LE PROBLEME SOCIAL ET LA CORPORATION
Lorsque Louis XVI, vaincu par les conseils dangereux de Turgot, demanda au parlement d'enregistrer l'édit qui détruisait brutalement les jurandes et la constitution séculaire du travail, le premier président d'Aligre lui parla en ces termes :
« Pourquoi faut-il qu'aujourd'hui une morne tristesse s'offre partout aux regards de Votre Majesté? Si elle daigne les jeter sur le peuple, elle verra le peuple consterné ; si elle les porte vers la capitale, elle verra la capitale en alarmes; si elle les tourne vers la noblesse, elle verra la noblesse plongée dans l'affliction... Dans cette assemblée même, où le trône est environné de ceux que le sang, les dignités et l'honneur de votre confiance attachent plus particuhèrement encore que le reste de vos sujets à votre personne sacrée, au bien de votre service, aux intérêts de votre gloire, elle ne peut méconnaître l'expression fidèle du
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sentiment général dont les âmes sont pénétrées... L'édit de suppression des jurandes rompt au même instant tous les liens de l'ordre établi pour les professions de commerçants et d'arti.sans. »
Gomme une troupe indisciplinée qui entrerait en campagne sans bagages, sans munitions, sans officiers, l'armée des ouvriers, émancipée subitement par l'édit de 1776, renouvelé en 1789 et définitivement confirmé en 1791, se précipita dans toutes les directions, sans l'expérience de la liberté, sans le secours et la protection des jurés et des maîtres qui veillaient autrefois à la défense de ses intérêts ; et ces artisans, étonnés et découragés de cet isolement soudain dans la mêlée de la vie, incertains de leur avenir, se perdirent d'abord dans l'armée de la révolution, et plus tard dans l'armée de Tempire.
Ils voulaient sortir d'un isolement dont ils ne savaient pas braver encore les difficultés redoutables, et retrouver à tout prix l'association qui avait été la loi et qui restait l'impérieux besoin de leur vie.
C'est en 1791, et à la suite d'un rapport de Chapelier, que la Constituante décréta ce qui suit :
Art. l^^ — L'anéantissement de toutes les espèces de corporations du même état ou profession étant une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait sous quelque prétexte et quelque formp que ce soit.
Art. 2 — Les citoyens d'un même état ou proies-
sion ne pourront, lorsqu'ils se trouvent ensemble, nommer ni président, ni secrétaire, ni syndic, ni tenir des registres, prendre des arrêtés, déclarations ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs.
La mesure adoptée était radicale. La révolution méconnaissait par cette détermination désastreuse la communauté des intérêts, des artisans d'une même profession, la puissance et la fécondité de Tassociation des forces, du travail, des capitaux ; elle frappait l'industrie nationale et abandonnait l'individu, privé de tout secours matériel, et des fermes appuis de l'association, à la misère et aux périls redoutables de l'isolement.
Depuis lors le problème social de l'organisation ouvrière attend encore sa solution. La société est divisée en deux classes, séparées par l'égoisme et par l'envie : d'un côté, le maître, patron ou entrepreneur, qui cherche à défendre avec un soin jaloux, contre les atteintes de l'ouvrier et du prolétaire, le capital dont il est le possesseur inquiet ; de l'autre côté, l'ouvrier, qui considère le maître comme l'ennemi, dont il convoite, avec* la haine envieuse des anciens esclaves, le capital, qui peut lui donner la jouissance matérielle, devenue le but suprême de sa vie.
La dispersion est partout, avec l'isolement, l'égoisme, l'envie. Les abris séculaires de l'ouvrier, péniblement élevés par l'Eglise, par la royauté, par 1 expérience des siècles, ont été abattus. Aucune
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instilLilioii ne rcunil dans la cominiinitulû de vie et de croyance les patrons et les ouvriers.
Il se lait souvent des coalitions pour les batailles; on ne voit plus de rapprochements fraternels pour assurer la paix dans la réciprocité deraffection.
L'armée coalisée se disperse au lendemain de ses défaites ou de ses victoires, en attendant l'heure prochaine d'une nouvelle coalition pour de nouveaux combats. Le mal est profond ; on a tenté, cependant, de le guérir.
Pendant que j'écris ces lignes, les ouvriers porcelainiers de Limoges sont en grève. Les tourneurs de soucoupes, qui ont obtenu cette concession injuste, l'unification des tarifs, malgré l'inégalité et les différences d'intelligence, d'habileté, de probité, exigent encore des fabricants, des tarifs plus élevés. Au nom de la loi de fer de la solidarité et par la toute-puissance du mot d'ordre, plus de cinq mille ouvriers porcelainiers prennent parti pour les tourneurs et refusent de travailler.
C'est la misère pour le pauvre, c'est le désastre pour rindustrie. Peu importe ! il faut obéir.
Cependant le plus grand nombre de ces ouvriers, employés avec leur femme et leurs enfants, arrivent à gagner quinze francs par jour. Mais le vent de la révolution passe par là. Ce n'est plus la justice que l'on demande, c'est l'abolition de la loi du salaire, l'abolition du capital, la ruine du patron.
Et qu'arrive-t-il ? L'Allemagne et la Bohême
imitent la porcelaine de Limoges ; l'importation écrase nos marchés des produits étrangers. Le conseil général anglais des Traders Unions envoie de l'argent aux grévistes, pour mieux servir Tindustrie de leur propre pays, et nous verrons se réaliser, par l'ignorance aveugle des uns, par l'ambition égarée et brutale des autres, cette parole du prince héritier de Prusse :
« Nous avons vaincu la France en 1870 sur les champs de bataille, nous voulons la vaincre sur le terrain industriel et commercial. »
« Notre commerce national est en décadence, dit la Liberté^ les importations excèdent de près de deux milliards les exportations. La concurrence étrangère lutte désormais victorieusement diSQcnoive fabrique, même sur le marché français. » [Moniteur Universel, 5 février 1883.)
Mais voici un document incontestable qui confirme nos affirmations et les craintes que nous venons d'exprimer.
La direction générale des douanes vient de publier le volume mensuel des documents statistiques sur le commerce de la France pendant les neuf premiers mois de l'année 1883.
Les importations se sont élevées, du l'^'" janvier au 30 septembre 1883, à la somme de 3 milliards 636,756,000 fr., et les exportations à 2 milliards 521,185,000 fr.
L'écart entre le chiffre des importations et celui des exportations était, au 30 septembre dernier, de
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un milliard cent cinq millions cimj cent soixantesept mille francs.
Si la prospérité d'une nation s'établit d'après la nature de sa production et les excédents de ses exportations sur les importations, nous devons constater avec un sentiment de profonde tristesse que le commerce et l'industrie de la France sont loin, à l'heure actuelle, d'être dans une situation prospère. Nous vendons à rétranp;er beaucoup moins que nous sommes contraints de lui acheter. Dans les neuf premiers mois écoulés de l'année courante, nous sommes ses tributaires de la somme énorme de 1,105 millions en chilTres ronds.
Voici comment se décomposent les chiffres des importations et des exportations pondant les trois premiers trimestres de l'année.
Importations 1883 1882
Objets d'alimentatioa 1.182.529.000 1.157.664.000
Produits naturels et matières
nécessaires à l'industrie 1.731 .33i. 000 1.603.721.000
Objets fabriqués 494 . 502 . 000 49 1 . 550 . 000
Autres marchandises 228.321.000 211.912.000
Totaux 3.630.756.000 3.554.847.000
Exportations
Ob.jins d'alimcHliiti.jii 691.144.000 606.585.000
Produits naturels et matières
nécessaires à l'industrie 482.206.000 493.10G.000
Objets fal)rifiués 1.304.536.000 1.402.004.000
Autres marchandises 143.213.000 131.312.000
Totaux 2. 531. 189. 000 2.633.027.000
Rappelons qu'au 31 août dernier les importations s'élevaient à 3,225,601,000 fr., et les exportations à 2,223,212,000 fr. L'écart n'était alors entre les deux chiffres que d'un milliard. On peut donc constater que la ijrogression des importations est constante .
Si Ton compare les chiffres donnés par la direction des douanes, on .voit que nos exportations n'augmentent pas en proportion des importations ; on voit aussi qu^elles diminuent ^a.r rapporta celles des mois correspondants de l'année 1882.
Sur les objets d'alimentation, nous sommes, par rapport au mois de septembre 1882, en diminution de 4 miUions.
En diminution également de 1 1 miUions sur les produits naturels et matériels nécessaires à l'industrie; en diminution de cent millions sur les objets fabriqués.
