LA GUERRE SOCIALE
La solution du problème social par le christianisme, et par une sage transformation de la corporation ouvrière, excite la colère et appelle les invectives passionnées des hommes qui entretiennent dans leur âme la haine éternelle de Dieu.
Dans la séance du 23 juin 1883, M. Clemenceau, le disciple le plus hardi de l'école de Proudhon, interprétait la pensée de son maître, avec un langage acerbe, contenu dans sa colère, calculé sous les habiletés prévues de sa violence et jetait ce défi aux hommes de courage qui demandaient le droit commun, et la liberté de travailler avec toutes les ressources de l'idée chrétienne à la pacification sociale du pays :
« Voilà ce qui fait la grandeur, sinon de notre œuvre, du moins de notre conception, c'est que nous essayons de continuer l'œuvre de la Révolution française. C'est, qu'aux droits de Dieu que vous revendiquez, nous opposons les droits de l'homme. Voilà ce qui nous sépare. Vous avez tous longuement parié à cette tribune : aucun de
VOS orateurs n'a osé invoquer le droit. Vous nous avez laissé celte tâche glorieuse, et, si nous sommes impuissants à la réaliser, comme nous la concevons et comme nous voudrions la faire, le peuple français, — nous en avons l'assurance, — persévérera dans cette noble entreprise, et nos enfants accompliront Tœuvre inachevée de leurs pères.
« Non, vous n'avez pas osé invoquer le droit. Vous lui avez substitué je ne sais quelle théorie de dévouement, comme si vous en aviez le privilège. L'ordre politique et social ne se fonde pas plus sur le dévouement que sur tout autre sentiment, quelque généreux qu'il puisse être : il se fonde sur la garantie des droits.
« Vous voyez qu'il ne dépend pas de vous de nous troubler dans notre (euvre. Quelque imparfaite qu'elle soit, quelques difficultés que nous rencontrions, quelque insuffisants que nous puissions être, nous avons la conscience de travailler à l'élaboration d'un ordre nouveau. A travers les évolutions et les réactions, le parti républicain poursuit son œuvre; il a eu ses heures d'incertitude; il a connu de pires défaites, mais jamais il n'a désespéré, jamais il n'a douté du génie de la France, de Tesprit de la révolution.
« Vous le savez bien. Entre vous et nous, le peuple a fait son choix... Le peuple de Paris a versé trop de sang pour la conquête du droit. Il faut lui parler de justice... Je voudrais bien savoir qui, des vôtres, lui a parlé de ses droits avant la llévolution française?
(f Aucun d'entre vous. C'est le peuple lui-même qui a affirmé son droit, c'est la révolution française qui a proclamé les droits de l'homme et du citoyen. Vous apercevez, maintenant, en quoi nos deux conceptions sont inconciliables. Vous avez besoin d'une hiérarchie savamment organisée pour imposer un système que vous prétendez soustraire à l'examen de la raison. Nous revendiquons pour l'individu sa pleine liberté ; nous lui donnons par une culture appropriée, sa plus grande puissance, et nous cherchons à créer le milieu le plus favorable à l'exercice de cette puissance ; nous cherchons dans la justice la concihation des droits ; nous remplaçons votre hiérarchie par Fégalité, par la solidarité. L'Église catholique n'est pas seulement une organisation religieuse, c'est en même temps une organisation politique et sociale. »
C'est bien la thèse de Proudhon que nous venons d'entendre, exposée sous une forme nouvelle avec le mérite de la franchise et les apparences d'une argumentation rigoureuse qui, toutefois, manque de base et ne tient pas debout.
Écartons du débat les paroles de haine à l'adresse de rÉgiise catholique, et les invectives ardentes et injustes contre l'ancienne France; il faut aller au fond des idées, les dégager de la pompe oratoire, les examiner avec le calme et l'impartialité, sans lesquelles l'esprit humain troublé par les préjugés se condamne à ne jamais voir la vérité.
L'Église cathohque n'a jamais reconnu et pro-
claaié les droits de l'homme ; elle n'a jamais enseigné la justice et le droit, qu'elle a remplacées dans sa doctrine par la charité et le dévouement ; elle a couvert de sa protection les inégalités sociales et la hiérarchie du riche et du pauvre, du patron et de Touvricr. Mais la révolution française a proclamé les droits de l'homme ; elle a enseigné au monde la justice ; et elle a demandé l'égalité et la solidarité de tous les citoyens. Avec elle commence le monde nouveau.
Tel est le fond de la thèse que nous venons d'exposer. Elle n'appartient pas à M. Clemenceau; Proudhon Ta défendue avec éloquence, dans son ouvrage sur la justice et la révolution.
La déclaration des droits de l'homme présentée à l'Assemblée constituante, parle général La Fayette, le 1 1 juillet 1789, fut votée le 28 août de l'année suivante et promulguée avec la constitution de I79I. Cette déclaration n'appartient pas, comme on voudrait le faire croire, à la révolution française; elle ne fut pas l'œuvre passionnée d'un peuple en révolte contre le passé ; elle ne contient pas une profession de foi d'athéisme, de matérialisme et d'anarchie ; elle n'est pas Texpression solennelle de l'état d'esprit des hommes qui travaillent parmi nous, avec l'énergie sauvage de la haine, à désho-
norer la France du passé, à diviser le pays en classes rivales et à étouffer la religion dans le sang, et la réponse la plus simple et la plus solide que Ton puisse faire aux hommes qui se lèvent contre Dieu et contre le passé, c'est de leur rappeler les propres paroles de cette déclaration (1).
Nos révolutionnaires se font gloire de professer avec Proudhon l'athéisme absolu, de couper le câble qui retient l'humanité à Dieu. Or voici le début de la déclaration des droits du citoyen :
«En conséquence, TAssemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de fEtrc Suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen. »
La déclaration ne conteste pas l'existence de Dieu; elle l'afQrme; elle ne conteste pas l'action tutélaire de la Providence ; elle l'affirme ; elle n'élève pas un antagonisme impie et criminel entre les droits de Dieu, qu'elle n'a pas même la pensée de contester, et les droits de l'homme qu'elle veut placer sous la protection et la majesté de la
(1) « Le principal article de ceUe Constitution, écrit Rohrbacher, la souveraineté nationale a paru à bien des Français une nouveauté révolutionnaire de 1789 : cela prouve que ces Français ignorent les faits les plus importants de leur histoire, et c[u'ils ne connaissent pas même le petit carême de Massiilon » Ilisloire Universelle de l'Église calhoUque. Nouvelle édition. Tome XI, p. 522. Je n'ai pas l'intention de discuter pour les approuver ou pour les combattre, les dix-sept articles de la déclaration toute ma pensée est de rétablir la vérité historique el de rappeler un fait oublié.
loi, elle les réserve, elle les affirme, et, en plaçant les di'oils de Thomme sous les auspices de l'Être Suprême, c'est à Dieu lui-même qu'elle s'adresse, pour lui deaiander la consécration des droits du citoyen.
