CHAPITRE III
Telle fut l'influence de l'esclavage sur le travail industriel et domestique. Elle ne fut pas autre sur le travail agricole, de toutes les industries celle qui a le plus besoin de liberté, parce qu'elle ne peut s'exercer sans amour, sans entrain, sans une coopération joyeuse de l'homme avec la terre.
A la suite dq quels événements le travail esclave se ; trouva-t-il, dans les campagnes de l'Italie et, plus ou ' moins, dans celles des autres parties de l'empire ro- : main, substitué peu à peu au travail libre ? Les causes qui amenèrent cette substitution remontent fort haut dans l'histoire de Rome. On les voit apparaître en étudiant les lois agraires, essais presque toujours infructueux, qui se succédèrent, à des époques diverses, depuis la période royale jusqu'aux dernières années de la république. Quand ils combattirent l'usurpation de Vagerpublicus et la formation de grands domaines aux ^^"ens de la propriété de YÉlal.k^ameas législateurs
avaient compris qu'à la possession de territoires trop • vastes était liée l'extension du travail servile dans les campagnes. Cette préoccupation est surtout visible dans une des dispositions de la loi rendue sur la proposition de Licinius Stolo, en 365 avant l'ère chrétienne. Cette loi limite à cinq cents jugera la quantité A'ager publicus que pourra posséder chaque citoyen, et, par une autre disposition, qui semble corrélative à la première, oblige tout possesseur à employer pour la surveillance et la culture un certain nombre d'hommes libres. Une telle mesure fut évidemment inspirée par le désir d'empêcher l'émigration de la classe libre rurale. Ses effels furent peu durables. Quatre cents ans après Licinius Stolo, et malgré de nombreux efforts dirigés dans le même sens, la classe des petits propriétaires italiens était considérablement diminuée.
Au lieu de les enrichir, les conquêtes de la république les avaient appauvris. En temps de guerre, l'obligation du service militaire* tenait, quelquefois pendant un temps fort long, le cultivateur éloigné de son exploitation : ruinées par cette absence de leur chef, beaucoup de familles de la plèbe rurale se voyaient dans la nécessité de recourir, pour vivre, aux emprunts. Le taux de l'argent fut de tout temps fort élevé à Rome : l'usure y était ouvertement pratiquée. On donnait hypothèque sur son petit champ, et l'hypothèque le dévorait. Après chaque conquête en Italie, quand les patriciens s'étaient enrichis par le partage de Y ager publicus, bien des plébéiens rentraient sous leur humble loit victorieux et ruinés. Ils se voyaient dépouillés de
* Appicn, De helh citK, I, 7.
7S LE nUYÀlL AGRICOLE.
leur patrimoine au protil d'un grand propriétaire^ foisio, dont l'argent avait nourri leur famille pendant la guerre.
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Les conquêtes de Rome hors de l'Italie rendirent cettfl situation plus dure encore, en achevant de concentrer^ f la richesse dans un petit nombre de mains. La gloir des armes républicaines eut ainsi pour résultat, di Salluste, d*enricliir les riches et de ruiner les pauvres*. Les guerres civiles achevèrent celte ruine. Syiladé-^ peuple des régions entières pour doter ses vétérans. Les ambitieux dont les rivalités ensanglantèrent les dernières années de la république exproprient au profit de leurs mei*cenaires les propriéUiires de la plus belle partie de Fltalie. Yii^le nous a transmis la plainte des émigrants chassés ainsi des champs paternels ^ Plus habitués au pillage et à de grossières jouissances qu'au tra^'ail agricole, les soldats substitués brusquement aux anciens propriétaii^s du sol se montrèrent pour la plupart mauvais cultivatem-s. On les vit, dans Fenivrement de leur fortune subite, se ruiner en constructions de luxe, en mobilier, en esclaves, en orgies \ Eux aussi s'endettèrent, et beaucoup d'entre eux se virent obligés d'aliéner leurs fonds. Les riches propriétaires qui avaient suivi le parti du vainqueur, qu'avait par conséquent épargnés la conflscation, purent profiter de cette nouvelle occasion et acheter des terres à bon marché : car, à ces époques agitées, le prix des ferres, de celles surtout dont l'origine était violente et contestée, tombait ordinairement très-bas*. C'est ainsi
* SaUuste. J^igurtha, Al. — * VirgUe, BucoL, h 65-73. — 3 Cicéron, in Catil.y n, 9.— * Cicéron, De lege agraria. I, 5; II, 26; nr,2;Pro Bamo camœdo, 12.
que, du temps de Cicéron, le territoire de Préneste, divisé par Sylia entre ses vétérans, était devenu, malgré une loi qui défendait de vendre les biens distribués de la sorte, le patrimoine d'un petit nombre de riches ^ Les propriétaires que la confiscation avait improvisés allaient donc rejoindre, dans une ruine commune, ceux qu^elle avait dépouillés de leur patrimoine : et il est curieux de remarquer que l'armée de Catilina, recrutée parmi tous ceux que la misère avait poussés au désespoir, fut composée tout ensemble de vétérans enrichis par Sylla et ruinés par leurs désordres*, et de paysans italiques à qui Sylla avait ravi leurs champs et leurs maisons^.
Les proscriptions, où tant de haines et de convoitises s'abritèrent sous le manteau des partis politiques, furent encore une des causes de la formation de domaines immenses.. Était-on le protégé de Sylla, de César, d'Antoine, d'Octave ? Rien n'élait plus facile que de faire décréter la proscription de ceux dont on convoitait les terres. Valgius, beau-père du tribun RuUus, avait ainsi fait proscrire par Sylla tous ses voisins*. D'une région où la propriété était divisée il avait formé un seul domaine ^ Il était; grâce aux proscriptions, devenu propriétaire de tout le territoire des Hirpini, composant à peu près le quart du Samnium^. Les terres des proscrits étaient ordinairement mises en vente ' : les puissants du jour osaient seuls les acheter. Ils les payaient quelquefois un prix dérisoire. Un affranchi de
> Cicéron, De lege agraria, II, 28. — 2 Salluste, Catilina, 28. — 3 Cicéron, In Gatilinam, 11, 9; Snlluste, Le. — * Cicéron, ht Icgc agroria^ ///, 4. — ô/Md. - emd, ± — 7 Cicéron, Pro Rosçxo Amcnno, *a.
Sylla acquérait pour AU) francs la fortune territoriale de Q. Roscius, évaluée 1,230,000 francs \
Ainsi, par plusieurs causes — l'usurpation de Yager publicusy vainement combattue par les lois agraires, l'appauvrissement de la classe rurale à la suite des guerres italiennes et étrangères, le peu de solidité des propriétés créées par la confiscation au profit de soldats mal préparés à la vie des champs, les fortunes immenses réalisées « dans les ténèbres de la république* » par les amis ou les complices des proscripteurs — commencèrent à se former, aux dépens de la petite et moyenne propriété, ces latifundia dans lesquels Pline voit la raison principale de la ruine de l'Italie ^ et qui ne cessèrent de s'étendre pendant la durée de l'empire.
L'absorption de la petite propriété par la grande ne se fit pas partout dans une égale proportion. En certaines parties de l'Italie ou des provinces, cette révolution, commencée depuis plusieurs siècles, fut achevée à la fin de la répubUque ou dans les premières années de Tempire : sur d'autres points, elle eut lieu au II" siècle : ailleurs, la propriété demeura divisée jusqu'au iir.
Les écrivains du i'' siècle de l'ère chrétienne montrent la petite propriété disparaissant très-rapidement, submergée (le mot est de Quintilien) par la grande. Ce spectacle les indigne. Dans le langage du sceptique Horace et du lettré Quintilien, comme dans l'invective éloquente, de Pline, il semble qu'on entende un écho de la parole biblique : a Malheur à vous qui joignez
' CîcéroDy Pro Roscio Ameritto, 43.—^ Id., De lege aqraWa, 11,26 — ^ Pline, Hist. nat. XVIll, 7.
champ à champ, maison à maison, comme si vous vouliez habiter seuls sur la terre * ! » Horace oppose la médiocrité charmante dans laquelle il se complaît à l'ambition immodérée du riche qui « arrache les bornes des champs voisins, usurpe les terres de ses clients, et contraint à s'enfuir, emportant avec eux leurs dieux paternels, et le mari, et la femme, et les enfants en haillons*. » Quintilien met cette situation en scène, dans un petit drame très-spirituellement composé. Un pauvre homme, voisin d'un riche propriétaire, élevait des abeilles dans son enclos. Le riche, mécontent de les voir voltiger sur les fleurs de son jardin, enduit de poison le calice de celles-ci : les abeilles meurent. Le pauvre homme se plaint. Dans la Declamatio que lui prête Quintilien l'histoire peut recueillir plus d'un trait utile. « Je n'ai pas toujours eu ce riche pour voisin ; autrefois, plusieurs d'une condition égalé à la mienne cultivaient les fermes environnantes, et dans les limites de ces modestes territoires la concorde habitait ; maintenant, les champs qui nourrissaient plusieurs citoyens sont devenus le jardin d'un seul; le domaine du riche a comme inondé les terres voisines, renversant les bornes de chacune ; les fermes ont été rasées, les vieux sanctuaires renversés ; les anciens habitants du sol se sont enfuis, emmenant leurs femmes et leurs enfants, et jetant un dernier regard sur leurs lares paternels. Toute division a été effacée, les campagnes sont devenues un seul désert; c'est ainsi que le domaine de ce riche s'est approché de mes abeilles '. » En vain le pauvre homme a tenté
/ fMie, v,8. —s Horace, II Carm., x^ii, 23-^8. — ^ ii>iWiV\\\fcw, bec/am., XII!. if.
