CHAPITRE PREMIER
l'église primitive et l'esclavage
Un des Pères de la primitive Église parle de « mystères divins destinés à un éternel retentissement, mais opérés dans le silence de Dieu, > magna mysteria cla^ moris^ quœ in silentio Dei patrata sunt *. On pourrait appliquer cette belle formule à l'attitude du christianisme primitif vis-à-vis de l'esclavage. C'est presque dans le silence, par un travail lent et insensible, respectant toutes les situations acquises, n'en déplaçant violemment aucune, qu'il a peu à peu substitué aux institutions et aux mœurs qui rendaient l'esclavage nécessaire d'autres institutions, d'autres mœurs, avec lesquelles l'existence de l'esclavage était incompatible.
Pour quiconque a le sens de l'histoire, c'est là un des plus beaux spectacles qu'elle puisse offrir. Mais il
1 s. Ignace d'Àntioche, Ad Ephesios, 19.
ne saurait être compris par ceux qui n'admettent pas qu'une révolution puisse être opérée autrement que par des moyens révolutionnaires. Ils demandent à quelle date précise l'Église a convié les esclaves à secouer le joug. Ils rappellent saint Paul, les premiers Pères, les plus anciens apologistes, recommandant aux esclaves l'obéissance, la résignation, l'amour de leurs maîtres. « Voilà, disent-ils, quel a été le rôle de l'Église; elle eût pu se ranger du côté des opprimés, elle a préféré se faire l'auxiliaire, presque le complice des oppresseurs. Par ses efforts les esclaves ont été contenus, et ces frémissements qui, périodiquement, agitaient les masses souffrantes dans le monde romain, se sont peu à peu apaisés. Les esclaves ont appris à se soumettre à leur sort. Leur délivrance n'a pas été accélérée, mais plutôt retardée par l'influence chrétienne. »
Je n'ai aucune peine à le reconnaître, le christianisme a prêché la résignation aux opprimés. Mais en même temps il s'est appliqué à changer les cœurs des oppresseurs. Il a dit aux esclaves : « Ne cherchez pas à sortir violemment de votre état; » il a dit en même temps aux maîtres : « Aimez vos esclaves comme des frères, diminuez leur nombre qui est superflu, reconnaissez qu'ils sont vos égaux, souvent vos supérieurs devant Dieu, rendez-leur le droit au mariage et à la famille, que la loi civile leur refuse, et enfin, si vous voulez faire du bien à votre âme, pro remédia animœ^ acordez-leur la liberté. » Pendant les premiers siècles chrétiens, ce langage a été celui de l'Église; et ce qu'elle a demandé aux esclaves et aux maîtres, elle l'a obtenu des uns et des autres. Ainsi a été opérée, ou,
si Ton aime mieux, préparée, par des moyens doux et pacifiques, une transformation complète de l'état moral et social du monde. L'Église a, en quelque sorte, placé la civilisation antique sur des fondements nouveaux, sans faire sentir la moindre secousse à l'édifice fragile et vieilli. Qui eût pu accomplir une œuvre aussi délicate, sinon la main la plus tendre et la plus légère, la main d'une mère, disons mieux, la main de Dieu? Des ménagements infinis étaient nécessaires pour toucher à cette question de l'esclavage sans imprimer un ébranlement profond à des foules frémissantes que la politique romaine avait grand'peine à contenir. La société antique reposait tout entière sur l'esclavage; cette base peu sûre tremblait à chaque instant sous l'édifice qu'elle portait. Plusieurs révoltes d'esclaves mirent la république romaine à deux doigts de sa perte. Qu'un esclave fanatique se fit passer pour inspiré par une déesse étrangère, par une de ces divinités de l'Orient dont le culte mystérieux apportait de vagues promesses de bonheur aux âmes rendues superstitieuses par la souffrance, il pouvait, comme Eunus en Sicile, soulever 200,000 de ses compagnons d'esclavage, se proclamer roi, et déclarer à Rome une guerre terrible, qui ne put être étouffée qu'après deux ans de luttes, pour recommencer plus acharnée trente ans après ^ A la fin de la république, 73 ans avant l'ère chrétienne, un gladiateur, Spartacus, faisait le même appel aux esclaves fugitifs et aux aventuriers de toute sorte qui remplissaient l'Italie, rassemblait 70,000 de
ï Diodorc de Sicile, Fragm., XXXIV, 2; XXXVl, 2-10; Florus, Epii, rerum rom., III, 9.