Certes, je n'ai pas la pensée de défendre et de justifier tous les articles de la Constitution de 1791, non; mais je tiens à déclarer que les doctrinaires de l'école de Proudlion qui font de la révolution française le berceau de la France nouvelle, et dont la première parole est un blasphème contre l'existence de Dieu, et la déification ridicule, odieuse de Tliomme, oublient volontairement, et cachent de mauvaise foi, que l'Assemblée nationale de 1789 n'a jamais eu la pensée de proclamer les droits de l'homme contre les droits de Dieu ; qu'elle a réservé et respecté les droits de l'Etre Suprême, et que les révolutionnaires de notre temps n'ont pas le droit de s'attribuer une œuvre, dont ils nient la pensée fondamentale, quand ils déclarent hautement, avec une audace qui brave les protestations de toutes les consciences, qu'ils sont les ennemis de Dieu.
Vous êtes athées, mais la Constitution de 1791 proclame l'existence et la providence de Dieu. Vous êtes révolutionnaires, et cette constitution proclame que la monarchie est la loi fondamentale du pays.
Je lis, en effet, dans cette Constitution, chapitre II, section première, ce qui suit :
« Article Premier. La royauté est indivisible, et déléguée héréditairement à la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.
« Rien n'est préjugé surTeffetdes renonciations, dans la race actuellement régnante.
Art. II. La personne du roi est inviolable et sacrée ; son seul titre est roi des Français.
Or les députés qui ont rédigé et voté cette constitution de 1791, qui proclame avec cette netteté de principe et d'expression, que l'Être Suprême préside à la vie sociale des peuples et que l'hérédité royale est la loi fondamentale du pays, qui sont-ils ? Ce sont les députés qui ont conçu, rédigé et voté cette déclaration des droits de l'homme dont on prétend faire aujourd'hui l'œuvre et la gloire des ennemis de Dieu et de la monarchie.
Et parmi ces députés qui composaient les Etats généraux du pays, deux cent soixante-dix représentaient la noblesse, quarante -sept évêques, trentecinq abbés ou chanoines, et deux cent huit curés représentaient le clergé.
Voilà les hommes généreux, à la pensée large et haute, au cœur dévoué qui ont proclamé régalité sociale de tous les citoyens. Ils appartiennent à la noblesse ; ils appartiennent au clergé, et ils n'attendent pas l'appel pressant et redoutable d'un membre du clergé, de l'abbé Siéyès pour reconnaître les droits du tiers état. Ils voulaient faire pacifique-
ment et en échappant aux secousses dangereuses, aux convulsions sanglantes des révolutions qui laissent un souvenir lugubre dans l'histoire, une réforme inspirée par les principes de l'Evangile et aussi vieille que le Christianisme dont ils rappelaient les enseignements divins.
Nous avons lu dans les cahiers du clergé en 1789, ses vœux, ses craintes, ses douleurs, ses espérances.
Le clergé de l'ancien régime élevé dans des principes monarchiques et dans le respect inviolable de la tradition, ce clergé que l'on se plaît à nous représenter aujourd'hui comme l'ennemi de la liberté, de la lumière, du progrès, des droits des pauvres et des ignorants, que veut-il?
Il demande publiquement, dans ses cahiers qui vont passer sous les yeux du roi, et qui sont l'expression authentique de la pensée de tous leurs frères dans le sacerdoce, il demande « la garantie de la liberté individuelle et de la propriété, la suppression de l'esclavage, l'uniformité des codes, l'adoucissement des peines, l'abolition de la confiscation, l'admissibilité de tous les Français à tous les emplois de robe et d'épée, la liberté du commerce et de l'industrie. »
Je ne relève dans ces cahiers qui méritent notre admiration que ce dernier vœu, formulé avec la plus grande clarté : « Le clergé demande des améliorations pour les maîtres d'école; il veut qu'on ouvre dans toutes les paroisses des écoles gratuites
et disllncies -pour les deux sexes, et que ceux qui doivent les diriger ne soient admis qu'au concours (1). »
Relisez Fhistoire, et vous verrez que dans cette nuit du 4 août 1789, et dans un élan qui étonne par sa générosité et par les sacrifices qu'il inspira, la noblesse adopta, sans débat et par acclamation, la proposition du vicomte de Noailles qui abolissait tous les droits féodaux, les privilèges pécuniaires, les justices seigneuriales, le monopole des hautes charges civiles et militaires. Le clergé renonçait à la dîme et les députés du tiers état renonçaient aux privilèges particuliers à leurs localités.
Puis, au milieu du frémissement et de Tenthousiasme indescriptible de cette assemblée unie à la nation dont elle proclamait les droits, autrement que par des paroles sonores et des promesses sans lendemain, l'archevêque de Paris se lève et invite les députés à chanter un Te Deum, pour placer sous la protection de Dieu, l'acte magnifique qu'ils venaient d'accomplir en donnant à la famille française, sans distinction de fortune ou de rang, la charte évangéhque de l'égalité.
Le clergé catholique n'était donc pas l'ennemi des droits de l'homme et le défenseur attardé des
(I) Consulter l'IIisloire puvktnenlaire de la Révolution Fran~ çaise, par Bûchez, tome I^'', l'Histoire de l'Eglise de France pendant la Révolution, par Jager, tome !<"•, et l'ouvrage capital de M. Taine sur l'Ancien l'ériiine. Nous assistons à la lin de la légende et au commencemenf do l'histoire sur les principes et les résultats de la Révolution.
privilèges qui auraient pu constituer dans l'Etat une classe particulière et malheureuse de déshérités.
Déjà, en 1780, rassemblée du clergé avait donné un grand exemple de patriotisme et de tolérance, en offrant au Roi, un don gratuit de trente millions pour soutenir les Américains dans leur guerre implacable contre la domination anglaise, et leur permettre, avec l'aide de Dieu, do réaliser cette déclaration d'indépendance dont le préambule était ainsi conçu :
« Nous regardons comme incontestables et évidentes par elles-mêmes, les vérités suivantes : que tous les hommes ont été créés égaux, qu'ils ont été doués par le Créateur de certains droits inaliénables; que parmi ces droits on doit placer au premier rang, la vie, la liberté et la recherche du bonheur ; que pour s'assurer la jouissance de ces droits, les hommes ont établi parmi eux des gouvernements dont la juste autorité émane du consentement des gouvernés ; que toutes les fois qu'une forme de gouvernement quelconque devient destructive de ces fruits pour lesquels elle a été établie, le peuple a le droit de la changer et de l'abolir, et d'instituer un nouveau gouvernement, en établissant ses fondements sur les principes, et en organisant ses pouvoirs dans les formes qui lui paraîtraient les plus propres à lui procurer la sûreté et le bonheur, »
Le clergé connaît cette déclaration d'indépen-
dance, il sait quel esprit anime ces soldats de l'Amérique, fatigués du joug de l'Angleterre ; il n'ignore pas que nos soldats vont déployer le drapeau de la France pour couvrir de ses plis ces principes nouveaux de liberté et d'égalilé, et loin de faire entendre un murmure, ou d'entrer dans une discussion tliéologique ou sociale sur les sentiments exprimés dans la déclaration, il se fait débiteur, il emprunte lai-même, et il offre des millions pour donner du pain et des armes aux soldats de l'indépendance américaine.