Et cette situation lamentable, ces grèves répétées, ces exigences croissantes et injustes, cette animosité des ouvriers contre les maîtres, inspirent à l'un de nos économistes les plus estimés, M. Paul Leroy- Baulieu, ces paroles, qui expriment le mal de l'heure présente et le péril de demain :
« Il y a un collectivisme mitigé et opportuniste, un collectivisme bâtard et hypocrite, qui consiste, sans déposséder absolument les patrons, à leur enlever la liberté d'action, l'initiative industrielle, le droit de conduire à leur gré leurs ateliers, de recruter et de choisir leur personnel. On leur imposerait toutes sortes d'obligations nouvelles, de servitudes
vis-à-vis de leurs ouvriers, de charges pécuniaires; ils seraiont astreints à ne plus renvoyer «un travailleur » qui ne travaillerait pas ou qui travaillerait mal, à partager avec leur personnel leurs bénéfices, comme 3i le salaire n'était pas déjà un partage.
Ce collectivisme opportuniste, qui semble avoir beaucoup d'adhérents parmi^ les gens d'extrême gauche, conduirait tout droit et en même temps au collectivisme réel.
Les industriels, auxquels on ne laisserait plus que des chances de perte et des causes d'angoisse, disparaîtraient un à un, les uns dérobant leurs capitaux et les portant au dehors, les autres tombant dans le goufîre de la faillite. »
Je le répète, la division est partout. Les syndicats professionnels ne remplaceront pas la corporation chrétienne ; ils ne sont pas animés de son esprit divin. Les nouvelles institutions n'ont pas pour but la paix sociale, l'union des patrons et des ouvriers : l'institution des syndicats répond aux nécessités d'un état de guerre, ells est une arme offensive et défensive au service des belligérants.
L'esprit pacifique de l'Evangile n'a pas soufflé encore sur les maîtres du travail. L'incertitude est partout, avec la crainte et la douleur sans résignation et sans espérance.
Des hommes de cœur, d'intelligence et de progrès placés à la tète de grandes industries ont essayé de faire cesser l'antagonisme du capital et du travail, par la participation de l'ouvrier aux bénéfices de
l'entreprise. Ils espéraient intéresser ainsi l'ouvrier à la prospérité de la maison, lui inspirer le goût des économies , Testime du patron , principal intéressé par les capitaux qu'il met en jeu dans l'entreprise, et cette tentative humanitaire a échoué.
Comme les grévistes porcelainiers de Limoges, ces ouvriers ne s'appartiennent pas ; ils ont abdiqué leur liberté entre les mains des syndicats qui sont souverains. La discipline fait taire la raison, la justice, la fraternité, et compromet tous les intérêts. La tyrannie des syndicats qui obéissent à des considérations politiques est autrement écrasante que la domination des patrons et des anciennes jurandes, et leur hostihté contre la société et le capital vient encore de se révéler avec éclat et colère, dans des conditions qui éclairent la situation et justifient nos appréhensions.
Les délégués anglais à la conférence internationale qui vient de siéger à Paris, M. Balley, président de la grande association des Traders Unions; M. Burnett, mécanicien, secrétaire de cette même Société ; M. Broadhurst, tailleur de pierres, membre du Parlement britannique, ont recommandé à nos ouvriers d'éviter tous les actes de violence et tous les coups de force pour ne demander Pamélioration de leur sort qu'au travail persévérant et assidu, au développement de leur instruction générale et de leur capacité professionnelle.
Nos ouvriers ont répondu par leurs déclamations
ordinaires et violentes contre le capital et contre la bourgeoisie.
Le citoyen Cortellior, par exemple, a déclaré sans façon « qu'il fallait mettre le couteau sur la gorge à tous les bourgeois ». Mais ce féroce langage lui a attiré immédiatement, de la part de M. Burnett, cette verte réplique :
« Si un délégué des Traders Unions parlait comme vient do le faire le citoyen Cortellier, il serait surle-cbamp dénoncé comme le pire ennemi de la classe ouvrière ; et il y aurait de grandes chances pour que le couteau lui fût tenu sur la gorge avant de l'être sur celle des bourgeois. »
M. Joffrin n'a pas été plus heureux que ses collègues quand, avec l'intention évidente de montrer que les ouvriers anglais nes'étaientpas plusabstenus que les ouvriers français de recourir à la violence, il a rappelé les crimes qui ont été commis à Sheffield en 1866 et les a qualifiés de « légitimes », M. Broadhurst lui a répondu que « les Traders Unions, loin d'approuver ces crimes, les avaient au contraire hautement condamnés, et quec'étaitmême grâce à elles que les coupables avaient été découverts et punis. »
C'est là, en effet, la principale différence qu'il faut signaler entre les associations ouvrières de l'Angleterre et les nôtres. De l'autre ct)té de la Manche, quand i 1 se commet quelque attentat, les camarades de celui qui s'est rendu l'auteur ont un tel respect des lois qu'ils s'empressent aussitôt de le livrer à la justice.
Chez nous, au contraire, on l'a vu lors des derniers procès, ceux qui se servent de la dynamite ou du pétrole pour satisfaire leur haine contre les patrons peuvent compter sur la complicité secrète de tous leurs compagnons d'atelier; personne ne veut les dénoncer, personne n'ose témoigner contre eux ; et c'est cette sohdarité étendue jusqu'au crime qui fait le danger de nos associations ouvrières.
Ajoutons que, par tempérament, nos travailleurs, ou soi-disant tels, sont bien plus enclins que ceux d'outre-Manche, à suivre les inspirations de la colère et de la passion. Tandis que M. Burnett pense et déclare tout haut «que ce qu'on prend par la force peut être repris par la force ; que les conquêtes de la persuasion sont les seules durables », nous entendons à chaque instant, dans nos réunions publiques, des énergumènes qui ne songent qu'à faire appel à la violence et à remplacer la libre discussion par des coups de fusil. Voilà ce qu'il y a d'humiliant pour notre pays et d'inquiétant pour notre avenir (1).
Les économistes modernes ont conçu trois systèmes pour faire cesser le douloureux antagonisme du capitaliste et de l'ouvrier, et résoudre le problème social.
(1) Voir le Moniteur Universel du 7 novembre 1883.
Le premier syslème nous ramène, avec les modifications et les tempéraments commandés par les circonstances particulières du temps présent, à l'organisation chrétienne du travail, abolie par Turgot, et emportée dans la tempête de la dernière révolution.
Les anciennes corporations ouvrières étaient des associations de tous les artisans d'une même ville exerçant la même profession. Chaquecorps de métier: drapiers, orfèvres, tailleurs, charpentiers, étaient unis par des liens particuliers et par une commune soumission à des règlements etù des statuts dont la garde était confiée à des jurés nommés par élection. Souvent même les artisans d'un même métier se rapprochaient, s'établissaient dans un même quartier, qui prenait leur nom. Tisserands, orfèvres, changeurs, se groupaient autour de l'église devenue leur centre de ralliement, et qui couvrait de sa protection puissante leurs maisons tranquilles.
C'était la cité chrétienne engendrée par l'esprit de foi.
Les corporations, que l'on appelait encore maîtrises et jurandes, quand elles avaient obtenu du roi la sanction de leurs règlements et le droit d'élire leurs jurés, se composaient des apprentis, des ouvriers ou compagnons, et des maîtres ou patrons.
Les différentes corporations exigeaient d'abord des candidats à Tapprenlissage un âge en rapport avec les fatigues et les difficultés du métier. A dix ans-, l'enfant était reçu chez les orfèvres ; à quinze ans seulement, dans la corporation des charpentiers. Un contrat, entouré de formalités et de garanties dont l'utilité était justifiée par l'expérience, unissait l'apprenti au patron. La durée de l'apprentissage et de l'engagement contracté variait de un an à six ans. L'apprenti promettait son travail; le maître s'engageait aie loger, le nourrir, le vêtir, l'instruire, et à ne rompre son engagement que dans certains cas graves, déterminés par les statuts.
Le patron tenait la place du père, et l'apprenti devenait son fils adoptif. Inspiré et dirigé par la pensée chrétienne, qui était l'âme de Tancienne organisation du travail et des règlements des corporations, le maître n'avait pas seulement à veiller sur les intérêts temporels de son apprenti ; il devait surveiller ses mœurs et s'occuper de ses intérêts spirituels.