ces désespérés, réformait leurs mœurs en les pliant à une discipline austère, battait successivement un préteur et trois consuls, menaçait Rome, livrait sept batailles, et tenait pendant deux années toutes les forces de la république en échec ^ A mesure que s'assombrit la fortune de Rome, les esclaves deviennent plus menaçants. A chaque instant, unis aux gens du bas peuple, ils suscitent dans Rome des émeutes. Dés que Catilina lève Tétendard de la révolte, une multitudes d'entre eux prend la fuite pour aller le rejoindre *. Le sénat épouvanté fait conduire hors de Rome et interner en diverses villes de l'Italie tous les gladiateurs, de peur qu'ils ne fassent cause commune avec les révoltés '. Si Catilina avait été vainqueur, Rome entière fût devenue la proie des esclaves*. Deux ans après la défaite de Catilina, le tribun Clodius soulève des troupes d'esclaves prêts à incendier Rome et à massacrer le sénat si l'exil de Cicéron n'est pas prononcé ^. Dans la foule populaire qui s'agite autour du bûcher de César, on distingue un grand nombre d'esclaves menaçant de leurs torches les temples et les maisons®. Les guerres civiles de la fin de la république accroissent encore leur audace. La flotte de Sextus Pompée était en grande partie montée par des esclaves fugitifs ; les ergastules, dit Florus^ s'étaient armés pour lui '' ; Auguste j dans l'inscription d*Ancyre, déclare avoir, après la défaite de Sextus, « rendu à leurs maîtres pour être
^ Appieii) De Éello dv.y I; Plutarqae, Marcus Crassust 8-10; Florus, ill, 20. — 2 Salluste, Catilina, 56. — 3 /6id., 30. — * Cicéron, Pro domoy i2. — s Id., Pro domOy 34; Pro Cœlio, ;32; Pro PlaneiOy 36; Pro Sextio, 21. — « Id., PhUipp.,!, 2; Ad Atticumj XIV, 10. — ' Flo- |*U8, IV, 8.
L*ÉGLlSË PtllMItlVE ET L*ESCLAVA(iE. 19 1
mis à mort trente mille esclaves qui s'étaient enfuis et avaient pris les armes contre la république. »
Pendant les premiers siècles de l'empire, les mouvements d'esclaves furent moins fréquents et moins redoutables, ou plutôt le péril qui venait d'eux changea de forme. Dans les campagnes, où la population servile avait peu à peu remplacé la population libre et où d'immenses pâturages, des landes incultes, avaient en beaucoup d'endroits succédé aux champs cultivés, on vit se former des troupes de brigands qui promenèrent partout, en Sicile, en Italie, jusqu'aux portes de Rome, la désolation et le pillage. Ces brigands étaient pour la plupart des esclaves fugitifs ; ils trouvaient des recrues et des complices dans les milliers de pâtres esclaves qui peuplaient les vastes latifundia. Ces esclaves rustiques et barbares, comme les appelle Cicéron, ces pâtres féroces vivant dans les bois et les montagnes à l'état sauvage, selon une expression de Tacite, faisaient une guerre de détail, de surprises à la société civilisée. Pour que le monde romain s'émût, il suffisait qu'un grand propriétaire ne tînt pas sous un joug assez ferme les esclaves qui peuplaient ses forêts et ses pâturages : l'an 54, une dame romaine est accusée parce que, < en ne maintenant pas sous un joug assez ferme les armées d'esclaves qu'elle possédait dans les Calabres, elle mettait en péril la sûreté de l'État*. » L'an 24, un aventurier, un ancien soldat, avait tenté de soulever les esclaves ruraux dans le sud de l'Italie ; le mouvement fut facilement réprimé, mais « Rome, dit Tacite, ^ avait commencé à trembler à cause de la multitude
' 1 Tacite, An»:, Xll^ 65.
192 LtGLÎSE PRIMITIVE ET L*ESCLAVAGE.
des esclaves qu'elle renfermait dans son sein, pendant que la plèbe d'origine libre y diminuait chaque jour * . » Aucune défense ne semblait trop cruelle contre ces armées d'esclaves que le moindre bruit de sédition faisait, pour ainsi dire, sortir de terre. C'est par centaines, par milliers, qu'on les massacrait après chaque soulèvement. Quand Spartacus eut été vaincu, Crassus fit dresser le long de la voie qui mène de Gapoue à Rome six mille croix où furent suspendus les prisonniers ^ Après les guerres de Sicile, il avait été interdit aux esclaves de ce pays de porter aucune arme : un d'eux ayant tué avec un épieu un sanglier qui ravageait la contrée, fut non pas récompensé, mais mis en croix. Cicéron rapporte ce fait sans le blâmer, Valère Maxime l'approuve au nom de la raison d'État \ Pour être si féroce, il fallait que Rome eût grand peur. Malgré ce régime de terreur, « la guerre servile, dit Plutarque, couvait toujours sous la cendre; une étincelle eût suffi pour la rallumer*. » Tout le monde le sentait; les imaginations demeuraient frappées de ce péril insaisissable qui était, pour ainsi dire, dans l'air, et qui un jour ou l'autre pouvait éclater de nouveau. Les sujets de déclamation traités dans les écoles de rhétorique ont gardé l'empreinte de cette disposition des esprits. Il semblait qu'on prît plaisir à' discourir sur ces terreurs imaginaires, à donner parj la parole un corps à des fantômes dont l'apparitioin était à chaque instant redoutée. Sénèque le père, danÉJ une de ses Controversiœ, peint une ville tombée en W
1 Ibid,, IV, 27. — 2 Appien, De bello civUi, I, 120. — 3 Cicéron, II, Verr,, V, 3; Valère Maxime, VI, m, 5. — * Plutarque, Marcha Crassusy 10. "
puissance d'un tyran qui oblige tous les hommes libres à fuir, et donne aux esclaves le pouvoir d'enlever les femmes de leurs maîtres*. Gela était déjà arrivé l'an 428 de Rome : les esclaves de Volsène, en Étrurie, s'étaient rendus maîtres de la ville, avaient épousé les filles de leurs maîtres, et s'étaient arrogé sur le mariage des femmes avec des habitants de condition libre im droit analogue à celui que la légèreté de certains historiens prête, sans preuves et contrairement à des textes formels, aux possesseurs de fiefs dans notre pays ^ C'avait été, en un mot, le monde renversé; mais le monde antique, surchargé d'esclaves, oscillait si souvent qu'un renversement de cette nature pouvait chaque jour être redouté.