de se concilier son redoutable voisin, « lui offrant Ids prémices de ses fruits et son miel le plus blanc * ; » rien n'a pu toucher ce dernier. Ce que le riche veut, c'est n'avoir pas de voisins ^ Il est permis de croire que, par des persécutions analogues, plus d'un puissant propriétaire de celte époque contraignit ainsi de pauvres gens à émigrer. « Et voilà, continue Quintilien, comment le domaine du riche s'accroît sans obstacle, jusqu'à ce qu'il rencontre pour limite celui d'un autre riche'. » Une insatiable cupidité n'était pas la seule cause de cette tendance des riches à s'étendre et à faire autour d'eux le désert : « le grand propriétaire romain, a très-bien dit un historien moderne, était jaloux et absolu dans ses jouissances : ce qu'il lui fallait, c'étaient des bois, des forêts, des solitudes; la présence du cultivateur libre l'aurait gêné dans ses débauches ou dans son orgueil*. »
Dira-t-on que les descriptions d'Horace ou de Quintilien sont de simples jeux littéraires , ne répondant point à la réalité? Un document officiel, une lettre adressée par Tibère au sénat, l'an 22 de notre ère, parle de « l'étendue sans bornes de domaines que cultivent des esclaves aussi nombreux que des nations entières ^ » Le mal est donc sérieux : il n'est point particulier à l'Italie. Sénèque montre la grande propriété franchissant la mer et s'étendant sur les provinces. « Jusqu'où pousserez-vous les bornes de vos domaines? Le territoire qui jadis suffisait à un peuple est devenu trop étroit pour un seul maître. Jusqu'où étendrez-
i Quintilien, Decl. XHI, 12. - 2 Md. — s /6id., 11. Cf. Pline, Hisi. nat., XVIII, 4. — ^ E, Laboulaye, Histoire du dToit de prop-rtâU ^wwc/ére en Occident, livre VI, ch. viii. — •> Tacvlc, Auu., \\\,^*i.
VOUS VOS sillons, comme s'il ne vous suffisait pas d'ensemencer une province? Des rivières célèbres, qui autrefois servaient de frontières à de grands peuples, coulent maintenant à travers le domaine d'un particulier, et sont vôtres de la source à l'embouchure. Et cela est peu, si vous ne faites de vos latifundia une ceinture à la mer, si votre villicus n'étend pas son gouvernement de l'autre côté de la mer %ée, si des îles, qui autrefois étaient la résidence de grands princes, ne sont pas comptées parmi les moindres de vos possessions * ? » Que l'on fasse ici la part de l'exagération déclamatoire : le fond historique demeure vrai. Pline rapporte que, sous le règne de Néron, six personnes étaient propriétaires de la moitié de la province d'Afrique*.
Si, au r' siècle, en Italie et dans les provinces, Textension des latifundia était déjà telle, il ne faut pas cependant, nous l'avons dit, en conclure que la petite propriété, dès cette époque, était partout détruite. Le mouvement d'absorption qui finit par l'engloutir ne s'avança pas avec l'uniforme rapidité d'un flot balavant tout devant lui : à la même date, dans le même pays, des faits et des documents certains permettent de constater ici la destruction complète des petites propriétés, là Wie grande division de la propriété; Deux faits appartenant à l'histoire de l'Italie au iV siècle en feront juger.
Voici le premier. Sur la voie Latiile^ à ciilq milles etlviron de Rome, on trouve, près de la célèbre villa des
» Sénèque, Êp. 80. — 2 Pline, tiist. ndt., XVII, 7. Il s*agit probablement ici de la seule leugitàne, quœ proprie vobetur Àfnca^ ^\\. Pline, V, $.
Quintilii, les restes d'une autre villa antique qui paraît n'avoir pas été moins somptueuse. Une inscription découverte en ce lieu montre que cette villa existait en 134, sous Adrien ^ Or, au lieu même occupé par ses ruines s'élevait, dans les premières années de l'empire, un village agricole, un pagus. Ce village avait son existence propre, son administration : une inscription parle de ses vicomagistri* . En un siècle, d'Auguste à Adrien, le village disparut et fit place à la villa '. Il en fut ainsi dans toute la campagne romaine. Si quelques villages y persistèrent, c'est que, en certaines places, les conditions du sol ou du climat opposèrent une défense exceptionnelle à l'envahissement de la grande propriété. Ainsi, à quelques milles de l'endroit dont nous avons parlé, un village agricole, le pagus PupiniuSj était encore debout au iv* siècle *. Il était situé dans un de ces terrains bas, humides, infertiles, où, selon Varron et Golumelle, le travail libre trouvait un asile, parce que les propriétaires aimaient mieux, dans ces lieux malsains, employer des journaliers libres que d'exposer leurs esclaves à gagner les fièvres ®. Ainsi s'explique que la colonie agricole du pagus Pupinius ait subsisté, pendant que les villages voisins, plus salubres, disparaissaient, et que la campagne romaine était comme submergée par les maisons de plaisance et les villas, « cette plaie de la république, » dit énergiquement Varron^.
J'emprunte à une étude de M. de Rossi cet épisode :
* De Rossi, BulL di archeologia cristianat 1873, p. 87. — s QuU. delVInst. di corresp. archeoL^ 1865, p. 84. — 3 De Rossi, /. c, p. 88 ~-~^De JRossi, ifctd., p. 116.— 5 Varron, De Re rust., 1, 17; Coliimell«, Z^e He rusi., /, 7. — 6 Varron, l. c.,1, \S.
LE TRAVAIL AOUICOLE. 79
il présente en raccourci le tableau de la rapidité avec laquelle, en certains endroits, la grande propriété se substituait à la petite, et remplaçait la culture utile par les établissements de luxe ; il indique en même temps la nature des rares obstacles que rencontrait son extension. Mais un second ordre de faits, très-considéi-able, montrera que ce tableau est loin de présenter une image fidèle dé l'état de la propriété au iV siècle dans toutes les parties de F Italie.
Le système alimentaire de Trajan repose sur l'existence de la petite ou moyenne propriété. Les inscriptions trouvées à Véléia et dans les ruines de la colonie des Ligures Bébéiens, près de Bénévent, font clairement connaître ce système. Dans le double but de venir en aide aiux propriétaires ruraux etd'assurer l'entretien des enfants pauvres, Trajan prêtait sur hypothèque, à un taux très-faible ^ — 5 pour 100 à Véléia, 2 et demi pour 100 chez les Ligures — un capital considérable, dont la rente devait être mise à la disposition d'un magistrat municipal, le quœstor alimentoruniy et versée dans la caisse de la ville pour servir à l'entretien des enfants pauvres. Dans la colonie des Ligures Bébéiens, quarante-huit propriétaires ruraux profitent du prêt. A Véléia, il est fait à cinquante et un propriétaires : la somme prêtée à ces derniers est de 1,440,000 sesterces (un peu plus de 250,000 francs) : l'estimation des propriétés sur lesquelles porte l'hypothèque est égale à 13 ou 14 millions de sesterces (c'est au moins 3,200,000 francs) : en négligeant les détails, et en divisant cette valeur entre les cinquante et
' On admet généralement que Vintérêt fiabituel, à celte épocv^e, ^V3\\. de 1S pour iOO.
