CHATEAU DE LAGRANGE
Les pignons pointus de Lagrange se reflètent à travers l'azur des douves, où glisse un méchant cygne noir. Devenu vieux, le général La Fayette, sous les mélèzes rapportés en bouture d'Amérique, au fond de son chapeau, passe en boitillant. Avec le temps, son château a fini par lui ressembler. Le soleil, qui éclate comme une fanfare 1830, met un peu de tricolore entre l'ardoise moyen âge, la brique de l'église et le nuage voyageur.
Ses petites-filles l'entourent, curieuses et bavardes. Fatigué, il s'assoit. Virginie, la plus mutine, le harcèle : (( Grand-Père, pourquoi cette brouille avec Napoléon ? Ne vous avait-il pas ouvert les prisons d'Olmutz ?» — « Mon enfant, puisque Bonaparte n'a pas voulu servir la liberté, je n'ai pas voulu être l'esclave de Bonaparte. Alors, comme un hibou, j'ai vécu quinze ans dans cette tour. » — (( Cher bon-papa, moi non plus je n'aime pas les despotes », interrompit la jeune Mélanie. (( Un dimanche, comme il entrait aux Tuileries, ma bonne me secoua : « Voilà l'Empereur ! » Tous les badauds couraient pour l'acclamer. Je lui ai tourné le dos. »
« Les personnages les plus huppés n'ont pas l'importance qu'ils se donnent, reprit le vieillard en caressant les cheveux soyeux de Mélanie. Dans ma longue vie, quelle procession d'hommes ! J'en ai vu de toutes les nuances et chacun m'a gratifié d'un compliment à sa manière. Frédéric II le finaud, que je visitai jadis à Potsdam, m'apostropha : « Avec vos idées, marquis, vous serez pendu. » Il faut avouer que je l'ai échappé belle ! Plus tard, Mirabeau, secouant sa chevelure mal peignée et me montrant d'un doigt jaloux, murmurait à Talleyrand : « Regardez le général, il a le front d'un oiseau déplumé. » J'entends encore la voix perfide de Danton : (( Citoyen La Fayette, êtes-vous traître ou stupide ?» A cette minute, mes petites, je ne riais pas. Quand Bonaparte était de bonne humeur, il m'appelait « l'incorrigible idéologue ».
« Ces hommes ont passé. La tendresse d'un peuple me console de leurs sarcasmes. Comme un coquillage garde emprisonnés les jeux de la vague, j'ai encore dans l'oreille le chant flatteur des acclamations américaines. Que n'étiez-vous là, petites, à mon dernier voyage, pour en goûter l'ivresse ! Les effusions, renouvelées de village en village, m'ont suivi jusqu'à la grille du tombeau de Washington, le seul grand homme que j'aie aimé, servi et pleuré.
Au cimetière de Picpus, une religieuse arrose une salade. Le drapeau américain, planté sur la tombe de La Fayette, frissonne tout à coup. Quel est le général aux yeux bleus qui vient se pencher sur la pierre et qui chuchote au grand endormi : « La Fayette, nous voilà » ?
Deux millions d'Américains suivent en cadence le général Pershing. La Fayette fut-il chimérique ?
La Révolution française, qui bouleverse et nivelle les classes sociales, favorise les audacieux. A chacun son tour. Voyez nos grands aventuriers, ils traversent l'histoire avec des panaches tricolores, séduisent les femmes, éblouissent les peuples qui sont des enfants. Où vont-ils nous conduire, ces hasardeux ? Le savent-ils eux-mêmes ?
Voici dans un tourbillon de poussière provençale la grosse berline du général en chef, qui roule vers Toulon. Bonaparte, enfermé dans son secret, paraît soucieux. Joséphine à la portière, coiffée d'un petit cabriolet épinard, dit gentiment : (( Bonjour, madame la cantinière. » Bourrienne, Duroc, Lavalette leur font vis-à-vis. Les vétérans les reconnaissent. La berline est passée.
Depuis deux ans, les soldats d'Italie ont pris goût aux voyages, même à pied. Sur les pentes des Alpes, ils ont cueilli la fleur d'oranger qui évoque la payse et le mimosa poudré d'or. Gais maraudeurs, ils grappillent, en passant à travers les vignes, les raisins sucrés. Ne croient-ils pas qu'il suffît de gagner des batailles pour trouver à chaque étape le chianti qui chauffe le coeur des braves et les Milanaises provocantes aux yeux veloutés ? Du vaste monde ils ne connaissent rien
que les villages éclaboussés de leur sang, dont les noms sonores chantent dans nos mémoires.
En arrivant à Toulon, le g mai 1798, Bonaparte tentateur leur a promis à chacun sept arpents de terre, là-bas, dans un pays inconnu qui les enrichira tous. Alors, vite ils bouclent havresac, cantines, fredonnent Cadet Roussel, — Cadet Roussel a trois habits, Napoléon a une redingote grise — et eux, ils se promènent en uniformes bariolés, traînant leurs sabretaches, la moustache avantageuse, sous les platanes du mail. Quel brouhaha ! Quel tohu-bohu dans les rues de la ville !
Bonaparte est descendu à l'hôtel de la Marine ; il s'isole, médite sa proclamation. Joséphine tient sa cour à l'hôtel de l'Intendance. Les hommes sont logés, tassés, cantonnés chez l'habitant, ils débordent sur la place publique et font la soupe. Combien sont-ils ? Bah ! Vingt mille peut-être, et les autres partent de Marseille et de Civita-Vecchia. Murât, avec la cavalerie, s'embarque à Gênes. Fourriers et vaguemestres courent dans toutes les directions. Chasseurs, dragons ont renversé les gamelles. Tant pis, on mangera de la bouillabaisse. « Humez-la, les gars ! Elle sent bon, elle parfume tout le quartier du port. »
Berthier, mélancolique, donne des ordres en songeant à la belle Visconti. Desaix n'est amoureux que de la gloire. Caffarelli clopine avec sa jambe de bois, plaisante, rassemble ses savants qui baguenaudent à travers la ville. Les voilà attroupés devant la statue de Puget, L'Esclave, qui soutient la porte de l'Hôtel de Ville,
— Regardez, messieurs, dit le poète Perceval, ces muscles, cette souplesse. Quelle expression illumine ce forçat, rameur des galères royales ! Cet esclave n'est-il pas aussi beau que celui de Michel-Ange ?
Et les membres de l'Institut de discourir sur l'esclavage et
la liberté, mais ils ne sont plus libres puisqu'ils servent Bonaparte. Dans son admiration, Monge, distrait, a perdu son ombrelle ! Berthollet a égaré les imprimeries arabes, turques et grecques. C'est à perdre son latin ! Mathématiciens, astronomes, naturalistes, dessinateurs, architectes, le musicien Villoteau et le fameux Conté, l'inventeur du crayon, sont là. Bonaparte a pensé à tout.
La flotte danse dans le port, il y a treize vaisseaux de ligne, neuf frégates, onze corvettes, deux cent trente-deux flûtes et, à tous les mâts de perroquet, des mousses qui brandissent leurs mouchoirs. L'armée est alignée, les tambours battent. Le général Bonaparte s'arrête :
— Soldats, vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre. Les légions romaines, que vous avez imitées et non pas égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama... Le génie de la liberté, qui a rendu dès sa naissance la République l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations les plus lointaines !
Les soldats répondent :
— Vive la République !
Le canon tonne, les musiques jouent VHymne des Girondins, les hommes sautent dans les barques. C'est l'heure des adieux.
Joséphine Bonaparte embrasse tendrement son fils Eugène de Beauharnais, pleurniche un peu sur l'épaule de son mari, appelle son chien qui avait suivi Eugène :
— Fortuné ! viens, mon amour. » Puis, la jolie créole se poudre le nez, rassemble ses mousselines qui s'envolent et s'écrie :
— ^Quand reviendras-tu, Bonaparte ?
— Dans six mois, dans six ans ou jamais, répond le général.
— N'oublie pas de me rapporter des cachemires, du bois de santal, des parfums à la rose, des dattes et l'obélisque de Louqsor.
Elle sourit, minaude, tandis que la mer emporte le conquérant qui déroule ses rêves...
L'aventure commence sur un rocher marin. Le 27 prairial an VI, 15 juin 1798, le général de brigade Joachim Murât écrit à son père :
(( Malte est à nous. Le pavillon tricolore flotte sur les remparts de cette ville. Nous devons partir dans deux ou trois jours, je ne sais pour oh, je présume cependant que c'est pour l'Egypte. Ma santé n'est pas des meilleures, ce qui fait que je vais demander une permission pour me rendre auprès de vous. Ce serait le seul moyen de la rétablir. J'ai lieu de croire qu'on me l'accordera. Le pays est très chaud, je ne pourrai le supporter.
(( Le courrier va partir, je n'ai que le temps de vous embrasser. Assurez ma chère mère de toute ma tendresse et du désir que j'ai de la voir. Adieu, mille choses à tous. La mer ne m'a pas rendu malade.
(( Votre très attaché fils. >>
Murât bâille, il s'ennuie dans cette île parmi ces chevaliers aristocrates voués au célibat, qui viennent de capituler. Il se croit malade et se regarde dans le miroir du cabaret où il est
venu écrire la lettre filiale. Sa physionomie le rassure. Une couche de haie recouvre déjà son teint de brugnon, ses rouflaquettes et ses frisons noirs comme le jais encadrent son visage si mâle. Moins coquet, il couperait ces diablesses de boucles qui lui chauffent la nuque. Ses yeux sont aussi bleus que la mer qui l'entoure. Il est très beau, très grand, très fort, très doux et sa démarche assurée est celle d'un paladin de Gascogne. Déjà une légende de bravoure le précède, N'a-t-il pas été choisi par Bonaparte pour porter au Directoire vingt et un drapeaux enlevés dans la mitraille à Montenotte, Millesimo, Dego, Mondovi, avec cette citation : « Officier toujours en marche contre l'ennemi, a constamment déployé un courage et une audace au-dessus de tout éloge » ?
Depuis ce jour, rien ne lui résiste, le dernier asile de la chevalerie s'est ouvert devant notre élégant sabreur malgré le prince Camille de Rohan qui voulait défendre la ville des chevaliers de Saint-Jean-de- Jérusalem. Pauvres chevaliers dépossédés, réduits désormais à prendre femme pour vivre ! Murât, entraîné vers l'Orient, suivra le sillage tracé par leurs aïeux qui composèrent là-bas leurs blasons, tandis que Napoléon copiera sur les colliers des pharaons ses abeilles impériales.
L'escamotage de Malte excita un vif enthousiasme en France et beaucoup de surprise en Europe. Après cet intermède, la flotte poursuivit son voyage.
Bonaparte allait-il réveiller Sparte et Athènes, hisser notre drapeau à la pointe du sérail ou sur le sommet des pyramides ? Étendu sur son étroite couchette, dans un demi-sommeil, il bousculait l'Asie, fondait des empires ; puis, lassé de ses conquêtes chimériques, demandait à Bourrienne de lui lire
un chapitre de Werther ou encore un passage de La Nouvelle Héloïse, dont il s'inspirait pour écrire ses lettres d'amour. Napoléon n'était pas romanesque ; seulement, à ses heures, il se montrait jaloux. Sa femme savait être si aguichante. « Que faisait-elle à Plombières, l'adorable Joséphine ? » La gloire était une maîtresse plus fidèle.
Le soir, quand la chaleur moite le chassait de sa cabine, Bonaparte montait sur la passerelle pour humer la brise sous le ciel taché d'étoiles. La savant Laplace lui nomme les constellations et les mouvantes planètes larges comme des nénuphars lactés. Les sceptiques qui l'entourent discutent l'origine des mondes et la formation des atomes.