Une double terreur pesait ainsi sur la société romaine : les maîtres, tremblant en secret devant leurs esclaves, ne se faisaient obéir d'eux qu'en les obligeant à trembler. Un maître vivait dans des alarmes continuelles au milieu de centaines, quelquefois de milliers de serviteurs qui n'avaient que sa volonté pour loi. Étaient-ils trop unis? il avait peur de leur concorde; Caton avait pour principe de gouvernement d^excitei* souvent des querelles entre ses esclaves ^ Étaient-ils maltraités par les ergastularii? prenez garde, dit umelle, si on les exaspère, ils deviendront terribles ^ esclave avait-il l'esprit vif, inquiet? j'aime mieui esclaves dormeurs, déclarait Caton; les plus intellits sont ceux qu'on est le plus souvent obligé d*ener, ajoutait Golumelle ; plus ils sont enclins à Fin-*
Sénèque, Controv,^ HI, 21. — « Valère Maxime, IX, 2 -. a piu-
e, Cato rM^off Si. — ^ Golumelle, I, 8i
dolence, ditPalladius, moins ils sont portés au crime*. Les clauses des ventes d'esclaves, étudiées par les jurisconsultes, révèlent souvent les préoccupations des maîtres. Avait-on acheté par ignorance un de ces désespérés qui avaient tenté de prendre la fuite ou de se donner la mort? on avait le droit de faire résoudre la vente ^ Voulait-on éloigner de soi un esclave dont on redoutait le ressentiment? on stipulait qu'il ne pourrait séjourner en tel lieu, qu'il n'approcherait pas de telle ville, qu'il serait maintenu hors de l'Italie, qu'il ne serait jamais affranchi; ces clauses, très-fréquentes, € ont été trop introduites, dit Papinien, pour la sécurité du maître et afin d'écarter de lui tout péril ^ » Ces précautions furent souvent inutiles. La haine était là, maîtresse de l'âme de ces esclaves en apparence si soumis; elle veillait, s'il le fallait, de longs mois, de longues années, a nourrissant en secret sa colère, dit Lucien, renfermant dans son sein une inimitié chaque jour croissante, recelant un sentiment dans son cœur et en proférant un autre, jouant, sous un visage qui respire la gaieté de la comédie, une tragédie sombre et farouche*. » Dès que l'occasion était propice, la tragédie se hâtait vers son dénoûment sanglant. Sous Néron, après Marins et Sylla, après les terribles proscriptions des triumvirs, après les flots de sang que firent couler Tibère et Gains, Sénèque ne craignait pas'.d'écrire : « Plus de Romains sont tombés victimes def la haine de leurs esclaves que de celle des tyrans*. »
1 Plutarque, CatOy 20; Columelle, ibid.; Palladius, De Re nu/., Il Proemium. — s Ulpien, au Dig,, XXI, i, 1, g 1, 17, 23, g 3. — » pinien, Ibid.y XVIlI,vi, I.— * Lucien, Ca/omnie, 24. — S8énèque,£/)
Cette haine des esclaves n'était pas seulement nourrie de ressentiments individuels, c'était une haine de classe, une haine sociale, qui s'attaquait non à tel maître parce qu'il était cruel, mais à tel Romain parce que, quoique bon et humain, il était maître. « Voilà à quoi nous sommes exposés, s'écrie Pline le Jeune racontant l'assassinat d'un maître que ses esclaves avaient surpris dans son bain et horriblement mutilé; voilà les périls, les injures qui menacent non-seulement les plus cruels, mais les plus doux d'entre nous M :» « Crois-moi, dit VaiTon faisant allusion à la fable de Diane et d'Actéon, il y a eu plus de maîtres dévorés par leur esclaves que par leurs chiens; » et il ajoute un mot terrible, le mot de l'homme exaspéré par la peur : a Si Acléon avait pris les devants et s'il avait dévoré ses chiens lui-même, on ne le ridiculiserait pas aujourd'hui sur le théâtre ^ »
Les maîtres romains n'entendaient pas être ridiculisés de la .sorte. C'était avec une main de fer qu'ils tenaient leurs esclaves. « Les maîtres, dit Cicéron dans le plus beau traité de morale que Rome païenne nous ait laissé, ont le droit d'être cruels envers leurs esclaves, s'ils ne peuvent les maintenir autrement ^ » Cette maxime avait passé dans la législation. Pour contraindre les esclaves à veiller sur le salut de leurs maîtres, une loi atroce, mais nécessaire, les y obligeait ta péril de leur vie : « s'il n'y allait pas de la tête |des esclaves, dit le sénatus-consulte Silanien, aucune [maison ne pourrait être à l'abri des embûches du de-
is ou du dehors*. » Tous les esclaves d'un maître
» Pline le jeune, Ep., III, 14, — 2 Varron, Satire MénippéCy cité Monius. — 3 Cicéron, De officiiSf II, 17. — * Cité par Ulpien, XXIX, V, 1.