un propriétaires appelés à profiter du prêt de Trajan, on trouve, sur le territoire de Véléia, cinquante et une personnes possédant, en moyenne, un capital foncier de 64,000 francs. Des prêts semblables furent faits par Trajan et ses successeurs sur beaucoup d'autres points de Tltalie. Adrien donne à l'œuvre une nouvelle extension. Marc-Aurèle, Septime Sévère la développent *. Des inscriptions relatives aux pueri alimentarii assistés par la libéralité de ces divers empereurs ont été trouvées en plusieurs villes, à Améria, à Ficoléa, à Assise, à Massatium, à Férentinum ^ On connaît également un grand nombre d'inscriptions se rapportant aux quœstores alimentorum de diverses cités, d'Abella, de Rimini, d'Assise, d'Atina, de Gompsa, de Fondi, d'Industria, deNaples, de Nepete, de Nomentum, de Peltuinum, de Suessula, de Paieries, d' Améria ^. A la même époque des particuliers généreux semblent avoir adopté, pour venir au secours des enfants pauvres, un
1 E. Desjardins, ai'ticle Alimentarii, dans le Dict. des antiq. gteCqueS et rom. de Darembcrg et Saglio, p. 183, 184. Cf.., du môme, De tahuldriis alintentariis, Paris, 1854; Le règne de Trajan diaprés les inscriptions, dans la Revue des deux mondes, i^^ décembre 1874. Voir fencore Wallon, Hist. de Vesclav. dans Vant., t. III, p. 490; de Ghampagny, Les Antmins, t. I, p. 243; t. III, p. 283. — 2 Orelli, 89, 784, 3363, 3364, 3366; — 3 Voir l'index d'tienzen^ p. 160. Les inscriptions ne mentionnent pas Texistence, à Rome, de fonctionnaires analogues aux quœstores alimentorum des municipes. U est probable que l'assistance des enfants était liée à Rome aux distributions r^ulières de blé faites au peuple (Pline, Patieg., 26), et que les mêmes fonctionhaircs présidaient aux secours^ donnés aux frumentarii et à ceux auxquels avaient droit les pueri alimentarii : les listes, cependaiit, devaient être différentes. Dans les municipes, où le peuple ne recevait pas de dis' tributions régulières de blé, il avait failli au coritraire constituer pour J'assistance des enfants des fonctionnaires spéciaux. Voir Henzen, Ann* delllnst. di cofT. arch., 1844, p. V^\ Bull, dcll 1ml., ^Vc,, i^7î, p. 280
le analogue aux prêts hypothécaires institués dans 3ut par Trajan et ses successeurs : c'est du moins jue font supposer les termes d'un rescrit de Sepe-Sévére rapporté par le jurisconsulte Marcien*. is ces faits supposent l'existence en Italie de pro- 3tés encore très-divisées, puisque le système ali- Qtaire inventé par Trajan, suivi par ses successeurs, ;ans doute imité pas des particuliers, repose sur le t à la propriété foncière. Ces prêts n'étaient pas faits : opulents propriétaires des latifundia : les inscrîpis de Véléia et de Bénévent montrent à qui s'adresent ces placements, combinés de telle sorte que le )ital vînt au secours des petits propriétaires, et que le enu procurât l'assistance aux enfants pauvres. En même temps que les détails de l'institution alintaire démontrent l'existence en beaucoup de lieux, u^ siècle, de propriétés divisées, ils indiquent que politique des empereurs les plus prévoyants se ^occupait d'enrayer le mouvement d'absorption qui, ' d'autres points, avait, dès cette époque, achevé 1 œuvre. Ce louable effort pour assurer « la prospéé éternelle de l'Italie * » ne réussit pas. Après les 3mières années du iif siècle il n'est plus question, dans les inscriptions ni dans les textes historiques, s pueri alimentarii et du système de prêts à la proiété foncière institué pour les soutenir. La cause de disparition d'une institution en apparence si prosre est inconnue. La terre, sans doute, avait perdu e partie considérable de sa valeur, par suite de
Marcien, au Dig.y XXXV, n, 89. — 2 qva. iETERNiTATi italle sv^e «PEXiT, dit une inscription célébrant l'institution aUn\etv\at\teàft1t^- . OreW, 784
l'importation croissante des blés étrangers : il est probable que, obligés d'abandonner la culture des céréales, beaucoup de petits propriétaires s'étaient vus dans l'impossibilité de payer leur rente. De là l'émigration d'un grand nombre d'entre eux et la chute du système. Nous voyons, par le témoignage des écrivains de cette époque, que le flot de la grande propriété avait rompu les digues construites pour l'arrêter, et continuait à s'étendre en Italie et daus les provinces. A la fin du iif siècle, l'Africain Arnobe parle de « provinces entières devenues le domaine d'un seul*. > Le mal 5'accroît encore pendant le iv^ siècle. Constantin, par une loi de 317, dépouille du privilège de n'être jugés qu'à Rome les clarissimi qui, dans les provinces, ont usurpé ou, selon l'expression dont il se sert, « envahi » les terres d'autrui*. Profitant de la misère générale, les riches achètent c exempts de tout impôt, » immunes^ les petits champs des pauvres, et ceux-ci, privés de patrimoine, demeurent assujettis à des tributs écrasants pour les terres qu'ils n'ont plus'. Saint Ambroise parle de l'extension des latifundia * comme en avaient parlé Horace, Quintilien et Pline. A la même époque, saint Grégoire de Nazianze fait entendre une plainte semblable en Orienta Je citerai seulement les paroles de l'ancien consulaire de la Ligurie et de l'Emilie, devenu évêque de Milan. Il peint les riches de son temps f repoussantsans cesse en avant les bornes des champs héréditaires, joignant domaine à domaine, maison à
1 Arnobe, Adv. gentes, II, 40. — 2 Code Théod., IX, i, 1. — 3 /ftjrf.^ XI, ni, 1. Cf. Salvien, De gub. Dei., V, 8. — * S. Ambroise, Hexanteron, V, 9. — « S. Grégoire deNazianzc, Oratio XVI, /n patrem /aam^em^ i8, i9.
maison ^.. chassant le pauvre de son petit champ, rejetant le misérable hors des limites de la terre paternelle ^.. repoussant le voisinag^e de son semblable, créant des parcs pour les botes fauves, bâtissant des demeures pour les animaux et renversant les demeures des hommes^... pendant que ceux-ci, frappés de crainte, émigrent, que le pauvre s'éloigne traînant après lui ou portant ses enfants, et que la femme du pauvre le suit, tout en pleurs, comme si elle assistait aux funérailles de son mari *, »
Un trait est commun aux descriptions que j*ai citées : elles nous montrent les campagnes se dépeuplant, et nous font assister à l'émigration des paysans. Les auteurs païens du i" siècle et l'évêque chrétien du IV* dépeignent presque dans les mêmes termes les tristes troupes d'émigrants qui ont défilé devant leurs yeux. Une autre conséquence non moins frappante du mouvement qui vient d'être décrit, c'est la substitution, dans les campagnes, d'une population servile à la population libre ainsi refoulée vers les villes. « Pour cultiver ces terres sans limites, dit Sénèque, il fallait avoir, enchaînés, des esclaves supérieurs en nombre à plus d'une belliqueuse nation^. »
En effet, partout où prenaient pied les riches romains, l'esclavage prenait pied avec eux. De même que, par lui, ils rendaient, dans les villes, à peu près impossible l'existence d'ouvriers Hbres, de même, dans les campagnes, ils subvenaient, par le moyen des esclaves, à tous les besoins de leurs exploitations. Aussi l'émigration qui a été dépeinte comprenait-elle non-
1 s. Ambroise, Hexam., V, 9. — 2 id.^ /)g Nàbutlie Jezraelita, 1. — 3 Ibid., 12. — ♦ Ibid., 1. — s Sénèque, De Benef., VU, 10.
seulement les petits propriétaires, mais encore le plus grand nombre des ouvriers agricoles.
Depuis que, presque partout, les riches romains avaient cessé de diriger en personne l'exploitation de leurs terres, les domaines ruraux étaient, en général, administrés de trois manières. Ou ils avaient à leur tête un homme libre, fermier, métayer, colon partiaire; ou ils étaient régis par un intendant, soit libre, soit esclave, administrant directement pour le proprié- , taire; ou ils avaient pour gérant un métayer esclave, auquel le maître louait l'exploitation, dont les produits, ^ lefermage déduit, tombaient dans son pécule. Ulpien, Alfénus, prévoient ce dernier cas, qui dut être fréquent ^ dans les contrées où les paysans libres avaient émigré*.
Quelle que fût la condition du directeur de l'exploi- . tation, presque tout le travail de la culture était fait par des esclaves. « Une exploitation garnie de son mo- ^ bilier, » c'est, disent les jurisconsultes, un domaine^ où est réuni le nombre suffisant d'instruments, de bestiaux et d'esclaves * : ce que Varron appelle c le mo- ' bilier muet, le mobilier semi-parlant, le mobilier pa^ lant*. »
Le premier de ces esclaves est l'intendant, villicu$f ^
1 Alfénus. Ulpien, au Dig.y XV, m, 16; XXXIH, vu, 12, § 3. — «Ulpien, Paul, au Dig., XXI, i, 33; XXXIH, vu, 8, 18, g 11, 20, 22, 27.1 Cf. Code Just.y Vm, xvu, 7; X, x, 2. — 3 Varron, ht Re n»/., !•{ f7. Cr..CoiumeJJe, De Re rust., \, H.
îposé à la surveillance d'un ou plusieurs domaines, me époque où beaucoup de riches propriétaires dégnent de visiter leurs champs, il est, le plus souvent, itre absolu de la familia rmtica placée sous ses 1res. C'est un important personnage : on le veut orlairement marié, possesseur d'un pécule, d'âge mûr, urvu de quelque éducation \ Il doit être frugal, larieux, vigilant ; on ne lui demande que cela, dit Giron * ; Columelle va plus loin, et exige de lui des alités morales, « autant que l'âme d'un esclave en ut comporter'. »
Le villictis ne connaît pas toujours tous les membres la familia rustica dont le gouvernement lui est nfié *; dans les grands domaines, où on la divise r décuries*, elle est innombrable. Il doit, autant que ssible, être humain envers ces pauvres gens*. Ce Qseil d'humanité donné par les agronomes était-il ijours suivi? il est permis d'en douter, car une inription nous montre les esclaves d'un domaine rural îvant un monument à un villiciis pour le remercier ivoir exercé sa charge « avec modération '. » Si cette Mlération avait été habituelle, une si vive reconnaisiice aurait lieu de nous étonner.
