Elle n'était pas la femme que mon père méritait.

Les Viennoises sont prêtes à ouvrir leurs bras potelés au Prince charmant dont la langueur poétique les fait soupirer. Passe-t-il au Prater, à l'ombre des tilleuls, on admire sa douceur et sa mélancolie, sa taille longue et flexible. Boit-il un café à la crème dans le Pavillon Chinois avec la comtesse Caroly, les hommes sont jaloux et les femmes aussi. Va-t-il à l'Opéra rêvasser, dans la loge impériale, près de l'archiduchesse Sophie, les dames de la cour provoquent son regard bleu. La danseuse Fanny Essler lui dédie ses entrechats et ses pirouettes, mais elle préférerait s'abandonner au son d'une valse légère que le prince avait lui-même composée.

Depuis quelques mois, il maigrit étrangement ; une fièvre lente le mine et le consume peu à peu. Les médecins l'auscultent, il surprend des airs consternés :

— Tout espoir est-il donc perdu ? Faut-il mourir si jeune et sans renommée ? dit-il en soupirant.

Alors, pour mïQuy. respirer, il se fait porter près de la fontaine dont l'eau cristalline l'apaise ; sa figure émaciée est plus pâle que les lis du jardin, sa poitrine frileuse est enveloppée dans une robe de chambre à raies blanches et rouges. Il grelotte.

— Je suis si faible ; éloignez ces curieux, qu'on ne puisse pas me voir dans ma misère !

Près de lui, le prélat qui l'exhorte n'ose pas lui dire que, demain peut-être, il faudra quitter ce parc familier avec ses boulingrins et ses sapins noirs. Qui donc aura le courage de le préparer aux derniers sacrements ? C'est l'archiduchesse Sophie, sa tendre cousine. Elle trouve un moyen ingénieux pour l'engager à faire ses dévotions. Comme elle allait accoucher prochainement, elle le pria de communier avec elle. Dans

la chapelle du palais, soutenu par la jeune femme, il se traîna jusqu'à la table sainte, tandis que des larmes furtives mouillaient tous les yeux.

Le duc de Reichstadt attend sa mère ; il se sent perdu. Elle arrive enfin, apportant dans ses bagages le berceau aux ailes éployées, offert par la ville de Paris, qu'il voulait revoir encore une fois.

— Ma tombe et mon berceau seront bien rapprochés l'un de l'autre !... Ma naissance et ma mort, voilà donc toute mon histoire.

Le 22 juillet 1832 un orage éclate, la foudre renverse un des aigles qui ornent le château, le prince étouffe.

— Ah ! la mort, la mort ; rien que la mort peut me guérir ! Et, dans son délire, s'accrochant à sa mère :

— Qu'on mette les chevaux ! Il faut que j'aille au-devant de mon père ! Il faut que je l'embrasse encore une fois.

Puis, revenant à lui, se dressant sur son chevet, il cria :

— Mutter, ich gehe unter ! Ma mère, ma mère, au secours, je descends dans l'abîme !

Marie-Louise tomba à genoux : il était mort.

J'ai visité à Vienne le caveau des Capucins, où demeurent les Habsbourg défunts, rangés côte à côte dans leurs cercueils de cuivre. Un moine, chargé de veiller sur les cendres augustes, m'éclairait d'un flambeau, lorsque je vis soudain une jeune fille blonde, romance de cette crypte funèbre, poser, les joues rougissantes, un bouquet de violettes sur la palme de bronze qui couvre l'Aiglon endormi. Je m'éloignai le cœur moins lourd, songeant qu'un siècle après sa mort le roi de Rome avait la chance inouïe d'être encore aimé.

Quel charme attire vers telle femme ensevelie dans le passé plutôt que vers telle autre ? Est-ce sympathie spontanée de notre part ? Appel d'une âme désireuse de fuir l'oubli ? Sommes-nous libres de notre préférence ? Peut-être. Je voudrais croire, avec Pirandello, que les personnages nous choisissent. S'il en était ainsi, je serais fière de vous conter la vie d'une princesse romanesque qui fit tant parler d'elle à la Cour, à la ville, sous le chaume breton.

Née le 5 novembre 1798, au pied du Vésuve empanaché, un soir où la tempête courbait les pins veloutés de Caserte, Marie-Caroline de Bourbon, duchesse de Berry, ouvre ses paupières pour voir sa nourrice l'emporter hors du palais. Ballottée sur la mer Tyrrhénienne, sa barque fuit l'émeute à toutes voiles vers la Sicile hospitalière. Elle a deux mois, c'est son premier voyage. L'enfant, habituée aux révolutions qui culbutent les berceaux des rois, n'a peur de rien. Que craindrait-elle ? Tout lui est familier. Quand la mauvaise fortune s'attache à ses trousses, elle la cajole si bien que bravement elle se taille dans ses aventures une renommée attendrissante.

Vous plaira-t-elle cette petite Napolitaine, cette femme turbulente, cette mère héroïque, avec ses défauts et ses qualités qui font dire au Roi Louis XVIII : « Chez elle, rien n'est joli, tout est charmant » ?

Sa jeunesse est désirée ardemment à cette cour maussade où le Roi traîne son noble embonpoint en décochant à ses adulateurs des traits légers, toujours les mêmes, toujours applaudis. A la fin du jour, lorsque le soleil sanglant éclabousse les fenêtres des Tuileries, la duchesse d'Angoulême, hantée par l'ombre sinistre des échafauds paternels, broie du gris. Une larme échappée de ses yeux tombe sur ses mitaines dévotes. Peut-elle comprendre les Parisiens versatiles, l'orpheline du Temple ?

Après vingt ans, les princes momifiés par l'exil sont revenus décrépits, mais non mûris. Ils ne reconnaissent pas la France virile, auréolée de gloire, qui a donné à ses enfants l'illusion chérie d'une liberté trompeuse.

Les retours sont dangereux. Qu'un vieil amoureux, après une longue absence, vienne surprendre une femme aimée, naguère aguichante, élégante, frivole, ô stupeur ! il la retrouve toute simplette, poudre envolée, mouches tombées. Est-ce elle, cette oublieuse sans apprêts, fière de ses conquêtes et si raisonneuse qu'il doute de sa mémoire et de son propre cœur ? Décidément l'infidèle boude les revenants ; dans le charivari des révolutions, aurait-elle pris goût aux passades ?

Louis XVIII est le vieux monsieur aux royales bajoues, qui dissimule sa déception sous les déclarations attendries. Au balcon, il sourit à son bon peuple tout en murmurant de sa voix de fausset :

— Les monstres, les jacobins, les scélérats !

Sa Majesté a le cœur sec, le comte d'Artois a laissé le sien sur la tombe de M"'^ de Polastron. Le duc d'Angoulême,

gauche, insuffisant, se dandine, tandis que le duc de Berry,

son cadet, un coureur celui-là, jette sa gourme au risque de

passer le trône aux d'Orléans avides.

Pour enraciner la dynastie, que faut-il faire ? Il faut que le

duc de Berry choisisse une femme. Qu'il se dépêche ! Il frise

la quarantaine, ses cheveux s'envolent et son cou s'épaissit.

La duchesse d'Angoulême la lui trouvera. A une princesse

arrogante elle préfère la petite cousine ignorante, qui, éblouie

par la Cour de France, restera obéissante entre ses mains

autoritaires. N'est-elle pas le seul homme de la famille, au

dire de Napoléon ?