— Vous avez beau dire, messieurs, qui a fait tout cela ? Bonaparte est trop personnel pour être athée, il est trop
réalisateur pour attendre, malgré sa jeunesse, que les événements viennent à lui. Il a vingt-neuf ans et les campagnes comptent double. Décidé à abattre l'orgueilleuse Angleterre, il n'a pas de temps à perdre. Il a son plan. Les espions, le bec dans l'eau, ne peuvent le deviner. Pour une fois, Nelson est dérouté.
— The devil has the luck of a devil (Ce diable a la chance du diable.)
Le galant amiral, malgré sa longue-vue à faire peur aux requins, ne rejoindra pas le héros dans sa course écumeuse.
La mer est houleuse. Entre deux vagues, Bonaparte débarque. A peine au rivage, il monte, statue vivante, sur "le piédestal de la colonne de Pompée pour reconnaître les alentours. Qu'il est loin de l'Europe, « cette taupinière )>. Le voici enfin en Orient, « où se font les grandes révolutions
civiles et religieuses ». Enfant, dans son île corse, n'avait-il pas rêvé de palmiers sur une plage du Bengale, où, comme un Robinson, il régnerait, tandis que son oncle Fesch s'amuserait à catéchiser les indigènes ?
En avant vers la cité d'Alexandre ! La porte de Rosette est forcée. Une balle traîtresse, tirée à bout portant à travers un moucharabieh, rase la botte de sa jambe gauche. Il ne se détourne même pas. On l'accueillera mieux plus tard. Les défenseurs repoussés, égorgés, massacrés, Bonaparte marche vers les Pyramides.
Pendant cette promenade guerrière. Murât s*expose crânement au milieu des Arabes qui harcèlent nos voltigeurs. Il fait des fantasias à lui tout seul pour éblouir l'ennemi. Éblouir, voilà sa marotte I Vingt fois, ce fou glorieux risque sa peau pour ramener un pur sang après avoir désarçonné le cavalier. Les Arabes s'arrêtent surpris, a Quel est ce héros qu'Allah protège ? » Au milieu de nos petits fantassins d'aspect malingre, Murât apparaît comme un centaure. Jamais on ne vit homme plus brave ni plus galant : sur la lame de son sabre, n'avait-il pas fait graver ces mots : « L'honneur et les dames » ? Mais les dames étaient rares sous les dattiers, et celles qu'on apercevait de loin étaient fort peu ragoûtantes.
Le maniement des chevaux, il l'a appris tout gamin lorsqu'il montait à cru les chevaux de l'aubergiste, son père, à la Bastide, dans le Lot, avant qu'un régisseur de M. de Talleyrand payât ses études au séminaire de Toulouse, car à vingt ans il a porté le petit collet. Murât, un abbé ! Cela lui allait comme des mitaines à un chat. Cette pieuse expérience dura juste le temps d'écorcher quelques mots de latin ; bientôt, ô scandale, notre séduisant séminariste s'amouracha de la plus jolie Toulousaine. Sans façon, il l'enlève, cinq fois se bat pour la belle et se cache mystérieusement avec l'objet de sa
passion^ Décidément, malgré son esprit éveillé et sa générosité naturelle, il n'avait pas de dispositions pour la prêtrise.
Et pourtant, il allait encore à matines lorsque le 12* régiment de chasseurs vint à passer. Le beau régiment I Notre abbé, soudain, découvre une irrésistible et turbulente vocation ; il s'engage. La bonne idée ! Sous l'uniforme fringant, quelle métamorphose ! L'ex-abbé Murât, en un tournemain, est devenu un guerrier, son sabre l'entraîne, Bonaparte le remarquera, la sœur de Napoléon l'épousera ; mais, tout cela est une autre histoire.
Sous le soleil de juillet 1798, l'Egypte aride, inhospitalière, sablonneuse, défend à sa manière les tombes de ses rois ; aussi le cafard guette l'armée. Si pénibles furent les souffrances endurées à travers le désert onduleux que Napoléon les évoquait encore à Sainte-Hélène comme un cauchemar : désespérés, deux dragons sortent des rangs et courent se précipiter dans le Nil. Lannes, Murât, dans un mouvement de rage, jettent leurs chapeaux brodés sur le sable et les foulent en présence des soldats. L'empereur expliquait ainsi l'angoisse grandissante :
(( Cette armée avait rempli sa carrière, ces hommes, gorgés de richesses, de grades, de jouissances et de considération, n'étaient plus propres aux fatigues de l'Egypte. »
Sans Bonaparte, de quels excès ne se seraient-ils pas rendus coupables ! Un jour, on y complota même d'enlever les drapeaux et de les ramener à Alexandrie. Le général en chef se précipita alors vers un groupe d'officiers mécontents et s'adressant à l'un d'eux de la plus haute stature :
— Vous avez tenu des propos séditieux, prenez garde que
28 LES ERRANTS DE LA GLOIRE j
je ne remplisse mon devoir ; vos cinq pieds six pouces ne vous 1
empêcheraient pas d'être fusillé dans deux heures.
— Que sommes-nous venus faire ici ? grommelaient les ' soldats. Le Directoire nous a déportés ! C'est de lui dont on voulait se défaire, disaient-ils, en regardant leur chef bivoua- .
quant sur le bord du Nil. Au lieu de nous conduire ici, au i
premier signal, nous eussions chassé ses ennemis du Palais, comme nous avons chassé les Clichiens.
Ce Nil charrieur d'eau bourbeuse, ces fellahs aussi abrutis que leurs buffles, ce sable qui brûlait leurs pieds les exaspéraient. (( Le gaillard, il peut assurément nous donner de ' cette terre à discrétion, nous n'en abuserons pas. » Seuls, les savants se frottaient les mains. A la moindre pierre, ils dégringolaient de leur monture ; couchés sur le ventre, un microscope à la main, ils s'écriaient en chœur : « Cette pierre est polyédrique, celle-là ellipsoïdale. » a C'est pyramidal », reprenaient les soldats goguenards, et, les montrant du doigt, ils les traitaient d'ânes fieffés. Ils s'imaginaient dans leur naïveté que ces amoureux de l'antique avaient conseillé l'expédition. Cela les agaçait prodigieusement et, tandis que Caffarelli avec sa jambe de bois toupillait de-ci de-là, encourageant les fouilles et s'exclamant : « Admirez la beauté du paysage », un loustic, un grenadier lui cria : (( Pardi, vous vous moquez de cela, général, vous qui avez un pied en France. » C?6^mot, répété de bivouac en bivouac remit de la gaieté dans le camp, et, dès lors, leur jeunesse triompha de leurs déboires.
Les trois pyramides bordaient l'horizon du désert. Elles ressemblaient au chapeau de Napoléon. Lorsque je les vis pour la première fois aux portes du Caire barricader l'horizon, une émotion étrange s'empara de moi. J'évoquai Bonaparte allant à leur rencontre et ajoutant à leur gloire vétusté la sienne.
En regardant les Français s'avancer, les Mamelouks invincibles s'écriaient : a Voilà des pastèques à couper ! » Ils ne savaient pas que les caboches françaises sont solides et que Napoléon ne perd jamais la tQïQ.
Mourad bey, flatté de la ressemblance de son nom avec celui que je porte, saisit la bataille avec habileté. Mais la mitraille eut toi fait, malgré leur miagnifique caracolage, de mettre les Mamelouks en déroute. A la nuit, les Arabes se dispersèrent dans le désert.
Bonaparte fit son entrée au Caire avec éclat et descendit à la maison d'Effi bey. Dans les harems, les femmes des Mamelouks tremblaient ; maîtresses et servantes se voyaient déjà les esclaves de ces diables blancs et priaient Allah de leur conserver leurs maîtres. Par prudence, épilées dès l'aurore, frottées de musc et de benjoin, elles attendaient, qui, quoi, le savaient-elles ? On voyait les eunuques courir avec de grands gestes, porteurs de gazes transparentes, de mules brodées d'or, de pantalons bouffants et d'écharpes rutilantes d'argent qui ressemblaient à des rayons de lune. Du harem je connais les détours, puisque j'ai vécu chez une princesse égyptienne pendant plus d'une semaine au Caire. Moi aussi, j'ai eu à mon service un eunuque ébène, qui effeuillait respectueusement des roses dans mon bain et, la nuit venue, poussait le loquet à mon insu. Un matin, je voulus sortir et, trouvant porte close, je sautai par la fenêtre au beau milieu d'une corbeille d'héliotropes. Un jardinier, gardien de de la vertu de ces dames, veillait. Il me menaça de son râteau. Furieuse, j'eus toutes les peines du monde à lui faire com-
prendre qu'étrangère au sérail je n'étais qu'une visiteuse parisienne de ce harem égyptien.
— Pauvre sœur de France, me confiaient mes compagnes attendries tandis que je leur racontais la vie de chez nous, que je te plains de rencontrer des hommes barbus toute la journée !
Les recluses de 1798, elles aussi, craignaient plus que le feu de nos balles, les cœurs enflammés de nos soldats. Mais Bonaparte sut calmer leurs frayeurs en dépêchant le capitaine de Beauharnais à Sitti Néfîsch, la femme de Mourad bey, que la ville honorait. Les esclaves circassiennes ou nubiennes, aux yeux de gazelles, se précipitèrent sur le passage du joli Français qui venait complimenter la sultane et lui assurer, de la part du général Bonaparte, la propriété de ses villages. Assis sur les tapis de Perse, on but le café sucré dans des tasses minuscules, au son d'une musique indolente et glapissante qui énervait. Sitti Néflsch offrit ensuite à Eugène une bague superbe, et le sérail enthousiasmé s'entretint et rêva, pendant mille et une nuits au moins, du beau capitaine.
Tandis que celui-ci faisait trophée de ses succès, Bonaparte se demandait quelle est la meilleure méthode pour conserver les femmes : les enfermer à double tour ou s'en remettre à leur honneur avec une confiance aveugle ?
— Jamais, dit-il en se tournant vers Junot, il ne m'est venu à l'idée d'exercer une surveillance particulière sur mon épouse ; le tourment des précautions l'emporte sur le danger que l'on veut éviter ; il vaut mieux s'abandonner à la destinée.
Le harem cloîtré est une conséquence de la polygamie qui a toujours existé en Orient jusqu'au grand réformateur le Ghasi Mustapha Kemal. Au dire de Napoléon, elle a sa cause dans le mélange des races et des couleurs. Blancs, noirs, cuivrés, les Orientaux diffèrent autant que le café du riz. Sous peine
de les voir s'opprimer éternellement, il a fallu établir entre eux une fraternité consanguine. Mahomet, qui chevauche si près du christianisme, aurait-il toléré la polygamie, si elle ne favorisait pas cette communion des races ?
« Peuples d'Egypte, je respecte plus que les Mamelouks Dieu, son prophète et le Coran. Les Français sont les amis des Musulmans », proclame Bonaparte le grand politique.
Déiste, il voit dans la religion un moyen de gouverner les hommes : en France, il est croyant comme son curé ; au Caire, musulman comme un hodja. Il flatte le grand muphti, écoute les savants dans cette merveilleuse université de Gama el Azhar fondée par Saladin, où soixante docteurs instruisent la jeunesse et où je perdis mes babouches, à la joie de petites frimousses brunes si gentilles avec leur natte toute menue plantée drôlement sur leur ièiQ ronde, afin que, selon la tradition, à l'heure de la mort, le Prophète les enlève prestement au paradis par cette queue rituelle. En attendant, ils psalmodiaient les stances du Coran, se balançant de gauche à droite afin que le livre saint pénétrât plus facilement dans leur jeune mémoire.