Nous retrouvons dans les anciens règlements, édits et ordonnances, l'expression touchante des devoirs du maître à l'égard de l'apprenti. Je n'en citerai que deux exemples : Corps des drapiers : « Si l'apprenti est obligé de quitter son maître par ■la brutalité ou avarice de celui-ci, les maîtres drapiersmanderontle maître devant eux etle blâmeront, et lui diront qu'il tienne l'apprenti honorablement, comme fils de prud'homme, le vêtisse, le fasse boire
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et manger comme il faut ; et s'il ne le fait, on cherchera à l'apprenti un autre maître. » Corps des pâtissiers. « Ne pourront, dit une ordonnance de 1566, les maîtres pâtissiers envoyer les apprentis vendre et débiter par la ville petits pâtes, petits choux, échaudez, richoUes, tartelettes attendu les inconvénients, fortunes et maladies qui en peuvent advenir, et aussi que c'est la j)erdition des apprentis, qui ne peuvent apprendre leur métier, et, au lieu de ce, apprennent toute pauvreté et ne peuvent eslre ouvriers audit estât, ce 'qui est une grande charge de conscience auxdits maîtres. »
L'apprentissage fini, l'ouvrier était reçu dans la corporation de son métier, en qualité de compagnon. Les larrons, meurtriers, débauchés et les infidèles n'entraient pas dans la corporation. Le nombre des compagnons n'était pas fixé, comme celui des apprentis; il était illimité.
Le maître ne pouvait pas renvoyer un ouvrier sans une cause légitime, et l'ouvrier perdait le droit de se louer à un autre patron, pendant la durée de son engagement.
Des conditions particulières étaient exigées de l'ouvrier qui voulail obtenir des droits do maîtrise et passer maître ou patron. Il devait prouver, dans la plupart des métiers, qu'il était Français, qu'il appartenait à la religion catholique et romaine, qu'il n'avait pas subi de condamnation en justice, et qu'il avait satisfait aux engagements de compagnon et d'apprenti.
Les jurés exigeaient de plus, du candidat à la maîtrise, le chef-d'œuvre, qui était la garantie de sa capacité professionnelle (1). Le nouveau maître s'engageait par serment solennel à se soumettre aux règlements de la corporation, et pouvait, à partir de ce moment, s'établir, produire, vendre, et recevoir des apprentis.
Les gardes ou jurés, de par le roi, à garder le métier, étaient élus, chaque année, par les jurés en charge et par un certain nombre de maîtres. Ils devaient recevoir les maîtres, visiter les boutiques et les ateliers, examiner les marchandises pour empêcher les fraudes, et veiller à Texécution fidèle des règlements dans la corporation.
Telle était Tancienne organisation du travail.
La corporation, avec sa hiérarchie puissante, était
II) « Le sujet du clief-d' œuvre est souvent indiqué dans les statuts des métiers. Pour les serruriers, c'était une clef et une serrure. Pour les gantiers, « une paire de mitaine à cinq doigts, « de peau de loutre à poil, un gant à porter l'oiseau, et trois « autres paires de gants à coudre et parfumer en bonnes odeurs.» Les boiuTeliers avaient à. faire « un harnais complet de timon ou « de carrosse. » Les peintres d'Amiens devaient achever « un « tableau dont le fond estoit de trois pieds et demi sans compter « la bordure ; » et les sculpteurs, « une figure de trois pieds et « demi de haut. » — M. Léon Gautier a écrit l'Histoire des corporations ouvrières. Cet opuscule, auquel nous empruntons ces renseignements, contient, sous un petit format, des trésors d'érudition sur l'organisation chrétienne du travail ; c'est un devoir d'en recommander la lecture et de le propager. On peut consulter aussi le Livre des méliers, d'Etienne Boileau, précédé d'une savante introduction, jjar^M. Depping.
clroitement unie à hi confrérie, qui lui donnail un caractère religieux.
Chaque corporation : apprentis, compagnons, maîtres , formaient aussi une association chrétienne, qui avait son patron, sa chapelle, ses bannières, ses processions solennelles, ses assemblées dans l'église pour les mariages et les funérailles des membres du métier.
Il y avait même des confréries qui recueillaient dans leurs hôpitaux, placés sous la protection d'un saint, leurs malades, leurs pauvres, les veuves et les fils des malheureux. La charité chrétienne, avec son dévouement plein de vigilance et les mille ressources d'un zèle infatigable, inspirait les ouvriers et les patrons de ces familles vaillantes, qui avaient l'église pour berceau.
Si loin, en effet, que vous regardiez dans l'histoire de l'Eglise, antérieurement à l'organisation civile et temporelle des métiers, vous rencontrez la confrérie avec ses souvenirs touchants et chrétiens. Saint (Irégoirc de Nazianze nousapprend que lorsque l'illustre saint Athanase, revenant d'exil, fit son entrée triomphale dans sa ville d'Alexandrie, tous les habitants seportèrentau-devantdelui, diviséspar sexe, par âge et par métiers, et que c'était l'usage de cette ville quand elle voulait rendre hommage à un personnage célèbre (1).
Je relève deux caractères principaux dans la
(1) s. Grégoire (le Nazianze, Oratio xxi, in laudem Alhunasii, 29.
confrérie et la corporation à tous les moments de leur existence : c'est d'abord l'esprit de charité fraternelle et profondément chrétienne, qui rapprochait, sans distinction de fortune ou de rang, les apprentis, les compagnons, les maîtres, les jurés et les syndics, et qui assurait à tous une protection et des ressources généreuses contre les vicissitudes pénibles de l'existence ; c'est ensuite l'influence à la fois tendre et puissante de l'Eglise, qui inspirait les règlements et la vie de la corporation.
On sent bien que ces artisans des derniers siècles sont les fils de ces ouvriers du moyen âge qui s'en allaient à travers le monde, l'âme toute chrétienne, le cœur joyeux et plein d'espérance, bâtir, de leurs mains courageuses, ces magnifiques églises qui étaient aussi leur berceau, leur demeure et leur tombe.
La tradition n'a pas encore été brisée par le coup de foudre de la révolution qui approche, et ces ouvriers chrétiens du moyen âge se rappellent avec reconnaissance qu'ils sont les héritiers par le sang et les fils plus heureux des anciens esclaves, émancipés à une heure solennelle par la parole et par l'exemple de Jésus-Christ.
Malgré sa passion révolutionnaire, Louis Blanc a reconnu et décrit avec impartialité ces deux caractères de dévouement fraternel et de foi chrétienne de nos anciennes corporations ; il a traduit ses impressions dans une page émue, que je veux citer :
« La fraternité fui lu sentimenl qui présida dans l'origine à la formation des communautés de marchands et d'artisans, constituées sous le régne de saint Louis : car, dans le moyen âge, qu'animait le soufile du christianisme, mo'urs, coutumes, institutions, tout s'était coloré de la même teinte; et parmi tant de pratiques bizarres ou naïves, beaucoup avaient une signification profonde.
« Lorsque , rassemblant les plus anciens de chaque métier, Etienne Boileau fit écrire sur un registre les vieux usages des corporations, le style même se ressentit de l'influence dominante de Tesprit chrétien ; souvent la compassion pour le pauvre, la sollicitude pour les déshérités de ce monde, se font jour à travers la concise rédaction des règlements de l'antique jurande. « Quand les « maîtres et jurés boulangers, y est-il dit, iront par « la ville, accompagnés d'un sergent du Ghâtelet, « ils s'arrêteront aux fenêtres où est exposé le « pain; et si le pain n'est pas suffisant, la fournée « peut être enlevée par le maître. » Mais le pauvre n'est pas oublié, et les pains qu'on trouve trop petits, on les distribue au nom de Dieu. « Ceux « que Ton trouve petits^ li juré feront par Dieu « donner le pain. »
« Et si, en pénétrant au sein des jurandes, on y reconnaît l'empreinte du christianisme, ce n'est pas seulement parce (|u'on les voit dans les cérémonies publiques promener solennellement leurs dévotes bannières et marcher sous l'invocation des
saints du paradis. Ces formes religieuses cachaient les sentiments que fait naître l'unité de croyances. Une passion qui n'est plus aujourdliui ni dans les mœurs ni dans les choses publiques, rapprochait alors les conditions et les hommes, la charité. L'église était le centre de tout. Autour d'elle, à son ombre , s'asseyait l'enfance des industries. Elle marquait l'heure du travail, elle donnait le signal du repos. Quand la cloche de Notre-Dame ou de Saint-Merry avait sonné Y Angélus, les métiers cessaient de battre, l'ouvrage était suspendu, et la cité, de bonne heure endormie, attendait, le lendemain^ que le timbre de l'abbaye voisine annonçât le commencement des travaux du jour.