Le 25 avril 1816, dans la chapelle du roi des Deux-Siciles, le cardinal Ruffo bénissait par procuration le mariage de la princesse Caroline. Il était naturel que cet honneur lui échût, car, lorsque Naples fermentait, se rebellait, ce cardinal diplomate, pactisant avec le fameux brigand Fra Diavolo, avait promis au roi de lui rendre son royaume.

— Comment fera Votre Eminence ?

— Sire, j'emploierai tour à tour les clefs de saint Pierre et l'épée de saint Paul.

Il tint parole : la sainte épée acoquinée à celle du brigand fît merveille ; aussi, avec quel orgueil satisfait regardait-il aujourd'hui Caroline agenouillée près de l'infant Léopold, prince de Salerne, qui représentait l'époux absent ! Sa bénédiction descendit sur elle, lendre, onctueuse, paternelle. Le soir, les Napolitains dansèrent la tarentelle et s'embrassèrent gloutonnement à travers les macaronis agiles. La mariée, joyeuse, ouvrit le bal. Dans le port, une frégate pavoisée invitait au départ.

De Paris, pour calmer son impatience, le duc de Berry

envoyait à Caroline, d'une écriture illisible, de gentilles lettres amoureuses que les courriers emportaient au galop.

« Madame et chère femme, aujourd'hui nous sommes unis par les liens sacrés du mariage, liens que je chercherai toujours à vous rendre doux. Je sens combien il doit vous coûter de quitter vos parents, de venir presque seule pour vous unir à un homme que vous ne connaissez pas. Tout ce que j'entends dire de votre esprit, de vos grâces, me charme, me fait brûler du désir de vous voir et de vous embrasser comme je vous aime.

(( Ckarles-Ferdinand. »

Voilà des mots qui font rêver une jeune fille, presque une pensionnaire, née au pays des volcans et qui sent son cœur passionné bouillonner d'aise. Mais l'époux ajoute :

(( Je suis toujours effrayé de mes trente-huit ans ; je sais qu'à dix-sept ans je trouvais ceux qui approchaient la quarantaine bien vieux, je ne me flatte pas de vous inspirer de l'amour, mais bien ce sentiment si tendre plus fort que l'amitié, cette douce confiance qui doit venir de l'amitié même. »

Les princesses accoutumées à être choisies sans choisir et qui acceptaient le mariage avec un étranger comme la jeune Turque d'autrefois, sans apercevoir même le nez de l'époux, se consolaient avec des babioles et des diamants. Le bonheur était parfois de la fête, mais l'amour rarement en tiers. Elles étaient habituées à ces noces par contumace qui permettaient à des parents cyniques ou craintifs de sacrifier leurs filles à l'équilibre d'une couronne. Aujourd'hui que les jeunes filles indépendantes reluquent leur fiancé tout à leur aise, se marient et se démarient à une vitesse extraordinaire sans consulter personne, sont-elles plus heureuses ?

A l'annonce du mariage de sa tante /vlarie-Louise avec Napoléon, Caroline avait douze ans. Quel tapage dans les cours, quelle honte pour la famille, quelle stupéfaction !

— L'aurais-tu épousé, mon enfant ? lui demanda sa grand'mère épouvantée.

— Oui, répondit la petite, et, sortant de son bas un canif sicilien, elle esquissa un geste théâtral : Sans doute j'aurais consenti à être sa femme, mais pour le poignarder.

Dans ce pays, les lazaroni querelleurs jouaient du couteau pour agrémenter une conversation orageuse. Caroline les singeait sans deviner que, d'un geste analogue, le destin lui percerait le cœur.

Malgré cette vantardise, notre bonne petite royaliste n'en aurait rien fait, croyez-moi, car les Judiths sont rares et les princesses ne geignent jamais lorsqu'elles partent pour escalader les marches d'un trône. Chauves, borgnes, bossus, les rois sont toujours beaux. Que la Providence leur donne des enfants ! La princesse Caroline était d'une race prolifique. Son aïeule Marie-Thérèse d'Autriche, cette pondeuse impériale, en avait eu seize ; son grand-père, dix-huit ; son père en comptait douze, vraie nichée de petits Napolitains : quel bon augure pour la France !

Tandis que la frégate fleurdelisée porte Caroline vers les côtes de Provence, aux Tuileries on s'occupe de former sa maison. Le Roi, guilleret, écrit au prince de Condé, son cousin : « Ma goutte va beaucoup mieux, nous danserons aux noces de la duchesse de Berry. » En attendant, il choisit les dames chargées d'aller au-devant de Son Altesse Royale jusqu'à Marseille. Mon aïeule, la duchesse de Gontaut, fut l'une d'elles.

Dans mon enfance, mon bon-papa me parlait des événements dont sa grand'mère avait été témoin et qui m'enchan-

talent. Je préférais ces histoires aux contes de fées ; elles étaient fabuleuses aussi, car la vie alors était incroyable et mon grand-père racontait si bien. A travers ces péripéties, on rencontrait l'ogre Robespierre, des cendrillons transformées en duchesses, la baguette changée en sceptre, et même la citrouille, travestie en carrosse, arrêtée devant Notre-Dame avec ses huit chevaux blancs.

Bouche bée, j'écoutais, tout en jouant avec les objets que les princes avaient donnés à ma famille en récompense de sa dévotion. Parmi ces libéralités, que d'objets touchants ! Il y avait une jatte ornée de moutons enrubannés qui peut-être avait servi aux collations de Marie-Antoinette ; la montre de chasse du duc d'Angoulême, que je remontais au risque de briser le ressort. Je ne me lassais pas d'écouter son tic tac bavard qui rythmait le passé ; mais j'aimais surtout égrener en cachette les épauîettes d'or du duc de Berry. Ce n'était pas irrévérence, certes : les enfants n'ont pas le respect de l'Histoire. Si je mêle des souvenirs personnels à ceux de mon héroïne, excusez-moi, il me semble ainsi la rapprocher de nous et escamoter le siècle qui nous sépare d'elle.

Sous le ciel de Provence, les amandiers sont en fleur. M""® de Gontaut voyage avec deux courriers de la livrée du Roi et cueille à la portière une allégresse populaire à laquelle l'exil ne l'a pas accoutumée. Il n'était pas loin le temps où, crottée comme un barbet, elle courait les rues de Londres pour vendre ses aquarelles au duc de Wellington et grimpait sur l'impériale de la diligence. Bercée par ses souvenirs, elle songeait aux soubresauts de la fortune, lorsqu'elle apprend que la berline où elle se prélasse est celle qui a ramené Napoléon de Waterloo à Paris. Cette berline ne renfermait-elle pas dans ses coffres de mystérieuses cachettes dans lesquelles le Corse transportait ses dépêches et ses trésors ?

LA DUCHESSE DE BERRY lOI

Mon aïeule, intriguée, espérant en arracher le secret, furette ; sa main curieuse trouve le ressort, qu'elle presse. A l'instant, une planche l'enlève. Horreur ! la voilà couchée sur un matelas étroit, piqué, dur, roulant désespérément toute la nuit sur le lit de misère du grand Empereur. Entre deux cahots, elle tâtonne, ronchonne, cherche le déclic qui doit la libérer de cette fâcheuse posture. Seule la peur du ridicule l'empêcha de crier au secours et d'arrêter ainsi toute la colonne des voyageurs. L'aube la délivra enfin. Elle rajusta son chapeau écrasé, tapota sa robe chiffonnée. On entrait dans les faubourgs de Marseille.