A l'appel de Bonaparte, les sages vieillards arrivent sur les mules harnachées de turquoises. Place, place aux cadis ! A grands coups de matraque les bâtonniers dispersent les moricauds, renversent les chargeurs, bousculent les âniers ; les tendres ânesses braient, les chameaux grognent, les estropiés tendant les mains, gémissent : (( Âna def Allah nebi. (Je s.uis l'hôte de Dieu et du Prophète).
Quel tintamarre ! Arrière la canaille ! Les vieillards pénètrent dans la cour d'honneur. Quelques instants après, Bona-
parte vient s'asseoir sur le divan au milieu d'eux et capte leur confiance en découvrant son admiration pour le Prophète. Comme ce Méditerranéen connaissait l'art de s'imposer aux Orientaux, il leur disait :
— Je pourrais demander à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son cœur, car je sais tout, même ce que vous n'avez confié à personne.
A la fête de l'hégire, il fit illuminer la ville. Palais, bazars, mosquées étaient décorés de ces lampes fragiles, bleues et vertes, volées par nos croisés et qui ont inspiré les verriers de nos cathédrales gothiques. Ce soir-là, une montgolfière, lancée par Conté, voltigea pour la première fois dans ces parages, s'éleva, ô surprise, au-dessus des pyramides, encercla le sphinx impassible, s'envola vers le désert de Libye et disparut. Comme le ballon était pavoisé de strophes arabes à la louange du Prophète, les Musulmans, la main sur leur cœur, s'écrièrent :
— Nous savons que c'est un moyen de correspondance de votre Bonaparte avec Mahomet.
Et ils respectèrent le général français qu'ils nommaient Sultan Kabir, c'est-à-dire le Sultan du Feu.
Au cours de vos voyages ou à l'Exposition coloniale, êtesvous jamais montés sur un chameau ? Cela donnait des nausées à Bonaparte, à moi aussi. Tandis que je m'acheminais vers le sphinx, la bête bossue sur laquelle je tanguais s'emballa avec ses longues jambes qui tricotaient l'espace. On l'appelait (( Sarah Bernhardt », je l'appris plus tard, et, comme je ne savais quel nom d'amitié lui donner pour calmer son impétuosité, je lui tapai gentiment le museau avec une longue gaule
en lui disant : (( Arrête-toi, chameau ! » Sans doute la bête avait l'habitude de ces galopades, car bientôt elle ralentit et s'agenouilla dévotement aux pieds du sphinx. Allègrement, je descendis devant ce monument qui nargue la poussière des siècles.
Plus de cent ans avaient passé et pourtant, en souvenir de Napoléon et de son beau-frère, pachas et chameliers me firent grand accueil. Ils me parlèrent avec enthousiasme de Joachim Murât.
La légende napoléonienne, au lieu de s*eiïacer sur le sable, se perpétuait sous les tentes des nomades comme un chant de VIliade. Mais, tandis que les vaisseaux des Grecs furent épargnés sur les rivages d'Ilion, les nôtres brûlèrent à Aboukir. Nelson fit sauter la flotte. Hélas ! désormais le conquérant était prisonnier de sa conquête.
— Il faudra mourir ici, dit Napoléon en apprenant la tragique nouvelle, ou en sortir grands comme les anciens.
Bonaparte, Lannes, Caffarelli, Kléber et Murât étaient venus consulter le sphinx comme les pharaons avant la bataille. Ils interrogeaient ce chiromancien géant, les mains tendues vers ses griffes. Dans ses prunelles caves d'homme ou de fauve passent le dédain oriental, la méfiance de l'Asiatique, la patience de l'Africain et leur mépris du temps. Sa coiffure est royale, il a vu tant de sarcophages glisser sur le Nil au son des crotales de cuivre, tant de pèlerins illustres : Alexandre, César, Auguste ; et voici Napoléon.
(( Je m'imaginais, écrit l'empereur à Sainte-Hélène, je m'imaginais sur le chemin de l'Asie, parti sur un éléphant blanc, le turban sur la ièiQ, attaquant la puissance anglaise dans les Indes et renouant par cette conquête mes relations avec la vieille Europe... Bah ! il n'y a pas plus loin du Caire à r Indus que de Bayonne à Moscou. )>
Le Sphinx ricane! N'est-il pas le symbole de l'Egypte? Ce démiurge ailé, où l'ignorant ne voit que fantaisie, découvre aux initiés qui rôdent autour de ses flancs le mystère hermétique des sciences occultes. De cette union de l'humanité et de la bestialité, dont il est l'image, naquirent sans doute la vision rouge d'Ezéchiel et bien d'autres prophéties dont les religions héritèrent.
Cette sentinelle, posée entre deux mondes pour en défendre l'entrée aux hommes d'Occident, connaît le livre des morts qu'on glissait sous la ièit des momies pour apitoyer le divin juge. A ses yeux, les hommes ne sont que des momies parlantes. Il sait que Napoléon ne franchira pas l'Euphrate, que Kléber sera assassiné, que Caffarelli laissera ses os à Saint- Jean-d'Acre, que Lannes périra, un soir de bataille, dans les bras de son maître et que le roi Murât tombera sous les balles de ses sujets en disant : « Épargnez le visage ! » Les cendres d'un ambitieux ne pèsent pas plus lourd que celles
d'un aigle mort.
A Paris, courait le bruit du décès de Bonaparte. Reviendrat-il jamais, sa flotte est détruite, ses communications sont coupées et Joséphine n'a pas reçu de lettres depuis sept mois ; elle s'en console avec un jeune Charles Hippolyte, que Bonaparte a chassé d'Italie. Par malice, sur une demande de Joséphine, Barras l'a associé aux fournisseurs de l'armée. Et il a fait fortune. L'épousera-t-elle, ce freluquet qui jette l'argent par les fenêtres du Palais-Royal ? En attendant, elle valse à la Malmaison avec le bellâtre qui vend les nouvelles aux agioteurs du Perron et pirouette autour d'elle en habit jaune serin. Celui-ci a de l'esprit, il ne prend rien au sérieux, même l'amour, et puis il lui tient gentiment compagnie. Si
Bonaparte revient, elle saura bien, la chatte, se faire absoudre. Amoureux, il pardonnera comme tous les hommes.
La malignité publique ayant mis en éveil Lucien et Joseph Bonaparte, ceux-ci apprirent ces trahisons et résolurent de pré»7enir leur frère. Joseph, plus prudent, voulait temporiser, mais Lucien, qui détestait sa belle-sœur, décida d'écrire à Napoléon les fredaines de cette créole qui n'en faisait qu'à sa fantaisie. Jaloux inconscient de la gloire de son frère, il se réjouissait peut-être de lui faire saigner le cœur.
Le courrier de France arrive. Bonaparte lit la lettre accusatrice. Comme il est sombre : la bile lui est montée au visage, il est tout vert, ses cheveux sont collés sur son front et ses pieds rageurs frappent le sol. Il marche, son ombre l'accompagne. II est seul avec son désespoir. S'il osait, il gémirait. Joséphine, sa Joséphine, à qui il écrivait naguère : (( Je te serrerai dans mes bras et te couvrirai d'un million de baisers brûlants comme sous l'Equateur. »
Les nouvelles qu'il reçoit sont-elles vraies ? Joséphine a toujours été coquette, mais il l'a toujours reconquise. Pourtant, si elle lui préférait l'autre ? Il interroge Junot qui ne sait pas mentir.
— Mes frères m'ont écrit que Joséphine s'affiche avec un officier que j'ai chassé d'Italie. Je suis décidé à la répudier. Je demande le divorce, un divorce éclatant. Si Joséphine est légère, il faut que le divorce m'en sépare à jamais. Je ne veux pas être la risée de tous les inutiles de Paris. Répondsmoi, Junot. En Italie, Joséphine était-elle fidèle ?
Junot baisse la ièit. Hélas ! la voilà la vérité ! Alors vite, qu'on lui apporte son écritoire de campagne. Napoléon répond à son frère : « Mon ami, fais préparer la procédure pour que mon divorce soit publié dès mon arrivée. Ma résolution est irrévocable... Je suis parfois bien malheureux, les
grandeurs m'ennuient, le sentiment est desséché, la gloire est fade. A vingt-neuf ans, j'ai tout épuisé. »
Dans ce pays des morts, il faut tuer ses souvenirs. Qui l'aidera à chasser Joséphine de sa pensée ? Une jolie modiste, M™^ Founes, femme d'un de ses officiers. Travestie en tambour, elle a osé se glisser sur une corvette pour les suivre. Elle est blonde, ses yeux ont la couleur du Nil lorsque l'azur s'y plonge, elle ne ressemble pas à cette traîtresse de Joséphine. Grisée, cette grisette respire les hommages adressés au conquérant dans le pays le plus voluptueux du monde lorsqu'elle accompagne Bonaparte aux tombeaux des califes, au mihrab en stuc de la mosquée El Goyouchy, ou encore quand ils galopent ensemble vers Rosette pour voir de près la fameuse table de granit, gravée en égyptien et en grec, qui servit d'A B G aux savants et de clé aux hiéroglyphes.
La petite dame se croit Cléopâtre. Un peu plus, elle se coifferait d'une perruque bleue et tiendrait en laisse un serpent. Mais si elle avait des perles, elle ne les ferait pas fondre dans du vinaigre comme la reine fantasque qui désaltérait ainsi son perroquet. Folie ! Elle est pratique et conservatrice comme toutes les Françaises. Napoléon voulait-il l'épouser ? Il y pensa cinq minutes en se promenant dans la vallée des rois. César avait bien donné un fils à Cléopâtre. Napoléon songeait déjà à un héritier. La petite sotte ne lui en donna point. Alors, plus tard, pour consolider son empire, il se rabattit sur la fille des Césars, mais, en attendant, le nez de la blondinette, long ou court, ne changeait ni la face du monde ni les idées antiféministes de Napoléon.
Sans être mysogine, il n'aimait guère la société des femmes,
excepté celle de Joséphine, oiseau des îles dont il écoutait volontiers les babillages, car il était amoureux de ses plumes. Les femmes, il les considérait comme des urnes à fabriquer des soldats.
(( Prétendre à l'égalité des sexes, quelle insanité ! disait-il. La femme est notre propriété, nous ne sommes pas la sienne, car elle nous donne des enfants et l'homme ne lui en donne pas. Elle est donc sa propriété comme l'arbre à fruit est celle du jardinier. Les femmes nous gouvernent par nos travers d'esprit. Pour une qui nous inspire quelque chose de bien, il y en a cent qui nous feront faire des sottises. »
Et il applaudissait aux maximes de l'Islam.
L'Orient, qui engourdit les faibles, exalte les âmes fortes, leur insuffle une vigueur nouvelle. Bonaparte trouvait à chaque pas un stimulant à son génie. Il est universel. Son dromadaire le conduit, son imagination trotte. Il découvre la source de Moïse, fait sonder la mer Rouge qu'il veut unir par des écluses à la Méditerranée. Il prévoyait ainsi le canal de Suez. D'après ses calculs, ce travail devait durer deux ans et coûter dix-huit millions.
Profitant de la marée basse, un beau matin, il traverse la mer Rouge à pied sec et gagne la rive arabique. En Orient, grâce à un sortilège, les nouvelles se répandent plus vite que par la T. S. F. Est-ce parce que les pigeons, que les anciens appelaient les anges des rois, en sont les ambassadeurs ailés ? Enfin, à peine Bonaparte a-t-il atteint la rive d'Asie que les Cénobites, prévenus mystérieusement, accourent du mont Sinaï pour implorer sa protection. Ils lui demandent d'inscrire
son nom sur le registre à la suite d'Ali, gendre du Prophète, et de Saladin, le jouteur de Richard Cœur de Lion.