0 Mêlées à la religion, les corporations du moyen âge y avaient puisé l'amour des choses religieuses... Mais protéger les faibles était une des préoccupations les plus chères au législateur chrétien. Il recommande la probité aux mesureurs ; il défend aux taverniers de hausser jamais le prix du gros vin, comme une boisson du menu peuple ; il veut que les denrées se montrent en plein marché, qu'elles soient bonnes et loyales, et, afin que le pauvre puisse avoir sa part au meilleur prix, les marchands n'auront qu'après tous les autres habitants de la cité la permission d'acheter des vivres.
« Ainsi l'esprit de charité avait pénétré au fond de celte société naïve , qui voyait saint Louis s'asseoir à côté d'Etienne Boileau, quand le prévôt
des marchands RMidaiL la justice. Sans doute, on ne connaissait pas alors cette fébrile ardeur du gain qui enfante quelquefois des prodiges, et l'industrie n'avait pas cet éclat, celte puissance qui aujourd'hui éblouissent ; mais, du moins , la vie du travailleur n'était point troublée par d'amères jalousies, par le besoin de haïr son semblable, par l'impitoyable désir de le ruiner en le dépassant. Quelle union touchante, au contraire, entre les artisans d'une même industrie ! »
Faut-il louer sans réserve les anciennes corporations et les voir toujours à travers le mirage poétique des souvenirs religieux ? Est-il possible de reculer jusqu'aux siècles passés, d'abolir de nouveau la liberté du travail et la concurrence, qui en est le résultat ? La corporation des métiers est-elle un remède exclusif et infaillible à l'antagonisme révolutionnaire qui divise et fatigue la société ?
Je réponds : Non, et j'explique ma pensée.
Qu'il y ait eu des abus lamentables dans les anciennes corporations, qui voudrait le nier? Déjà au quinzième siècle , nous voyons des ouvriers se coaliser contre leurs maîtres, organiser des cérémonies impies et des parodies sacrilèges du culte catholique : l'église de Satan combat contre l'Église de Jésus-Christ. C'est le duel qui commence avec Lucifer et qui hnira avec l'Antéchrist.
De ces réunions horribles, où l'on entrait par le blasphème, où l'on restait par le sacrilège, et dont la trace honteuse trouble l'histoire de nos derniers siècles, sortirent ces compagnons impies qui, sous des noms divers, se signalèrent parmi les persécuteurs et les bourreaux de la révolution.
L'association, comme la liberté, a ses périls redoutables et ses entraînements criminels.
A partir du seizième siècle, l'excès des réglementations intérieures et les restrictions excessives imposées à l'initiative intelligente naturelle au génie français causèrent un préjudice considérable au travail, au commerce, à l'industrie. L'ouvrier et le maître ne pouvaient rien faire en dehors des règlements. La routine régnait partout.
Les perfectionnements des procédés de travail et les inventions nouvelles étaient difficiles, et se heurtaient à la résistance jalouse des maîtres, qui, blessés dans leurs intérêts, étouffaient l'invention au nom de leurs statuts, et sacrifiaient à leur égoïsme les magnifiques progrès que Ton pouvait attendre du travail, fécondé par l'esprit d'invention.
Le métier à bas fut d'abord inventé à Nîmes : l'inventeur, contrarié en France, passa en Angleterre, où il fut magnifiquement récompensé. Les Anglais nous doivent de même une matrice pour la monnaie, un métier à gaze, la teinture du coton en rouge et plusieurs autres découvertes d'une égale importance (1).
Ce même esprit de réglementation minutieuse et
(1) Voir l'cdit de 1776 et le rapport sur la loi de janvier 1791.
si'vère qui faisait sentir son action tmcassière aux moindres détails du métier, nuisait encore au travail par des démarcations arbitraires entre des corps d'état qui auraient pu s'unir. De là des conllits, et l'immobilité dans l'industrie.
Ainsi lesciriers ne pouvaient mettre du suif dans leur cire ; il était défendu aux fripiers de faire des habits neufs, et aux tailleurs de réparer les vieux habits. Avant de livrer sa lampe à double courant d'air, Argant eut à triompher de l'opposition et des résistances de cinq corps de métiers.
C'est par ces abus et ces entraves au libre essor du travail et de l'industrie que Turgot croyait justifier la théorie trop radicale de l'édit de 177G : « Nous voulons abroger, dit-il, des institutions (jui éloignent l'émulation dans l'industrie et rendent inutiles les talents de ceux que les circonstances excluent de l'entrée d'une communauté, qui privent l'Etat et les arts de toutes les lumières que les étrangers y apporteraient, qui retardent les progrès des arts par les difficultés multipliées que rencontrent les inventeurs ; qui, enfin, deviennent un instrument de monopole. »
Les partisans du rétablissement do la corporation chrétienne ont reconnu la légitimité de ces griefs, et ils n'ont jamais eu la pensée malheureuse ou la prétention surannée de faire revivre, avec tous ses détails et ses règlements, l'ancienne organisation du travail. Leur ambition est plus raisonnable et plus modeste, et j'ajoute qu'elle est légitime.
Ils veulent supprimer et laisser dans l'oubli les abus de la corporation, en conserver les deux idées fondamentales : l'esprit chrétien et la solidarité fraternelle, et les mettre en harmonie avec les conditions nouvelles du travail.
La liberté du travail existe, elle est un fait (1). Personne ne pense aujourd'hui à demander la suppression de cette liberté. L'ouvrier est libre de sa personne et de ses bras, libre du choix de ses procédés, libre de choisir son état et de produire sans monopole et sans autorisation.
Cette liberté a des dangers, elle a aussi des avantages ; et, sans discuter inutilement sur ses résultats, les partisans de la corporation acceptent le fait ; ils n'ont jamais perdu le temps à rêver un retour impossible aux anciens privilèges et au monopole du passé.
La grande industrie a remplacé le métier ; les travailleurs sont agglomérés par légions dans l'usine, la manufacture et les vastes ateliers. C'est encore un fait économique nouveau, contre lequel les patrons chrétiens n'ont pas la prétention ridicule do protester.
Tout en reconnaissant les inconvénients redoutables de l'agglomération des ouvriers des deux
(1) Lorsque Pie IX rétablit l'association corporative dans les États de l'Église, il déclara que « l'état actuel de la société et des législations lui interdit de tourner ses pensées vers le rétablissement des anciens systèmes de privilèiî'es en faveur des classes déterminées de commerçants et d'industriels. »
LES ERREURS SOCIALES DU TElftpS PRÉSENT 331
spxcs, au point de vue do la moralité, de l'hygiène et de la concurrence, ils acceptent lo fait et savent s'en servir.
La division des anciennes corporations en quatre classes : apprentis, ouvriers, patrons et jurés ; rautonomie de ces corporations; l'attribution aux jurés et gardes du métier des pouvoirs dévolus aujourd'hui aux conseils de prud'hommes et aux chambres de commerce, la substitution des rapports fraternels de maître à ouvrier dans la charité de la corporation à l'antagonisme irrité que l'organisation des syndicats développe au lieu de les supprimer (1); Tinspection et la surveillance des ouvriers, des apprentis et des produits, par les jurés librement élus ; enfin, et par-dessus tout, la réorganisation de la confrérie, avec son patron, sa bannière, sa chapelle, ses cérémonies religieuses, ses assemblées, avec tout ce qui pourrait faire passer dans le cœur des patrons et des ouvriers l'affection, le dévouemont fraternel, l'amour de la justice complété par les tendresses de la charité chrétienne, est-ce que toutes ces réformes, dont nous indiquons seulement
(I) Voir M. Ducarre, Rapport fait au nom de la commission d'enquête parlementaire sur les conditions du travail en France (1875). Un industriel courageux, savant et chrétien, M. Harmel, a réalisé la corporation dans son usine du Val-des- Bois. C'est M. Ilarmel qui a défini la corporation « une société religieuse et économique, formée librement par des chefs de familles industrielles, patrons et ouvriers d'un même corps d'état ou de profession analogue, et dont tous les membres sont croupes dons diverses associations de piété. »
les lignes générales, sont incompatibles avec la liberté du travail, l'esprit moderne et la grande industrie?
Qu'on ne parle donc pas d'ancien régime et de mouvement rétrograde, pour exciter, contre les réformateurs pacifiques et chrétiens de la société, l'armée des travailleurs !