Yoilà l'histoire. Il n'est permis à personne de lui imposer silence ou de la faire mentir.
Et lorsque j'entends des hommes qui ne peuvent pas ignorer l'histoire nous dire : « Vous n'avez jamais parlé au peuple de ses droits ; c'est le peuple lui-même qui a affirmé son droit ; c'est la révolution française qui a proclamé les droits de l'homme et du citoyen, » je m'étonne et je me trouble, d'un tel oubli ; et, cependant, les habiletés mauvaises, perfides des polémiques de notre temps nous rendent ces surprises familières, et l'étonnement devient naïveté.
Vous n'avez pas le droit de vous attribuer la déclaration des droits de l'homme et d'en faire une arme de combat contre l'Église catholique et contre la monarchie.
Je reste sur le terrain historique, et je ne fais pas ici la discussion théologique et philosophique des articles de cette déclaration célèbre; je cons-
tate seulement qu'elle a été faite par la noblesse et par le clergé, uni au tiers état, qu'elle consacre les droits de l'Être Suprême et la loi monarchique do la France ; qu'elle existait dans cette déclaration d'indépendance des Américains que l'assemblée du clergé a soutenue de son influence et de son argent, et j'en conclus qu'elle est l'œuvre de cet ancien régime dont le souvenir vous importune, de cette noblesse que vous accablez de mépris, de ce clergé et de cette Église catholique dont l'enseignement vous révolte, et je demande au nom de l'histoire, au nom de la justice, au nom de la bonne foi qu'on cesse de l'attribuer aux hommes violents qui détestent ce qu'elle consacre : l'Être Suprême et la monarchie.
Lorsque M. Emery, supérieur général de Saint- Sulpice, cet homme dont personne n'osera contester le courage, la prudence et la science théologique, conseilla de prêter le serment de liberté et d'égalité, du 3 septembre 1792, il écrivit une lettre dans laquelle il exprimait, avec une grande autorité, sa pensée sur les principes et le fond de la déclaration des droits de l'homme.
.l'aime à citer les nobles paroles de cet homme illustre, et je suis heureux de leur donner pour la première fois, la publicité qui permettra de méditer son enseignement.
« La liberté dont on promet le maintien, écrit M. Emery, n'est précisément que l'exclusion du despotisme, c'est-à-dire d'un gouvernement juste-
ment réprouvé, et sous lequel nous n'avons jamais vécu, car, si Ton excepte quelques lettres de cachet qui n'étaient encore bien souvent que des actes de bienfaisance, sollicités par les familles, il n'y avait rien d'arbitraire dans notre gouvernement, et nous vivions sous l'empire des lois.
« L'égalité telle que nous l'entendons peut aussi être promise., car : 1° Le clergé et la noblesse ont fait dans les états généraux l'abandon de tous leurs privilèges pécuniaires et ont consenti à payer les impôts, comme les autres sujets.
2° Toutes nos lois criminelles ne faisaient aucune distinction, fondée sur la diversité des rangs, entre les coupables. Un prince du sang, coupable d'homicide, aurait eu besoin, pour échapper aux mains de la justice, des lettres de grâce, comme le dernier homme du peuple. Toute la différence entre le criminel roturier et le criminel noble, c'est que, le premier, s'il était condamné à mort, périssait par la corde, et l'autre par le fer. 3° Enfin, l'égalité politique, c'est-à-dire, l'admissibilité de tous les sujets à tous les emplois, par le mérite et les services, a été reconnue et accordée par le roi, dans la séance royale de Versailles, à laquelle acquiescèrent pleinement le clergé et la noblesse.
Dans le fait, on avait trop d'égards à la naissance dans la distribution des grâces et des emplois; mais, en droit, les services et les mérites permettaient d'aspirer à tout, et il est très vi'ai que cette admissibilité n'avait rien de contraire à notre anti-
LES ERREURS SOCrALES PU TEMPS PRÉSENT 369
que constitution, puisque nous voyons sous toutes les races de nos rois, des hommes nés dans une condition obscure, parvenir aux premières dignités de l'Église, de la robe et de Tépéc. »
Cin([ siècles avant la déclaration des droils de rhomme, en 1315 et 1318, sous Louis X et Philippe Y, la liberté est déclarée de droit naturel, et si nous voulons être justes envers l'Eglise, justes envers le Christianisme, nous remonterons plus haut, jusqu'au temps où le monde était partagé en deux classes, d'un côté une poignée de maîtres, de l'autre, une multitude innombrable d'esclaves, et nous verrons, alors, que la déclaration solennelle des droits de l'homme a été faite pour la première fois, sur la terre, le jour où l'apôtre saint Paul regardant en face le patricien romain, lui dit, en lui montrant l'esclave enchaîné : « Il n'y a plus ni juif ni gentil, ni scythe ni barbare, ni esclave ni homme libre, il n'y a plus que des frères en Jésus- Christ. »
C'était l'affirmation hardie et éclatante des droits de l'homme que vous réclamez aujourd'hui, comme une invention des pères de la révolution.
Une autre prétention de l'école révolutionnaire, c'est d'élever un antagonisme irréductible entre la justice et la religion et de s'attribuer le mérite
d'avoir enfin fait connaître à la terre la grandeur, l'efficacité, la puissance sociale de la justice qui doit prendre la place de Dieu dans le gouvernement du nionde :
« En même temps que la liberté, disait M. Clemenceau, dans la séance du 23 juin 1883, nous proclamons l'égalité, la solidarité humaine. Et c'est la justice que nous appelons à concilier le droit de l'un avec le droit de l'autre, la justice progressive, telle qu'elle résultera des mœurs que nous fera l'éducation nouvelle. . .
« Vous apercevez, maintenant, en quoi nos deux conceptions sont inconciliables. Vous avez besoin d'une hiérarchie savamment organisée pour imposer un système que vous prétendez soustraire à l'examen de la raison. »
La justice opposée à la rehgion, la hiérarchie opposée à l'égahté et à la solidarité, je reconnais ces deux idées, on les retrouve à tout moment, dans les écrits de Proudhon.
« La religion, quel qu'en soit le Dieu, esprit ou fétiche, écrit Proudhon ; quel qu'en soit le dogme, théisme ou panthéisme, vitalisme ou sociahsme, se résolvant en une mythologie de la pensée, divise la conscience ; par conséquent elle détruit la morale, en substituant à la notion positive de la Justice une notion illégitime... La Religion et la Justice sont entre elles comme les deux extrémités du balancier ; quand l'une s'élève, l'autre descend ; cela est fatal. »
L"inégalité sociale doit disparaître, en présence de la justice, et laisser la place à la solidarité : « 11 est évident, en effet, que si par une simple déduction de l'idée de justice telle que nous l'avons définie, les hommes peuvent être faits égaux et maintenus libres, l'esprit des mœurs et des lois est changé de fond en comble. Plus de subordination de l'homme a l'homme, par conséquent plus de hiérarchie, plus d'Église, plus de dogme, plus de foi, plus de raison transcendantale. Toutes ces choses n'ayant de raison d^être que dans la nécessité présumée de faire prévaloir, soit par la religion, soit Ijar la force, la société contre l'égoïsme, elles disparaissent dans un système où le droit devenu adéquat à la liberté, trouve sa garantie dans la conscience, où la maxime de justice ne peut tarder, par conséquent, de paraître identique à la maxime de félicité elle-même (1). »
Cette prétention d'opposer la justice à la religion et de les considérer comme des ennemis irréconcil ables, est au moins singulière, et la pensée de présenter comme une découverte, absolument nouvelle dans l'ordre social, l'importance de la jus-
(1) Proudhon. La Justice dans la Révolution, etc., t. II, p. 170 •i t. Ie^ p. 300.
tice est contraire aux faits les plus anciens de Thistûire de la religion.