Lorsqu'il revint de son excursion, voilà que la nuit le surprit. Vous savez peut-être qu'en Orient la nuit succède au jour sans crépuscule avec une rapidité foudroyante. Après un feu d'artifice coloré, le soleil, sans préambule, se couche plus vite qu'un saint ermite. Aussi, Napoléon, saisi par la marée montante, entouré de vagues, luttant contre les flots bouillonnants, faillit se noyer juste de la même manière que le pharaon poursuivant Moïse, « ce qui n'eiit manqué, disaitil, de fournir à tous les prédicateurs de la chrétienté un iQxiQ magnifique contre moi ».
Après la bataille des Pyramides, Murât ne reste pas inactif : cherchez-le, il se trouve où se trouve le danger. Costumé en Arabe, les bottes rouges, le burnous flottant, il pourchasse Ibrahim bey. Debout sur ses étriers d'argent, il repart toujours au galop pour Damiette, se battre sur la montagne. Le Nil a débordé, tant pis, il nagera avec ses pistolets et son cimeterre ; la poudre, il la met à l'abri sur sa chéchia coquelicot. Gare aux crocodiles qui bâillent entre les lotus ! Son nom est si redouté que les Arabes n'osent plus approcher de ses bivouacs. Une renommée panique l'environne.
Les nouvelles de France ont traversé les mers, elles sont mauvaises. La destruction de notre flotte a changé l'équilibre oriental. Le sultan déclare la guerre à la France. Son général Achmed pacha arrive avec ses janissaires par la Syrie. Napoléon n'a pas l'habitude d'attendre l'ennemi :
— Je vais au-devant des Turcs, dit-il, je reviendrai par Vienne.
A r avant-garde, il franchit soixante-dix kilomètres par étape, sous le soleil qui fait scintiller le sel gemme comme la neige. La neige, hélas ! est un mythe ; pas une lampée d'eau pour désaltérer les lèvres gercées par la chaleur. La soif est ardente, les outres sont vides, on aperçoit à l'horizon, ô délices, quelques palmiers qui se balancent près d'un puits oii, sans doute, la Vierge Marie se reposa ; voici des minarets où brille le croissant, des coupoles en forme de melon qui font rêver au jus délectable. A l'approche, par enchantement, l'oasis disparaît, les minarets s'évanouissent dans le bleu cruel. C'était un mirage et la torture recommence. On évoque des sorbets qui ont goût de citron sur la piazza de Vérone, on entend les cascades écumeuses, on voit le ruisselet du village où les mères proprettes battent le linge des enfants.
Quel désespoir ! Vont-ils périr de soif ? Mais non, voici une source fangeuse. Napoléon la partagera avec ses soldats. Leur montrant la source :
— Était-ce une raison de se lamenter et de manquer de courage ? Apprenez, mes enfants, à mourir avec honneur.
Napoléon, lui aussi, suffoque de chaleur sous les ruines de Peluse, il a ouvert son uniforme, ses soldats attendris lui cèdent un débris de temple pour qu'il puisse un instant abriter sa tête.
— On me faisait là, disait-il, une immense concession.
A ses pieds, ce remueur du passé, cet architecte du présent, avec une badine bouleversa quelques pierres, et voici que, sous ses yeux ravis, émerge un superbe camée. De quel homme est ce profil qui ressemble si étrangement au sien ? Même nez aquilin, même menton autoritaire, lèvres orgueil-
leuses, regard lointain : c'est l'empereur Auguste. Est-ce un présage ? Bonaparte, plus tard, donnera cette effigie à Joséphine.
(( Je suis venu ici pour fixer l'attention et rapporter l'intérêt de l'Europe sur le centre de l'ancien monde. »
Pour cela, il fallait vaincre, toujours vaincre, et les muphtis avaient beau s'incliner sournoisement en disant : <( Que les anges de la victoire balayent la poussière sur ton chemin et te couvrent de leurs ailes ! », on n'avait pas pu s'emparer de Saint-Jean-d'Acre.
Qu'importe que l'armée campe en Terre Sainte, que Napoléon couche à Nazareth en lisant les écritures avant de s'endormir, tandis que son esclave Roustan chasse les moustiques gloutons, que Kléber passe le Jourdain et que Murât, au milieu d'une giboulée de balles sifflantes, escalade le mont Thabor en pain de sucre î Nos soldats peuvent célébrer sur place le miracle des noces de Cana avec d'autant plus de ferveur que leurs bidons sont vides de pinard. Mais la peste rôdeuse a choisi ses victimes. Décidément, dans ce pays, il pousse moins de lauriers que de palmes pour saint Louis. Après soixante- .deux jours de siège, le château d'Acre reste imprenable. Cet échec bouleverse les plans du général en chef et livre ses destinées à d'autres combinaisons.
Désormais, il ne joue plus avec l'Orient, ses rêves asiatiques sont roulés dans les papyrus qu'il rapportera dans ses bagages avec les dessins des meubles que la mode va imposer demain. Plus de bergères et de bonheur-du-jour où les coquettes poudrées faisaient des grâces, mais des fauteuils d'or inconfortables, à ièiQ de sphinx, oti nos grandes parvenues se tiendront bien droites de crainte de perdre leur couronne !
En attendant que le style soit bouleversé, son génie imaginatif se retourne vers l'Occident où il faut batailler, non plus contre les éléments et le sort, mais avec les hommes et les cerveaux. La renommée de Napoléon exige qu'Aboukir venge Aboukir, que la défaite de notre flotte se transforme en victoire éclatante, décisive. Il le faut pour fasciner les Parisiens, liseurs de gazettes, défaitistes professionnels depuis son départ et qui réclament à grands cris arcs de triomphe et héros. Patience ! On leur en donnera un à la toise d'Alexandre, qui fera babiller les merveilleuses et pleurer les empereurs !
L'armé des Osmanlis débarque précisément à Aboukir. Mustapha, le pacha à trois queues, plante ses tentes de pourpre sur le monticule du Visir. Aussitôt, nos détachements se replient pour se concentrer. Mourad bey, accouru de la Haute- Egypte, rejoint l'armée du pacha. Celui-ci l'accoste par ces mots :
— Eh bien ! les Français tant redoutés, dont tu n'as pas pu soutenir la présence, je me montre, les voilà qui fuient devant moi !
— Pacha, répondit Mourad offensé, rends grâces au Prophète qu'il convienne à ces Français de se retirer, car s'ils se retournaient un instant, tu disparaîtrais comme la poussière devant l'aquilon.
Il avait aperçu Murât qui s'avançait avec deux colonnes de cavalerie.
Murât, au petit galop, charge, sabre au clair, culbute les janissaires valeureux, qui dégringolent en hurlant vers la mer où ils se noient. Murât s'élance sur la redoute, les cheveux hérissés ; son panache de plumes bleu, blanc, rouge.
rejeté en arrière, se balance sur son bicorne extravagant ; d'un bond son cheval saute sur le parapet. Enfoncer, foudroyer l'ennemi, quelle griserie ! Notre cavalier bouscule les eunuques épouvantés qui piaillent, pénètre jusqu'au pacha et le somme de se rendre. Mustapha, qui n'a pas peur, abaisse son long pistolet, vise les boucles d'oreille scintillantes et atteint Murât juste au-dessous de la mâchoire. Le sang éclabousse les ors de son uniforme. Les chevaux se cabrent. Mais le cadet de Gascogne, d'un moulinet adroit de son sabre, fait voler en l'air les doigts du pacha. Ce combat singulier termina la bataille.
On apercevait sur les flots des milliers de turbans et de châles dont la mer se débarrasse sur le rivage. Les trois queues du pacha, cent drapeaux, trente-deux pièces d'artillerie de campagne, toutes les tentes, quatre cents chevaux sont à nous. La victoire est complète. Tandis qu'on emmaillote avec égards la main du général turc, Murât, transporté à Alexandrie, écrit à son père :
« Vous apprendrez sans doute, mon cher père, nos brillants succès sur l'armée ottomane ; vous apprendrez en même temps que j'ai été cruellement blessé à la sanglante bataille d'Aboukir. Que cette seconde nouvelle n'empoisonne pas la joie qu'aura dû vous procurer la première, je suis absolument hors de danger. Si, en Europe, quelque belle pouvait, après un an d'absence, avoir conservé encore son cœur sensible pour moi, la nature de ma blessure doit porter une terrible atteinte à sa constance. N'allez pas vous alarmer, je conserve encore tous mes membres : vous saurez qu'un Turc m'a fait la gentillesse de me traverser la mâchoire d'un coup de pistolet. C'est vraiment un coup unique et extrêmement heureux, car la balle n'a offensé ni mâchoire, ni langue, ni cassé aucune
dent. On m'assure que je ne serai nullement défiguré. Ainsi, dites donc à ces belles, s'il en existe, que Murât, pour ne plus être aussi beau, n'en sera pas moins brave en amour. On me fait espérer que dans quinze jours je serai parfaitement en état de reparaître en campagne. »
(( Des beaux parleurs perdent la France », dit Napoléon apprenant que nos frontières sont menacées. Alors, il quitte l'Egypte, franchit les mers, insouciant de leurs vaisseaux et de leurs abîmes.
(( Tout était guéable pour ce géant, événements et flots », écrivait Chateaubriand, son contemporain.
L'expédition qui devait frapper l'Angleterre au cœur est abandonnée. Les anciens rêves se sont évanouis, d'autres vont naître. Bonaparte s'esquive au crépuscule d'août sans armée, sans autre escorte que Âlurat, Lannes, Marmont, sur la frégate La-Car ère.
Il ne sait pas comment il sera accueilli. O surprise ! la renommée merveilleuse qu'on tisse en Orient l'a devancé. Son colloque avec le sphinx n'a pas été vain. Le fugitif est reçu en sauveur et Murât, enthousiasmé, jure de ne remettre son épée au fourreau qu'après avoir placé son général vainqueur à la itte de la République.
Comme une frise égyptienne, l'épopée des grognards, après avoir ébloui le siècle, s'immobilise dans l'Histoire. Ceux des Pyramides, ceux d'Aboukir tendent leurs mains chargées de lauriers à nos frères de Verdun, à nos fils de l'épopée bleu horizon. La bravoure en France est éternelle.
LA DUCHESSE D'ABRANTÉS
Peut-être pensiez-vous que le Corse aux cheveux plats avait du sang italien dans les veines et que ses ancêtres, descendus des collines de Fiesole, étaient d'origine florentine. Erreur ! Il vient de loin, de bien plus loin : Napoléon est Grec. Je n'invente pas, c'est la duchesse d'Abrantès, Grecque ellemême par sa mère, qui nous l'apprend. Bonaparte s'appelait Calomeros, dont Buonaparte est la traduction fidèle. Nationalistes à tout crin, les Corses baptisaient, italianisaient bon gré mal gré les étrangers installés dans leur île, quand ils ne les poignardaient pas à travers les maquis broussailleux, tout en les prévenant d'avance, naturellement, car les brigands, plus galants que vindicatifs, étaient des gentilshommes.
Les traits de Napoléon auraient dû nous faire deviner son origine. Souvenez-vous de son visage dessiné par David, peint par Ingres, moulé par Antommarchi ? Il nous hante. Quelle belle architecture ! En voyant cette voûte frontale que le nez prolonge en ligne droite, on imagine volontiers le regard extasié d'une aïeule se posant sur une colonne dorique avant d'accoucher d'un demi-dieu. Oii a~t-il pris ses larges orbites, envahies d'ombre, refuge de sa pensée solitaire ? A une statue,
sans doute. Son front hermétique portera les lauriers avec autant d'aisance que s'il les avait cueillis, feuille à feuille, dans le bois d'Apollon, ou si Phidias, sur une frise, avait sculpté son proRl. Seule une petite Grecque, qui a joué sur les genoux du grand homme, pouvait nous révéler le secret qui l'apparente à l'antiquité.