Là, on apprit que la mer n'avait pas été clémente et qu'une vilaine houle peu courtoise avait secoué la frégate de la princesse bord à bord. Le duc de Berry s'affole et lui écrit aussitôt :

(( Je sais que vous ne craignez rien ; mais, moi, j'ai peur pour vous. A propos de courage, vous avez été en grand danger sur mer, auprès de cette vilaine île d'Elbe, d'où sont partis tous nos maux l'année dernière. Cela m'a fait trembler ; mais j'ai aimé à apprendre que vous n'aviez pas éprouvé la moindre frayeur. Le sang de Henri IV et de Louis XIV ne s'est pas démenti. »

Comme protecteurs, Caroline a ses aïeux, le majestueux et le bon enfant. Quelles belles références ! Sa chaloupe, commandée par le baron de Damas, entraînée par vingt-quatre rameurs, avance en cadence. Le mistral fait claquer l'étendard royal. Caroline, assise sous un dais cramoisi, incline, pour répondre aux acclamations des vaisseaux, les plumes blanches dont sa tête est parée.

La terre approche : voici sa nouvelle patrie ; son cœur bat, sera-t-elle heureuse ? Que Notre-Dame-de-la-Garde la protège ! Dans la rade, on se dispute son premier sourire.

— Vivent la duchesse et la bouillabaisse î

Elle rit. Les toits grouillent, la ville tangue, les marins tanguent. Déjà un parfum d'ail mêlé au varech taquine les narines. Elle ne déteste pas le relent des ports. Le canon tonne. Est-ce pour elle tout ce tapage et ce tapis d'anémones, de roses et de cytises où ses pieds impatients vont se poser ?

La foule l'admire. La princesse est haute comme une botte et toute menue.

— La pitchoune, voyez comme elle est brave ! crie une poissarde montée sur une barque. Ses yeux, ils sont drôles : l'un regarde Marseille et l'autre Naples.

— Bravo I ils se rencontreront à Paris ! ajoute un loustic.

— Ses dents sont rangées à la diable, mais sa bouche est mignonne.

— Taisez-vous î vous n'y connaissez rien. Je vous dis qu'elle est appétissante : notre duc, il a bien de la chance !

Ainsi pérore la foule babillarde, tandis que le cortège se dirige vers l'hôtel de ville, où M. de Lévis harangue la princesse. Pendant qu'il ânonne son discours en italien, d'une voix zézayante, elle l'arrête :

— Pardon, monsieur le duc, en français, je vous prie ; je ne connais plus d'autre langue.

Elle avait dit, sans le savoir, les paroles de Marie-Antoinette, sa tante, au cardinal de Rohan. Dieu merci ! le duc de Lévis a le sang moins vif, il ne s'amouracha pas d'elle.

A l'hôtel de ville, l'étiquette exige que la princesse se dépouille de sa nationalité, de ses vêtements même, et qu'elle passe une frontière imaginaire figurée par une table. On se croirait au théâtre : côté cour, c'est la maison napolitaine ;

côté jardin, la française. Le marquis de Rochemore, maître des cérémonies, indique à chacun sa place, le scénario commence. Le prince de San-Nicandro, après quelques courbettes, d'un geste péremptoire s'empare de Son Altesse Royale et s'approche du duc d'Havre.

— Madame, la France vous réclame.

Voici le moment solennel : les pas qui la séparent de la table frontière sont franchis ; un, deux, trois, Caroline est devenue Française.

Aussitôt les Napolitains se précipitent à ses genoux, pleurnichent : c'est l'heure des adieux. Vite ! qu'on lui ravisse sa robe, son châle à ramages, ses gazes criardes où le rouge et le vert se chamaillent ! Ces couturières napolitaines sont des nigaudes. M""^ de La Ferronnays étale devant les prunelles éblouies de la princesse un trousseau parisien. Elle choisira une robe blanche ; aujourd'hui elle épouse la France : Caroline doit être entretenue par elle des pieds à la itiQ,

« Il est impossible d'imaginer l 'enthousiasmée de ces bons habitants de Provence, écrit la princesse au duc de Berry ; ils me gâtent, j'y suis bien sensible, mais je dirai tout bas à Monseigneur, à celui pour qui je n'ai rien de caché et pour lui seul, je sens le poids de ces honneurs et n'en serai jamais enivrée. »

Tout surprend, mais rien n'étonne Caroline, car son âme est trempée déjà. Les villes se parent pour la recevoir. Toulon l'acclame sur terre, sur mer. La voilà à Aix, où le hasard la fait entrer le jour de la Fête-Dieu.

Son équipage heurte un cortège étrange : Mercure, Pluton, Vénus, Diane, barrent la route. Quelles sont ces déesses plus rieuses qu'Eros qui gambade autour d'elles ? Seraient-ce des Arlésiennes échappées d'un carnaval, des reines descendues de l'Olympe sur cette terre où les Grecs sacrifiaient à leur beauté de marbre colombes et agnelets ? On interroge le pre-

mier venu. C'est une procession du bon vieux temps, imaginée par le roi René pour glorifier la foi, victorieuse du paganisme enjôleur. Le dais du saint sacrement passe entre la reine de Saba, Salomon, les lépreux, le veau d'or, les onze apôtres qui frappent Judas sur la tèiQ^ tandis qu'il agite désespérément ses deniers. L'ostensoir d'or s'éloigne, suivi des prêtres porteurs de palmes vertes. La Mort fermait le cortège. A travers ses orbites peintes, elle fixa la duchesse de Berry. Pour chasser le mauvais sort et affermir son courage, la petite superstitieuse toucha une corne rose et lut la dernière missive de son mari :

« Vous êtes un présage de bonheur pour la France et la terreur des factieux. Dans six jours, je vous verrai. J'ai toujours peur que vous ne me trouviez pas beau, car les peintres de Paris ne sont pas comme ceux de Palerme : ils flattent. Avec quel plaisir je presserai votre main. Pressez aussi la mienne si je ne vous déplais pas trop. En vous écrivant, mon cœur m'emporte, je brtile de vous voir. )>

La princesse voudrait brûler les étapes. Hélas ! elle doit banqueter sans appétit, sourire lorsqu'elle est lasse, parader tandis qu'un tilleul, un orme ou un saule l'invitent à faire la sieste. Quel métier ! Mais la popularité, quel attrait I Caroline connaît maintenant le sourire prometteur des foules, sa vie en sera obsédée. Chemin roulant, jacassant avec sa dame d'honneur, M"^^ de Reggio :

— Regardez nos chevaux, ils ont beau remuer la queue, ne dirait-on pas qu'ils trottent sur place ? Et pourtant vous m'assurez qu'ils font dix kilomètres à l'heure. Parviendronsnous jamais à Fontainebleau ?

— Je dois avertir Votre Altesse Royale que voici la croix de Saint-Hérem. C'est là que Madame trouvera la famille royale.

— Au carrefour, celui qui a un habit bleu, c'est le Roi, n'est-ce pas ?...

Caroline, secouant le protocole, saute avec des mines gentilles qui accrochent les cœurs, se jette à genoux. Le Roi la relève et joint sa main à celle du duc de Berry :

— Mon neveu, c'est ma fille que je vous donne, car je l'aime déjà comme un père. Rendez-la heureuse.

Épanoui, le futur se penchant vers M™^ de La Ferronnays :

— Je l'aimerai !

Caroline, se tournant vers M™" de Gontaut :

— Je le trouve beaucoup mieux que son portrait.