196 L*ÉGLÎSE PRIMITIVE ET L*ESCUVAGË.
assassiné devaient être punis du dernier supplice s'ils ne pouvaient prouver qu'ils l'avaient défendu, qu'ils étaient allés jusqu'à exposer leur vie pour lui. C'était le dévouement sous peine de mort. Un correspondant de Cicéron lui raconte que les esclaves de M. Marcellus, assassiné près d'Athènes, ont pris la fuite, bien qu'innocents, de peur d'être rendus responsables du crime *. Les jurisconsultes, avec leur subtilité et leur précision accoutumées, consacrent de longues pages à commenter ces dispositions, en vigueur dès le temps de Cicéron, renouvelées sous Auguste par le sénatus- ; consulte cité plus haut, étendues sous Néron aux affranchis par un autre sénatus -consulte, « œuvre de vengeance et de salut ,)> dit Tacite*. Ils notent avec un sang-froid d'artistes les solutions les plus « élégantes, i selon une expression d'Ulpien*. Une des applications ., du sénatus - consulte Silanien est demeurée célèbre. On vit, l'an 61 de notre ère, les quatre cents esclaves ^ urbains du préfet de Rome Pédanius Secundus conduit» à la mort parce qu'un d'entre eux l'avait assassiné ; et dans la curieuse discussion qui s'éleva, à cette occasion, au sénat, et que Tacite nous a conservée, on proclama que sans de telles sévérités pas un maître ne — pourrait dormir en paix dans sa maison. « Ce ramas . d'hommes ne peut être dompté que par la terreur, i^ s'écria l'un des orateurs, colluviem istam non niàLr, metu coercueris^. Telle était la situation des riches, dai— maîtres, environnés de ces « nations » d'esclaves, ipom, employer un mot prononcé dans la même discussiottÇ^
1 LeUrc de Sulpicius à Cicéron. Ad famiUareit IV, 12. ^ s TaciiJ Ami., XIII, 32. — 3 Dig., XXIX, v, 1, § 12. — ♦ Tacite, il iiii., XII 42-45.
nations, dit Sénèque, « plus nombreuses et plus redoutables que bien des peuples belliqueux * . i>
Au milieu dé celte guerre sourde, qu'une excitation puissante, qu'un grand souffle vînt soulever ces muK titudes d'ennemis cachés, « d'ennemis naturels ^, iî) que le monde païen renfermait dans ses entrailles, et une révolution terrible éclatait. L'Église chrétienne, dès le I" siècle, avait pénétré partout. Elle entretenait des intelligences dans le palais des Césars, dans les maisons des riches, dans les légions, dans les ateliers, dans les ergaslules. Des fidèles lui étaient venus des rangs les plus élevés de la société romaine. Elle avait surtout recruté des adhérents nombreux dans ces classes souffrantes sur lesquelles la civilisation romaine pesait de tout son poids, parmi les esclaves et parmi, ces gens du bas peuple qui faisaient presque toujours cause commune avec eux, « ces ouvriers en laine, ces cordonniers, ces foulons » , dont Gelse parle avec dédain^. Un brûlant enthousiasme s'était emparé de ces âmes naïves, d'autant plus portées à se donner tout entières à leur foi nouvelle que tout, dans le monde où elles vivaient, les repoussait. Le christianisme avait été assez puissant sur elles, pour en obtenir le sacrifice du sang, en faire plus que des soldats, des martyrs. Il pouvait exiger tout de ses fidèles, particulièrement des esclaves convertis, chez qui l'obéissance n'eût été refroidie par nulle considération extérieure, nul attachement à l'ordre établi. Si, parla voix de ses missionnaires, l'Église primitive avait fait entendre un appel
1 Sénèque, De Benef., VH, 10 — 2 Tertullien, Apo/., 7. — 3 Otvgène, Contra Ceîsum, III, 5.5.
i98 L'ÉGLISE PRIMITIVE ET L'ESCLAVAGE.