Laure de Permon, duchesse d'Abrantès, dont je viens vous entretenir, est charmante et veut plaire, ce qui est le secret des femmes à succès. Vous séduira-t-elle, cette femme attachante, intelligente à une époque oîj les merveilleuses étaient plus jolies qu'intellectuelles, plus frivoles que réfléchies, plus débrouillardes que lettrées ? Elle a su se faire adorer par son mari, le brave Jiinot, entré dans sa vie en coup de vent. Elle a été courtisée par Metternich et Balzac, deux amoureux peu ordinaires et, si invraisemblable que cela paraisse, elle a osé taquiner Napoléon, qui disait à Sainte-Hélène : <( J'en fus traité comme un petit garçon. » Oui, Napoléon, qu'elle a connu maigre et gros, amoureux et oublieux, boudant contre la pauvreté, se cabrant contre l'injustice, éclaboussé enfin par sa propre gloire sans que cet aristocrate s'en étonnât.
L'intimité du héros et de mon héroïne datait de loin. A Ajaccio, leurs mères, Lsetitia Ramolino et Palormia Comnène, étaient de tendres voisines ; celle de Laure, qui avait épousé M. de Permon, arrivé avec le fracas des armées dont il était munitionnaire, habitait, en 1769, porte à porte avec la signora Lsetitia dans l'île parfumée devenue française la veille, sans doute pour faire parler d'elle. Les îles, comme les femmes, ne détestent pas la renommée. La Corse a eu de la chance !
Que l'histoire est troublante dans les à-coups de la fortune !
Les deux amies rivalisaient de beauté et d'amour maternel, elles berçaient leurs enfants entre deux escarmouches, car on se battait encore dans la montagne ; elles filaient tout en faisant ronronner de petits rouets d'ébène, caquetaient comme des Méridionales et mangeaient des oranges par douzaines. M""^ Laetitia évoquait le passé, sans savoir que l'avenir allait être prodigieux, si prodigieux que, devant le poupon endormi, les étoiles des héros pâlissaient.
Laetitia regardait sa grosse ièio trop lourde pour son corps chétif, tandis que Palormia de Permon se passionnait pour Télémaque dont les aventures lui rappelaient celles de ses aïeux, les fameux Comnènes, empereurs de Byzance et de Trébizonde, réfugiés en Corse avec de malheureux compatriotes.
Le destin, qui a besoin de ses personnages et les choisit souvent dans la Méditerranée, leur fit passer la mer encore une fois. Les voilà à Montpellier, dans cette ville ordonnée oii naquit la future duchesse d'Abrantès et où expira le père de Napoléon. Son dernier soupir, il le confia à sa payse, jy^me ^g Permon. Tandis qu'elle se penchait vers lui en pleurant, il lui dit :
— Mon jeune fils me tourmente, je vous le recommande. Il est si timide. Le voilà désormais seul à l'École militaire de Paris, protégez-le, mon amie.
Ainsi mourut le pauvre, si inquiet de sa marmaille tumultueuse. Quel exemple ! Ne nous préoccupons pas trop du sort de nos enfants, ils se débrouilleront toujours. Ceux de Charles Bonaparte allaient escamoter, vingt ans après, les trônes de l'Europe et se partager tous les manteaux de pourpre, selon le bon plaisir de Monsieur leur frère. Une fois dans la féerie, tout est vraisemblable : la difficulté n'est-elle pas d'y entrer soi-même et d'y entraîner ses contemporains ?
Au mois d'octobre 1784, Napoléon, petit boursier, était bien isolé dans ce Paris cruel aux inconnus, sans recommandation de la Cour, sans l'appui d'un ministre ou d'un évêque ; prêtant à la moquerie par son accent, il zézayait drôlement, se fâchait à la moindre plaisanterie ; son caractère peu sociable éloignait ses camarades. N'avait-il pas, d'ailleurs, un nom à coucher dehors, dont ces petits seigneurs riaient à gorge déployée, (( Napoléon », au lieu de s'appeler, comme tout le monde, Agénor, Victurnien, Sosthène, Timoléon ? Et puis sa pauvreté le faisait rougir, il lui manquait toujours dix francs pour payer ces suppléments de dépenses qu'on prélève dans les écoles. Une noble fierté lui interdisait d'emprunter. Emprunter, et à qui ? Sa mère était pauvre, et sa sœur, élève à Saint-Cyr, avait besoin, elle aussi, d'argent de poche. Heureusement que les Permon arrivèrent à Paris : quelle Providence pour les jeunes Bonaparte !
Un jour de sortie, M'^' de Permon, Démétrius Comnène et Napoléon, étant allés voir Elisa Bonaparte à Saint-Cyr, la trouvèrent en larmes. M™° de Permon embrasse l'écolière, la console et s'informe de la cause de ce gros chagrin. On avait quêté au couvent pour un goûter d'adieu et Elisa ne possédait pas un sou vaillant. Napoléon, en écoutant sa sœur, porte la m^ain à sa poche, elle était vide ; il rougit, frappe du pied, éclate en invectives offensantes contre la détestable administration de ces écoles. Démétrius Comnène s'impatiente :
— Tais-toi ! Il ne t'appartient pas, élevé par la charité du Roi, de parler ainsi que tu le fais.
Napoléon devient d'abord blême, puis cramoisi.
— Je ne suis pas élève du Roi, dit-il en tremblant d'émotion ; je suis élève de l'État.
— Voilà une belle distinction que tu as trouvée, repartit M. de Comnène. Mais que tu sois élève du Roi ou de l'Etat, peu importe. Le Roi n'est-il pas l'État ? D'ailleurs, je ne veux pas que tu parles ainsi de ton bienfaiteur devant moi.
— Je ne dirai rien qui vous déplaise, mais si j'étais le maître de rédiger les règlements, ils le seraient autrement et pour le bien de tous.
(( Si j'étais le maître I » Avec quel accent il avait dit cela, le jeune frondeur qui blâmait tout, tranchait tout, et dont on se débarrassa bientôt en lui donnant l'épaulette de sous-lieutenant.
Le jour où il endossa l'uniforme pour la première fois, il vint dire adieu à M'^^de Permon. La petite Laure fut frappée de son air joyeux ; il marchait avec arrogance, mais son accoutrement était comique. Pourquoi ? C'étaient ses bottes, des bottes immenses, ridicules, qui engloutissaient ses petites jambes grêles. Lorsque Laure le vit ainsi affublé, elle rit de grand cœur. Comme Napoléon n'aimait pas la raillerie, il se fâcha.
— On voit bien que vous n'êtes qu'une petite pensionnaire, dit-il d'un air dédaigneux.
— Et vous, vous n'êtes qu'un chat botté.
Bonaparte, très piqué par ce sobriquet qui mit tout le monde en gaieté, fit faire pourtant avant son départ un petit joujou qui représentait un chat botté courant après le marquis de Carabas et le donna à la jeune Loulou, la future duchesse.
Le temps est arrivé où les marquis de Carabas vont perdre leurs terres et où Napoléon, avec ses bottes de sept lieues, va courir le monde. Tandis que les Permon se lamentent,
LA DLCHESSE U'ABKA.NTES BAI.ZA<: -- JUNOT -- MEITKRMCH
terrifiés par les fusillades et le tocsin, que leurs amis rougissent la guillotine, Napoléon sort de l'ombre avec son petit chapeau. Le voici devant Toulon qu'il faut reprendre aux Anglais. Le duel commence ! Au poste de la batterie des sans-culottes, il demande un brave pour porter un ordre à l'extrémité de la côte. Il faut de l'intelligence, de l'audace, beaucoup d'audace. Un sergent, Junot dit la Tempête, se présente. Napoléon le fixe.
— Tu vas quitter ton habit et tu iras remettre ce message là-bas.
Le jeune sergent rougit, ses yeux étincellent.
— Mon capitaine, je ne suis pas un espion. Et il fait mine de se retirer.
— Tu refuses d'obéir ?
— J'irai où vous voudrez, mais sans ôter mon uniforme.
— Ils te tueront.
— Que vous importe ? Quant à moi, ça m'est égal. Et il part en chantant.
— Comment s'appelle ce jeune homme ? interroge l'officier d'artillerie.
— Junot.
— Il fera son chemin, inscrivez son nom sur mes tablettes. Peu de jours après, Bonaparte réclama un soldat ayant
une belle écriture. Junot accourut, son chef le reconnut aussitôt. Junot s'appuya, pour écrire, sur l'épaulement de la batterie. Pendant que Bonaparte dictait, une bombe lancée par les Anglais éclata à dix pas et éclaboussa de terre le papier.
— Bravo ! dit en riant Junot, voilà du sable pour sécher r encre.
Et il ne sourcilla pas. Après ce tête-à-tête sous les balles, lorsque Bonaparte fut nommé général, il devint son aide xie cam.p et s'attacha à lui pour toujours, car l'amitié née dans le
danger est un lien aussi fort que l'amour. Les combattants de notre grande guerre ne me contrediront pas.
Le père de Junot, voyant son fils suivre la fortune de l'officier d'artillerie, en montre un grand déplaisir ; il lui écrit aussitôt :
(( Qui est ce général Bonaparte ? Où a-t-il servi ? Personne ne connaît ça. »
Et Junot de répondre :
(( Vous me demandez ce qu'est le général Bonaparte ? Pour savoir ce qu'il est, il faut être lui-même ! Je vous dirai, autant que je puis le juger, que c'est un de ces hommes dont la nature est avare et qu'elle ne jette sur le globe que de siècle en siècle. »
Depuis lors, Junot ne quitte guère Napoléon. Il partage largement les deux cents francs de sa pension avec son général. La pension n'est-elle pas arrivée ? On va dîner chez M""' de Permon, toujours accueillante, et qui fait rafistoler par sa servante la prem^ière redingote grise déjà bien râpée. Qu'importe ! On la vendra plus tard aux collectionneurs de reliques un prix fou.
Dans ces soirées où se déridait Bonaparte, on savourait des glaces, on buvait du thé. Défense de parler politique ; mais le moyen de tenir parole lorsqu'on était sur le qui-vive ! Bonaparte parlait mal, faisait des fautes de français assez originales ; malgré ces incorrections, la manière dont il contait enchantait ses auditeurs. (( Allez vous coucher, petite Laure ! » Désobéissante, Laurette restait, écoutait de toutes ses oreilles et, commue cette future femme de lettres avait une mémoire prodigieuse, elle enregistrait toutes les paroles.
Pouvait-on rester enfant, lorsque Napoléon vous entraînait
aux Tuileries entendre la foule réclamer du pain et la constitution de 93, et qu'en rentrant on cachait des proscrits sanglants dans les placards à robes ? Ces tragédies n'empêchaient pas Laure de grandir au milieu d'angoisses auxquelles s'ajouta la mort de son père.
En ces jours, tout allait si vite que les veuves éplorées n'avaient pas le temps d'user leurs voiles de deuil avant qu'un ou deux soupirants se présentassent. Les larmes de M""^ de Permon n'étaient donc pas séchées que Bonaparte, en veine de mariage, lui demanda sa main. Quelle singulière proposition ! Stupéfaite, M""' de Permon se mit à rire :
— Mon cher Napoléon, je pourrais être votre mère. Laissons cette plaisanterie qui m'afflige venant de vous.