Elle laisse ses jolis doigts raconter à son seigneur qu'il ne lui déplaît pas ; attendri par cette caresse, timide ébauche de voluptueuses promesses, le prince voudrait l'étreindre comme son père, son oncle le roi, sa belle-sœur la duchesse d'Angoulême l'ont déjà fait. Les veinards ! A qui ressemble-t-elle ? Elle a le pied menu de Marie-Antoinette, la bouche ourlée de la duchesse d'Orléans, la grâce de la maison de Lorraine, la majesté des Habsbourg. Ne cherchez pas davantage : elle a hérité de tous les traits de l'impératrice Marie-Louise. Chut !

Ainsi, en dévisageant la princesse qui s'apprivoise, on arrive au château.

— Bonsoir, madame !

L'étiquette interdit au duc de Berry de coucher sous le toit de sa fiancée : cela serait d'une suprême inconvenance. Monseigneur s'éloignera de la ville, ainsi l'ordonne la duchesse d'Angoulême. Le mariage napolitain ne compte pas. On se remariera pour de bon, demain, à Notre-Dame.

Le chœur avait été transformé en salle de fêtes. Sur des colonnes en carton, perchaient des corbeilles remplies de fleurs et de fruits, qui juraient avec le vaisseau gothique. C'était affreux ; la Restauration manquait de goût. Où était David,

pour décorer le temple? En exil. Où étaient les tapissiers de Notre-Dame ? En demi-solde. Parmi les curieux, quelques vieux grognards comparaient et grognaient. Sans doute les robes de cour étaient portées avec plus d'aisance, mais qu'elles étaient devenues vilaines ! Aux grecques de Joséphine on avait attaché des barbes ridicules ; une lourde mantille remplaçait l'élégant voile de la créole et une espèce de plastron inventé par la duchesse d'Angoulême désespérait les coquettes.

Les témoins des fastes impériaux évoquaient le petit homme aux lauriers d'or. Ils le voyaient encore debout devant l'autel, à la même place où deux princes agenouillés échangeaient leurs anneaux pour continuer la lignée des rois légitimes. Quoique invisible, son image hantait, on avait peur de son ombre. Seul Talleyrand, grand chambellan, ordonnateur indispensable des cérémonies, tout en chantonnant des prières liturgiques apprises au séminaire, ne pensait plus à Napoléon. Maintenant que Prométhée était enchaîné sur le roc, il pouvait étaler à l'aise son ingratitude. A force de se faufiler à travers les régimes. Sa Grandeur a toujours les premières charges ; le hasard lui fait présider le grand couvert en l'absence du duc de Bourbon.

Ce festin donne à la duchesse de Berry une impression de magnificence extraordinaire. Le comte de Cossé, premier maître d'hôtel, précède le Roi. Sa Majesté veut-elle boire, l'échanson le proclame ; les plats se succèdent portés par des serviteurs, l'épée à la main pour défendre des viandes que nul n'attaque, même les roquets. Parées de lourds diadèmes, les dames sont debout, jalouses des duchesses assises sur des tabourets, où elles s'éventent bruyamment car la chaleur est suffocante. Quel vacarme ! Un orchestre de cent violons déchire les oreilles ; les belles ont la migraine, mais pas une invitée n'aurait cédé sa place pour un empire.

Dans la galerie de Diane, sur une estrade surélevée, défilent ceux qui n'ont pas eu le privilège d'être présentés. Aujourd'hui, ils sont admis à se réjouir de l'appétit du Roi. Jamais bourgeois n'ont vu engloutir tant de pâtés dorés, d'ortolans, de volailles marbrées de truffes, de sorbets, pistaches, chocolats, sans compter les croquignoles. En sortant, alléchés par cette bombance, ils courent raconter aux voisins que la France a retrouvé ses traditions. Ce soir-là, ils rêvèrent qu'ils avaient bien soupe et s'endormirent contents.

Le duc et la duchesse de Berry le furent bien davantage lorsqu'ils se retrouvèrent au palais de l'Elysée. Après que le lit nuptial eut été arrosé d'eau bénite, on ne leur épargna pas celle de cour, dont ils se seraient bien dispensés. Ensuite, en leur souhaitant malicieusement une bonne nuit, les princes défilèrent ; les dames d'honneur fermèrent les rideaux. Ils étaient seuls enfin !

if

Jamais demeure ne fut mieux nommxée : le bonheur s'installait dans le palais ; une vie riante, brillante, insouciante s'étirait devant eux. Le duc et la duchesse de Berry étaient heureux, le destin avait réuni deux êtres dont les goûts s'harmonisaient, sans doute pour les séparer bientôt. Amateurs de musique, ils allaient à l'Opéra, à la Com.édie, recherchaient les artistes, barbouillaient ensemble des paysages à Bagatelle et se mêlaient à la foule, pour y cacher leur amour.

Un matin qu'ils se promenaient bras dessus bras dessous sur les boulevards, l'orage les surprit ; la pluie ruisselait déjà, la princesse sentait les prem.ières gouttelettes glisser dans son corsage, lorsqu'un jeune homme vint à passer.

Io8 LES ERRANTS DE LA GLOIRE

— Monsieur, seriez-vous assez aimable pour prêter à ma femme votre parapluie ?

— Volontiers, répondit le passant. Où demeurez-vous ?

— Faubourg Saint-Honoré.

— Le quartier est agréable, on y trouve à se loger ; mais c*est bien cher.

Voilà les princes, rieurs, flanqués de l'inconnu, descendant les boulevards à grandes enjambées. Arrivé faubourg Saint- Honoré, leur compagnon répétait à chaque instant :

— Est-ce ici ?

— C'est plus loin, répondait le duc de Berry. Devant le portail de l'Elysée, les princes s'arrêtèrent.

— Bien sûr, ce n'est pas là.

— Si, monsieur, ne vous déplaise, voici notre maison.

A ce moment, ils sont reconnus : la foule se découvre, la garde bat aux champs. Le jeune homme, confus, reprend son parapluie d'un air gauche, satisfait cependant de recevoir devant les badauds attroupés les remerciements d'un prince aussi aimable, d'une princesse aussi charmante.

Ces escapades enchantent nos amoureux ; ils les recherchent, grimpent sur les omnibus, s'amusent de riens comme des enfants dont les vacances seront écourtées. Un autre jour, assis devant le bassin des Tuileries, ils taquinaient une barque légère, lorsque la loueuse de chaises vint à passer. Diable ! ils avaient oublié leur bourse. Rougissants, ils se nommèrent, mais la bonne femme, incrédule, n'eut pas confiance en leur mine défaite et, d'un ricanement, les pria de s'asseoir ailleurs.

— Oui, oui, mes petits amis, sur un trône si vous voulez, mais pas sur mes chaises sans bourse délier.

On avait soin de cacher à la duchesse d'Angoulême les flâneries encanaillées de sa belle-sœur. Madame n'a qu'un passe-temps : l'étiquette, qu'elle chérit autant que sa mère

Marie-Antoinette l'avait honnie. Elle désapprouve les fantaisies de Caroline, critique les corsages hardis, où l'œil s'égare, les bas ajourés, les chapeaux audacieux, les tailles sous le menton et surtout les propos trop écervelés de ces frondeuses. La jeunesse mutine se venge en se moquant des révérences guindées de M""^ d'Agoult, de la tapisserie baroque de M"^^ de Damas et des remontrances de M""* de Rougé. Quel ton compassé, rapporté sans doute d'Angleterre par Madame J'ordonne ! C'était à mourir d'ennui. L'écarté passait pour un jeu frivole et, comme récompense, une partie de loto alternait avec un sermon.