Nous voulons rattacher le présent au passé, car réformer n'est pas détruire ; nous voulons donner un caractère chrétien aux conquêtes modernes et aux éléments nouveaux de la vie sociale de notre pays ; nous voulons faire tomber les envies et les haines qui séparent et qui aigrissent, au détriment de tous, le patron et l'ouvrier.
Nous voulons sans doute la prospérité commerciale, industrielle, et l'amélioration de la condition temporelle des pauvres, mais nous cherchons avant tout, et en dehors de toute considération politique, la paix sociale par le règne de Jésus-Christ. Il ne s'agit donc pas de reculer ; notre ambition est de faire marcher au même pas le progrés chrétien et la civilisation.
Les économistes de l'école de Jean-Baptiste Say déclarent que la Révolution a complété son œuvre de réforme, en abolissant l'organisation chrétienne du travail et les anciennes corporations do métiers
enfermées dans la camisole de force des règlements qui furent funestes à la dignité de l'ouvrier et à la fécondité nécessaire de la production ; ils louent sans mesure et au nom de la liberté, les théories économiques de Turgot. Plus de commerce constitué en monopole, plus d'industrie privilégiée, plus de production interdite à uoe catégorie de citoyens : liberté absolue pour tout ouvrier d'arriver sans peine, à ses risques et périls, à l'honneur et aux responsabilités de maître et de patron ; plus d'autre loi économique que celle de l'offre et de la demande : voilà ce que nous avons conquis, par le triomphe des idées révolutionnaires, sur les prétentions de l'ancienne monarchie.
L'ouvrier est affranchi de toute entrave et de toute sujétion : cela suffit. Il est armé pour la bataille de la vie. Le gouvernement ne doit plus rien àl'ouvrier : il ne doit ni s'occuper de lui, ni contrarier par son intervention malheureuse le jeu des forces économiques et les lois nouvelles de la production ; il doit à tous les citoyens la liberté, pas davantage, et toutes sesobligations serésumentdans cette formule devenue célèbre : Laissez faire, laissez passer.
La morale sociale et l'économie politique n'ont aucun rapport avec les devoirs et la condition matérielle, intellectuelle et morale de l'ouvrier.
Multiplier les productions pour multiplier les satisfactions etles jouissances quirépondent aux besoins; combattre les vieux préjugés légués par le christianisme sur le renoncement aux intérêts temporels,
sur le sacrifice et les mérites surnaturels de la pauvreté ; marcher dans la voie en suivant les indications de la nature, qui multiplie en nous les désirs Ipour augmenter nos jouissances et donner plus de prix au bonheur : voilà le fond du système sensualiste, de la théorie sociale facile, présentée avec beaucoup de séduction et de science par Jean- Baptiste Say, le premier et le plus célèbre des économistes qui ont su s'inspirer des principes de la révolution française dans leurs vues générales sur la richesse, le travail et la consommation.
C'est toujours une question de morale et de religion que nous rencontrons au fond de ces problèmes sociaux, que des économistes superficiels ou volontairement distraits, prétendent résoudre, en les séparant de toute morale et de toute religion.
Ici nous sommes en présence du grand problème de la destinée humaine et du but suprême de la vie, agité avec tant d'ardeurs et d'impatience dans les écoles de philosophie. Aveugle qui ne le voit pas!
Si l'homme doit mourir tout entier, sans espérance d'immortalité; si sa destinée commence et s'achève en ce monde, c'est en ce monde qu'il doit chercher le bonheur, car il faut un aliment à l'insatiable désir de bonheur qui fait le tourment et la grandeur de la nature humaine, et je comprends, alors, le système d'économie politique et sociale qui dédaigne le renoncement, la mortification, la souffrance et les vertus austères des pénitents chrétiens; je comprendsleséconomistespréoccupés deproduire
beaucoup, de produire sans cesse, pour donner une satisfaction auxbesoinset des jouissances à notre nature; mais ce système est vieux dansle monde, et l'on pourrait le définir : Tart de réaliser les théories do l'école d'Epicure, à tous les moments de la vie.
Mais si vos désirs vont plus haut, si vous croyez avec la vraie philosophie et avec toutes les religions que la fin de l'homme est dans une autre vie; que l'on y arrive par le chemin aride du renoncement, des sacrifices, de l'effort douloureux contre soi-même ; qu'ilfautrésisterà ce penchant redoutable qui nous précipite vers les joies défendues, alors vous comprendrez que l'homme a une fin temporelle et une fin éternelle, que la première est inférieure et surbordonnée à la seconde, que l'économie politique doit s'inspirer des principes supérieurs de la morale chrétienne, et que, s'il est utile de s'occuper avec les économistes de la production de la richesse, qui permet d'améhorer la condition matérielle de r homme sur la terre, il importe davantagede recueillir les enseignements de la morale chrétienne, qui assure la paix et la béatitude suprême de l'homme, après la mort.
Je ne condamne pas les économistes qui veulent apprendre à l'iiomme le secret d'être heureux sur la terre ; j'admire davantage le moraliste qui lui apprend à être fort contre la douleur.
Je trouve une éclatante confirmation de la doctrineque j'expose ici dansdeux faits récents qu'il importe de signaler.
Personne n'ignore, — et j'enlends parler des esprits qui s'intéressent à ces graves problèmes, — les efforts considérables qui ont été faits, au prix des plus grands sacrifices et du dévouement le plus absolu, par M. Ghagot, pour améliorer la situation matérielle de l'ouvrier : vente des aliments à des prix bien inférieurs à leur valeur réelle et au taux général; prime le jour du mariage; retraite pour la vieillesse, etc.
Je n'oublierai jamais cette séance économique de cette année, 18 mai 1883, dans la grande salle de géographie, à Paris, où M, Ghagot, en présence de mille personnes, après avoir énuméré les sacrifices d'une charité infatigable envers ses ouvriers, laissa tomber les bras, en disant avec tristesse : Vous connaissez les résultats, Messieurs, et vous avez entendu parler de la dynamite et de Montceau-les-Mines.
Rien ne pourrait traduire la tristesse de ce noble cœur, en prononçant ces dernières paroles qui démontrent, jusqu'à l'évidence, qu'il y aune question de rehgion et de morale au fond de ce problème social, et que l'ouvrier est insatiable et révolutionnaire, quand il oublie le décalogue, et qu'il refuse d'être chrétien.
Il veut trouver, ici-bas le Paradis qu'il n'espère plus dans l'autre monde, et toutes les combinaisons économiques péniblement conçues pour améliorer sa situation matérielle, excitent ses appétits ardents et déchaînés^ sans apaiser ses envies et ses emportements éclatants contre la propriété.
Oiiand Dieu s'en va d'un atelier, c'est la révolution (jui prend sa place. Bien aveugle est celui qui prétend qu'une simple mesure économique peut remplacer Dieu.
Examinez aussi le taux des salaires à Paris. J'écris ceci en 1883.
Des ouvriers qui ont une éducation professionnelle et des qualités artistiques, graveur, dessinateur, ciseleur, typographe, gagnent en moyenne de cinq à dix francs. « Ce sont là, écrit M. le comte d'Haussonville, les salaires de l'ouvrier moyen. Quant aux chefs d'atelier et aux ouvriers hors ligne, ils peuvent arriver à gagner : le bijoutier et le graveur, 15 francs, le ciseleur, 20 francs, et le sertisseur, 30 francs par jour. »
Les ouvriers de l'ameublement gagnent ; les sculpteurs sur bois de 9 fr. à 12 fr. 50 par jour ; les tapissiers deSfr. à 12 fr. 50 ; lesébénistes en meuble de luxe de 8 fr. à 1 1 fr. ; les menuisiers en sièges de luxe de 7 fr. à 10 fr: les ébénistes en meubles ordinaires, de 4 fr. 50 à G fr. 50. « Tel est le taux auquel les grèves récentes ont élevé les salaires dans l'industrie de l'ameublement, et il n'est pas très étonnant, lorsque les ouvriers italiens ou allemands se contentent d'un salaire de 3 à 5 fr. par jour, que la concurrence de leurs produits fasse subir à cette industrie une crise beaucoup plus sérieuse que celle du bâtiment. »
Les ouvriers du bâtiment gagnent : le tailleur de pierre en ravalement 12 francs par jour, en été,
pour une journée de dix heures, et 9 fr. 60, en hiver, pour une journée de huit heures; le maçon et briquetier, 8 fr. 50, en été, et 6 fr. 80, en hiver; le plombier ou zingueur, 7 fr. 50, et le garçon plombier, 5 fr ; le monteur gazier, 10 fr. 25 ; l'ajusteur,
9 fr. 90; le parqueteur, 9 fr ; le menuisier, 8 fr. ; le serrurier, 7 fr. 50; le fumiste, 7 fr. 50; le marbrier, 8 fr. 50 ; le polisseur, 7 fr. 50 ; le peintre en décors, 12 fr ; le peintre ordinaire, 8 fr ; le vitrier, 8 fr. 50 ; le doreur, 10 fr; le colleur, 8fr; enfin, le miroitier,
10 fr. en été, et 8 fr. en hiver. Quant aux hommes de peine et ouvriers de métier, leurs salaires oscillent entre 4 fr. et 4 fr. 50.