Bonaparte répondit :
— Je veux me marier, l'âge de la femme que j'épouserai m'est indifférent, si elle ne paraît pas avoir trente ans. J'ai réfléchi mûrement. On veut me donner une femme charmante, bonne, agréable, qui tient au faubourg Saint-Germain. Mes amis de Paris me conseillent ce mariage, mes anciens amis m'en éloignent. Ce que je vous propose me convient. Réfléchissez !
jy^me ^Q Permon répliqua qu'elle se refusait à conquérir un cœur de vingt-six ans.
— Mais j'espère, ajouta-t-elle, que notre amitié ne sera pas troublée.
Elle le fut ; Napoléon ne lui pardonna point. Sa pensée était alors tournée vers l'Orient. Le nom de Calomeros uni à celui de Comnène pouvait servir à ses projets.
En 1800, la France s'épanouit ; après l'orage, c'est l'arc-
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en-ciel. Son jeune maître est aux Tuileries, premier Consul. Dans leurs gibernes, ses compagnons d'armes ont trouvé leurs étoiles. Junot, général, est gouverneur de Paris. M""" de Permon a ouvert ses salons, les émigrés rentrés depuis six mois s'y installent et critiquent les modes nouvelles.
Une robe de mousseline des Indes est bien indécente, les tailles courtes sont grotesques, ces tuniques grecques ridicules, on dirait les chemises de nuit de nos pensionnaires. Quant à ces bandelettes surmontées de grappes, elles font clabauder les dames qui regrettent la poudre, les paniers si pratiques qui cachaient les jambes et offraient la poitrine en corbeille, vogue charmante d'autrefois. Que ces nouveautés excentriques sont vulgaires ! La duchesse de Damas suffoquait encore en racontant la dernière soirée où elle s'était aventurée.
(( La société est si mélangée qu'on ose à peine s'asseoir. L'autre mardi, escortée par M. de Hautefort, j'avais conduit ma fille Ernestine au bal Thélusson ; nous cherchions des chaises lorsque mon cavalier m'avança un fauteuil auprès de M""^ Bonaparte.
« — Êtes-vous fou, dis- je à M. de Hautefort, une belle place vraiment ! A côté de M""^ Bonaparte qui n'a même pas été présentée à la Cour ! Ernestine aurait donc été forcée de faire la connaissance de sa fille Hortense ! Mais la ittQ vous tourne, marquis !
(( Plus loin, j'aperçus une certaine M""^ Hamelin, la fille de mon ancien parfumeur. Cette fois-ci, c'était le comble ! Ne trouvez-vous pas, chères belles, que le monde est devenu impossible ? Devant ce scandale, j'ai dit à ma fille :
« — Ernestine, mettez votre palatine et partons. »
— Vous exagérez, madame la duchesse, reprit le vieux duc de Lauraguais qui avait gardé son immense cravate de mous-
seline et son gilet doublé de roses brodées au plumetis, et qui lorgnait les nouvelles venues avec des yeux gourmands. Les femmes sont ravissantes dans ces déshabillés galants ; elles ne sauraient tricher : un hommie qui n'est pas myope peut avancer en toute confiance, il connaîtra toujours l'anatomie de sa fiancée. J'aime ces modes loyales où chaque chose est à sa place. Quant à moi, pour ne pas me faire remarquer par la canaille, j'ai crié : « Vive le général Bonaparte ! )) Il faut être de son temps. )>
Laure jouait une charade avec Mélanie de Périgord, les frères Rastignac et Alexandre de Laborde, lorsque la porte s'ouvrit :
— Le général Junot !
Cette maison était déjà le trait d'union de deux sociétés dont Laure allait continuer la tradition. Un silence accueillit le général qui s'em.barrassa sous ces regards hautains : il préférait les baïonnettes. Ses cheveux blonds, ses cicatrices encore rougissantes lui donnaient de la grâce, mais le faubourg Saint-Germain, lorsqu'il boude, a l'art de glacer les plus braves jusqu'à ce qu'il les adopte pour les étouffer sous les fleurs.
Junot revint chaque jour. Était-ce M""* de Permon, si adorable sous un bonnet de malines, qui l'attirait, ou sa fille ? Peu de temps après, il carillonnait comme un amoureux chez M""® de Permon, celle-ci était encore couchée. Qu'importe ! dans sa précipitation, il bouscule la servante, un peu plus il aurait sabré la porte, renversé les vases, écrasé le chien. Junot est pressé. Avec quelle impétuosité il entre dans la chambre comme une trombe !
— Madame, voulez-vous m'accorder votre fille ? Je l'aime éperdument. Je vous jure de la rendre aussi heureuse qu'une femme peut l'être.
Tous les hommes amoureux ont de ces prétentions ; pauvres naïfs, ils pensent que le bonheur leur appartient assez pour en faire l'aumône. Enfin ! il faut bien un peu d'illusion pour affronter le mariage. A notre époque surprenante, les jeunes filles se marient seules, n'est-ce pas ? et se démarient de même. Tant mieux pour les parents, dont les responsabilités s'atténuent !
Dans la chambre de M"® de Permon, on s'embrassait donc avec transport, on avait presque oublié la jeune fille, lorsque Junot réclama l'autorisation de faire lui-même sa demande.
— C'est une vraie folie ! Cela ne s'est jamais vu ! dit la mère effarée, respectueuse des anciens usages.
Enfin, elle acquiesça. Lorsque Laure parut, Junot s'inclina :
— Mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m'épouser ?
Laure, les yeux baissés, ne répondit rien et craignait d'en avoir trop dit. Dix minutes s'écoulèrent dans un silence décourageant. On entendait seulement les pendules gambader et le cheval du général piaffer sur les pavés sonores. Junot pâlissait, y[me ^Q Permon se désespérait.
— Allons, mon enfant, il faut répondre. Interloquée, déconcertée, Laure s'enfuit comme une biche
timide poursuivie par le chasseur. Son frère la retrouva au grenier, toute frémissante. Là-haut, entre deux vieilles malles, elle lui avoua qu'elle serait glorieuse de porter le nom de Junot, mais que l'émotion l'avait rendue muette. Il est vrai que Loulou n'a pas encore seize ans.
En apprenant la nouvelle, le premier Consul gronda un peu : M"® de Permon avait perdu sa fortune dans la débâcle
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révolutionnaire et Bonaparte voulait voir ses généraux épouser des héritières pour dorer les nouveaux blasons. Néanmoins, il donna de grand cœur à son vieil ami cent mille francs de dot et déposa chez le notaire quarante mille francs pour acheter la corbeille.
Elle arriva enfin ! Depuis les beaux jours de Versailles, on n'avait rien vu d'aussi somptueux. C'était un coffre gigantesque, en gros de Naples rose, brodé au chiffre de la mariée. Laure battit des mains, appela tous les serviteurs pour leur faire admirer ses trésors.
— Venez voir mes chemises gaufrées, brodées par M"® Olive, entourées de faveurs roses et bleues. Humez-les ! elles sont parfumées à la peau d'Espagne à faire éternuer un régiment.
Mutine, elle se promenait de long en large, un petit canezou à la taille, retroussant ses manches amadis, et se coiffait tour à tour de bonnets de nuit et de bonnets du matin. Il y en avait de fripons, de majestueux et d'innocents, qui donnaient à son minois des expressions charmantes. Qu'ils étaient coquets, garnis de valenciennes ou de point d'Angleterre ! Un bonnet n'est-il pas le complice d'une belle et comment résister à son humeur ? Les peignoirs assortis étaient adorables de transparence. Deux jam.bes bien faites s'y laissaient surprendre de la hanche au talon.
Sous le Consulat, les femmes avaient toutes l'air de Diane en sortie de bain. Nous savons que c'est la mode qui allonge les jambes en série, supprime les gorges ou, au contraire, les fait rebondir selon les décrets de messieurs les couturiers. Alors, M"""" Bonaparte, Tallien, Récamier étaient longues, souples, fines ; toutes les jeunes femmes devaient donc tendre à les imiter. Gare aux grassouillettes ! Elles souperont d'un biscuit ou d'une banane trempée dans un verre de muscat.
Mais Laure, mince comme un jonc, éiait une merveilleuse, elle pouvait se draper sans crainte dans ses châles de cachemire, s'enrouler dans les étoffes turques rapportées d'Egypte par le brave Junot.
Lorsque la fiancée ouvrit les écrins, ô surprise ! Ils renfermaient une fort belle rivière, un peigne en perles et diamants pour retenir ses boucles brunes qui s'envolaient comme des folles autour de sa jeune ièie. Elle compta six épis de diamants. De nouveaux trésors s'échappaient sans cesse. Les topazes roulèrent sur le tapis avec les cornalines orientales, ainsi que la bourse des épousailles en émail vert, riche de cinquante louîs en sequins de Venise. Dans sa hâte, elle faillit briser une miniature de Junot peinte par Isabey, entourée de perles ! Les jeunes femmes portaient alors, agrafé au corsage, leur époux en médaillon, mémento conjugal, sans doute pour ne pas l'oublier quand il partait pour la guerre. C'était Caroline, la jeune sœur de Napoléon, M™^ Murât, récemment mariée, qui avait choisi et commandé ces parures, sans savoir qu'elles allaient embellir celle qui devait être sa rivale.
Quel émoi, le g brum.aire, dans la petite maison de la rue Sainte-Croix ! Lorsque M""^ de Permon parla d'aller à l'église, Junot fit la grimace, mais on transigea et le jeune couple fut marié par un prêtre à minuit sonnant, les farouches mécréants étant couchés.
— Mon Dieu ! que je t'aime ! Que tu es gentille !
Pour souligner cette déclaration, Junot enleva sa jeune femme dans ses bras et l'embrassa tendrement. Cette scène se passait aux Tuileries, dans le pavillon de Flore, devant la Jo-
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conde qui souriait pour ne pas en perdre l'habitude. Laure allait être présentée à M'"^ Bonaparte. Eugène de Beauharnais vint à sa rencontre et lui donna la main pour l'escorter. Joséphine était assise devant un métier à tapisser, plutôt pour se donner une contenance et copier Marie-Antoinette. A l'entrée de la jeune femme, elle se leva, embrassa la mariée :
— Je suis depuis trop longtemps l'amie de Junot pour que sa femme ne trouve pas en moi les mêmes sentiments.
Le premier Consul, debout près de la cheminée, se dandinait, la main derrière le dos, les yeux braqués sur Laure.
— Oh ! oh ! Joséphine, dit-il, comme tu vas vite en besogne ! Et sais-tu si ce petit lutin-là vaut assez pour qu'on l'aime ?
(( Eh bien ! Mam'zelle Loulou, — vous voyez que je n'oublie pas le nom de mes anciennes amies, — est-ce que vous n'avez pas une bonne parole pour moi ? »
Il avait pris la main de la jeune femme et l'attira à lui pour iui faire baisser les yeux. Mais M"^^ Junot n'a pas peur.
— Général, ce n'est pas à moi à parler la première.
— Bien, très bien riposté !
Il prit une prise de tabac et, se retournant :
— J'espère que nous nous verrons souvent, madame Junot. Mon intention est de former autour de moi une nomibreuse famille, composée de mes généraux et de leurs jeunes femmes. Elles seront les amies de la mienne et d'Hortense. Cela vous convient-il ? Je vous avertis que vous aurez peut-être des mécomptes si vous croyez trouver ici tous vos beaux amis du faubourg Saint-Germain. Je ne les aime pas. Ils sont mes ennemis et me le prouvent, car ils me déchirent. Au surplus, dites-leur que je ne les crains pas. Je n'ai pas plus peur d'eux que des autres.