Le pauvre duc de Berry, en exil, avait-il assez bâillé dans ces soirées familiales où la pauvreté le retenait captif ! Heureusement qu'à Londres M""^ de Gontaut lui donna l'occasion de se divertir. L'ayant fait inviter à l'Opéra, dans la loge du duc de Porland, pendant l'entr'acte elle aperçoit une jeune femme très belle, très pâle, très distinguée, mise simplement et que personne ne connaissait. Cette beauté attire tous les regards, le duc de Berry ne peut en détacher les siens. Les jeunes Français, empressés, tournent autour d'elle ; l'un d'eux lui présente le programme, qu'elle repousse ; M. de Clermont, plus eiïronté, lui offre un bouquet, qu'elle ne daigne pas recevoir. Troublée par cet hommage insolent, elle n'en est que plus désirable, son teint s'anime. Le duc de Berry, présent à ce manège, trouve fort mauvais qu'on tourmente ainsi cette jeune femme. Mais M. de La Châtre, obstiné, su^'vit la belle, finit par connaître son nom. Elle s'appelait Anny Brown. Dans le quartier, ses voisins la disaient charitable et douce, mais toujours silencieuse. On n'en sut pas davantage. Plus tard, les curieux apprirent que le vicomte d'Agoult avait été parrain d'une certaine Charlotte et que la duchesse de Coigny était marraine d'une petite Louise. Les méchantes langues

prétendaient que le duc de Berry s'intéressait à ces petites filles, puis les commérages s'éteignirent, on n'y pensa plus jusqu'au soir où le Roi, revenu à Paris, fit une entrée triomphale à l'Opéra.

A ce gala, les loges sont illuminées, toutes les femmes portent des lis. Seule, au second étage, une loge restait vide, lorsqu'on y vit entrer une femme mystérieuse, enveloppée d'un voile de dentelle. N'est-ce pas la dame de Londres qui s'avance, très belle, très pâle ? On chuchote, le cortège approche, un gentilhomme annonce : « Le Roi ! » A ses côtés, paraît le duc de Berry. Dans le silence, on entendit la chute d'un corps. L'étrangère était tombée à la renverse. On l'emporta évanouie. La dame blanche avait disparu. Le duc de Berry, troublé, dit un mot à M. de Clermont, qui s'éloigna aussitôt. Mrs Brown, dont la vie s'était passée loin du monde, arrivée à l'instant m.ême de Londres, ignorait le rang du duc de Berry ; comme elle lui avait donné deux enfants, apprenant subitement la distance qui la séparait de son amant, elle faillit mourir de cette surprise, dont on jasa une heure et

qui brisa son cœur.

Le duc de Berry n'est pas toujours fidèle ; Caroline s'en plaint à l'ambassadeur de Naples, le prince de Castelcicale.

— Fermez les yeux, Monseigneur est un mari généreux. Si vous n'avez pas encore accordé à la France l'héritier de ses rêves, vous lui avez donné deux fois des espérances. C'est un gage pour demain. De quoi vous plaignez-vous ?

A force de se régaler de pastèques avec la duchesse d'Orléans, sa payse, le garçon était resté en route. Mais Caroline prétend que, dans la patrie du soleil, jamais pastèque n'a fait mal et que, si ses enfants sont morts en naissant, c'est qu'ils

étaient nés le 13. L'année suivante, elle eut une fille, qui fut confiée à mon aïeule, nommée gouvernante des Enfants de France. On installa M""^ de Gontaut à TÉlysée, pour surveiller la ducbesse de Berry, qui ne pensait qu'à sautiller.

— Envisageons gaiement l'avenir ! Je suis heureuse, je veux en jouir !

— Caroline, tu ne cherches qu'à t'amuser, répond le prince.

— Pourquoi pas ? Je suis si jeune.

Et, frappant du pied, la rieuse lui met la main sur la bouche :

— Ne va pas encore me parler de veuvage, c'est la plaisanterie du jour, elle m'est insupportable.

Monseigneur tristement sourit.

— J'ai tort, dit-il, mais c'est une idée fixe ; depuis quelque temps, je pense à ton veuvage.

Sur ces mots, il entraîne M"^^ de Gontaut dans son cabinet, lui montre une lettre ouverte.

— Voyez, je suis certain que ce papier est empoisonné, n'y touchez pas ! Quand je l'ai ouvert, j'ai éprouvé une horrible sensation. Aucune signature, aucune adresse.

— Monseigneur, il faut prévenir aussitôt les agents secrets.

Quelles mains invisibles ont tracé ces menaces sanguinaires ? Déjà sa mort est annoncée à Londres. La braise révolutionnaire couve sous la cendre, des étincelles s'en échappent. Que fait donc la police de M . Decazes ? Elle baguenaude, tandis que les pamphlets circulent. L'opinion s'émeut, les royalistes s'indignent, les idées libérales leur font plus peur que la guillotine ; mais le duc de Berry ne s'occupe pas de politique, le duc d'Orléans s'en charge, et le carnaval chasse ces sombres pensées.

Le dimanche gras, 13 février, comme il s'intéresse à une

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danseuse, M"^ Virginie, il propose à sa femme d'aller à r Opéra. On donne Le Carnaval de Venise et Les Noces de Ganache, dont la musique est endiablée. Pendant l'entr'acte, ils font une visite aux d'Orléans. Dans la loge, Monseigneur caresse les boucles blondes du duc de Chartres. A ce geste, le public applaudit. Caroline, qui s'était attardée la veille au bal Greffulhe, un peu lasse, partit à onze heures avec M""^ de Béthisy et M. de Mesnard ; le prince l'escorta galamment jusqu'à sa calèche.

— Adieu, Caroline, nous nous re verrons bientôt. Comme il se retournait à demi, il fut bousculé violemment

par un homme qui lui donna un coup brutal à la poitrine.

— Prenez garde à ce que vous faites ! s'écrie M. de Choiseul.

Le prince met sa main au côté :

— Je suis assassiné, je tiens le poignard. Je suis un homme mort.

Clermont, Choiseul, le factionnaire, les passants, crient : ({ A l'assassin ! » et s'élancent à sa poursuite. La duchesse de Berry, qui a tout vu, se jette par la portière ; d'un bond, elle étreint son mari.

— Prends garde, tu me fais mah Ah ! ma pauvre Caroline, quel spectacle pour toi !

On traîne le malheureux dans le petit salon attenant à sa loge ; chaque mouvement lui arrache un cri ; le couteau planté dans son sein le fait grimacer de douleur ; vainement il essaye d'arracher la lame, supplie M""' de Béthisy de lui rendre ce service. En aura-t-elle le courage ? A peine le couteau sorti de la plaie, le sang jaillit, coule, inonde la duchesse de Berry. Que faire pour arrêter ce sang qui gicle ?

— Je suis mort ! Un prêtre ! Venez, ma femme, que je meure dans vos bras !

L'assassin allait s'échapper lorsque, sous l'arcade Colbert, un garçon de café l'arrêta.

— Monstre, qui a pu te porter à commettre un pareil attentat ?

— Les Bourbon sont les plus cruels ennemis de la France, répond Louvel d'un ton hargneux.

Pendant ce temps, le duc de Berry demandait :

— Est-ce un étranger ?

Et, comme M. de Clermont hochait la iètQ,

— îl est bien cruel de mourir de la main d'un Français. Quelle angoisse ! J'étouffe, j'étouffe, de l'air, de l'air !

La porte ouverte, les sons des violons entrent joyeusement ; ses soupirs répondent aux accords de la musique. Aussitôt la nouvelle se répand, vole de bouche en bouche du parterre au paradis. Les masques affluent, danseuses en tutu, figurants, seigneurs en habits de fête, ce monde chamarré, déguisé, consterné se pousse pour écouter les hoquets du prince expirant.