direct de tous les esclaves à la liberté, elle eût donné peut-être le signal d'une lutte telle que le monde n'en avait pas encore vue. « L'esclavage, dit Channing, avait pénétré la société de telle sorte, il était si intimement lié avec elle, et les causes de guerre servile étaient si nombreuses, qu'une religion prêchant la liberté à l'esclave eût ébranlé l'ordre social jusque dans ses fondements*. T> Et, citant un autre auteur américain, M. Wayland, il ajoute : « Si TÉvangile avait interdit le mal au lieu d'en détruire le principe, s'il avait proclamé l'illégitimité dé l'esclavage et enseigné aux esclaves à résistera l'oppression, il eût à l'instant partagé le monde civilisé en deux partis d'ennemis mortels ; sa prédication eût été le signal d'une guerre servile ^ » Voilà ce que l'Église pouvait faire, et ce qu'elle eût fait sans doute si elle avait été un instrument non de conversion, mais de révolution. Pas un seul de ses prédicateurs, de ses docteurs, de ses apologistes n'essaya de le pousser, même de loin, dans une voie semblable; les plus ardents savaient que la mission du christianisme est d'agir par le dedans, non par le dehors, et qu'il ne peut transformer le monde qu'en amenant les hommes à se réformer eux-mêmes. Un savant historien de l'Église, Mœhler, a parfaitement compris et défini" cette attitude du christianisme primitif vis-à-vis de* l'esclavage, (c La destruction de l'esclavage sur le solchrétien s'est opérée, dit-il, sans bruit, sans fraca8,r sans l'appareil extérieur de l'éloquence, sans boulever-^ sèment des constitutions existantes, sans lutte ouverta== et sans effusion de sang. Il me semble que cette absendi:
^Channing, De l'esclavage, p. 106. — * /Wd., p. 109. j,..
de prétentions, cette simplicité avec laquelle de si grands effets ont été produits, en sont précisément le côté le plus important et ce qui leur imprime le sceau distinctif du christianisme. L'esprit évangélique aime, il exige même que Ton agisse de la sorte, et je n'ai jamais espéré le rencontrer, sinon dans une faible mesure, là où l'on suit une marche opposée. Considérée de ce point de vue, l'histoire de la suppression de l'esclave me paraît d'autant plus intéressante qu'elle est moins connue des historiens ^ y>
Loin de profiter de la haine des esclaves pour la société qui les opprimait, les prédicateurs de l'Église naissante s'efforçaient d'adoucir, d'apaiser ces cœurs ulcérés. € Esclaves, s'écrie saint Paul, obéissez à vos maîtres terrestres dans la simplicité de votre cœur, comme vous obéiriez au Christ; ne leur obéissez pas avec un empressement servile, qui ne cherche qu'à plaire aux hommes, mais du fond du cœur, pour faire la volonté de Dieu; servez avec bonne volonté, pour contentejr Dieu et non les hommes, et souvenez-vous que tout ce que vous ferez de bien, que vous soyez libres ou esclaves. Dieu vous le rendra ^ »
De telles paroles, un tel accent, rendaient l'obéissance noble etfacile. Aux maîtres, saint Paul recommandait la douceur, en des termes qui honoraient l'es-
1 Mœhler, Histoire de l'Eglise, traduction Gams, t. I, p. 646. — 3 Ad Epluisios, VI, 5-8. Cf. Ad Colossenses, 111, 22-2i.
«ou L'ÉGLISE PRiajfTlVE ET L'ESCUVAGE.