Considéré sous sa forme négative et générale le précepte de la justice consiste à dire : tu ne voleras pas ; tu ne prendras ni la propriété, ni la réputation, ni la vie du prochain; tu ne violeras jamais ses droits. Mais ce précepte est aussi vieux que le monde, il n'est pas seulement enseigné et commandé par le christianisme, par le judaïsme et par toutes les religions de l'ancien monde; il est commandé par la conscience elle-même; il appartient au droit naturel, et il donne un caractère glorieux à la résistance des opprimés qui protestent contre la tyrannie.
La justice ! Mais elle est l'âme de la religion chrétienne, et les saints livres, expression de cette religion, parlent d'elle, en termes saisissants, pour nous apprendre à nous incliner devant elle, à la respecter, à l'aimer, à la défendre par toutes les forces de notre volonté.
Écoutez cet enseignement.
« C'est la justice qui élève les nations et qui fait leur grandeur (1) ; la justice est perpétuelle et immortelle (2) ; que la terre enfante son Sauveur, et que la justice se lève (3)'; ma justice passera de génération en génération (4) ; si votre justice n'est pas plus abondante que celle des scribes et des phari-
(l) Proverb., xiv, 3'i. — !2) Sapient., i, 15. — (3) Isaie. xi.v. 8. - '4) Isaïe, Li. 8.
siens, vous n entrerez jamais dans le roi/aïune des deux (1) ; le royaume de Dieu consiste ici-bas dans la justice i^)] que tous vos membres soient maintenant les serviteurs de la justice (3) ; le Seigneur aime celui qui suit le sentier de la justice, le chemin de r impie lui est en abomination (4); le Seigneur Dieu fera germer et fleurir ici-bas la justice, comme la terre produit ses fruits (5) ; heureux ceux qui ont faim, et soif de la justice, car, un jour, ils seront rassasiés (6) ; heureux ceux qui souffrent persécution-pour la justice, car le royaume de Dieu leur appartient (7) ; cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste sera donné par sur croit (8\
Comment donc, après avoir entendu ces textes, et tant d'autres qu'Userait superflu de citer; après avoir médité ces magnifiques paroles en l'honneur de la justice; après avoir reconnu que la religion est avant tout, une œuvre de justice, comment pourrions-nous laisser répéter qu'il y a antagonisme entre la religion et la justice, et qu'après de longs siècles de tyrannie, de servitude et de ténèbres sous le coup violent de la révolution, il s'est trouvé, enfin, un homme, ami du peuple, qui a découvert la justice inconnue, ou du moins bafouée, outragée, flétrie ; un homme qui veut la relever et en faire la divinité des peuples de l'avenir !
(1) MaUh., v,-20. — (2) S. Paul aux Rom., xiv, 17. -(.3) S. Paul aux Ruin., vr, 19. — ('i; Proverb., xv, 9. — (5) Isaïe, lxi, 11. — (6; Math., III, 15. — {!) Math., v, 10.— (8) Math., xxxiii.
C'est nous qui, fidèles à renseignement de l'Église et aux paroles des livres sacrés, ne cessons jamais depuis dix-huit siècles d'annoncer la justice à la terre et de la faire aimer ; c'est nous qui commandons aux princes de la terre de respecter la raison, la conscience, la liberté, l'âme, enfin, des hommes qui ont tous la même origine, la môme nature et la même destinée ; c'est nous qui rappelons aux souverains qu'ils sont les serviteurs du peuple, qu'ils n'ont reçu l'autorité que pour le bien du pays et la prospérité de leurs sujets, et qu'ils doivent respecter et faire aimer la justice qui empêche les nations de tomber dans la servitude et les souverains de régner par la tyrannie ; c'est nous qui apprenons au riche à respecter les droits du pauvre, au patron à respecter les droits de l'ouvrier, au supérieur à respecter les droits de l'inférieur, et qui, complétant le principe sévère de la justice par la bienveillance, la charité, le dévouement réciproque, ou la mutualité évangélique, travaillons à faire de tous les hommes des frères qui s'aiment dans la paix et l'honneur d'un travail qui est la condition de leur grandeur !
Quand donc avons-nous blessé la justice sociale et oubhé les droits des malheureux? Vous voulez la justice? Nous la voulons aussi. Mais vous ne demandez que la justice, et nous voulons davantage ; nous demandons l'abnégation, le sacrifice et le dévouement.
La distinction des classes et la hiérarchie sociile
n'excluent ni la juslice ni Tégalité. Pas de société sans hiérarchie. Il faut des ingénieurs et des ouvriers pour faire une voie ferrée ; il faut des architectes et des ouvriers pour élever une maison ; il faut un ingénieur et des ouvriers pour construire une machine ; il faut un maître et des ouvriers pour diriger l'atelier; en un mot, il faut une pensée et des bras. Mais les bras obéissent à la pensée. Voilà déjà la hiérarchie et l'inégalité : elle est dans la nature des choses ; elle ne cessera jamais.
Ce que nous demandons, c'est que la justice soit respectée, c'est-à-dire que le travail de l'ouvrier comme le travail de l'ingénieur, de l'architecte, du patron, reçoive un salaire suffisamment rémunérateur; qu'il y ait équilibre entre le salaire et le travail. Voilà la justice.
Ce que nous demandons encore c'est que toutes les classes et tous les degrés de la hiérarchie soient accessibles au travail, à la capacité; voilà la justice et l'égalité!
Si nous disions les emplois élevés seront nécessairement et totalement inaccessibles, fermés au peuple, et réservés à une catégorie spéciale de privilégiés, je concevrais vos reproches et je comprendrais votre indignation ; mais telle n'est pas notre pensée.
Notre pensée et notre idéal c'est que tout homme puisse développer toutes les facultés et toutes les ressources de son âme, et s'élever au rang qui convient au développement actuel de ses facultés.
La fatalité injuste consisterait à dire : ce groupe d'hommes, quels que soient sa moralité, son intelligence, sa valeur, sera nécessairement, et malgré tout, cordonnier, tailleur, chapelier, ouvrier ; la sagesse et la justice consistent à dire : Il y aura toujours des ouvriers parce quils sont indispensables au mouvement social ; mais aucun homme n'est désigné spécialement pour un métier déterminé; l'intelligence et la liberté permettent à tout homme qui a le sentiment de sa force et la direction de sa vie de monter plus haut.