Hélas ! sa vue s'obscurcit.

— Caroline, êtes-vous là ?

— Oui, et je ne vous quitterai jamais.

A peine arrivé, son chirurgien, voyant le sang se coaguler, suce la blessure ;

— Que faites-vous ? lui dit Monseigneur. Prenez garde, le poignard est peut-être empoisonné.

Il ne cessait de réclamer un prêtre. Dès qu'il aperçut l'évêque de Chartres, avec quelle humilité touchante il demanda pardon de ses fautes et des scandales qu'il avait pu donner aux hommes î Dieu merci, le ballet finissait, la musique s'était tue. Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême se tenaient accablés devant le lit de sangle, accessoire des tragédies, où le malheureux présentait sa plaie béante.

Lorsque M"'^ de Gontaut apporta endormie dans ses langes Mademoiselle, le prince fit un effort pour l'embrasser.

— Pauvre enfant, puisses-tu être moins malheureuse que ton père !

Plus calme, il murmura alors quelques mots à sa femme.

— Oui, qu'on aille les chercher, répondit Caroline ; je veux vous prouver que je ne les abandonnerai pas...

Quelles sont ces deux petites filles qui s'approchent, tremblantes, mêlant leurs larmes à celles de Monseigneur, qui les exhorte en anglais ? Ce sont les filles de la belle Mrs Brown.

— Je vous promets de leur servir de mère, dit la duchesse de Berry, et elle répéta : Charles, Charles, j'ai trois enfants à présent.

— Elle est sublime, renchérit la duchesse d'Angoulême, nous les adopterons.

Afin d'obtenir des aveux de l'assassin, Decazes l'avait fait placer dans un cabinet à côté, du petit salon, d'où Louvel pouvait entendre derrière la mince cloison la voix de sa victime. Sa physionomie fouinarde, son air féroce trahissaient son contentement ; il ne regrettait pas son attentat, qu'il eût répété le lendemain avec joie, si aujourd'hui sa main avait tremblé. La duchesse de Berry était toujours à genoux près de son mari, qui, ayant conscience de sa fatigue, lui dit :

— Caroline, ménagez-vous pour l'enfant que vous portez dans votre sein.

A ces m.ots, le meurtrier crispe ses doigts de rage : son crime devenait inutile. Il voulait exterminer une race, (( mais du sang de nos rois quelque goutte échappée » laissait germer l'espérance.

— Je souffre horriblement, soupire le patient. Ah I que la mort est lente à venir ! Caroline, le 13 est une date fatale pour nous.

Au petit matin, le prince, qui attendait le Roi avec impatience, entendit les chevaux de l'escorte qui s'arrêtaient bruyamment. Hissé, poussé dans son fauteuil, Louis XVIII fît son entrée.

— Sire, pardonnez-moi d'avoir troublé votre repos.

— Mon neveu, il est cinq heures, j'ai fait ma nuit.

Le duc de Berry finissait la sienne. Entre deux syncopes, on l'entendit qui disait :

— Grâce, grâce pour l'homme ! C'est un insensé, je vous demande son pardon.

L'agonie entrecoupait ses paroles...

— Vierge sainte, miséricorde !

La duchesse de Berry se jette sur son corps.

— Il est à moi, on ne me l'enlèvera pas !

La mort l'avait déjà ravi. Le Roi s'approche de son neveu et lui ferme les yeux avec majesté et indifférence : les catastrophes ne le touchaient plus.

Caroline regarde les paupières à jamais closes de son mari ; alors, d'un geste brusque, elle se lève, elle crie et tombe sans connaissance. Sosthène de La Rochefoucauld, profitant de son inconscience, l'emporte à l'Elysée. Mon aïeule resta près d'elle, essuya ses larmes, l'aida à retirer sa robe humide de sang, que nous avons conservée dans nos archives. En touchant cette robe blanche que le sang séché avait colorée de rouille, j'évoquais la nuit d'épouvante dont il ne reste que cette relique.

La France est plongée dans le deuil. Qu'il fait sombre chez la duchesse de Berry ! On a tendu de drap noir glaces, fauteuils, tabourets. C'est dans ce funèbre décor que la princesse attend sa délivrance, rêvant qu'elle présente son fils à saint

Il6 LES ERRANTS DE LA GLOIRE

Louis, qui l'enveloppe de son manteau bleu. Séchez vos larmes, Madame ! Le 28 septembre, l'allégresse s'installe au palais.

Il est né, l'enfant du miracle,

Héritier du sang d'un martyr 1

Il est né d'un tardif oracle,

Il est né d'un dernier soupir I

Aux accents du bronze qui tonne,

La France s'éveille et s'étonne

Du fruit que la mort a porté.

Jeux du sort, merveilles divines,

Ainsi fleurit sur des ruines

Un lis que l'orage a planté 1

Par ces strophes qui sont sur toutes les lèvres, Lamartine chante Henri, duc de Bordeaux. Le garçon est vivace, il crie, tempête déjà.

— Taisez-vous, Monseigneur, goûtez ce jurançon du pays béarnais, il vaut bien le lait de votre nourrice.

Le Roi sourit, prend le petit piailleur dans ses bras.

— Ceci est à moi.

Et, offrant un bouquet de diamants h la mère, il ajoute :

— Cela est à vous.

Paris est de bonne humeur : le peuple raffole des baptêmes, des dragées et des feux d'artifice. Tout le monde est joyeux, excepté le duc d'Orléans, qui rit jaune et félicite la mère et l'enfant avec une figure à l'envers. Ce jour-là, il ressemblait plutôt à un coing qu'à une poire.

Voici la duchesse de Berry veuve et mère. Que ses voiles sont seyants, que ses langueurs sont touchantes ! Peintres, poètes, s'en inspirent ; chacun y va de son couplet. Après Lamartine, Victor Hugo. Il a vingt ans ; Caroline est sa muse, il dédia ses premiers vers à son fils :

Oui, souris, orphelin, aux larmes de ta mère. Écarte en te jouant ce crêpe funéraire Qui voila ton berceau des couleurs du cercueil, Chasse le noir passé qui nous attriste encore.

Sois à nos yeux comme une aurore !

Rends le jour et la joie à notre ciel en deuil I

Ne nous laissons pas duper par les hyperboles de ces poètes illustres, futurs républicains : cette aurore était un feu de paille. Louis XVIII est mort, Charles X, charmeur mais faible et têtu, voit surgir une opposition qu'il brave, tiraillé par la gentilhommerie et les jésuites insidieux. Que faire ? Réveiller ses partisans, stimuler les royalistes qui lui glissent entre les doigts ? Il décide d'envoyer la duchesse de Berry faire un tour dans les provinces de l'Ouest. Caroline accepte avec transport cet ordre. Quel bonheur ! Enfin elle va jouer un rôle !

A peine est-elle en Vendée qu'entourée de M"^' de Charette, de La Rochejaquelein, de Bonchamps, de Suzanet, elle galope à travers les landes. Plus de faste, plus d'étiquette, quelles délices I Dans les fermes, on mange des crêpes rousses, on boit le cidre qui pétille ; du Bocage au pays bretonnant, les clochers à jour carillonnent, les drapeaux usés sortent des fourreaux, la terre de granit a tremblé de joie. Madame revit ces heures farouches : <( Si j'avance, suivezmoi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi î » Elle plante une croix sur la tombe de La Rochejaquelein, élève un monument à d'Elbée, se recueille dans la chaumière de Cathelineau.