clave : « N'ordonnez à vos esclaves que des choses justes, et, quand vous leur commandez, songez que vous avez un maître dans les cieux * ; ne pesez point sur eux par la terreur, mais souvenez-vous qu'ils ont le même Dieu que vous, et que ce Dieu vous jugera les uns et les autres, sans regarder à la condition des personnes ^ »
Ayant ainsi défini les devoirs des maîtres et des esclaves, il découvre toute sa pensée. L'apôtre, qui avait un si vif sentiment de la dignité humaine, ne pouvait voir sans frémir les abaissements imposés par la servitude à des hommes que le sang de Jésus a rachetés; il savait de plus les dangers que l'esclavage sous des maîtres corrompus faisait courir à leurs âmes. Il leur conseille d'acquérir la liberté toutes les fois qu'ils le pourront : « Vous avez été appelés à la foi étant esclaves ; né vous en inquiétez pas ; mais si l'occasion s'offre à vous de devenir libres, usez-en avec empressement '... car vous avez été rachetés d'un trop
1 Ad Coloss., IV, 1. — 2 ^d Epkesios, VI, 9. — 3 je traduis ainsi le célèbre verset 21, chap. yii, de la l^o épître aux Corinthiens. M. Wallon l'interprète de même. Histoire de Vesclavage dans l'antiquité, t. m, p. 5. De nombreux conmientateurs de S. Paul Tont rendu différemment, et y lisent : « Si tu peux devenir libre, profite plutôt de ta servitude. » Le texte g^rec et la version latine autorisent également Tune et Tautre traduction. S. Jean Ghrysostome accepte ce dernier sens : In Genesim sermo V, 1 ; Argument, in Ep. ad Philem- Cependant il reconnaît que « plusieurs ont pensé que le magis utere était écrit de la liberté, et voulait dire : Si tu le peux, recouvre (a liberté » ; /n / Cor. Homilia XIX, 4. S. Ambroise parait adopter le sens que j'ai choisi : In Psalm. xldi Enarr., 42. Cornélius a Lapide con- ^ sidère ce sens comme le plus probable et le plus conforme au contexte : Comm. ad I Cor.., vu, 21. Voir, en sens contraire, une savante note d'Alford, The Greek Testament^ t. II, p. 527.
grand prix pour être volontairement les esclaves des hommes *. »
Ce ne sont là encore que des conseils ; voici la doctrine de saint Paul exprimée en un seul mot, qui contient en germe la destruction future de l'esclavage : « 11 n'y a plus de différence entre le Juif et le Grec, l'esclave et le libre, l'homme et la femme ; vous êtes un dans le Christ Jésus ^. >
Saint Paul pose ainsi les principes ; il les laisse se développer eux-mêmes, sans essayer d'en tirer prématurément les conséquences pratiques. 11 parle souvent des esclaves ; on sent qu'ils sont toujours présents à sa pensée ; mais on ne peut trouver dans ses écrits une seule phrase impliquant la condamnation formelle de l'esclavage, à moins qu'on ne la reconnaisse dans un passage de la première épître à Timothée, où il fange parmi les crimes les plus grands le plagiat '\ c'est-àdire le vol de l'homme libre pour en faire un esclave. Mais ce crime, très-fréquent sous l'empire, et qu'Auguste, Adrien, Dioclétien, Constantin, essayèrent de réprimer *, n'était que la moins abondante des sources de l'esclavage : c'est de captifs et d'hommes de naissance servile que s'alimentaient surtout les marchés : saint Paul n'en parle pas : il ne fait pas une seule allusion aux ventes d'esclaves, que plus tard des conciles devaient interdire. La pensée de l'apôtre ne peut cependant être douteuse ; mais son extrême réserve est remarquable. La seule lettre familière qui nous soit restée de lui montre quelle était sa manière d'agir,
1 I Cor., vu, 32. — 2 Ad Galatas, m, 28. — 3 / Timotli., i, 10. — ^ Suétone, Aug.y 32; Spartien, Adr., 17; Dioclétien, Anno <287, au Code Just.f IX, XX, 7, 15; Constantin, Anno 315, ihid., 16.
â02 L'ÉGLISE PRIMITIVE ET L'ESCLAVAGE.
quel pouvoir il ne craignait pas de revendiquer, mais avec quelle prudence délicate il y posait lui-même des bornes.
L'esclave d'un chrétien nommé Philémon avait quitté son maître et s'était réfugié près de l'apôtre. Paul le convertit, le baptise, puis le renvoie à son maître avec une lettre dans laquelle il laisse son cœur déborder. « Je viens, écrit-il, te supplier pour mon fils Onésime, que, étant prisonnier, j'ai engendré à Jésus- Christ. Autrefois il était pour toi sans valeur, maintenant il est également précieux à toi et à moi. Je te l'ai rendu : reçois-le comme mes entrailles. J'aurais désiré le conserver près de moi, afin qu'il me servît, en ton nom, pendant la captivité que je subis pour l'Évangile. Mais je n'ai pas voulu agir 'ainsi sans ton consentemenL.. Reçois-le non plus comme un esclave, mais comme un frère chéri... Reçois-le comme tu me recevrais \ » Nul doute qu'une si touchante prière n'ait obtenu la liberté de l'esclave. Mais Paul, en écrivant ainsi, laisse voir qu'il eût pu, s'il l'avait voulu, parler un autre langage : « Je pourrais prendre en Jésus-Christ une entière liberté de t'ordonner une chose qui est de ton devoir ; néanmoins l'amour que j'ai pour toi fait que je préfère te supplier, quoique je sois Paul, vieux, et maintenant prisonnier pour Jésus-Christ *, > — c'està-dire quoique je réunisse en moi les caractères les plus imposants de l'autorité naturelle et surnaturelle, l'apostolat, la vieillesse et le martyre. Il semble qu'on entende parler l' Église elle-même : elle prie au lieu de commander, elle n'use pas de toute l'autorité qui lui
» Ad Philemonem, 10-17. — s Ibid., 8-10.
appartient, elle en tempère en quelque sorte la force, par ménagements pour une société fragile.