Il y a longtemps que l'Éghse pratique cette égalité chrétienne. Tous les jours elle prend, dans l'échoppe des ouvriers, des enfants du peuple dont elle fait des prêtres et des évêques, et souvent elle ' a pris dans l'atelier d'un artisan, ou même dans l'obscurité glorieuse d'une étable, derrière les bœufs, des enfants dont elle a fait des papes, les héritiers mêmes de la puissance de Jésus-Christ.
Et quand on insulte gratuitement l'Église et son rôle dans la question sociale, on ne peut se défendre d'une indignation pleine de tristesse. Que penser de ces paroles de M. Clemenceau ?
« Je dis que l'histoire est là pour attester que la monarchie catholique qui a gouverné la France pendant une longue suite de siècles, qui a exercé le pouvoir absolu, loin de faire l'éducalion du peuple, loin de s'occuper de ses intérêts, loin d'avoir organisé dans le pays un régime économique supportable, a tenu jusqu'à la révolution le paysan.
l'ouvrier dans la pire sujétion, dans l'abêtissement, dans la misère. »
Si un juré de nos vieilles corporations ouvrières, fier et jaloux de ses prérogatives, pouvait sortir de sa tombe, il vous dirait que les ouvriers qui ont forgé la grille du Palais de justice, bâti nos vieilles cathédrales, dessiné nos vitraux, découpé ces vieux meubles et tissé ces draperies que nous achetons aujourd'hui à prix d'or, ces tapissiers des Gobelins et ces verriers de Saint-Gobain n'étaient ni ab('tis ni misérables, et il renverrait avec dédain ces épithètes, qui déshonorent, celui qui les prononce, à l'ouvrier tel que vous l'avez fait, en lui laissant sa misère et en lui prenant son Dieu.
C'est, d'ailleurs, une mauvaise action d'exciter les fils contre leurs pères. Quant à moi, je ne vois dans mon pays que la grande famille française, avec ses triomphes et ses défaites, ses grandeurs et ses faiblesses, et je n'oublie pas que les fils, qui outragent la mémoire de leurs pères, s'exposent eux-mêmes au mépris de leurs propres enfants.
Qui voudrait d'ailleurs ressusciter l'ancien régime, le pouvoir absolu des rois qui travaillaient à l'accroissement injuste de leur propre puissance, aux dépens des droits de l'Église, des papes, des parlements, de la noblesse et du pays ? Qui voudrait aujourd'hui des lettres de cachot et des lits de justice où le roi opposait sa volonté à la volonté des parlements ?
Chaque siècle a ses gloires et ses misères. Il
n'est ni sage, ni opportun de perdre un temps précieux à comparer les siècles entre eux, et à gémir sur la tombe des institutions passées. Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière avec regret, ne lait pas Tœuvre de Dieu. Il faut regarder en avant, et faire avec courage le labeur de chaque jour, en se servant des élém.ents qui sont en Ire nos mains.
Nos pères n'ont pas eu la prétention de donner la solution définitive du problème redoutable de la misère , et de délivrer Thumanité des dangers qu'elle doit affronter. Ils ont fait ce qu'ils ont pu, avec les moyens insuffisants que la civihsation et les mœurs du temps laissaient à leur disposition.
Ils ne pouvaient pas, comme nous, dans les années difficiles de disette et de famine, adresser par le télégraphe électrique un appel de détresse aux peuples de l'Amérique et de la Russie ; ils ne pouvaient pas recevoir sur des navires emportés par la vapeur, et décharger sur des voies ferrées, le blé qui assure le pain à tous les malheureux. La charité et les sacrifices généreux des grandes âmes inspirées par les sentiments les plus élevés de la foi chrétienne étaient sans doute insuffisants pour soulager des misères si profondes, mais n'est-il pas contraire à toute justice de chercher dans les progrès scientifiques de notre âge des armes contre des hommes d'un autre temps, qui n'ont pas employé, pour conjurer les fléaux qui les désolaient.
des ressources qui n'ont été connues que deux siècles après leur mort.
Rappelons-nous ces sages paroles de M. Frédéric Passy, à la chambre des députés dans la séance du IGjuin 1883:
« Est-ce que nous contestons qu'il y a eu dans les siècles qui nous ont précédés, des vertus, des qualités, des énergies, dignes de respect et d'admiration ? Est-ce que nous ne savons pas que nos pères qui ont lutté pour nous faire ce que nous sommes, avec nos défauts comme avec nos qualités, ont eu plus de peine que nous, étant moins riches, moins servis par la science, moins instruits, moins armés, moins en possession de toute cette force matérielle qui ne suffit pas, mais qui est indispensable, car elle est un des véhicules et un des instruments du progrès moral et intellectuel.
« Oui, nos pères ont eu leur mérite, et leur grand mérite; et pour ma part, je n'ai jamais hésité à le dire ; ce n'est pas à l'épi à mépriser le grain d'où il est sorti. Non, dans les sociétés pas plus que dans les familles, il n'est permis au fils de maudire les pères. Mais s'il n'est pas bon de maudire le passé, il n'est pas meilleur de l'adorer. On risque, à méconnaître ainsi les progrès accomplis, de ne plus en accomplir d'autres et de substituer, comme on l'a dit avec raison, la perpétuité des regrets à la continuité des efforts. »
Les peuples marchent, ils avancent tousles jours; je le sais ; et qui aurait la pensée puérile de les rame-
ner en arrière ? Les fleuves ne remontent pas à leur source, et les peuples qui ont vécu des siècles n'ont pluslataillecleleurberceau.Maisce que je demande, c'est qu'on n'insalte ni le passé ni le présent; qu'on relève le mal des siècles passés pour le détruire et le condamner à l'oubli ; qu'on rappelle les gloires passées pour les continuer, et que tous les hommes de bonne volonté profitent des laborieuses leçons de l'expérience pour améliorer le présent et .préparer l'avenir.
Je rencontre enfin, ici, dans l'école révolutionnaire, la dernière et la plus sérieuse objection sociale à l'Église catholique : la volonté de la nation opposée à la volonté de Dieu.
L'article 3 de la déclaration des droits de l'homme est ainsi conçu :
« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. »
Or, selon Proudhon et les nouveaux représentants de l'idée révolutionnaire, la pensée chrétienne est en opposition absolue avec cette maxime fondamentale des peuples modernes, et l'accord ne se fera jamais.