Dans les grands domaines, le villictis avait sous ses dres des subvillici^ des decurionesy des monitores^ s circitoreSj des salhuxrii^ des magistri operum, des gastulariiy toute une cohorte d'administrateurs, de rveillants, de gardes champêtres et forestiers, de
' Vairon, l. c. — 2 Cicéroii) Pro Plancio, 25. — 3 Quantum servile jturingenium. Columelle, Z)e Re rtist., I, 8. — * QuintlUen, Declam. Il, n.^'^C^}umeUe,/?e /le rust., I, 9.— «Caton, De ftc rust.— ^ Nw-
V /fe i?<f fW/., /, //. ^Sqyjbvs JJfPERAVIT MODESTE. UeiVieTV,^^'\^.
contre-maîtres, de geôliers, esclaves eux-mêmes*. La familia rmtica se composait des gardiens attachés aux divfTS animaux domestiques, bouviers, bergers, palefreniers, porchers, esclaves de la basse-cour, esclaves voués au soin des abeilles, esclaves préposés au parc des bétes fauves ou à l'entretien des viviers * : puis des esclaves exerçant les divers métiers nécessaires h la vie et à l'entretien d'une grande agglomération d'hommes : enfin des esclaves agricoles proprement dits, laboureurs, jardiniers, vignerons, et des hommes de corvée, média slini ^, ({w'ih avaient sous leurs ordres, et dont les uns travaillaient libres, les autres enchaînés, vincti*. Un domaine rural était comme un village d'esclaves, ayant son gouvernement, sa police, et jusqu'à son état civil \ Le domaine rural, la maison urbaine, étaient organisés d'après le même principe : tout faire par les esclaves, ne rien demander à l'ouvrier libre.
(>. triste idéal l'ut souvent réalisé, non-seulement dans les immenses latifundiay mais encore dans les exploitations plus modestes. A l'époque où écrivait Gaton, 200 ans avant l'ère chrétienne, le travail libre n'avait pas encore disparu des campagnes ; cependant, parmi les' ustensiles garnissant l'exploitation décrite par lui, figurent un pilon pour fouler la laine et un métier de tisserand ^ : les habits des esclaves se faisaient donc à la ferme. Varron, écrivant cent cii/quante ans
i Columclle, De Re rust.y I, 9; Ulpien, Pomponius, au Dig.^ XXXHl, VII, 8, l!2, 8 i, 15, g !2. — 2 Varron, De Re rust. /l\l, 7; Columclle, De Re rust., IX, 1, 5, 12.— '» Columclle, 1, il— * Caton, DeRe rusL, 56, 57 ; Columclle, I, 6, 7, 8, 9; XI, 1. — «^ Pétrone, Satyricon, 58. — ^Caiott^ De Re rust., 10.
après Caton , fait allusion aux tisserands, ouvriers en drap et autres artisans esclaves, que Ton entretenail dans les domaines ruraux * . Étudiant les conditions d'exploitation des petites fermes, il pose les principes suivants : si le domaine est voisin, soit d'un village, soit d'une vaste terre où l'on trouve à acheter tout ce qui manque, il sera inutile d'y entretenir des gens de métier ; on pourra prendre à loyer dans le voisinage des esclaves médecins, foulons, artisans de toute sorte, appartenant à de riches propriétaires ; mais si le domaine est éloigné de tout centre important, il est nécessaire d'y avoir à demeure des esclaves exerçant divers métiers ^ Columelle, contemporain d'Auguste, conseille de fabriquer dans la ferme les vêtements de tous les esclaves qui y sont employés ^. Ulpien a laissé la description d'une métairie de grandeur moyenne *, Des esclaves y font non-seulement le travail agricole, mais le travail industriel proprement dit. Il énumère l'esclave directeur de l'exploitation, villicuSy et sa femme, villica^, la femme de ménage, focaria^ le$ esclaves employés aux travaux des champs, /amiiia rusticay le boulanger, pisior^ les servantes qui l'aident à cuire le pain, mulieres quœ panem coquuntyle barbier, tonsor, le charpentier, faber, les meuniers, molitoreSf les femmes chargées de tisser et de coudre les vêtements des esclaves, lanificas quœ familiam rusticam vestiuntj et les foulons occupés à préparer les étoffes et à dégraisser les habits, fullones. Tout ce
1 Varron, De Re rust, 1, 2. — 2 Varron, De Re rust., I, 16. —3 Co:J lumelle, XH, 3. — * Ulpien, au Dig., XXXIU, vu, 12, g 5. -~ «î Sur les devoirs de la villicat voir Gaton, De Re rust,^ 14S; Columelle, XII, Praefatio et 1.
monde est esclave, car Ulpien, dans ce texte, examine si les ouvriers qui viennent d'ùtre énumérés sont compris dans le legs d'un fonds garni de son mobilier. Une métairie ainsi habitée se suffisait certainement à ellemême ; elle n'avait rien à demander au village voisin. On peut constater, au iV siècle de notre ère, une tendance à l'élimination des fermiers libres et à leur remplacement par le villicus esclave. Déjà, au siècle précédent, Golumelle conseillait de ne donner à ferme que le domaine situé dans une contrée soit trop éloignée, soit trop malsaine ou trop infertile, pour qu'on puisse le cultiver par soi-même ou par ses esclaves *. Même sous les ordres d'un fermier libre, la plupart des ouvriers agricoles étaient des esclaves : le chef de l'exploitation, au moins, représentait le travail libre. Mais, là encore, l'esclavage tendait, partons les moyens, à prendre le dessus, comme une eau qui s'agite jusqu'à ce qu'elle ait atteint son niveau. Pline le Jeune a laissé dans ses lettres le tableau des tribulations d'un propriétaire italien au commencement du ii' siècle. Humain, généreux, il lui répugnait d'éteindre, dans ses domaines, celte dernière lueur de travail libre. Nonseulement il ne voulait pas (et ce sentiment était partagé par plusieurs propriétaires voisins) avoir sur ses terres des esclaves enchaînés % mais encore il blâmait ceux qui, par leurs exigences, décourageaient les fermiers libres et les obligeaient à émigrer. Dans un domaine qu'il veut acheter, le sol naturellement fertile a perdu, dit-il, sa vigueur par suite de la diminution du nombre des colons' ; et il attribue cette diminution
1 Columelle, I, 7. — 2 piine le Jeune, Ep., Ul, 19. — 3 Jbid.
LE TKAVAIL AGKICOLE. 89
à Tàpreté du propriétaire, qui souvent avait fait vendre les objets sur lesquels portait son gage * , c'est-à-dire les meubles et les instruments des cultivateurs. Ce détail montre que les fermiers et colons libres avaient, à cette époque, bien du mal à vivre et à payer leur redevance. Une autre lettre de Pline le fait voir plus clairement encore. 11 s'excuse de ne pouvoir assister à l'entrée en charge d'un de ses amis, a La nécessité de louer mes terres et d'adopter un nouveau système m'a retenu ici. Pendant le premier «bail, malgré de nombreuses remises de fermage, l'arriéré s'est accru ^ : de là, pour la plupart de mes fermiers, désespoir de pouvoir jamais s'acquitter, nul effort pour se libérer; ils enlèvent et consomment ce que la terre produit, comme des gens devenus indifférents à tout gain. 11 faut porter un remède à ce mal, qui croît chaque jour. Il n'y a qu'un moyen, remplacer les fermiers par des •colons partiaires"; mais alors il faut que j'envoie quelques-uns de mes serviteurs pour diriger les travaux et surveiller la récolte*. » L'esclavage reprenait ainsi la prépondérance : et, de la sorte, môme le colon libre se trouvait mis, peu à peu, sous la direction de surveillants esclaves.
Ainsi, devant la grande propriété appuyée sur l'esclavage, disparaissaient les trois classes de paysans li-
1 Pline le Jeune, Ep. III, 19. — 2 Le prudent Columelle conseille de ne pas accorder de trop nombreuses remises. De Re rust., I, 7.
— <* Dans certaines contrées de l'Italie, le colon partiaire avait, au moins du temps de Caton TAncicn, droit à J du produit dans un bon sol, à } dans un sol ordinaire, à J dans un sol médiocre. Dans certains terrains exceptionnels, il Ji*aviùt droit qu'à ^. Caton, De Re Tusl.^ ViSi.
— ^ PJ/ne, £p., I\, 37.
bres, les petits propriétaires, les fermiers, les ouvriers. J'ai déjà indiqué la concurrence laite à ces derniers par les esclaves. Il importe cependant de ne rien exagérer. De même que, à Rome, un petit nombre d'hommes libres se trouvait, dans les ateliers industriels, mêlé aux esclaves, partageant la condition de ceux-ci» et presque aussi méprisé qu'eux : de même, dans les campagnes, il y eut, à toutes les époques, des ouvriers .agricoles de condition libre mêlés aux esclaves ruraux. Le nombre de ces ouvriers diminua à mesure que la grande propriété, traînant à sa suite une population esclave, poussa son mouvement envahisseur : leur condition s'altéra ien même temps : mais on ne peut dire que nulle part, ni en aucun moment, ils aient totalement disparu. Au m'' siècle avant l'ère chrétienne, les cultivateurs prenaient souvent à loyer des journaliers libres ^ Dans les plantations d'oliviers et de vignes dont Gaton décrit la culture, . on se servait d'ouvriers libres ; quand ils couchaient dans la ferme, un esclave était chargé de surveiller leur chambrée *. A la même époque, il y avait dans les campagnes des charpentiers libres employant des aides libres aussi. Gaton indique le salaire qui devra être payé au faber et à ses adjutores pour la construction d'un pressoir '\ Deux siècles plus tard, ces ouvriers ou journaliers libres étaient moins nombreux; Varron prévoit surtout la location d'ouvriers esclaves *. Il est probable que, à partir de cette époque, les paysans qui n'avaient pu ou voulu émigrer étaient contraints, pour vivre, de louer leurs
' Caton, De Hé rusL, L — '^ Ibld., \Z. — ^ Ibid., 11, — '■* Varroii,
bras aux directeurs des exploitations agricoles et d'y travailler confondus avec les esclaves. 0» les employait aux gros travaux pour lesquels les esclaves n'étaient pas assez nombreux, par exemple à la fenaison et à la vendange * . Et encore les paysans indigènes rencontraient sur ce terrain même une autre concurrence, celle de journaliers nomades venus par troupes, sous la direction d'entrepreneurs (mancipes)^ soit de certaines contrées d'Italie ^ soit même d'Egypte, d'Asie, d'IUyrie, pour louer h forfait leurs services aux culli valeurs, et auxquels on donnait le nom à'obœrarii '. Dans l'état de misère et de dépopulation où était l'Italie au T' siècle, il dut arriver souvent. que des paysans libres, après avoir travaillé comme journaliers pêle-mêle avec les esclaves d'une exploitation rurale, après avoir partagé peut-être avec eux l'abri souterrain de l'ergastule, avaient fini par se confondre tout à fait dans la familia rustica. L'habitude, la misère, les avaient fixés dans l'exploitation; ils s'étaient accoutumés à vivre comme les esclaves, ne recevant parfois, comme eux, d'autre salaire que la nourriture et le vêtement; ils avaient pris femme parmi leurs compagnes de travail; ils étaient tombés de toutes les manières au niveau de l'esclave. Plus d'un de ces malheureux s'était vu alors retenu par force dans le domaine rural auquel il s'était d'abord volontairement attaché. Les jurisconsultes prévoient le cas, fréquent sans doute à mesure que croissaient dans la société romaine la misère et le désordre, où un homme libre est retenu par force dans l'esclavage, tw ergastulo, dit
Uàû/., 17. — 2 Suétone, Vespasianus, i.— 3 Vai*on, Dft Re rusl,\, VI.