Dans un livre, à beaucoup d'égards remarquable, sur Sénèque et saint Paul, M. Aubertin, devançant, sur un point, la thèse généralisée depuis par M. Havet, a démontré que saint Paul, dans les passages de ses épîtres où il est question des esclaves, n'exprime pas, à proprement parler, une pensée nouvelle; que Platon, Aristote, Ménandre, Cicéron, Sénèque surtout, ont proclamé l'égalité naturelle des esclaves et des hommes libres. Gela est vrai, au moins partiellement * ; la raison humaine ne perdit jamais entièrement de vue ces hautes vérités. Mais en même temps elle n'eut pas la force de les faire prévaloir, c'est à peine si elle le tenta, et rien ne prouve mieux l'impuissance relative de la philosophie, assez clairvoyante pour découvrir certaines vérités, trop faible, quand elle est seule, pour leur conquérir les volontés. « La difficulté, dit Sénèque lui-même, n'est pas d'énoncer de tels principes, mais de les mettre en pratique ^ . j> Sur ce terrain de la pratique, la philosophie demeura faible, impuissante, contradictoire. Quand saint Paul recommande aux esclaves la patience, il leur montre, pour les encourager, les récompenses de la vie future : Sénèque, pris de pitié pour ces « humbles amis, » leur conseille le suicide comme le seul remède à leurs maux, c'est-à-dire à la fois nie la vie future et se reconnaît incapable de les
1 M. Wallon avait déjà cité tous ces textes (Hist. de Vescl. dans font. y t. I, p. 356'405, t. III, p. 15-50), mais en rapportant en même temps les passages des mômes auteurs qui les contredisent et diminuent considérablement la portée des principes proclamés par eux. — 2 Sénèque, Ep., 108.
soulager dans la vie présente. Voilà où aboutissent de belles et nobles théories : si l'on veut, selon le mot de rÉvangile, les juger par leurs fruits, on porte en vain la main aux branches de l'arbre : il est revêtu d'un admirable feuillage, mais stérile. Le christianisme, lui, ne s'est pas borné à énoncer des principes, il a donné aux hommes la force de les traduire en actes. Les philosophes ont quelquefois dit les mêmes choses que les chrétiens ; mais les chrétiens seuls ont agi. En éclairant d'un jour plus pur les vérités déjà découvertes par la raison, et en révélant aux intelligences des vérités nouvelles, le christianisme a en même temps communiqué un secours divin aux volontés corrompues, malades, trop faibles pour passer seules de la théorie à la pratique.
Je n'ai donc nulle difficulté à reconnaître les paroles favorables aux esclaves prononcées par quelques philosophes de l'antiquité. Un seul d'entre eux, cependant, me paraît avoir dénoncé nettement l'illégitimité de l'esclavage : c'est Dion Chrysostome, qui vivait dans les premières années du ii* siècle. Ni Platon, ni Sénèque, ni Epictète, ne professent une telle doctrine; on n'en trouve pas trace dans Marc Aurèle. Dion Chrysostome s'exprime même avec une audace de langage à laquelle n'atteignirent pas les écrivains ecclésiastiques des trois premiers siècles, retenus, comme les apôtres, par une prudente réserve dont j'ai déjà indiqué le motif et sur laquelle je reviendrai plus loin.
« A quoi distingues- tu, demande-t-il, l'esclave de l'homme libre? — L'esclave est celui qui est fils d'une femme esclave, — Mais son père, sais-tu qui il est?
eV. sa mère elle-même, à quoi la reconnais-tu pour esclave? — Parce qu'elle a un maître. — Mais si ce maître la détient injustement, n'esl-elle pas libre de droit? — Oui; mais s'il l'a achetée? — Achetée de qui? — Mais si elle est née chez lui? — Née de qui? Nous remontons ainsi jusqu'au premier esclave, c'està-dire probablement à un prisonnier de guerre ou à un homme enlevé par des brigands, c'est-à-dire à un fait violent, inique, sans aucune valeur aux yeux de la justice. De cette iniquité le droit a-t-il pu sortir^? » Rapprochons de Dion Chrysostome un des écrivains ecclésiastiques qui, au iV et au lu" siècle, ont le plus énergiquement combattuFesclavage, Clément d'Alexandrie. Ses livres renferment de fréquentes allusions aux esclaves. Il recommande à chaque page la douceur envers eux. Il s'efforce d'amener ses contemporains à en diminuer le nombre; il s'élève souvent contre la multitude inutile des serviteurs qui remplissent les mai* sons* 11 veut que le maître et la maltresse aient souci de ^éducation morale de leurs esclaves J il veut qu'on leur enseigne la chasteté. Il interdit tout ce qui pourrait porter atteinte à leur pudeur, et proscrit jusqu'aux images les plus innocentes en apparence* Il met sur la même ligne le respect des parents et des esclaves. Il Veut que le maître ait égard à la vocation religieuse de l'esclave qui se sentirait appelé à une vie plus parfaite que celle des simples chrétiens; Il montre les esclaves supportant aussi courageusement que leurs maîtres les supplices infligés aux adorateurs du Christ, et s'élevant
1 Dion Chrysostome, De ieri>iiUte, oratio iv. J*emprunte la tfaductioti pleine de verve et de mouvement que M. de Châmpagny a donnée de ce passage, Les Antonim, t. tU, p. 426.