« Dans l'origine, écrit Proudhon, on crut que pour
instituer l'autorité publique, cette puissance gigantesque, incommode, terrible et vacillante, il ne fallait pas moins qu'une investiture des dieux, un ordre du ciel. Toute dynastie, chez les anciens, était de filiation divine. Alexandre, César, descendaient des dieux. Le christianisme n'a point aboli cette théorie qui est propre à tout l'âge religieux : il n'a fait que la modifier selon son dogme. Ici encore le souverain légitime est celui dont le titre est écrit sur l'autel, et qui tient de la religion tous ses droits. Clovis et Gharlemagne sont sacrés par rÉglise, comme David et Salomon par la Synagogue : leurs dynasties font partie de Théritage de Dieu. « Votre fils. Madame, disait Chateaubriand, à la duchesse deBerry, est mon roi ! » Fille aînée de l'Église, la France ne peut, sans adultère, en reconnaître un autre. Il n'y a pas jusqu'à la réforme qui ne se soit pliée à cette loi : Calvin fut prince de Genève le jour où il en devijit le pontife, et parce qu'il en était le pontife. Quand l'Angleterre embrassa le Protestantisme, la royauté anglaise dut l'embrasser à son tour : si Jacques II perdit sa couronne, ce ne fut pas, comme on l'a dit, parce qu'il abusait du droit divin, mais parce qu'il en sortait, en niant la divinité de l'Eglise anglicane (1). »
Je voudrais serrer de près cette question dont les solutions contraires aigrissent et divisent aujour-
(1) Proudhon. De la Justice dans la Révolution et dans l'Église. T. II, p. 8.
382 LES ERREURS SOCtALES DU TEMPS PRÉSENT
d'huî les esprits, et entretiennent dans des âmes trompées par de fausses apparences, une hostilité redoutable contre le christianisme et contre toute
religion.
Bossuet est le défenseur absolu de la monarchie du droit divin ; il jette sur ses idées impérieuses, autoritaires les magnificences de son style, et il est véhément, incisif, implacable contre les partisans de l'état populaire. 11 écrit son livre au lendemain de la guerre civile qui a fait tomber, en Angleterre, la tête d'un roi sur l'échafaud. Son esprit est frappé de la terreur de ce spectacle, et de la grandeur souveraine de Dieu dont son âme est sans cesse obsédée. Il parle et il écrit avec la majesté d'un prophète qui écoute et qui répète la parole même de Dieu. Il reste avec Moïse sur le Sinaï. Son front et son œuvre ne perdent jamais le reflet des éclairs qui ont accompagné la voix de Jéhovah.
Pour lui, la monarchie est la forme de gouvernement la plus ancienne et la plus naturelle, et il rappelle que les républiques modernes ont été ellesmêmes soumises, dès l'origine, à l'autorité des monarques : les Suisses étaient sujets des princes de la maison d'Autriche ; les villes d'Itahe relevaient de Tempereur Rodolphe, et Venise même, au temps de Gharlemagne, était soumise aux em-
pereurs. Le gouvernemenL inonarchiquo est le meilleur, c'est-à-dire, le plus durable et le plus fort, et quand il se complète par riiérédilé de mâle eu mâle, d'aîné en aîné, il touche à sa perfection.
Ce gouvernement est le meilleur et le plus désirable :
1° Parce qu'il se perpétue de lui-même. Point de brigues, point de cabales dans un Etat pour se faire un roi, la nature en a fait un. Le mort saisit le vif, et le roi ne meurt jamais.
2" C'est le gouvernement monarchique qui intéresse le plus à la conservation de l'Etat les puissances qui le conduisent.
3° L'hérédité donne, aux maisons royales, une dignité qui fait tourner la jalousie en amour et en respect (1).
Accusé par les partisans de la souveraineté du peuple d'être le flatteur des rois, Bossuet réplique :
« M. Jurieu ne rougit pas de flatter un tel peuple, et il appelle ses adversaires les flatteurs des rois. Mais puisqu'il trouve plus beau d'être le flatteur du peuple, il doit songer que les gens d'un caractère si bas, sous prétexte de flatter les peuples, sont en eflét des flatteurs des usurpateurs et des tyrans. Car en parcourant toutes les histoires des usurpateurs, on les verra presque toujours flatteurs des peuples. C'est toujours ou leur liberté qu'on leur veut rendre, ou leurs biens qu'on veut leur assu-
^Ij Bossuet. PolUique sacrée.
rer, ou leur religion qu'on veut rétablir. Le peuple se laisse tlatter et reçoit le joug. C'est à quoi aboutit la souveraine puissance dont on le flatte; et il se trouve que ceux qui flattaient le peuple, sont en effet les suppôts de la tyrannie. C'est ainsi que les Etats libres se font des monarques absolus, et deviennent insensiblement, mais que dis-je ? ils deviennent manifestement l'annexe d'une monarchie étrangère. C'est ainsi que les Etats monarchiques se font des maîtres plus absolus que ceux qu'on leur fait quitter, sous prétexte de les affranchir. Les lois qui servaient de rempart à la liberté publique s'abolissent, et sous prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. Deux peuples se lient l'un l'autre, et concourent ensemble à rendre invincible la puissance qui les hent tous également sous sa main : on a fait cet ouvrage en les flattant (1). »
Le second système indiqué par Jurieu et défendu par l'école révolutionnaire est la négation radicale du premier.
Bossuet écrit que Dieu seul est le maître de toute chose et qu'il communique sa puissance à qui il veut, les philosophes révolutionnaires répondent : Dieu n'existe pas ; coupez le câble qui rattache l'humanité superstitieuse à une idée chimérique, et cherchez l'origine du pouvoir dans la nation.
Aux partisans de la monarchie héréditaire et du
(1) Bossuet. Cinquième avertissement aux Proteslanls.
droit divin qui livrent le gouvernement du pays par ordre de primogéniture aux enfants des maisons royales, ils répondent : ce gouvernement appartient au peuple ; il n'appartient ni à un homme, ni à une famille. Aucun homme n'a reçu du ciel un diplôme pour gouverner un état; le droit de gouverner vient originairement de la concession du peuple qui, en donnant la faculté d'exercer sa propre puissance, la conserve toujours dans sa racine et ne l'aliène jamais.
D'ailleurs, le gouvernement n'est point la souveraineté, comme on se plaît à le dire ; il en est seulement l'exercice, et quand un peuple choisit la forme monarchique et héréditaire, il pourvoit ainsi à son gouvernement, sans ahdiquer le droit fondamental, inaliénable de sa souveraineté.
Et en conservant la souveraineté, le peuple conserve aussi le droit de changer à son gré la forme de gouvernement.
Et, en effet, de quel droit, mon deuxième aïeul aurait-il disposé de ma volonté ? Ses biens étaient à lui, il pouvait en transiger; mais ma volonté ne lui appartient pas ; et la volonté générale d'aujourd'hui n'appartenait pas à l'universalité des temps passés.
Entre ces deux opinions extrêmes, dont l'une exagère la puissance royale et dont l'autre exalte la puissance populaire jusqu'à la négation de Dieu, il en est une troisième qui les concilie et qui permet de donner un sens philosophique à l'article 3 de
la déclaration des droits de riiomme, qui est le point de départ de ce débat.
Et d'abord toute puissance est en Dieu et vient de Dieu.
C'est l'enseignement de la foi, c'est aussi l'enseignement de la raison.