— Ah ! la brave petite femme ! elle n'a pas peur, disent

Il8 LES ERRANTS DE LA GLOIRE

les gars qui déchargent leur mousqueterie sous le nez de son cheval et lancent en l'air leurs chapeaux ronds.

De colline en colline, les feux de joie s'allument, on la reçoit au son du biniou. Qu'il est divertissant de danser la ridé avec ceux de Sérent, de Clisson et de Josselin ! Sa simplicité captive les paysans, elle les subjugue. Un Breton ne reprend jamais le cœur qu'il donne. De ville en ville, elle gagna le Midi ; sa promenade fut triomphale, à Blaye elle entra sous les fleurs.

Comment ces hommages n'auraient-ils pas grisé cette jeune veuve privée d'amour, que l'inaction rongeait ? Insouciante, elle ne prête pas l'oreille aux mécontents, cajole ce bon duc d'Orléans et obtient pour lui le titre d'altesse royale qu'il convoitait en attendant mieux. Caroline est une nièce prévoyante. Mais l'opposition fermente, le trône vacille ; pour le redresser, Charles X, aveugle, signe les fatales ordonnances.

A Saint-Cloud, il jouait au whist ; on se battait à Paris. Caroline, exaltée par le péril, le suppliait de lui permettre de rentrer dans la capitale. Là, elle monterait à cheval avec son fils en croupe ; d'un sourire, elle électriserait la foule. Le Roi s'y opposa. Quel malheur d'être une femme ! Rester, attendre. Attendre quoi ? Qu'il fût trop tard ! Et, avec sa longue-vue braquée sur Paris, elle observait les tours de Notre-Dame.

— Ah ! mon Dieu ! je vois le drapeau tricolore.

Quelques jours après, Louis-Philippe était roi, Charles X s'embarquait avec sa famille à Cherbourg.

Dans un château d'Ecosse, à Holyrood, où les exilés se morfondaient, Caroline dans sa tour solitaire lisait des romans

de Walter Scott et des lettres de Vendée, reflets d'un pays en effervescence. Par une journée pluvieuse, talonnée par l'ambition, elle s'enfuit pour répondre à l'appel des provinces fidèles.

(( Vendéens, Bretons, je suis enfin parmi ce peuple de héros, je me place à votre tète, sûre de vaincre avec de pareils hommes. Henri V vous appelle ; sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur. Vive le Roi î Vive Henri V ! »

Voilà sa proclamation qu'on va lire dans les chemins creux.

Caroline ignore que ses partisans n'ont ni poudre ni fusils, que rien n'est prêt et que le gouvernement dispose d'une nombreuse armée pour la combattre. Elle s'imagine qu'à son approche les soldats tourneront casaque. Ne suffit-il pas pour cela d'un mouchoir blanc ? Qu'il est beau le mois de mai breton lorsque sur la lande les ajoncs éparpillent l'or et que les pommiers rejettent leurs fleurs virginales ! Mais ce n'est pas l'heure de rêvasser. La police est à ses trousses ; Caroline joue à cache-cache avec les gendarmes, couche dans les étables, enfonce dans la boue, passe comme un furet; on l'a vue par ici, demain elle sera là avec sa veste verte, ses culottes bouffantes et ses gros souliers : il n'y a plus de duchesse de Berry, il n'y a plus que Petit-Pierre.

Par des sentiers détournés, Berryer, qui allait plaider un procès à Vannes, parvient jusqu'à la princesse ; il l'implore de renoncer à un dessein dont la réalisation paraît chimérique. Que lui importent l'éloquence de Berryer, les conseils de Chateaubriand, les avis de Charette ! Elle s'en moque :

— J'aime mieux mourir sur cette noble terre que d'accepter pour moi et ma famille la fin des Stuarts.

— C'est Walter Scott le coupable, c'est lui qu'il faudrait pendre, dit un capitaine attristé devant tant d'héroïsme inutile.

— Madame, nous vous suivrons jusqu'au bout du monde, soupirent ses admirateurs résignés.

Quel malheur I A Vitré, à Château-Gontier, les soulèvements sont écrasés ; les colonnes mobiles, en fouillant, ont trouvé au château de La Charlière les traces du complot, les noms des complices. Il est temps de fuir. Fuir, jamais ! Sans tarder, elle signe l'appel aux armes pour la nuit du 3 juin :

<( A moi, tous les gens de cœur ! Dieu nous aidera à sauver notre patrie. Petit-Pierre n'abandonnera pas ses amis ! »

A Saint-Fiacre, le tocsin sonne comme autrefois ; Caroline enfourche la jument de ferme, passe souple comme une anguille sous le nez des patrouilles ; on se canarde dans les manoirs, les chaumes flambent. Trois cents hommes de CharQiie attaquent deux compagnies de ligne. Quelle folie î Les Vendéens, pris à revers, sont dispersés près du Grand- Chêne ; le parti royaliste est abattu.

Cette fois, il faut se cacher habilement. La campagne n'est plus sûre. La duchesse de Berry et son amie Eulalie de Kersabiec, déguisées en paysannes, cheminent vers Nantes. Elles ont posé des coiffes sur leurs boucles ébouriffées, leurs cottes se balancent, des sabots chaussent leurs pieds délicats. Chacune porte à son bras un panier garni d'œufs frais. En route pour la foire. Mesnard sera le métayer. Caroline a enlevé ses sabots qui la blessent. Quelle imprudence ! Ses pieds sont plus blancs que le pain du dimanche, ils vont la trahir. Vite elle les trempe dans une flaque boueuse : la voilà prête à berner les mouchards de Louis-Philippe.

— Avez- vous quelque chose à déclarer ?

— Dame, non, répond Caroline, qui croque une pomme. L'état de siège est proclamé, la ville pleine de soldats. De

gîte en gîte, elle finit par se fixer chez les demoiselles Du Guini, rue Haute-du-Château. Pour tromper les heures si

longues, la batailleuse se transforme en diplomate ; neuf cents lettres sont chiffrées dans cette masure. Quelle correspondance î Enfin elle reçoit une missive du Roi. Charles X désapprouve cette équipée, fatale à la monarchie, l'invite à revenir partager son exil. Mais peut-on renoncer au frisson délicieux des conspirateurs ? Sa retraite est introuvable, elle communique avec une cachette invisible qui servit d'asile à ceux de 93.

A chaque alerte, une sonnette avertissait Caroline ; ainsi elle passa cinq mois. La police désespérait de la découvrir lorsqu'un certain Simon Deutz, juif converti, agent légitimiste, qui avait été en rapport avec elle en Italie, promit à Thiers de la lui livrer pour cinq cent mille francs. La somme était rondelette ; Thiers n'hésita pas. Voici le misérable à Nantes ; il découvrit enfin la maison de la fugitive et obtint un rendezvous secret. A peine était-il entré qu'un inconnu apporta un pli.

— Deutz, on m'avertit que je serai trahie par quelqu'un en qui j'ai toute confiance. Ce ne serait point vous ?

— Oh ! Madame, me soupçonner d'une pareille infamie, moi qui ai donné tant de marques de dévouement à Votre Altesse Royale I

Et il se retira.

M. Guibourg, attaché à la princesse, vit soudain par la fenêtre reluire des baïonnettes.

— Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous !

La cachette avait été essayée d'avance : Mesnard, Guibourg, M^^^ de Kersabiec s'y précipitèrent et fermèrent la plaque qui les séparait de la cheminée. A ce moment, les soldats, précédés du commissaire, entrent, montent droit à la mansarde.

— Voici la salle d'audience, il s'agit de trouver la mâtine !

Tapez, sondez les murs à grands coups de hache, dit le commissaire.