« Lorsqu'on pense, ajoute M. d'Haussonville, qu'un grand nombre d'ouvriers se font annuellement par leur travail une somme qui varie de 2.000 à 3.000 francs, et qu'on compare leur situation à celle des employés qui touchent un traitement égal ou même inférieur, car il y a nombre d'employés à 1.800 et même à 1.500 francs, on ne saurait nier que la situation des ouvriers ne soit infiniment plus enviable, car l'employé est obligé de satisfaire à des conditions d'existence dont l'ouvrier est affranchi. L'employé ne peut pas porter la blouse ; il ne peut pas manger dans une gargote ou dans un fourneau économique ; il est obligé de se loger dans une maison décente : avec un salaire moins élevé, la vie lui revient donc plus cher (1).
(1) La vie cl les salaires à Paris, ]kiv M. Ollienin d'IIaussonville.
Voilà bien la démonslration de ce que j'ai avancé. Tout en louant les efforts qui sont faits pour améliorer la situation matérielle de l'ouvrier, il faut reconnaître qu'il y a autre chose qu'une protestation de la justice dans les revendications menaçantes de quelques ouvriers égarés par des ambitieux, dont ils servent les projets révolutionnaires ; il y a autre chose qu'une demande légitime d'un salaire rémunérateur, puisque ce salaire leur est accordé ; il y a les désirs ardents de jouissances qui s'emparent de l'homme séparé de Dieu.
Et ce fait échappe à l'attention de .T. B. Say, quand il fait une part si grande à la jouissance dans les calculs de son système d'économie.
« L'état de société, écrit Jean-Baptiste Say, en développant nos facultés, en multipliant les rapports de chacun de nous avec les autres hommes, a multiplié tout à la fois nos besoins et les moyens que nous avons de les satisfaire. Nous avons pu produire et consommer d'autant plus que nous étions plus civilisés ; et nous nous sommes trouvés dautantplus civilisés que nous sommes parvenus à produire et à consommer davantage. G'estle trait le plus saillant de la civilisation,
a Qu'avons-nous, en effet, par-dessus les Kalmouck s, si ce n'est que nous produisons et consommons plus qu'eux ? C'est la vie sociale qui, tout à la fois, nous donne des besoins et nous procure les moyens de les satisfaire, qui mullijjlie nos facultés, qui fait de nous des êtres plus développés, plus complets.
« L'homme qui reste solitaire, est plus dépourvu de ressources que la plupart des animaux. Réuni à ses semblables, il acquiert une vaste capacité pour produire et pour jouir ; il devient un autre être; il change la face de l'univers. Gomme nos jouissances sont proportionnées à la quantité de besoins que nous pouvons satisfaire, il s'ensuit que l'état de société, en multipliant tout à la fois nos besoins et nos ressources, augmente considérablement notre bonheur.
« Non seulement il augmente le bonheur qui tient à la satisfaction des besoins du corps, mais encore celui que nous recevons de la culture 'de l'esprit. C'est la production, c'est l'aisance qui nous procure des livres, qui nous permet les voyages, qui nous rend, comme le dit un poète :
Contemporains de tous les âges Et citoyens de tous les lieux.
« Les plaisirs mêmes de l'âme dépendent, jusqu'à un certain point, de l'abondance de ces biens que l'on a cru flétrir en leur donnant l'épithète de matériels, comme si l'on pouvait élever sa famille, exercer la]bienfaisance, servir son pays d'une manière désintéressée, offrir enfln le spectacle des plus belles qualités de l'âme, sans cette portion d'aisance, fruit de la production des richesses, et quine se rencontre un peu généralement que dans l'état de société, et même d'une société assez avancée (1). »
(1) Cours complet d'économie politique, p. 497.
Cet idéal des sociétés Immaines dominées par la passion de la richesse et par les jouissances matérielles n'est pas Tidéal chrétien, fondé sur la pratique austère de la justice, du devoir et du sacrifice.
II est facile de prévoir'ce que deviendrait un grand peuple qui ferait litière des principes de la religion, qui écarterait de ses lois et bannirait de ses mœurs toute influence chrétienne et toute pensée spiritualisle, pour obéir, avec l'ii-résistible entraînement des passions déchaînés à l'ardente convoitise de la richesse et des jouissances.
Qu'un tel peuple soit, un instant, prospère, raffiné dans ses goûts, qu'il présente même toutes les apparences d'une civilisation brillante, je le veux bien ; mais que ce peuple soit grand dans l'histoire et qu'il vive, je le nie.
En perdant l'amouraustère de la vertu, du sacrifice, du renoncement, il a perdu le principe qui fait les nations immortelles; et dominé, comme les peuples de rOrient, par le désir d'arriver à la jouissance par la richesse, il est condamnôà périr, comme eux, dans la sensualité, le luxe et la décadence. C'est le châtiment des nations qui ont laissé s'oblitérer dans leur âme jusqu'au sentiment des vertus qui pouvaient les- sauver.
Si nous acceptons ces théories économiques de l'école de la liberté absolue, la société sera pour nous un champ de bataille, où la loi de fer d'une concurrence effrénée dominera tous les intérêts. Produire beaucoup pour répondre aux besoins et
arriver à la richesse; travailler seul, en dehors de toute protection, soit de la part du gouvernement, soit de la part des au très travailleurs; ne rien attendre dans la détresse, ni des liens d'une corporation dont les derniers débris ontdisparu avecTesprit nouveau des temps modernes, nide l'assistance du gouvernement, qui n'a pour mission que d'observer le respect de la liberté : telle est la solution donnée par les disciples de Say au problème social de l'ouvrier. Et cette solution n'est pas seulement l'expression brutale d'un égoïsme et d'un sensualisme qui révoltent la raison autant que la conscience, elle est encore en opposition formelle avec les désirs invincibles de la nature humaine dans l'ouvrier ; elle est en opposition avec la législation économique actuelle de notre pays ; elle est en opposition avec les lois essentielles à la conservation et à la prospérité des sociétés.
Observez l'ouvrier chez les peuples civilisés, depuis son origine jusqu'à nos jours : il vous apparaîtra toujours avec ce même caractère, l'horreur de l'isolement et le besoin de communauté. Quand l'abolition des anciennes corporations lui donna la liberté dans l'isolement, il préféra se jeter dans les rangs de l'armée.
Aujourd'hui même, en Angleterre, en Allemagne, en France, les associations ouvrières s'organisent, prospèrent, se multiplient ; et ne voyez-vous pas que le développement rapide des associations est la condamnation la plus éclatante des économistes mo-
dcrnes, qui applaudissent avec tant de bruit à l'abolition des anciennes corporations, qui semblaient affermies par rexpérience de plusieurs siècles
Ne voyez-vous pas que ces corporations renaissent en France, malgré les conquêtes de la révolution, avec un caractère particulier de haine contre le christianisme et d'envie contre la propriété ? C'est l'ancienne corporation, moins la charité et l'esprit chrétien que nous retrouvons dans les syndicats.
Dans son discours du 8 mars 1864, sur les Frlendy Societies et sur un nouveau système d'assurances, Gladstone, premier ministre, déclarait que le nombre des Sociétés amicales d'Angleterre, enregistrées ou non, était au moins de 30,000, ayant 3 millions de m(3mbres, leur di.^tribuant annuellement 150 millions, et possédant un capital accumulé de G25 millions (25 millions de livres sterling).
Il y a aussi les Trade's Unions^ qui ont obtenu récemment du parlement d'Angleterre l'autorisation légale et la personnalité civile, qui disposent d'un revenu de 50 millions, d'un fond de réserve de 50 millions, et qui comptaient déjà, il y a quelques années, plus de 15,000,000 d'adhérents ; les sociétés coopératives de consommation^ fondées par cinq ouvriers tisserands en flanelle, et qui comptent aujourd'hui 500,000 membres, disposant de plus de IGO millions, avec un chiffre annuel d'affaires qui atteint 500,millions.