Tous les hommes sont égaux, en ce sens particulier, qu'ils ont une âme, un corps, les mêmes devoirs, les mêmes aspirations vers l'infini et la même destinée. Dieu seul est au-dessus de l'homme, et son titre de Créateur lui donne un domaine souverain sur toute créature. En vertu de ce domaine, il peut, en suivant les conseils de sa sagesse éternelle, imposer sa loi à notre Hberté, et limiter le cercle de son action; il peut, en suivant ces mêmes conseils éternels, nous ôter la vie.
Ce pouvoir de commander à l'homme, de limiter sa liberté par la loi, de le punir par la mort qui n'appartient qu'à Dieu, descend dans la nation qui le délègue à son tour, à l'autorité qu'elle charge de veiller à la défense et à la conservation de ses intérêts.
Le pouvoir est donc de droit divin ? Oui, puisqu'il a sa source en Dieu. Le pouvoir est donc aussi de droit humain ? Oui, puisque c'est la nation qui le délègue au prince, à l'assemblée qu'elle investit du droit de gouverner le pays.
C'est donc la nation qui reçoit de Dieu le pouvoir ; c'est elle qui le possède ; c'est elle qui le délègue, c'est elle, enfin, qui choisit la forme de uouvernement la plus favorable à ses intérêts.
Telle est la doctrine enseignée par saint Thomas d'Aquin, Suarès, Salmeron, Azor, Novarre, Gerson, Almain, etc., c'est-à-dire par les représentants les plus célèbres de la science sacrée.
Le chancelier Gerson, la gloire de l'université de Paris, pose en principe que l'autorité vient du peuple ; qno les sujets sont les juges des souverains dans les grandes crises et dans la détresse de la nation; que les peuples ne doivent pas obéissance aux tyrans : « Oue tout roi ou tout prince, ajoute .Gerson, prenne donc garde de tomber dans des erreurs contre la foi et la saine doctrine, car c'est le crime qui le rend le plus odieux (1). »
Almain, Jean Major, et les grands docteurs du XV* siècle enseignent, avec la môme autorité et avec les mêmes preuves empruntées aux sources les plus pures, les points suivants :
1° C'est la communauté qui donne la puissance du glaive ou le droit de vie et de mort au roi ou aux gouverneurs, qu'elle choisit selon ses besoins; 2" aucune communauté parfaite ne peut renoncer à cette puissance ; 3" le prince n'use point du glaive
(1; Nous n'-sumons ici ronscii,'nemcnt donné avec étendue, par l'illustre historien catholique Rorbacher, dans son Histoire unirrrsrllr de rEf/lisi'. T. XI, p. 523. Nouvelle édition, avec des notes et éclaircissements, d'après les derniers travaux.
en vertu de sa propre autorité, il en use, au nom de la communauté ; i"* le droit naturel autorise la nation à déposer le souverain qui abuse de sa p uis sance, pour le malheur de ses sujets, parce qu'elle ne renonce jamais au pouvoir qu'elle tient ellemême de Dieu.
Charles YI écoutait sans indignation et sans étonnement ces avertissements sévères et ces nobles enseignements qui tombaient de la chaire chrétienne. Ils exprimaient la croyance commune et rappelaient aux princes de la terre les limites nécessaires de leur fragile puissance. Tous les siècles ont entendu les échos de cette parole indépendante, et au siècle même de Louis XIV, quand le pouvoir absolu semblait imposer silence à toute protestation en faveur du droit populaire, Massillon, montait en chaire, et disait au roi, dans un langage dont la noblesse égale l'indépendance :
« Sire, un grand, un prince, n'est pas né pour lui seul, il se doit à ses sujets. Les peuples en V élevant lui ont confié la 'puissance et V autorité, et se sont réservés, en échange, ses soins, son temps, sa vigilance. Ce n^ est pas une idole qu'ils ont voulu se faire pour Cadorer, c'est un surveillant qu'ils ont mis à leur tête pour les protéger et les défendre ; ce sont les peuples qui, par Vordre de Dieu, les ont faits tout ce qu'ils sont; c'est à eux à n'être ce qu'ils sont que pour les peuples.
a Oui, sire, c'est le choix de la nation qui mit, d'abord, le sceptre entre les mains de vos ancêtres ;
c'est elle qui les éleva sur le bouclier et les proclama souverains. Le royaume devint, ensuite, r héritage do leurs successeurs, mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets; leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône, mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent, d'abord, ce droit et cette prérogative à leur naissance.
En un mot comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois a en doivent faire usage que pour nous (1).
Cette thèse théologique enseignée par les maîtres les plus célèbres est conforme à nos traditions sociales et à notre droit national.
Sous la première race de nos rois, les Francs chassent du royaume Childéric, père de Clovis, coupable d'avoir déshonoré ses filles, et le remplacent par le Romain Egidius qui commandait les troupes de l'empire (2).
Sous la seconde dynastie, en 80G, Charlemagne voulant régler, avant sa mort, le partage de ses États, entre ses enfants, fit une charte, approuvée par le Pape Léon 111 et consentie sous serment par
(1) Massillon. — Petit Carême. — Sermon du dimanche des Hameniix.
(2) Grég. Turon. Histoire dr France. T. II, ch. xn.
les grands du royaume. Or, l'aïticle cinquième de cette charte était ainsi conçu :
« Si l'un des trois frères laisse un fils que le peuple veuille élire, pour succéder à son père dans Vhériiage du royaume, nous voulons que les oncles y consentent, et qu'ils laissent régner le fils de leur frère dans la portion de royaume qu'a eue leur frère son père (1). » — La volonté du peuple est ainsi au-dessus du principe d'hérédité.
« Mais nous avons un document plus curieux et plus complet, écrit Rohrbacher, c'est une charte constitutionnelle dans toutes les règles, une charte constitutionnelle du fils de Gharlemagne, de Louis le Débonnaire, tranquille sur son trône, obéi et respecté de tout le monde, une charte constitutionnelle proposée, délibérée, consentie, jurée, en 817, relue, confirmée et jurée de nouveau, en 824, envoyée, enfin, à Rome et ratifiée par le Pape Pascal (2). »
Or, voici que nous trouvons dans cette charte, à cette époque si éloignée de notre histoire, une démonstration pratique de la thèse qui attribue le pouvoir à la nation.
« Art. 10 — Si quelqu'un d'entre eux, (Lothaire associé au gouvernement de Tempire, Louis, roi de Bavière, et Pépin, roi d'Aquitaine) ce qu'à Dieu ne plaise, devenait oppresseur des églises et des
(1) Baluze. — Cap., reg. Franc, t, I, col 442.
(2) Histoire nniverselle de l'Église. T. IX, p. 523.