Les morceaux de plâtre s'éboulent sur les captifs.

— Nous allons être écrasés, murmure Caroline. Ah î mes pauvres enfants !

Comme on ne trouvait rien, le préfet crut la duchesse évadée et ordonna la retraite ; mais, par précaution, il laissa deux gendarmes. Les malheureuses victimes, blotties dans cette fameuse cheminée ouverte au vent, grelottaient ; les gendarmes aussi. Hélas ! pour se réchauffer, ils allumèrent une magnifique flambée qui crépita sinistrement.

Bientôt, le mur fut brûlant, la plaque rougissait. Deux fois la robe de la princesse prit feu ; deux fois, à pleines mains, elle éteignit la flamme. A m.oitié asphyxiés, ils suffoquaient, lorsque M*^^ de Kersabiec, par un mouvement involontaire, déplaça la plaque ; aussitôt leurs tortures redoublèrent.

— Qui est là ? grommela un gendarme.

— Nous nous rendons, répondit M^'^ de Kersabiec ; nous allons ouvrir, ôtez le feu.

Pendant seize heures, ils étaient restés enfermés dans cette fournaise.

— Général Dermoncourt, j'ai rempli les devoirs d'une mère pour reconquérir l'héritage de son fils. Si vous ne m'aviez fait une guerre à la saint Laurent, vous ne me tiendriez pas à l'heure qu'il est.

Ainsi sortit Caroline, ièio haute, non comme une prisonnière, mais en souveraine. J'ai entendu raconter que Thiers offrit à Deutz le prix de sa trahison avec des pincettes.

Le 15 novembre 1832, les portes de la citadelle de Blaye se

verrouillent derrière la duchesse de Berry. Surtout, qu'elle ne s'évade pas ! Officiers de piquet, colonel, général, transformés en espions, épient la dangereuse prisonnière. On lui a laissé deux perruches, un petit chien, M"^ de Kersabiec, Brissac et le fidèle ?/iesnard. Caroline n'est pas démoralisée. Elle aurait quelque raison de l'être. Pourtant tout est prétexte à fâcherie. Lui refuse-t-on les journaux carlistes ?

— Voilà le système de vexations qui commence ; c'est ce coquin de Thiers qui a fait cela ; j'en écrirai à Paris, car enfin suis-je la nièce du duc d'Orléans ? Je veux être jugée. Il n'y a donc pas de justice pour moi ? Nous verrons qui me condamnera en France !

Chateaubriand, révolté, se propose comme défenseur : (( Illustre captive, votre fils est m^on roi î » Quelle belle cause, plaider contre le chapardeur de trône qui retient sa nièce en prison pour la déshonorer î

Depuis quelques jours, la duchesse de Berry est souffrante. Elle se plaint de rhumatismes aux entrailles, lorsque ses gardiens croient s'apercevoir qu'elle s'arrondit étrangement. Allait-elle avoir un enfant ? Avisé aussitôt, Louis-Philippe, émoustillé, radieux, dépêche le général Bugeaud à Blaye, avec l'ordre formel d'empêcher, coûte que coûte, un accouchement furtif. Oh ! le vilain rôle, mon général ! Accepter d'être le délateur d'une femm.e malheureuse, lui ravir son secret, provoquer cyniquement un scandale, quelle ignominie ! Entre le Roi qui commande et le serviteur qui obéit, je ne sais où vont mes préférences.

Pauvre princesse, s'évadera-t-elîe ? A chaque barque qui passe, ses gardiens redoublent de vigilance. Hélas ! tout espoir s'évanouit. Traquée, relancée, pressée par des médecins qu'on lui impose, lasse de toutes ces comédies, elle avoue entre deux sanglots qu'elle s'est mariée secrètement en Italie. Oui, elle

attend un enfant ; qu'on lui rende la liberté ! Pas encore... A la première alerte, grand branle-bas : le général, qui somnolait, saute de son lit, enfile un pantalon, bouscule sagefemme, accoucheur, pour recevoir dans ses grosses pattes le poupon. Embrassant l'être fragile qu'on lui présente, Caroline murmure :

— Il sera bien content, lui qui désirait tant une fille. Quel est l'heureux père ? Où est-il ? Mystère ! Etrange destinée. La duchesse de Berry passe entre deux

berceaux, l'un tout en or offert par la ville de Bordeaux pour coucher l'enfant du miracle, l'autre en osier prêté par la concierge de la prison pour recueillir Anne-Marie, pauvre innocente qui prive sa mère de la tutelle des Enfants de France et arrache de son front l'auréole dont ses admirateurs l'avaient coiffée.

A peine remise de ses couches, la duchesse de Berry est priée de déguerpir au plus vite : qu'elle aille au diable, à Palerme si elle veut ! Le jour du départ, elle a roulé un ,(( mimi » autour de son cou, boutonné ses gants jaune cocon ; la voilà prête et fort belle, ma foi. Mesnard, triste chevalier, suit avec le châle à damier ; la nourrice porte l'enfant ; le général Bugeaud, rengorgé comme un dindon, offre son bras à Caroline sous les regards narquois des badauds qui ricanent. Ainsi s'embarque sur V Agathe l'héroïne des grands chemins.

Lorsqu'on découvre les côtes siciliennes où son frère est roi, elle retrouve sa gaieté, taquine son geôlier, le compare à Hudson Lowe et le nargue devant l'équipage moqueur. Un coup de vent enlève sa fameuse casquette :

— Général, si l'on rapportait votre casquette à M""® Bugeaud, elle vous croirait noyé.

— Bah ! Madame, si ma femme me croyait mort, elle ferait comme tant d'autres veuves ; elle prendrait un jeune et

vigoureux mari qui lui ferait promptement oublier le défunt. L'impudent ! Caroline lui tourne le dos. Le général, dont l'épiderme est chatouilleux, n'admet pas cette leçon. Aussi, avec la brusquerie d'un soudard, il l'apostrophe :

— Je vous préviens que, si vous reparaissez jamais en France, je solliciterai de marcher contre vous et je ne manquerai pas de vous envoyer des coups de fusil.

Ah î les bonnes paroles î Un peu plus, elle l'embrasserait : on la prenait donc encore au sérieux. Hélas ! tout s'efface, sauf le ridicule, et son odyssée finissait en berceuse. Une ville blanche émerge, les palmiers de son enfance lui font signe, V Agathe accoste, voici Palerme.

Sur la passerelle, quel est ce beau chambellan dort le visage s'assombrit d'un collier de poils follets et qui incline l'échiné si bas ? C'est l'époux de la duchesse de Berry, le comte Hector Lucchesi Palli, que les Paîermitains ont t)aptisé saint Joseph. Hector n'est pas bouillant, il paraît plus froid qu'un glaçon, son indifférence polie étonne. Aurait-il oublié sa fille ? On le dirait : il ne demande même pas à voir la petite.

Peu importe ! Caroline babille, s'efforce de dégeler son jeune compagnon, qu'elle entraîne. La corvette s'éloigne, salue. Devant nos trois couleurs joyeuses, qui égayent l'azur sicilien, la princesse devine que le drapeau blanc sera le linceul de la royauté. Par le porte-voix, le général Bugeaud braille :

— Au revoir ! comtesse Lucchesi Palli I

— Au revoir î père Bugeaud ! répondent les futurs amoureux tandis qu'ils roulent cahin-caha dans un carrosse vieillot, emportés vers une vie conjugale dont l'Histoire se désintéresse, car ils eurent beaucoup d'enfants et pas une aventure : c'est ce qu'on appelle le bonheur !

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