— Général, répondit Laure, permettez-moi de ne porter
de votre part à mes amis que des paroles de paix et d'union. Je sais que ceux que je vois ne désirent pas autre chose. En effet, la France convalescente aspirait à la paix intérieure que lui offrait Napoléon. Après avoir crié : « Vive la liberté ! )> jusqu'à s'égosiller elle était ivre d'ordre et de panache et s'épanouissait dans l'égalité. Quelle joie de savoir que les honneurs et les grades n'appartiennent plus aux seuls privilégiés, et quelle émulation alors pour les ramasser sur les champs de bataille en se faisant crever la peau ! Et les badauds parisiens, entichés de leur général républicain, éblouis par les grenadiers héroïques qui marchaient à la gloire simplement comme on va à la promenade, se pressaient afin d'apercevoir Napoléon, sur son cheval blanc « le Désiré », galoper dans les rangs, descendre, parler aux soldats :
— Ne me cachez aucun de vos besoins, leur disait-il ; je suis là pour rendre la justice à tous, le plus faible surtout doit être protégé par moi.
Laure, installée aux Tuileries, face au Carrousel, assistait pour la première fois à une parade, et son petit cœur était ému. Le premier Consul s'arrêta juste sous la fenêtre de Laure, afin qu'elle ne perdît rien de sa harangue. A un jeune tambour de seize ans qu'il reconnut :
— C'est donc toi qui as battu la charge à Zurich, ayant le bras percé d'une balle ?
— Oui, mon général.
— Toi qui, sur les bords du Weser, as sauvé ton commandant ?
— Oui, mon général.'
— Je dois acquitter la dette de la patrie. Il te sera donné, non pas une baguette d'honneur, mais un sabre d'honneur. Je te fais sous-officier dans la garde des Consuls. Continue à te bien conduire. J'aurai soin de toi.
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Si Laure tamponnait ses yeux avec son petit mouchoir pour ne pas laisser couler ses larmes, le jeune tambour, pâle comme un mort, offrait sa vie à Napoléon.
— Cet homme est un être surnaturel, disait Junot en descendant de cheval ; il fait marcher tout cela avec des rouages magiques !
Le peintre David, penché, lui aussi, à sa fenêtre, partageait cette admiration. L'ancien conventionnel avait atténué sa palette où le vermillon tournait au pourpre. Il avait trouvé un modèle, un maître, un bienfaiteur. A force de peindre Napoléon, il devenait impérialiste ; un peintre a l'opinion de son pinceau, et cet artiste de génie s'accommodait de cette rigidité, de ce dépouillement auxquels il rêvait déjà du temps où, élève de son oncle Boucher, il copiait les guirlandes, les bergères en paniers et les houlettes artificielles. Il était devenu dictateur des Arts et traitait de vieilles perruques les peintres des fossettes et des falbalas. En 1800, il venait de terminer L'Enlèvement des Satines, Comme il voulait l'envoyer au Salon, les prudes crièrent au scandale. Laure d'Abrantès nous raconte qu'on allait voir le tableau en cachette, en donnant une petite pièce de vingt sous au concierge, aux risques et périls des mères qui, dit-elle, ne pouvaient y mener leur fille. Heureusement que ce petit scandale n'empêcha pas Bonaparte de le nommer son premier peintre.
A la Malmaison achetée par Joséphine, les artistes étaient chez eux ; on y menait la douce vie de château avec ses querelles charmantes et ses jalousies, corrigées par les sourires mielleux. Sous ces ombrages, Bonaparte faisait la se-
6o LES ERRANTS DE LA GLOIRE
maine anglaise du nonedi au primidi. Comme il avait besoin d'air pur, il s'installait sur un petit pont dominant le parc ; là, il travaillait sous une tente de coutil, écoutant les carillons de Rueiî, car son âme était alors sensible et c'est la cloche du village qui lui dicta le Concordat.
— Lorsque je suis dehors, disait-il, je sens que mes idées sont plus hautes et plus étendues.
Cependant Joséphine, tentée par les gazes vaporeuses qu'on lui apportait, recevait modistes, brodeuses, composait ses toilettes provocantes, présidait ses déjeuners féminins dans cette salle à manger ovale où les psychés dansent encore sur les murs.
Autour de la nonchalante créole se pressaient ses bellessœurs : Elisa ; la belle Pauline, future princesse Borghèse, Vénus impériale que Casanova sculpta, pâmé d'admiration, et qui aurait certainement, de nos jours, remporté tous les prix de beauté ; Caroline Murât, plus blanche qu'un camélia ; Désirée Clary, qui avait refusé jadis de partager le sort de Napoléon et épousa Bernadotte par dépit ; M""^' Lannes, Junot, Duroc, Davout, Bessières, Bourrienne, les nièces de M""* Campan, M^^ Isabey et M""' Gérard ; enfin Hortense de Beauharnais, le soleil de la maison.
Après le déjeuner, Joséphine taillait ses rosiers favoris. Cette collection fragile, surveillée, étiquetée, baptisée (( Belle aimable », (( Feu amoureux », a Cuisse de nymphe émue », triomphait dans la roseraie sans pareille. En badinant, nos jolies oisives mariaient les plantes, à la barbe du fameux horticulteur, M. du Pont, follement inquiet de ces alliances fantaisistes, tandis que les jardiniers enthousiastes laissaient s'égoutter les arrosoirs ventrus pour applaudir Joséphine.
A six heures, faisait-il beau ? on dînait sur la pelouse, tout en regardant pousser le cèdre nain planté par la maîtresse
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 6ï
de maison en l'honneur de la bataille de Marengo. Grandirat-il, ce petit témoin ? Il a grandi. Aujourd'hui, ses branches orgueilleuses s'étalent, riches de souvenirs et d'oiseaux républicains. Était-on à table plus d'une demi-heure, le premier Consul s'impatientait. Gare aux lambines bavardes ! Le maître d'hôtel leur enlevait les plats sous le nez, tant pis pour elles ! Elles sortaient de table ayant grand faim.
Lorsque Napoléon était d'humeur joyeuse, il jetait son habit vert sur l'herbe pour jouer aux barres ou à colin-maillard, appelait Hortense, Laure, son frère Jérôme, Lauriston, Bernardin de Saint-Pierre, qui s'empressait, un peu essoufflé, en s 'écriant :
— Regardez M""^ Bonaparte, c'est le portrait de Virginie.
Talma, qui déclamait, dans l'allée des tilleuls, son dernier rôle, arrivait le dernier, un Cinna à la main. A ces jeux de collégien, Bonaparte trichait selon sa coutume, s'évadait quand il était prisonnier, d'un croc-en-jambe faisait rouler ses adversaires, tomibait, courait avec sa gazelle apprivoisée. Les bonnes parties ! L'animal gambadait autour du général, réclamait, de son museau fouineur, le tabac de sa tabatière. La jeunesse s'amusait des bonds de la bête cornue, ivre de nicotine, et Bonaparte, malicieux, l'excitait à déchirer les robes diaphanes de ses belles partenaires. Napoléon était en vacances. La France aussi.
Tandis que M'"^ Bonaparte prenait les eaux de Plombières, sa fille Hortense faisait les honneurs du château avec une grâce juvénile éclairée par ses yeux de pervenche ; jamais le premier Consul n'avait été aussi aimable. Dans le salon de musique, Laure Junot lui récitait les vers italiens dont il aimait la cadence, ou jouait aux échecs avec le jeune despote qui lui défendait de s'éloigner de la Malmaison. On ne badinait pas avec les ordres de Bonaparte.
Un matin, Laure dormait profondément. Un coup violent la réveilla. Le premier Consul était près du lit de la jeune femme.
— C'est bien moi, dit-il, pourquoi cet air étonné ? Laure lui montra l'aube qui se levait derrière les marronniers. Il était cinq heures.
— Vraiment, il n'est que cette heure-là ? Eh bien ! tant mieux.
Bonaparte s'assit, croisa ses jambes et se mit à dépouiller son courrier, — il y avait même des lettres d'amour, des femmes inconnues lui donnaient des rendez-vous suspects. A six heures, il ramassa ses papiers, pinça le pied de Laure sous la couverture et s'en alla en chantant d'une voix fausse et criarde :
Non, non, z'il est impossible D'avoir un plus aimable enfant!
C'était son air favori.
Le lendemain, même cérémonie. Le premier Consul entra sans demander pardon à la dormeuse éveillée en sursaut.
— Pourquoi dormez-vous la fenêtre ouverte ? C'est mortel pour les femmes qui ont des dents de perle.
Et il se mit à lire ses journaux. Comme la veille, il partit en lui pinçant l'orteil. Laure, trouvant le procédé insolite, interdit à sa femme de chambre d'ouvrir à quiconque frapperait aussi matin.
— Mais, madame, si c'est le premier Consul ?
— Je ne veux pas être réveillée par le premier Consul plus que par tout autre. Faites ce que je vous dis.
Laure aimait son mari et se sentait un peu seule et nerveuse. Après une longue insomnie, elle s'endormit enfin en pleurant, agacée par les visites matinales. A six heures, le pre-
mier Consul revint comme un voleur ; la femme de chambre lui ayant dit craintivement que sa maîtresse avait défendu qu'on ouvrit, il s'éloigna. Laure était à peine assoupie que la porte céda avec fracas.
— Craignez-vous donc que l'on vous assassine ! Bonaparte n'était pas content.
— Demain, je viendrai vous éveiller et, comme vous n'êtes pas ici au milieu d'une horde de Tartares, ne vous barricadez pas. Au reste, vous voyez que votre précaution contre un vieil ami ne l'a pas empêché d'arriver jusqu'à vous. Adieu.
Cette fois-ci, il s'en alla sans chantonner. Bonaparte avait ouvert la porte avec un passe-partout. Hélas ! toute la maison devait être informée de cette faveur consulaire ; sans doute les cancanages allaient leur train ; Caroline avait dû en parler avec Pauline, qui l'avait répété, sous le sceau du secret, à Hortense, qui l'avait confié à Désirée. A cette heure, la nouvelle s'ébruitait déjà sur la route de Paris. N'oublions pas que Laure n'a que dix-sept ans !
Sa première pensée fut de fuir, mais il ne fallait pas mécontenter le premier Consul.
— Mon Dieu, que faire ?
Tandis que Laure, désespérée, se lamentait, deux bras la pressèrent doucem^ent : c'était son mari. Elle était sauvée. Aussitôt, elle pria Junot de passer la nuit à la Malmaison, quoique son devoir l'invitât à rentrer à Paris. II se récusa, elle supplia, il finit par céder.
— Heureusement que je ne crains plus les arrêts, dit-il, mais tu me feras gronder.
Voilà notre jeune femme ravie, croyant avoir trouvé un moyen ingénieux pour faire comprendre au premier Consul l'inconvenance de ses aubades matinales.
Junot reposait près de sa femm.e ; il dormait, le teint basané
par le soleil d'Afrique, le front labouré de cicatrices. Sa chemise entr'ouverte laissait voir ses blessures, reçues à la bataille de Castiglione. Il avait enveloppé sa toiQ blonde dans un châle de mousseline turque, dont il s'était servi comme bonnet de nuit. Vieille habitude qui venait sans doute des têtes poudrées, et que, seuls, nos meuniers campagnards ont gardée jalousement.
(( La demie de cinq heures venait de sonner, écrit Laure dans ses mémoires, lorsque j'entendis les pas du premier Consul retentir au bout de notre long corridor. Le cœur me battit violemment. J'aurais donné ma vie pour que Junot fût à Paris. J'aurais voulu le rendre invisible, le cacher, mais il n'était plus temps. »
— Comment ! Encore endormie, madame Junot, un jour de chasse !
Le premier Consul avait soulevé le rideau ; immobile, il regarda le visage de l'ami fidèle et dévoué. Junot, à peine éveillé, s'écria d'un ton de bonne humeur :
— Mon général, que venez-vous donc faire chez nos femmes à cette heure-ci ?