LES ERREUnS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT 391
pauvres, ou exerçait la tyrannie qui renferme toute cruauté, ses deux frères, suivant le précepte du Seigneur, l'avertiront jusqu'à trois fois de se corriger. S'il résiste, ils le feront venir en leur présence, et le réprimanderont avec un amour paternel et fraternel ; que s'il méprise absolument cette salutaire admonition, la sentence commune de tous décidera ce qu'il faut faire de lui, afin que si une admonition salutaire n'a pu le rappeler de ses excès, il soit réprimé par la puissance impériale et la commune sentence de tous. »
« Art. 14, — Si l'un d'eux laisse en mourant des enfants légitimes, la puissance ne sera pas divisée entre eux, mais le peuple assemblé choisira celui qu'il plaira au Seigneur, l'empereur le traitera comme son frère et son fils, et l'ayant élevé à la dignité de son père, il observera en tout point cette constitution à son égard. Quant aux autres enfants, on les traitera avec une tendre affection, suivant la coutume de nos parents. »
«. Art. 18 — Si celui de nos fils, qui parla volonté divine doit nous succéder, meurt sans enfants légitimes, nous recommandons à tout notre peuple fidèle, pour le salut de tous, pour la tranquillité de rÉglise et pour Tunité de l'empire, de choisir l'un de nos fils survivants, en la même manière que nous avons choisi le premier, non par la volonté humaine, mais par la volonté divine. »
Et cette charte fut faite, au témoignage de Baluze, tom. I, col. 573, par Louis le Débonnaire,
à Aix-la-Chapelle où il avait convoqué la généralité de son peuple [generalitatem pipuli nostrï); on dira plus tard, les états généraux (1).
« Dans cette charte de 817, écrit Rohrbacher, Louis le Débonnaire déclare que son fils Lothaire a été élevé à l'empire, non par la volonté humaine, mais par la volonté divine ; et la preuve qu'il en donne, c'est qu'après avoir consulté Dieu par la prière, le jeune et l'aumône, tous les suffrages se sont réunis sur Lothaire. Ainsi, dans l'idée de Louis et de son époque, la volonté divine se manifestait par la volonté calme, unanime et chrétiennement, réfléchie de la nation; le droit divin et le droit national ne s'excluaient pas, comme on l'a prétendu de nos jours, mais ils rentraient l'un dans l'autre. Les théologiens et les jurisconsultes du moyen âge ont pensé de même : ils ont généralement regardé Dieu comme la source de la souveraineté, et le peuple comme le canal ordinaire, comme on peut le voir dans Suarez qui en a rassemblé les preuves. Ils unissaient par une science vraie ce que nous divisons par ignorance (2).
Voilà bien la thèse théologique et philosophique exposée d'une manière correcte et scientifique par l'illustre historien que nous venons de citer.
(1) Baluze. — Ca'pitulaires des rois de France. — André Duchesne. Ecrivains deVUisloire de France. Dom Boiiquel. T.V, VI. (2; Rohrbacher. — JlisL Univ. T. XI. p. 522, 523, 524.
Nous répondons aux défenseurs du droit divin ; Oui, tout pouvoir est en Dieu et vient de Dieu. Lui seul conçoit dans son entendement les lois universelles que notre liberté doit respecter. Lui seul trouve dans sa puissance de créer, ses raisons de détruire, et toute la grandeur de Tobéissance, du respect, de la fidélité des peuples, en présence des ordres d'un souverain, est dans cette pensée que le peuple obéit à Dieu en obéissant à son souverain. Nous répondons aux partisans de l'état populaire: oui, le pouvoir est dans la nation; elle est appelée h déléguer, au nom de Dieu, au souverain qu'elle choisit, la puissance qui doit veillera la défense du droit, de la justice, et des sages libertés des sujets. Mais de même que personne ici-bas n'a le droit de suivre inconsidérément ses passions et ses caprices dans les actes importants et dans le gouvernement de sa vie, ainsi le peuple n'a pas le droit de considérer le souverain comme un fonctionnaire à gages, qu'on est libre de congédier, sans raisons graves, au lendemain du jour où la confiance publique lui a confié le gouvernement de l'Etat. Une telle pensée rendrait le pouvoir méprisable et exposerait les peuples à rouler sans fin dans l'abîme des révolutions.
Notre tache s'arrête là f 1).
(I) Il faudrait examiner encore : 1" Si la nation n'a pas le droit de faire una convention avec une famille royale et sa race, et de lier ainsi la volonté des générations suivantes. 2° Si les conventions particulières qui lient (les enfants par la volonté des
Ne cherchons pas à jeter dans le pays des ferments redoutables de guerre civile ; évitons d'accoutumer les enfants à outrager la mémoire sacrée de leurs pères qui ont combattu, souffert, travaillé peureux, et préparé ce patrimoine de connaissances, d'honneur, de richesse, de liberté dont nous avons le droit d'être fier.
Evitons de nous arrêter à rappeler sans cesse que la révolution est le berceau delà nation française. Il y a du sang d'illustres victimes et la tête d'un roi, dans ce berceau, et les fils des victimes qui vivent encore n'ont pas perdu le souvenir et le deuil des morts qu'ils ont pleures.
D'ailleurs les jours mauvais peuvent venir encore, et notre génération verra peut-être, hélas, se renouveler ces forfaits dont le retour semblait impossible aux hommes trop confiants dans la sagesse et les mœurs plus douces des nouvelles générations.
Nous avons vu pendant la commune de Paris, les églises profanées, saccagées, livrées à des fous sanguinaires, lesprêtres insultés, bafoués, entassés dans
parents, et les lois publiques et civiles qui obligent aussi ceux qui ne les ont pas votées et qui les blâment, ne justifient pas la convention d'une nation avec une dynastie : 3° Dans quel cas et sous quel réserve la nation a le droit de renverser son souverain et de changer la forme de son gouvernement. 4" Quelles sont les institutions qui permettent d'empêcher les abus du pouvoir dans un souverain sans le déposséder de sa couronne Une telle étude, si intéressante qu'elle puisse être au point de vue théologique, philosophique et social, ne rentre pas dans le cadre do la question que nous voulons traiter.
des cachots, massacrés ; et le sang des otages restera éternellement attaché comme une protestation et un opprobre aux murs de la rue Haxo. Nous avons entendu les harangues sauvages des fils des jacobins qui avaient hérité de leur haine insatiable contre l'Église et contre la société; l'hôtel de ville de Paris, nous a donné le spectacle de ces tribunaux qui jugeaient les suspects dans l'orgie d'un corps de garde, avant de les livrer aux fusils des émeutiers.
L'incendie allumé par des mains criminelles a dévoré nos monuments publics et menacé des maisons privées, désignées d'avance, à la vengeance particulière et aux rancunes personnelles des scélérats.
Du haut des tours de Saint-Denis et des forts de Paris qu'il occupait encore, l'étrangerqui nous avait humiliés et vaincus dans vingt batailles, contemplait avec l'orgueil insultant du vainqueur, l'achèvement de notre défaite dans les ignominies de la guerre civile; et si les hommes violents de la révolution de 1793, avaient respecté nos monuments, salué l'Etre suprême et refoulé au delà de nos frontières, dans un élan irrésistible et par un mouvement superbe, l'Europe coalisée contre nous, la commune de Paris a fait boire à la Franco toutes les hontes, et clierché par un dernier acte de folie sauvage, à détruire par l'incendie les trésors et les richesses artistiques de la France; elle a jeté ainsi aux pieds de l'étranger tout ce qui nous restait d'un passé glorieux, après lui avoir donné nos armes, notre fortune, nos drapeaux et le sang de nos enfants.