Gicéron *. Après les guerres civiles qui ensanglanlèrent les dernières années de la république, Tinsécurité des campagnes devint si grande que souvent les voyageurs, soit libres, soit esclaves, étaient arrêtés et entraînés de force dans les ergastules par Tordre des propriétaires. Auguste fut obligé de sévir contre ces brigandages, et fit visiter les ergastules pour en retirer les malheureux que la violence y tenait séquestrés ^ Il y fit également rechercher les hommes libres que la crainte du service militaire avait conduits dans ces retraites, où ils vivaient cachés parmi les esclaves ^. Adrien, à son tour, tenta de mettre un terme à cette communauté de vie volontaire ou forcée qui lui paraissait indigne de l'homme libre : a il interdit, rapporte un de ses historiens, l'habitation des esclaves et des hommes libres dans un même ergastule *. » Cette réforme eut probablement peu de succès; plus les campg^nes se dépeuplèrent, plus la communauté de vie dut devenir étroite entre les esclaves ruraux et les rares et misérables paysans qui n'avaient pas voulu quitter leurs villages dévastés. Au iv' et au v' siècle, la misère publique, les exactions des collecteurs d'impôts et les incursions des barbares remplirent d'hommes libres les ergastules
ruraux ^.
1 Cicéron, Pro CluentiOy 7. Callistrate, Julien, au Dig.y IV, vi, 0, 11, 23, XXXII, m, 20. Cf. au Dig., tout le titre xxix du livre XLIII, De homine libero exhibendOy et le titre xv du livre XLVIII, De lege Fabia; au Code Théodosieriy le titre xviii du livi*e IX, Ad legem Fabiam; au Code Juslintenj le litre xx du livre IX, De plagiariis. — 2 Suétone, Aug.y 32. — 3 Id., TiberiuSy 8. — * Spartien, AdrianuSy 17. — s Code Théod.y VII, xiu, 8; Salvien, De Gub. Deiy V, 8.
Pline TAncien a peint en quelques mots d'une magnificence épique l'influence mortelle de l'esclavage sur l'agriculture. « La terre, dit-il, qui jadis tressaillait de joie quand elle était ouverte par un soc triomphal et cultivée par les mains d'un consul, maintenant se resserre avec une sorte d'indignation sous les pieds enchaînés et les mains liées qui la touchent... La culture des champs par la population des ergastules est détestable, ajoute Pline, comme tout ce qui se fait par des hommes en proie au désespoir *. » Beaucoup des esclaves de la campagne, particulièrement les vinctij étaient en effet des condamnés, relégués aux champs par la justice du maître ^, ou des esclaves coupables de quelque crime , dont leurs propriétaires s'étaient débarrassés en les vendant à vil prix ^, Certains maîtres préféraient ces derniers pour les travaux exigeant quelque intelligence : « Les esclaves vicieux, disaientils, ont l'esprit plus vif *. » Souvent aussi on envoyait à la campagne des esclaves de rebut, un valet de pied cassé par les ans, un porteur de litière à bout de forces \ Que pouvait-on attendre de pareils ouvriers ? « Lâches, endormis, dit Columelle, ils regrettent l'oisiveté de la ville, le champ de Mars, le cirque, le théâtre, le jeu, les tavernes, les mauvais lieux ®. » Ainsi rêvait le vil-
« Pline, Hist. naty XVIII, 7. — 2 Ulpien, au Z)isf.,XXVlïI, v, 35, g 3 -3 Columelle ÏII, 2. — * Ibid — ^ Ihid., I, Praefatio. — « Ibitl, ï,«.
licus d'Horace, dégoûté du travail des champs, et dont ^ la pensée se reportait «vers Rome, ses jeux, ses bains, t ses gras cabarets et ses joueuses de flûte ^ » t
« Sous des mains libres, dit encore Pline, la culture jï donne des fruits plus abondants, parce qu'elle est pra- i tiquée avec plus d'amour ^ » On ne peut exprimer en •i termes plus forts la cause de la stérilité du travail des l esclaves. L'âme d'un homme libre féconde vraiment la :« terre qu'il cultive. Mais celui qui, ne s'appartenanl i pas, travaille sans espoir, sans joie, sans élan, avec le ^ corps seul, ne produit qu'une œuvre languissante. Il i n'a point l'activité du véritable laboureur ; il ne s'in- li quiète point du tort que feront à ses récoltes les incer- i titudes de la température et les variations des saisons; i il s'abandonne à la routine, ne tente point de combi- ^ naisons nouvelles, n'améliore point; il n'a pas l'amour ■ de la terre, et la terre, pour produire, veut être aimée.
Au I" siècle de notre ère, la terre n'était aimée ni ? de l'esclave ni du maître. Gicéron avait pu encore , montrer de son temps les pères de famille destinant leurs fils à l'agriculture et leur enseignant que cette profession est la plus honorable de toutes * ; il avait pu célébrer l'amour que les bons bourgeois cultivateurs de l'Ombrie et de l'Étrurie portaient à la vie rurale*. Déjà, cependant, des voix discordantes se faisaient entendre : Salluste appelle l'agriculture « un métier servile'. » Au commencement de l'empire, il était de bon ton d'y paraître étranger. « On enseigne tout, s'écrie Golumelle : il y a des maîtres pour ap-
1 Horace, I Ep., xiv, 15-26.— » Pline, Hist nat.y XVIH, i. —3 Gicéron, Pro Roscio Amerino, 7, 15, 16, 17. — * Ibid.y 16. — 6 Salluste, CatUina, 4
rendre à dresser les plats et à friser les cheveux; 3ur l'agriculture seule je n'ai jamais connu ni prosseurs ni élèves*. » Qu'un riche propriétaire s'ocipât lui-même de ses domaines, comme ce consulaire de mœurs antiques » dont parle Pline, qui, ayant »çu de la libéralité d'Auguste environ 19 millions de ancs, dépensa tout à acheter et à améliorer des terres ms le Picénum % c'était une exception en un temps i, au témoignage de Columelle, « la vie des champs araissait sans honneur, presque honteuse, indigne un homme libre'. » Beaucoup de propriétaires ne aignaient même pas visiter leurs domaines. Gicéron 3rit à Atticus que la femme de son frère Quintus, un istant brouillée avec son mari, fait en compagnie de îlui-ci un voyage de réconciliation dans ses domaines Arpinum *. Un siècle plus tard, une semblable pro- Dsition adressée par un mari à sa femme eût sans oute consommé la division du ménage : les femmes 3 haut rang, dit Columelle, « considèrent comme un ►urd ennui la vie des champs et le spectacle de la ilture; elles .regardent comme une honte de passer uelques jours dans leurs terres '; » semblables à îtte marquise du xvir siècle, qui demanda à son mari 3 s'engager par contrat à ne la jamais mener à la unpagne^. Pline le Jeune habitait volontiers ses irres; il aimait ses jardins et ses maisons de plaimce; mais il haïssait la compagnie de ses fermiers, eurs affaires et leurs plaintes l'ennuyaient, dit-il, et ne faisaient qu'augmenter son goût pour la ville. »
» Columelle, I, Prœf.— 2 Pline, Hist. nat.,XVII, 7.-3 Columelle Praef. — *Cicéron, Ad Atticum, I, 6. — s Columelle, XH, Prœf. — la marquise de Courcellcs. Sainte-Beuve, Causeries du lundi,i.ly p. 57
Ne croirait-on pas entendre madame de Rambouillet : 3 « Les esprits doux et amateurs de belles-lettres irou-js, vent rarement leur compte à la campagne ^? » Hélas !iles aristocraties « trouvent rarement leur compte »^^ ' à la ville : le « goût pour la ville » est à la fois un desr: symptômes et une des causes de leur décadence.fr Vivant à la campagne, l'aristocratie s'attache au sol et| y plonge, en quelque sorte, ses racines; vivant à laj ville, elle s'y corrompt par le luxe, s'y appauvrit, s'yi abaisse, perd toute foi en elle-même et toute influence^ au dehors. L'aristocratie romaine, composée, soust. l'empire, d'enrichis sans naissance et sans traditions, w de parvenus de bas étage et àe patriciens dégénérés,*, ne vivait plus que pour la ville et la coui\ et ne com-* prenait plus la campagne. Quand on ne comprend» plus la campagne, on la méprise. A une époque mo-^ ralement bien supérieure à l'empire romain, mais où cette inintelligence et ce mépris, prélude de terribles . catastrophes, étaient portés au comble, une grande dame de la cour de Louis XIV vendit un jour, dit Saint-Simon, pour acheter un miroir de grand prix, « une méchante terre qui ne lui rapportait que du blé^ » A la fin de la république romaine, une marmite en métal de Gorinthe se payait, dit Cicéron, aussi cher qu'une ferme \ Sous Domitien, de riches débauchés aliénaient leurs terres pour acheter des chars d'or ou de beaux esclaves, de ces esclaves de plaisir dont chacun avait, selon Martial, la valeur d'un domaine entier *.