En Allemagne, je retrouve le souvenir vivant de l'ancienne corporalion.
Aujourd'hui même, en Autriche, uneloirétabhssant les anciennes corporations vient d'être votée par le Parlement.
Depuis 1808, la Prusse vivait sous le régime de la liberté industrielle ; mais elle a rétabli, par une ordonnance du 9 février 1848, les maîtres et les jurandes abolies en France, par la révolution.
Nous retrouvons en Allemagne, comme autrefois en France, l'apprenti, dont la durée de stage est déterminée par des règlements ; le compagnon, dont le séjour obligatoire à l'étranger doit durer trois ans ; le maîtce, dont le chef-d'œuvre a été reçu. Pendant ces huit années qui s'écoulent, de l'entrée en apprentissage jusqu'au jour de la maîtrise, l'ouvrier est sous les yeux de la corporation, qui apprend à le connaître, et qui peut, en certain cas, répondre de lui.
C'est la confiance dans la garantie assurée par la corporation qui a fait l'étonnant succès de ces banques cV avances qui prêtent au pauvre et qui facilitent, en Allemagne, rétablissement de l'ouvrier. En 1874, on comptait 2,639 banques cVavaiices, ayant plus de 1 million de sociétaires ; qui ont reçu 1,694,656,477 francs de prêts (1). Ces prêts, faits à trois mois, en général, représentent aussi un emploi annuel de
(1) Ces banques d'avances, qui rendent de si grands services à la classe ouvrière en Allemagne, existent aussi en Ecosse, sous le nom cash-crédit, et y rendent les mêmes services avec un égal succès. — Le lecteur pourra consulter avec fruit sur toutes ces questions, les ouvrages suivants : le, l'auprrisnie et li's Associa^
fonds de plus de 500 millions. Ces millions prêtés apprennent à Touvricr quMl peut arrivera l'aisance autrement que par le hasard dangereux des révolutions ; que la moralité, Tordre, l'épargne et la vie réglée sont des moyens honnêtes et sûrs de sortir de la misère, et que tout ouvrier laborieux tient dans ses mains son avenir et celui de ses enfants.
Ces sociétés coopératives de production et de consommation ; ces banques populaires d'avances, qui ont un grand succès en Allemagne et q:'i se multiplient en Ecosse, où le travailleur est honnête, économe, i)rofondément chrétien, n'ont pu s'étabhr en France avec le même succès.
L'ouvrier a demandé au compagnonnage, à la franc-maçonnerie, aux syndicats, l'appui qu'il avait perdu par la suppression des anciennes corporations des métiers, ^lais ce qui manque à ces associations diverses, c'est l'esprit chrétien, l'esprit de fraternité dévouée, le caractère affectueux, tendre, des corporations.
Les syndicats de patrons et les syndicats d'ouvriers forment deux armées, à la veille d'une bataille. Les besoins les rapprochent, les intérêts et l'envie les séparent, et vous chercheriez en vain, dans ces institutions organisées pour l'attaque et pour la
lions de prévoyance, pur E. Laurent; — les Associations ouvrières en Angleterre, par Mgr le comte de Paris; — Patrons et Ouvriers de Paris, par Fougerousse ; — Études sur les associations ouvrières, par Lemercier.
défense, l'esprit de charité qui prépare et assure la paix sociale.
Mais la conclusion qui se dégage de ces faits et de cet état du travail chez les peuples civihsés, c'est bien, pour l'ouvrier, le besoin, la nécessité de l'association. L'ouvrier ne veut pas et ne peut pas rester seul. Depuis la révolution, qui a rompu ses attaches ^vec la corporation chrétienne, il cherche encore le point de ralliement, à travers des expériences douloureuses, qui lui rappellent ce qu'il a perdu, sans lui apprendre ce qu'il doit demander. Il veut sortir de son isolement et prendre sa place dans l'association. C'est l'impérieux besoin de sa nature, et l'on n'agit pas contre la nature.
Or l'école de la liberté absolue, du laissez- faire, laissez-passcr ^ qui applaudit à l'émancipation révolutionnaire de l'ouvrier, qui raille, avec plus d'injustice que d'a-propos, l'organisation allemande du travail; cette école qui voue à l'isolement l'ouvrier en face des difficultés et des hasards de la vie, ne répond ni aux tendances naturelles et invincibles de l'ouvrier, ni à la grande loi de charité qui doit dominer la société.
Je fais la part des fautes, de l'imprévoyance et de l'inconduite même de l'ouvrier.
Je reconnais volontiers les services rendus par des sociétés de secours mutuels contre la maladie et le chômage; mais, -la part faite à ces concessions, il est encore certain que les crises commerciales et industrielles, les catastrophes qui engloutissent
dans iiiio banqueroute l'épargne péniblement recueillie, et bien d'autres causes ({ue rexpéricnce de chaque jour nous apprend à connaître, exposent et condament trop souvent à la misère l'ouvrier et sa famille; et la théorie égoïste du laisscz-passer, qui se désintéresse de ces souffrances de la misère, est une révolte contre la loi universelle que commande à tout homme de s'occuper de son semblable. Et si ces périls de l'ouvrier existent à toutes les époques, n'est-il pas trop certain que des circonstances particulières donnent aujourd'hui même, à ces périls un caractère, plus douloureux de gravité. Ecoutez un économiste chrétien qui n'a jamais flatté la démocratie.
(( (juoi (]u"il en soit, et quoi que puisse faire le zèle le plus intelligent et le plus ardent pour alléger les douloureuses conséquences des crises économiques, le remède est peu de chose en proportion du mal. Dans la perturbation générale et profonde qui en est la cause, les elforts individuels produisent peu d'eil'et.
« Nous traversons une de ces périodes de révolution industrielle qui accompagnent d'ordinaire les grandes transformations de la vie sociale. Le trouble que cette révolution jette dans l'organisation du travail, par la puissance toujours accrue de l'industrie, par la succession rapide des découvertes, par la prodigieuse extension des voies de communications, ébranle toute la société, L'agitation sans trêve ù laquelle le monde du travail
348 LES ERREURS SOCIALES DU TEMPS PRfiSENT
est livré depuis le commencement de ce siècle, enlève toute fixité au marché, et répand dans tout le domaine économique une mobilité, une incertitude, une instabilité telles, qu'on ne sait sur quoi l'on peut compter.
« Et c'est dans un moment si critique, alors que toutes les énergies de la vie humaine suffiraient à peine pour triompher de tant de difficultés, que les doctrines qui éteignent en Tliomme toutes les vertus en le séparant de Dieu, font irruption dans la société, et envahissent, sous le souffle d'une puissance malfaisante, la vie privée et la vie publique ! On tremble à la vue d'une pareille foHe, et l'on se demande si le monde qui s'y abandonne, n'est point perdu sans remède !...
« L'association, qui unit par un même effort toutes les énergies et tous les dévouements, est seule à la hauteur d'une telle entreprise. Nous ne réussirons que par l'association à vaincre l'individualisme, qui est la principale source de nos maux (1). »
D'ailleurs, l'Etat n'a jamais pratiqué, en matière de surveillance du travail, et en face des perturbations trop fréquentes dans le salaire des ouvriers, la neutralité absolue et l'indifférence égoïste des partisans du laissez-passer.
Nous avons la loi du 19 juin 1874 sur le travail des enfants et des filles mineures dans les manufactures ; laloidel851 sur les relations entre les patrons
(1) Ch. Perin, les Doctrines économiques depuis un siècle^ p. 220.
et les apprentis ; les lois réglementant les olïîces publics, loschargescragcntsdechange,decommissaires priscurs, d'avoués, d'huissiers, etc.; les lois sur les établissements industriels dangereux, incommodes, insalubres ; les lois sur les mines, le travail et les procédés industriels; les lois qui, soit dans l'intérêt général, soit pour la sûreté publique, soit dans l'intérêt du flsc, reconnaissent des monopoles particuliers à l'Etat.
Nous n'avons pas cependant énuméré toutes les restrictions prohibitives apportées par nos lois et nos règlements à la liberté du travail. Que d'exceptions aux principes trop absolus de l'école de Manchester!
Si le principe du laissez-passer, écrivait le duc de Broglic, en 1850, admet aujourd'hui, même en théorie, des exceptions que les premiers économistes auraient peut-être contestées, le principe du laissez-faire en admet encore davantage. On reconnaît aujourd'luii, d'un commun aveu, qu'il est bien des cas où l'intervention du gouvernement ne doit pas se borner à garantir un champ libre à l'activité industrielle : car beaucoup de choses très utiles deviendraient impossibles sans son concours, mémo sans son initiative.