— Je venais réveiller M™° Junot, répondit Bonaparte, en lançant à celle-ci un regard terrible ; mais je vois qu'elle a un réveille-matin beaucoup plus matinal. Je pourrais gronder, car enfin, monsieur Junot, vous êtes ici en contrebande.
— Mon général, pardonnez-moi ; c'est la faute de cette petite sirène.
— Aussi, je t'absous. C'est M™^ Junot qui sera punie. Et il se mit à rire de ce rire qui ne rit pas.
— Adieu, madame Junot. — Petite peste, murmura-t-il.
— Ma foi, dit Junot, voilà, je l'avoue, un bien excellent homme. Quelle bonté ! Ma Laure, conviens que c'est vraiment un être hors du cercle de la nature humaine.
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-MARIAGK DL DLC UE BERRV, LE J7 JLI> 1KI6.
ARRESTATION DE LA ULCHKssE UE BERRY, LE 7 NOVEMBRE 1832.
A la chasse, Napoléon eut une explication orageuse avec Laure. Lorsqu'elle lui dit :
— Je suis la femme de celui qui vous aime le mieux et le plus au monde, dont le cœur bat pour vous, plus que pour moi peut-être, dans cette poitrine mutilée. Je sais, mon général, que vous n'aviez aucune mauvaise intention, mais vos visites étaient compromettantes.
Bonaparte, lui, ajouta :
— Pouvez-vous me donner votre parole d'honneur que Junot ne sait rien de mes visites ?
— Grand Dieu, général, comment une pareille idée peutelle se présenter devant vous, connaissant Junot comme vous le connaissez ! Mais c'est un Othello pour la violence des passions, un Africain pour la chaleur du sang ; sa faible raison française n'aurait eu la force de juger sainement tout ceci.
— Vous ne voulez donc pas croire que je ne vous voulais aucun mal ? répondit Bonaparte.
— Général, je puis vous assurer que mon attachement, qui date depuis l'enfance, n'éprouvera nulle atteinte après cette sotte affaire. Et voilà une main pour gage de mes paroles.
Bonaparte refusa la petite main.
— Ainsi, nous sommes brouillés. Vous allez laisser croître la barbe et mettre le stylet au côté comme un Corse, parce que vous m'avez fait de la peine ?
Se tournant tout à coup, le premier Consul tendit sa main à Laure en disant :
— Vous ne m'aimez pas î
Et il sauta sur son cheval qui partit au galop.
Napoléon garda longtemps rancune à la jeune femme, et Junot, malgré ses prouesses et ses dix-sept blessures, s'il fut nommé ambassadeur en Portugal et fait duc d'Abrantès, ne devint jamais maréchal. Il faut toujours ménager l'amour-
propre des hommes ; et ne pas taquiner les dictateurs, si l'on en rencontre par hasard sur son chemin.
Junot, le sergent sans-culotte, voyait avec regret la République s'asseoir sur un trône de velours. Si la République est bonne fille, Bonaparte est généreux. Il donnait à son aide de camp maisons de campagne riantes, enguirlandées de jardins, hôtel cossu avec un million cinq cent mille francs de revenu pour éblouir les hôtes de la capitale. Il acceptait d'être le parrain de sa fille et enroulait autour de son petit cou des perles aussi grosses que des noisettes. Comment résister à ces faveurs ? Mais Junot, enfant du peuple, n'avait pas l'âme d'un courtisan. Un serviteur peut devenir un ami ; un ami peut-il devenir un serviteur ? Il boudait donc un peu, lorsque Caroline Murât sut si bien l'entortiller à sa fantasque personne que bientôt il ne bouda plus du tout.
Caroline était ambitieuse. N'oublions pas que Junot, gouverneur de Paris, a soixante mille hommes sous ses ordres et que l'Empire ne repose que sur une seule tête. Napoléon est à la merci d'une balle ennemie ou d'un attentat. Ambitions mesurées, ambitions démesurées éclatent. David les a fait entrer dans la toile magistrale du Sacre. Ce poème épique en couleurs fait comprendre le caractère des personnages qui y gravitent. On y trouve l'orgueil de Napoléon, la vanité de sa famille chez le photographe, l'humilité touchante de Joséphine qui, entendant l'orgue gémir sous les voûtes de Notre-Dame, regrette ses infidélités, la jalousie rageuse de ses belles-sœurs portant sa traîne écarlate, enfin l'animosité du pape dont le regard noir est vengeur. Allez revoir ce tableau au Louvre et vous y découvrirez, sous l'hermine, les velours, les perles
et les diadèmes, ce frémissement de passions contenues, annonciateur des orages.
Pendant les années triomphales où Junot, après avoir été ambassadeur à Lisbonne, fait la guerre en Portugal et remporte un titre de duc au fil de Tépée, M"^" d'Abrantès, dans son hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, joue à la perfection le rôle de gouvernante de Paris. Chaque soir, Talleyrand y médite, tout en faisant sa partie de whist, ses mots spontanés qui courent l'Europe ; Tancien prélat y retrouve la société polie qu'il regrettait et dont Laure lui donne la douce illusion.
Personne mieux que cette jeune hôtesse ne sait tenir un salon. Enjouée, de son esprit mordant elle réveille les endormis, gronde les fâcheux, fait fuir les heures. Qu'elle est hospitalière ! Elle ouvre ses portes très grandes et son cœur aussi : un diplom.ate célèbre y pénètre furtivement au grand déplaisir de Napoléon.
— Ses intim.es relations avec un étranger peuvent inquiéter ma politique, disait l'Empereur, toujours aux aguets, en apprenant cette liaison dangereuse.
Le gêneur, qui se servait des femmes, en cachette, pour mJeux servir son pays, était le comte Clément de Metternich, ambassadeur d'Autriche.
Le jeune roué a l'expérience d'un homme de trente-cinq ans, ce qui est presque un vieillard sous l'Em.pire ; il passe pour réfléchi auprès des hommes, romanesque auprès des dames qui raiïolent de ses manières de cour et de sa taille bien prise dans son habit à la française. Ce n'est ni un briseur de cœurs ni un dompteur, m.ais il se glisse dans les boudoirs, où il fait le beau et le distrait. Ainsi il apprend bien des
choses, car les femmes amoureuses sont plus bavardes que les espions et coûtent moins cher. L'ambassadeur est-il volage ? Caroline, Laure, M"^ George se disputent ses déclarations. C'est un brelan de dames. Avec quelle dévotion il savait baiser une main et donner à son geste de l'importance et du prix I Aujourd'hui, autres formes, autres procédés : un jeune homme embrassera son propre pouce, esquissera un baiser en l'air ou plutôt serrera la main d'une douairière en la secouant vigoureusement comme celle d'un copain. Metternich aurait été bien surpris. Il est vrai qu'alors on ne donnait pas sa main à tout le monde et qu'une révérence ponctuait dans un salon les entrées et les sorties.
De tous les cœurs à conquérir, raconte le diplomate dans ses Mémoires, c'est celui de Laure d'Abrantès qui lui a coûté le plus de peine ; et pourtant que de Parisiennes futées, de Viennoises langoureuses ont glissé entre ses doigts ! L'œil noir de Laure fendu en amande l'enchante ; il se souvient des coins gracieux de sa bouche à demi entr'ouverte. Quoi de plus voluptueux que sa charmante nonchalance ! Aucune femme n'est plus attrayante ni plus faite pour attacher, parce qu'elle flatte en même temps le cœur et l' amour-propre. Remarquez que Metternich donne à son amour-propre autant de place qu'à l'amour. Méfions-nous des diplomates. Il ajoute, le fat :
(( Pour un être qu'elle aimera, il n'est rien dont elle ne soit capable. Un défaut gâte pourtant, à mes yeux, tout ce qu'elle a de charmant. C'est sa coquetterie ; ce défaut n'empêche pas que Laure soit adorable et, même avec cette imperfection, il n'est point d'homme qui ne fût mille fois heureux d'être son ami, son amant ou son époux. »
Si je ne m'abuse, ceci a toutes les apparences d'un certificat. Metternich n'est point oublieux. C'est d'une plume re-
connaissante qu'il nous trace le portrait de cette femme qu'il aima et dont la guerre le sépara brutalement.
(( Pauvre Clément ! écrit la duchesse, combien il souffrit lorsque, enfin, il fallut quitter la France !... Sa patrie subjuguée, lui abreuvé d'humiliations, moi restant livrée au ressentiment d'un maître irrité et vindicatif. »
Les orages s'amoncellent, la duchesse d'Abrantès va apprendre à souffrir, mais ses réminiscences ne devaient pas s'évanouir, (( car son cœur abondait en souvenirs fidèles ».
Lorsque l'Empire croula, entraînant dans sa chute les familles élevées jusqu'au pavois, Junot étant mort fou des suites de ses blessures, Laure dut lutter contre la pauvreté menaçante. On vendit ses meubles à l'encan, il ne lui restait plus rien que son encrier. Alors elle acheta des rames et des rames de papier, qu'elle barbouilla avec talent et vécut de ses souvenirs tumultueux.
Grâce à sa mémoire grecque, elle ressuscita le Napoléon familier, celui de tous les jours, encouragée par le jeune Balzac qu'elle accueillit dans son automne. Elle est pour moi, disait-il, a celle qui a vu Napoléon enfant, jeune homme encore inconnu, occupé des choses ordinaires de la vie, qui l'a vu grandir, s'élever et couvrir le monde de son nom ! Elle est pour moi comme un bienheureux qui viendrait s'asseoir à mes côtés après avoir vécu au ciel tout près de Dieu ! Ce que Napoléon a commencé par l'épée, je l'achèverai par la plume. » Balzac a le culte napoléonien.
Laure d'Abrantès devient l'inspiratrice de La Comédie Humaine ; elle est la femme de trente ans, la touchante marquise d'Aiglemont. Combien de pages arrachées à sa mémoire,
combien de lettres d'amour sont presque calquées par l'écrivain géant ! Celui-ci est tellement mêlé à cette épopée où son amie le transporte d'un coup d'aile qu'en apercevant à la Malmaison la fameuse berline de voyage qui trimbala Napoléon à Waterloo, où le grand homm«e se coucha comme dans un premier cercueil, poursuivi par les ennemis au galop, assailli par les spectres sanglants, spontanément nous associons Balzac à cette vision. Le colonel Chabert, assis sur le siège dans sa pèlerine à collets, fouette les fantômes, M"° de Cinq- Cygne pleure à la portière. Tous ces personnages furent suggérés par la duchesse d'Abrantès, Balzac les anima de son souffle. L'art est si créateur qu'il prend la place de la vie et rejette l'histoire dans la légende.
A Montmartre, dans le cimetière où il y a des oiseaux, des gosses de Poulbot qui jouent, des midinettes sentimentales qui fuient le bruit des jazz et des tramways, la duchesse d'Abrantès repose. En apprenant sa mort, comme on demandait à Gavarni, un de ses fidèles, si des discours avaient été prononcés sur sa tombe, il répondit :
— Quand nous eûmes jeté un peu de terre sur ce cercueil qui nous a pris à jamais cette bonne amie, pour toute oraison funèbre, nous avons pleuré.
Cette femme courageuse et sémillante échappe à l'oubli, puisqu'elle a trouvé les hommes les plus célèbres de son temps pour la chérir. D'autres, sans doute, étaient plus belles ; aucune ne fut plus courageuse, plus noble dans l'adversité qui trempa son âme. Rendons-lui homm^age et disons avec Victor Hugo, son jeune admirateur :
C'est à nous d'efieuiller des roses'sur ta cendre, C'est à nous de jeter des lauriers sur ton nom !