1 Sainte-Beuve, Causeries du lundis t. I, p. 368. — 2 i,a comtesse de Fiesque. Mémoires du duc de Saint-Simon, t. II, p. 37, éd. Chéruel. — » Cicéron, Pro Roscio Amerino, 46. — * Martial, II, 62; XU, 10, 33.
Ainsi délaissée, l'agriculture était tombée en pleine cadence. Cette Italie, si fertile quand plusieurs milrs de petits propriétaires, se succédant de père en s dans leur exploitation % la cultivaient avec amour^ sentit frappée de stérilité depuis que ses campagnes trouvaient à Ja fois possédées et méprisées par un itit nombre de riches. Les causes de cette décadence nt multiples. Longtemps avant la fin de la républi- 16, les conquêtes extérieures de Rome, si favorables^ Fai montré plus haut, à la fonmation des latifundia^ raient d'une autre manière encore été nuisibles à' îgriculture. On a dit bien souvent que l'univers était îvenu tributaire de Rome : cela est vrai à la lettre, n grand nombre des tributs imposés par Rome victoeuse aux provinces conquises lui étaient payés en ature. Il en était ainsi pour le blé. Les terres de Siile, de' Sardaigne, d'Egypte, d'Afrique, devenues léalement, par la conquête, le domaine du peuple rolain, avaient été laissées à leurs possesseurs sous la ondition d'un certain tribut, decumœ, pris à ferme par es publicani si souvent nommés et vantés par Gicéon*. Sous le règne d'Auguste, la ville de Rome conommait 60 millions de modii (environ 810 millions de ivres) de blé par an ; sur ce chiffre, 12 millions de modii îtaient distribués gratuitement à 200,000 /ri^men/ar?/, e reste vendu par l'État au-dessous du cours ^. L'histrion juif Josèphe affirme que le blé fourni par la prorince d'Afrique suffisait à la nourriture de Rome pour
' Cic^ron, De lege agraria. II, 31. — 2 Voir V Excursus de vecUgali-^ ^ reipublicœf dans le Cicéron de Lemaire, 1. 1 des OrationeSy p. 541 « 570.-3 G. Humbert, article Annona^ dans le Dict. desantiq r&cque^ tt rom. de Daremberg et Saglio, p. 276, 277
98 LK TRAVAtL ACiUICOLE* :
huit mois, celui de l'Égyple pour quatre ^ . Ces calcula|^ sont probablement exagérés; mais il paraît certaiiM • qu'en ajoutant au blé d'Afrique et d'Egypte celui ià la Sicile, de la Sardaigne et des autres provinces tri ^ bu ta ires, le blé fourni chaque année à la ville deRo excédait notablement sa consommatioa. Les empereu prévoyants conservaient le surplus dans les grenie publics : en mourant Septime Sévère laissa disponiblfll. le contingent frumentaire de sept années. La ville dfl( ., Rome était donc alimentée par le monde entier : ]e^. provinces travaillaient pour elle, etleur^ cultivateuraj ' étaient devenus, selon l'expression de Cicéron, « lesla-t boureurs du peuple romain -. » On conçoit quel troubl«j, ce système porta dans l'agriculture italienne. A mesurt(^ qu'il fut développé, la décadence de celle-ci, déjà com-^ mencée par tant de causes, se précipita. Les agricul teurs italiens, vôvant l'immense marché de Rome leu échapper, abandonnèrent de plus en plus la cuitu des céréales, et les paysans de l'Italie se sentirent chai, que jour davantage attirés vers « la grande ville t& dool le nom les fascinait^, et où la vie à bon marché, sou^ vent même gratuite, était olTcrtcà la plèbe. Le moment, vint où, même Rome mise à part, l'Italie ne suffit plufl|^ à se nourrir elle-même et dut manger aussi le blé d^i l'étranger. Du temps de Cicéron, Yager publicxis de tai Gampanie, loué à des particuliers, était encore « *"^ grenier des légions et la ressource de l'annone * ; quand les tributs des provinces étrangères venaient manquer, Rome, jusqu'à ce qu'il eût été divisé par
i Josèphc, De Bello Jud, II, Ifi. — ^ Cicéron, Il Vetr,, IH, 43. -*- » Virgile, Bucolf I, 20-20.— '♦ Cicéron, De lege agraria, H, 29.
lE TRAVAIL AGRICOLE. 09
»ar, trouva dans ce fertile territoire une ressource li ne faisait jamais défaut ^ Mais d'autres parties de talie, où la nécessité de payer la dîme ne maintenait is la culture, avaient cessé de se suffire à ellesêmes : « les laboureurs siciliens, dit Cicéron, tranient pour nourrir le peuple de Rome et toute l'ita- 5*. > € L'Italie, écrit Tibère, a besoin du secours ranger, la Vie du peuple romain est chaque jour à la lerci des flots et des tempêtes, et, sans les provinces, ins le travail de leurs cultivateurs et dô leurs esclaves, ous mourrions de faim au milieu de nos bosquets et e nos maisons de plaisance '. » Auguste avait interdit Qx sénateurs et aux chevaliers romains de haut rang 5 séjour de TÉgypte sans autorisation de l'empereur; l craignait, dit Tacite, qu'en se rendant maître des K)rts de cette province un ambitieux n'aflamât l'I* alie*. C'est ce que fit Vespasien en 70; en fermant ■Egypte et l'Afrique à l'exportation des grains, il se ^parait à prendre Rome par la famine^. Bien loin toit le temps, si vanté par Pline, où « l'Italie n'avait besoin pour vivre du secours d'aucune province^ . »
L'extension du travail servile fut une des causes de eette stérilité croissante de l'Italie. 11 produisit ses effets
tturels, d'autant plus désastreux qu'il se sentait plus andonné à lui-même, loin de la surveillance des baîtres, sous la direction d'intendants affranchis ou esâaves. Un agronome du f siècle décrit ainsi une exloitation livrée au travail servile : « Les esclaves, dit
» Cicéron, îbid.y 30. — 2 II Verr.^ V, 38. — '' Tacite^ Ann., III, 54
- * Ibid.y H, 59 — 5 Tacite, HUt III, 48; cf. Suétone, Vespas., 7.
- « Pline , Hist nat, XVIII, 4.
iOO LE TRAVAIL AGRICOLE.
Coluinelle, traitent la terre comme des bourreaux '...•1i
Le sol est par eux tourmenté et fatigué : ils laboure^Jl
mal, comptent au maître plus de semences qu'ils n'éft
emploient, ne prennent point de soin des terres enséb.
mencées, et diminuent chaque jour par leur fraude cé^
par leur négligence le grain que Ton a transporté d$m^
l'aire pour le battre. Ils le volent ou le laissent voleÂr
Quand le blé a été serré dans les greniers, ils ne l'iâiiï
scrivent point avec fidélité sur leurs comptes. Ainsi, 4t
par la faute de l'intendant et par celle des esclaves, vkk
domaine perd souvent toute sa valeur ^. » h
Là où la culture était divisée et où les mœurs asA^
ques n'avaient pas encore péri, « l'œil du maître^
source de fertilité ', » dit Pline, corrigeait dans mê^
certaine mesure ces vices de l'esclavage. Ainsi, en
ci le, les agri decumaniy qui contribuaient pour une
large part à la nourriture du peuple romain, formaîi
des cultures très-divisées : dans le territoire de
tium il y avait avant l'arrivée de Verres 83 cultivateui
dans celui de Mitycène 188, dans celui d'Herbitène
dans celui d'Argyrinum 250, dirigeant eux-mêmes
travaux de leurs nombreux esclaves *. De même, e»-
Italie, cet affranchi, dont parle Pline, qui cultiva
avec tant de succès son petit champ que ses voisins Y\
cusaient de magie, pouvait dire à ses juges : < V<
mes esclaves robustes, bien soignés, bien vêtus,
faux bien aiguisées, mes lourds boyaux, mes peî
charrues, mes bœuis bien engraissés ; ajoutez ce
vous ne pouvez voir, mes fatigues, mes veilles,
1 Columelle, I, Prœf. — « /Wd., I, 7. -- a Pline, Hist. nat, XV* 8— * Cicéron, U Vert,, ui, 51 ; t, 11. ^
LE TRAVAIL AGRICOLE. iOl
eurs; voilà mes maléfices ^ » Les secrets de cette igie-là, à la fin de la république et au commencement Tempire, étaient déjà en beaucoup de lieux entière- 8nt perdus. V absentéisme j s'il est permis d'employer le expression moderne, tuait la culture. La propriété acière devenait de moins en moins cette forte et douce lation de l'homme avec la terre, qui crée de l'un à mire des rapports presque personnels. Ce n'était plus l'un placement de capitaux. On habitait Rome, et l'on Ksédait des fermes et des pâturages en Sicile, en Asie, i Afrique, en Espagne ^ Plusieurs propriétaires s'asiciaient quelquefois pour exploiter un domaine situé 1rs de l'Italie*. L'œil du maître n'était plus là; tous 8 vices de la culture exercée par les esclaves pouvaient ( déployer sans obstacle. « Ceux, dit Columelle, qui ^tent des terres dans des contrées lointaines ou au ^ des mers semblent vraiment céder de leur vivant tu patrimoine à leurs esclaves. Ceux-ci, connaissant I distance qui les sépare de leurs maîtres, se corrom- Init : ils commettent tous les excès, et songent plus à fkr qu'à cultiver *. »
Ces inconvénients du travail esclave se faisaient, par
force des choses, sentir chaque jour davantage. A
ire que, devant l'émigration des journaliers libres,
iportation des esclaves dans les campagnes avait aug-
ité, le bénéfice net de la culture était allé en dimi-
it. Dans tout domaine cultivé par une population
rile vivant et entretenue sur le fonds, il faut, en effet,
lire de ce bénéfice le prix de la nourriture des
Wne, Hist. mt.y XVIH, 8.— ^Ibid,, 7; Sénèque, Ep. lU- — » Ci- I, Pro QumtiOy 3. — ^ CohimeHt, De Re rust.y I, 1.