Les caisses d'épargne, les bureaux de bienfaisance, les monts-de-piété, les caisses de retraite pour la vieillesse, les services des hôpitaux et des hospices, toutes ces institutions, placées sous la surveillance de l'Étal, et destinées à défendre l'ou-
vrier contre ces hasards douloureux de la vie, chômage, disette, crises commerciales, maladies, qu'il est impossible d'éviter, sont la condamnation du système égoïste (]ui refuse à l'ouvrier le secours charitable de l'État, et qui prétend trouver dans la liberté seule, la solution du problème social.
Oui, la liberté, dans le domaine du travail, a fait des merveilles, et nous la défendons contre ses ennemis. Mais la liberté ne guérit pas tous les maux; elle ne suffit pas : il faut la féconder par l'esprit chrétien.
Je ne parlerai pas de la solution révolutionnaire du problème social donnée par Proudhon. Elle repose sur la négation de la propriété, du capital, de l'autorité. Nous l'avons déjà rencontrée au cours de ces études sociales, discutée et réfutée.
Nous avons reconnu et loué les avantages de la corporation aux temps chrétiens.
Les économistes les moins favorables aux idées rehgieuses et à l'influence sociale de l'Eglise, Louis Blanc, Gauwès, Blanqui, Larousse, ont exprimé le même jugement et vanté ces anciennes corporations qui avaient étabh des liens professionnels et puissants entre les ouvriers, protégé les intérêts du travail et du capital; entretenu la patience, l'exactitude et le sentiment du respect dans l'ouvrier ; relevé l'autorité du maître, en lui donnant les attributions
du père sur ses enfants ; recueilli et soulenu de leur cliaritô pleine de tendresse, et sans intervention de rÉtat, les enfants, les veuves, les vieillards, les infirmes, les malheureux du métier ; et défendu, enfin, avec une égale sollicitude, contre les sévérités douloureuses de la vie et contre les séductions du vice, le corps et lame des apprentis et des compagnons.
Ne soyons donc pas injustes envers ces grandes institutions, et qu'un engouement excessif pour le régime nouveau du travail ne nous fasse pas oublier un passé qui n'a pas été inutile au bonheur de nos pères, à la prospérité de notre pays et à l'amélioration du travail.
Mais évitons aussi de dénigrer le présent et d'exciter des haines profondes contre l'Eglise, en essayant de l'associer à des déclamations injustes contre la liberté du travail et contre la suppression si légitime des privilèges, des règlements, des monopoles, qui constituent la partie éphémère et funeste des anciennes corporations.
La liberté du travail et de la concurrence existent, et il serait aussi ridicule d'essayer de les abolir, pour ressusciter les anciennes constitutions du travail, que de vouloir imposer à nos soldats l'épée et Tarmure de nos vieux chevaliers.
Comme toutes les institutions humaines, la libre concurrence a ses inconvénients et ses avantages; mais il n'est pas permis de méconnaître qu'elle a stimulé et développé l'initiative, le courage, l'ardeur
dans la production, qu'elle a produit des merveilles dans le domaine industriel, où l'ouvrier ne se sent plus arrêté à tout instant par une réglementation tracassière, et que si cette liberté rencontre aujourd'hui des ennemis, c'est surtout dans le camp des socialistes, qui rêvent encore l'établissement des ateliers nationaux dirigés et commandés par l'Etat.
On parle, écrit M. Charles Périn (1), de restaurer les anciennes relations légales des patrons avec les ouvriers, alors qu'en réalité la situation des uns et des autres est absolument changée ; alors que, par l'extension des entreprises, par l'emploi des grands capitaux et des puissants moteurs, par la concentration des travailleurs dans de vastes ateliers, par l'extension du marché et la nécessité de chercher au loin le placement des produits, les rapports entre l'ouvrier et celui qui l'emploie se trouvent absolument modifiés.
On voudrait rétablir des corps de métiers, aujourd'hui qu'il n'y a plus de métiers, et que la grande industrie envahit de plus en plus le domaine du travail.
Pour nous ramener aux règlements des métiers, il y aurait à porter un règlement préliminaire : celui qui limiterait l'importance des alehers, mettrait des bornes à la division du travail, et interdirait de vendre les produits en dehors d'un certain rayon.
(1) Le Socialisme chrétien, p. 57.
Ce règlement-là, personne ne le fera.
Et, après avoir affirmé son désir do travailler de toutes ses forces pour faire cesser l'antagonisme des ouvriers contre les patrons et l'isolement douloureux des travailleurs, M. Périn ajoutait avec une grande sagesse ces nobles paroles :
« Mais si l'on nous proposait une restauration, si mitigée qu'elle fût, du privilège et de la réglementation des anciennes corporations d'arts et métiers, nous nous tiendrions à l'écart, persuadés que de pareilles propositions, loin de nous offrir une solution, ne feraient qu'élever des obstacles à notre action charitable dans l'ordre économique... Les peuples modernes sont parvenus à la liberté et à l'égalité civile par un travail social, poursuivi durant des siècles avec l'aide de l'Église et de la royauté chrétienne. Elles sont la loi de noire époque, comme les engagements perpétuels et les restrictions à la liberté du travail furent la loi cVun autre temps. »
Tel était le ferme langage d'un économiste chrétien, et je ne saurais trouver un- témoignage plus autorisé et plus explicite pour établir qu'en demandant la restauration de la corporation chrétienne, avec son esprit religieux et charitable, avec ses confréries et ses divisions en apprentis, compagnons, maîtres et jurés, nous n'entendons pas protester contre l'abolition du monopole et des privilèges, ni contre la suppression si légitime des règlements tracassiers qui étaient un obstacle à l'essor fécond du travail.
354 LES ERREURS SOClAIiES DU TEMPS PRÉSENT
Ce que nous demandons, c'est la conservation de la liberté dans le champ du travail et l'amour fraternel des ouvriers et des patrons, sous l'autorité et dans l'amour de Jésus-Christ.
Nous vivons à une époque féconde en révolutions sociales. L'instabilité des institutions économiques, les révélations soudaines de la science, qu change brusquement le régime du travail et déconcerte les prévisions humaines, nous commandent la sagesse dans le choix des moyens qui nous paraissent les meilleurs pour assurer la paix sociale et réconcilier les classes rivales de la société. Ne nous hâtons pas.
Que de surprises l'avenir nous réserve! Déjà les expériences décisives de M. Marcel Deprez, à l'exposition d'électricité de Munich, et tout récemment sur la hgne du Nord, ont démontré que la force électrique peut être transmise à distance et produite par une chute d'eau qui ne coûte rien (1).
Ne voyez-vous pas dans cette invention autre chose qu'un magnifique résultat matériel, et n'avez-vous pas le pressentiment d'une modification profonde qui peut en résulter dans le régime du
(1) Aujourd'hui, en Angleterre, le bureau des travaux [Board of trade), autorisé par le parlement, a élaboré un règlement relatif à la distribution de rélectricité à tous les consommateurs qui en feront la demande. {The gravesend Electric Lighting Order, 1883.) Ce règlement comprend les divers systèmes directs, système par emmagasinement, système avec retour par terre, système en|séries.
travail ? ne voyez- vous pas que, par la division à l'infini de cette force mystérieuse, par sa distribution dans toutes les demeures habitées par les travailleurs, la grande agglomération des troupeaux humains autour d'une machine à vapeur ou des métiers, dans Fair infect de l'usine devient inutile, et que l'ouvrier, restant chez lui, avec sa femme et ses enfants, dans le milieu sain et dans Fair fortifiant de son foyer, pourra vaquer à son travail devenu plus facile ?
Attendons avec la patience chrétienne l'heure de la Providence, sans nous laisser troubler par les secousses profondes dont nous sommes témoins; attendons, sans présomption et sans défaillance. Nous appartenons à une génération qui traverse dans sa course douloureuse des régions obscures et tourmentées.
La génération qui suivra, verra peut-être des jours meilleurs et une lumière plus sereine !
Dieu ne demande pas à l'homme de trouver, au milieu de nos changements rapides, la constitution économique et religieuse définitive, qui répond le mieux à la situation pénible des travailleurs; mais il nous fait un devoir de répandre dans les foules ces hautes pensées chrétiennes et ces vérités morales, sans lesquelles les nations en apparence les plus florissantes perdent toute grandeur, parce que ces vérités renferment le principe divin qui élève les âmes et qui les fait vivre !