(0:2 LE TRAVAIL AGRIGOLK.
esclaves dans les saisons de Tannée où le travail dftv champs est impossible, où les soins intérieurs ne sufij^. sent pas à les occuper, et où, par conséquent, ils coâ^ somment sans produire. Il était facile de prévoir qu'n^ jour viendrait où les propriétaires seraient conduits i. rechercher le mode d'exploitation de leurs terres q|, demanderait le moins grand nombre d'esclaves. Dï^^ autre cause encore devait les y pousser. A partir ^-^ 111° siècle, le nombre total de la population servft, commençai diminuer. Le luxe, cependant, nedimiiu|. point, il s'accrut plutôt : l'immense quantité des et^ claves consacrés au service domestique resta donc \i même, et il fut nécessaire de réduire, pourvu assuDL le recrutement, le nombre des esclaves ruraux. Ces rai sons particulières, jointes aux causes plus généraH qui ont déjà été exposées, aident à comprendre l modificatioiji qui s'opéra peu à peu dans l'agricultui italienne et dans celle de plusieurs provinces.
Partout où les maîtres cessèrent de diriger eut mômes la culture de leurs champs, où ceux-ci se dépri cièrent par l'effet du travail mal dirigé et insuffisail^ ment rémunérateur des esclaves, et où la demande di céréales diminua, les propriétaires furent amenés^ changer la destination des terres. L'agriculture ilt lienne se divisait originairement *en trois branches la culture des céréales, l'élève de la vigne et de Toll vier*, les pâturages. Peu à peu la première dispar|| et la troisième profita presque seule du vide qu'ell
1 Sur la culture de la vigne et de l'olivier, les prohibitions qv&~ protégeaient et les bénéfices qu'elle rapportait, voir Caton, De Re nM 6, 10, 11, 12; Gicéron, De Republica, HI, 6; Varron, De Re rutt^ Columelle, III^ 3; Pline, HisL nat„ XIV, 5
laissait. Sous l'empire, la plupart des terres qui avaient été jusque-là cultivées en blé se transformèrent successivement en pâturages. L'herbe finit par envahir des fermes entières. Dans un éloquent retour sur les origines romaines, Varron, contemporain de la fin de la république, s'exprime ainsi : « Les pâtres qui ont fondé Rome ont voulu que leurs descendants fussent des laboureurs : au mépris de leur volonté,. Tavarice de leurs petits-fils a laissé les champs cultivés retourner en pâturages*. » Tel fut le sort de l'Italie et, plus ou moins, par l'effet des mêmes causes, celui des provinces où la nécessité de payer les tributs en nature ne maintenait plus la culture dans son état primitif.
Là où jadis la charrue avait passé, le pâtre indolent poussait devant lui son troupeau. On voyait, à certaines époques de l'année, les diverses parties de l'Italie par* courues par des bandes de bœufs, de cavales, de moutons, que conduisaient des bergers à cheval accompagnés de leurs compagnes d'esclavage ^ : car, malgré une loi de César qui, dans une pensée analogue à celle de Lieinius Stolo, avait ordonné aux possesseurs des pâturages d'avoir parmi leurs bergers au moins un tiers d'hommes libres', la plupart des pasteurs étaient esclaves. Ils allaient d'un côté à l'autre des montagnes chercher, suivant les saisons, les œstivi ou les hiberni saltusj les stations d'été ou d'hiver*. Dans les vastes domaines, les troupeaux et les bergers ne rentraient pas chaque jour au centre de l'exploitation; mais ils parcouraient sans cesse les landes désertes, et « passaient
* VaiTon, De Re rust.j H, Prœmium. — 2 ibid., H, 10; Suétone, Cœxar, 42. — ^ Suétone, ibùl. — * Marcien, au Dig., XXXII, ni, 67.
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leur vie sur les chemins *. » Souvent plusieurs bergers 5 étaient placés ensemble sous la conduite d'un chef, > magister pecoris : le jour ils se réunissaient, et la nuit l chacun veillait séparément sur son troupeau*. Séjour- ? nant continuellement, avec leurs femmes et leurs en- i fants, a dans les bois et sur les montagnes*, » ces ber- j gers semblaient retournés à Tétat sauvage. Dès la fin 1 de la république, on avait peur d'eux : Cicéron les :: appelle « des esclaves rustiques et barbares*. » Les i complices de Catilina comptaient sur le soulèvement i des pasteurs de l'Apulie *. Tacite parle de la « férocité » . de ces hommes des montagnes^. Les brigands, qui > étaient souvent des esclaves fugitifs., trouvaient faci- r lement un asile et même des complices parmi les • bergers. Leur coopération ouverte ou cachée contri- l bua sans doute à rendre peu sûres, au 11® et au ni* ; siècle, les campagnes de l'Italie. Dès le temps d'Anto- = nin le Pieux, des troupeaux entiers étaient quelquefois dérobés aux cultivateurs'. Les compilateurs du Digeste : ont recueilli sur ce sujet un grand nombre de textes des jurisconsultes de l'époque classique : ils nous montrent . les campagnes désolées par de continuelles incursions . à main armée, les propriétaires et les colons chassés violemment de leurs domaines par d'autres qui s'y établissent à leur place, les brigands menaçant non-seulement la vie des hommes et la propriété mobilière, mais les itnmeubles eux-mêmes. Plus d'un esclave de la campagne était affilié à ces redoutables malfaiteurs. - Gaïus déclare non responsable envers le maître l'homme
1 Varron, De Re rust.y H, 10 — 2 Ibid. — 3 Ibid. — ♦ Cicéron, Pro Milanê, 10. — s Id., In Catilinam, III, 6. — e Tacite, Annal., IV, 27. ^ Ulpien, au Dig.y XIX, 11, 9, g 4.
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qui, attaqué par un esclave de celui-ci devenu brigand. Ta tué en se défendant \ A la fin du iv° siècle, l'Italie était infestée de brigands qui, grâce à la vitesse de leurs chevaux, échappaient à toute poursuite : en 364, Valentinien et Valens interdisent Fusage des chevaux dans le Picénum, la Flaminia, TApulie, la Calabre, le Brutium, la Lucanie et le Samnium : un petit nombre de dignités et de professions échappe à cette prohibition. Une constitution de la même année rétend aux bergers des domaines impériaux de la Campanie. En 399, une nouvelle loi d'Honorius interdit aux bergers l'usage des chevaux dans la Valéria et le Picénum ^ La raison de cette prohibition est indiquée dans une des lois de 364 : « afin d'affaiblir la puissance des brigands ^ » En 409, l'assimilation des bergers et des brigands est complète : Ilonorius défend de donner des enfants à élever à ceux-là : « en le faisant, on confesse, dit-il, qu'on est affilié à une société de brigands*. » A peu près à cette époque, Symmaque, malade, et à qui l'on ordonnait l'air de la campagne, renonce à s'éloigner de Rome, tant les routes sont peu
sûres*.
Les brigands, aujourd'hui encore le fléau de l'Italie centrale et méridionale, ont donc eu pour ancêtres les pâtres esclaves, successeurs eux-mêmes des laboureurs esclaves, qui, s' étendant avec la grande propriété, avaient chassé du sol italien l'antique race des cultivateurs libres. Sous l'empire, bien des parties de l'Italie durent offrir l'aspect superbe et désolé que pré-
1 Gaius, au LHg.. IX, ii, 4.-2 Code Théod., IX, xxx, 1, 2, 5. — 3 Ut omnes latronum conatus debilitati quiescant. — * Code Théod. IX, XXI, 1. -— 5 Symmaque, Ep,j 11, 22.
sente aujourd'hui la campagne romaine. Il en était de même hors de ritalic. « On voit, disait déjà Sénèque, des provinces, des royaumes entiers broutés par d'innombrables troupeaux ^ » Les excès de la civilisation amenaient le retour à la barbarie.
Au II* et au iif siècle, quelques sages empereurs essayèrent de remédier au triste état où les campagnes italiennes se trouvaient réduites; ils cherchèrent les moyens de reconstituer la propriété, de restaurer la classe détruite des paysans libres. Le bas prix des terres, partout dépréciées, paraissait devoir rendre cette entreprise facile. Dès le temps de Trajan, la propriété foncière avait perdu les deux cinquièmes de ce qu'elle valait auparavant. Pline parle d'une terre qu'il désire acheter, et qui, il n'y a pas longtemps, était estimée 5 millions de sesterces ;on lui en demande aujourd'hui 3 millions *. Nerva voulut mettre à profit cette dépréciation. Il acquit à bas prix des terres qu'il distribua aux indigents. Ceux-ci, démoralisés par la vie oisive de Rome, ne purent se pUer à la rude existence du cultivateur. Alexandre Sévère offrit de prêter sans intérêts à ceux qui voudraient acheter des fonds ruraux, une somme d'argent remboursable sur le produit des biens acquis : cette tentative demeura sans succès. Pertinax revint au système essayé par Nerva; il offrit gratuitement, en Italie et dans les provinces, des terres à ceux qui s'engageraient à les faire valoir : ce fut encore en vain.
Il y avait longtemps que la plèbe romaine ne consentait plus à faire un pas loin du cirque et du forum.
1 Sénèque, Ve Benef., VII, 10. — ^ Pline, Ep.y lU, 48.
Salluste montre, à la fin de la république, la jeunesse des campagnes éprise de la vie de Rome et préférant l'oisiveté qui y régnait au labeur ingrat des champs ' , Cicéron ne craignait pas de faire appel à ces bas sentiments de la populace : « Gardez, ô Romains, cette vie agréable, la liberté, le droit de suffrage, la dignité, le séjour à la ville, le forum, les jeux, les fêtes, toutes vos jouissances; il vaut mieux demeurer dans cette lumière de la république que d'aller cultiver des terres sèches et empestées, et de vous laisser jeter hors de Rome comme une ordure dont on se débarrasse *. » Lui-même, cependant, quand ses passions politiques n'étaient pas en jeu, reconnaissait qu'il était temps « de vider cette sentine de Rome et de rendre des habitants à l'Italie déserte'. » Mais le mal était trop profond; il ne pouvait être guéri. « Aujourd'hui, dit Varron, la plupart des chefs de famille se sont glissés dans nos murs, laissant la faux et la charrue ; ils aiment mieux battre des mains au cirque et au théâtre que de travailler dans leurs champs et leurs vignobles ; il nous faut faire venir notre blé d'Afrique et de Sardaigne,et envoyer des navires chercher la vendange de Cos et de Chio *. » Un demi-siècle plus tard, Columelle répète, dans les mêmes termes, la plainte de Varron*. c J'avais résolu, écrivait un jour Auguste, d'abolit* à jamais les distributions gratuites de blé faites au peuple de Rome ; elles sont cause que la culture des champs est abandonnée ; mais j'ai renoncé à ce dessein, sachant bien qu'elles seraient un jour rétablies par quelque ambitieux *. > On tou-
1 SaUuste, CatUinay 37.— -ia Cicéron, Delege agraria, II, 26, 28.— 3 Ad Atticum, I, 19. — * Varron, De Re rust., II, Proem. — s Columelle, De He rust.y Prspf. — ^ Suétone, Aug., 42
chait à € ce moment de décadence où un peuple n'a plus la force de supporter ni ses vices ni leurs remèdes * . >
Aucun moyen empirique n'était capable de réveiller le sol épuisé de l'Italie et de ranimer l'agriculture dans les provinces où les excès de la civilisation romaine avaient produit les mêmes effets. Des mesures absurdes, comme celle de Domitien ordonnant d'arracher les vignes dans toutes les provinces et de semer du blé à la place, montrent que dès la fin du i"^ siècle la production des céréales diminuait partout ^ La population décroissait avec elle. Plutarque affirme que de son temps la Grèce entière n'aurait pu lever 3,000 soldats, ce qui était le contingent de la seule ville de Mégare à la bataille de Platée'. Dans la seconde moitié du m® siècle, Aurélien tente d'arrêter la désertion des campagnes en rendant les décurions responsables de l'impôt des terres délaissées, que l'on off'rait au premier occupant, et qui ne pouvaient trouver de maîtres*. La Gaule avait appris de Rome l'agriculture. Avant la conquête romaine, les Gaulois, ditCicéron, étaient plus habiles à ravager les champs de leurs voisins qu'à cultiver les leurs ^ Au commencement de l'empire, à une époque où l'Italie n'était plus capable de lever des soldats, la Gaule était fière de sa population florissante^, qui pratiquait les arts de la paix et ne s'était point encore amollie. Moins de trois siècles plus tard, les campagnes gauloises commençaient à se dépeupler. A la fin du iif siècle, certains cantons comme Reims,
1 Tite-Live, Hist, Prœf. —2 Suétone, Domit., 7.-3 Plutarque, De orac. defectUy 7. — ♦ CodeJust.yW^ Lvni, 1.— c Cicéron, De Refublica, III, 6. — 6 Tacite, Ann.y*lU, 40.
Troyes, les plaines flamandes, étaient encore fertiles et bien cultivés, tandis que de Châlon à Autun les champs étaient couverts de broussailles, les terres demeuraient en friche, les vignes replantées par Probus ' avaient vieilli sans être remlacé es, les cultivateurs désertaient, les routes, et même ces grandes voies militaires que Rome avait construites pour ses légions, étaient mal entretenues, obstruées, parfois impraticables*. Constantin dut, à Autun, réduire d'un quart l'impôt foncier'. On voit, par une loi de 325, adressée par le même empereur au gouverneur de la première Lyonnaise, que, à cette époque, les petits propriétaires gaulois étaient souvent contraints par la misère à vendre leurs terres à des conditions désastreuses*.
Cependant, depuis le commencement de l'empire, de nombreux efforts avaient eu lieu pour repeupler, à l'aide de colons barbares, et l'Italie et les provinces. Les peuples jeunes, vigoureux, chargés d'enfants, se prêtent seuls à coloniser : un tel résultat avait été vainement attendu, par quelques empereurs, de la populace de Rome, qui ne savait pas travailler, élevait le moins d'enfants possible, et savourait avec délices une oisiveté nourrie par l'État. On aurait pu croire que le sang barbare serait plus efficace pour infuser une vie nouvelle aux campagnes appauvries. Auguste établit en Gaule, sur les bords du Rhin, des Ubiens et des Sicambres. Marc Aurèle transporte des Marcomans en Italie, desQuades en Dacie. Aurélien peuple de barbares les champs de la Toscane. Probus fait venir en
» Vopiscus, Probus, 18. — 2 Eumène, Oratio Flavieiisium Hommes 6, 7. — 3 ibid., 9, il, 43. — * Code Théod., XI, ni, i.
Trace cent mille Bastarnes. Dioclétien fixesuries bords du Danube des Bastarnes, des Garpiens et des Sarmates. Maximien et Constance Chlore installent des Germains sur les bords du Rhin et dans les parties désertes de la Gaule. Constantin répand trois cent mille Sarmates en Thrace, en Macédoine, en Italie. Valentinien remplit d'Allemands les fertiles pagi des bords du Pô, de Goths les territoires de Parme et de Modène * . On emprunte aux barbares non-seulement des hommes, mais des troupeaux pour les pâturages et des bœufs pour la culture*. Les barbares deviennent ce qu'étaient les provinciaux indigènes du temps deCicéron, « les laboureurs du peuple romain. y> La misère grandit cependant : malgré les lois qui, à la fin du iir siècle, attachent les colons au sol', l'étendue des terres abandonnées ne cesse de s'accroître *. « En Gampanie, dit Honorius en 395, il y a, suivant les rapports de nos inspecteurs et les anciens cadastres, 528,042 jugera de terre désertes et incultes : nous faisons remise de Timpôt, et ordonnons de brûler les rôles désormais inutiles*. » De 401 à 422, neuf lois successives accordent des remises d'impôts à l'Italie et à l'Afrique*^. Le sol et la race s'appauvrissent partout. L'aspect même des lieux change peu à peu : les champs autrefois cul-
* Wallon, Hist. de l'esclavage dans Vani., t UI, p. 293 et 553; Fus— tel de Coulang^es, Hist, des institutions politiques de Vandenne France^ ^ livre ni, eh. v : Des Germains établis dans Tempire comme laboureurs . — 2 Trebellius PoUio, ClatuUuSf'è; Vopiscus, Prohus, 15. — 3 Sur X< colonat et l'état des campagnes sous ,les princes chrétiens, voir not «:~e livre III, chapitre IV. — * Voir tout le titre LViii du livre XI du Co^Me
iustinien, De omni agro déserta, — * Code Théod., XI, xxvm, 2.
«/6id., 3,4., 5, 6, 7, 8, 12, 13, U.
LE TRAVAIL AGRICOLE. ill
livés deviennent des landes, puis des bois *. « Dans les Gaules, dans l'Italie même commencent à naître ces grandes forêts qui ne seront défrichées qu'au bout de cinq ou six siècles par les fils de saint Benoît ^ >
* Lactance, De mort.persecut.y 7. — 2 De Champag^ny, Les Césars du iii« siècle, t. ni, p. 3il.