206 L'ÉGLISE PRIMITIVE ET L'fiSCUVAGE.
comme eux à la dignité de martyrs. Il parle en faveur des esclaves avec une force, une tendresse, un profond et religieux sentiment dont on ne rencontre l'équivalent dans aucun écrivain païen * . On sent qu'il porte dans son âme, pour ainsi dire, Tûme de ces humbles frères dont il se fait l'avocat. Gomme les apôtres, il ne discute pas et ne vise qu'à persuader. Voici en quels termes il résume leur langage et se l'approprie :
a De même que Pierre prescrit aux esclaves d'être soumis, avec une crainte entière, aux maîtres quels qu'ils soient, non-seulement bons et cléments, mais désagréables et fâcheux, de même l'équité, et la patience, et la bonté conviennent aux maîtres. En résumé, selon le langage de l'apôtre, ne formez tous qu'une même âme, soyez miséricordieux et tendres pour vos frères, afin d'être les héritiers de toute bonne çt aimable bénédiction ^ >t
Un autre Père du iV siècle, antérieur à Clément d'Alexandrie, s'exprime sur cette question de l'esclavage en termes qui méritent d'être remarqués; on sent qu'il se préoccupe de repousser le reproche qu'amenait naturellement sur les lèvres des païens la sainte nouveauté de la morale chrétienne, et de démontrer que lui et ses frères ne sont point les ennemis de la civilisation romaine : « Le prince ordonne-t-il de payer des tributs? je suis prêt à les payer, dit Tatien. Le maître ordonne-t-il d'obéir et de servir? je me soumets à la servitude '. » Plus loin, il fait le portrait du chrétien : « Je ne veux pas régner, je ne veux pas
i Clément d'Alexandrie, Pœdagogium, III, 5, 7, 9, 11, 12; StronuUa IV, 19. — 2 id., Pœdag,, lU, 11. Cf. !'« épître de saint Pierre, vi, 18. — 3 Tatien, Adv. GrcBcos, 4.
L'ÉGLISE PRLMITIVE ET L'ESCLAVAGE. î207
ître riche, je repousse la préture, je hais la dé- )auche, je ne souhaite pas de naviguer et de faire e commerce, je ne lutte pas pour obtenir des cou- 'onnes, je méprise la mort, je suis supérieur à oute espèce de maladie, la tristesse ne ronge pas non ame. Si je suis esclave, je supporte mon esclavage ; si je suis libre, je ne fais pas montre de mon ingénuité*. » On trouve dans ces paroles plus d'une trace de cette exagération morale qui devait un jour pousser Tatien hors de Torthodoxie ; il semble confondre les occupations permises avec les actes coupables, et faire de l'indifiFérence entre la liberté et la servitude un devoir de l'âme élevée par sa foi au-dessus de ce monde ; il est moins humain que saint Paul. Mais on peut voir aussi dans cette attitude de Tatien une marque du soin avec lequel les apologistes du premier âge chrétien évitaient tout ce qui eût pu mettre l'Eglise naissante aux prises avec l'ordre établi. Chez les esprits excessifs, cette préoccupation se traduisait en paroles où l'on peut relever des exagérations; chez les esprits modérés, comme Clément d'Alexandrie, elle se révélait par une réserve pleine de charité et dont le caractère intentionnel ne peut échapper à personne.
Dans les écrits d'Origène et de TertuUien lui-même, comme dans les Constitutions apostoliques ^ on retrouve la même circonspection. Tertullien conseille au maître et à l'esclave, l'un envers Tautre, la patience, « cette fille adoptive de Dieu ^ r> Les Constitutions ordonnent à l'évêque de retrancher de sa communion « ceux qui traitent mal leurs esclaves, les aflligeant par les coups,
* Tatien, Adv. Grœcos, il. — 2 Tertullien, Depatientia, 15.
^08 L'ÉGLISE PftiMITlVE ET L'ESCLAVAGE.
la faim, une dure servitude * ; » mais elles n'interdisent pas aux maîtres de « maintenir leurs droits dominicaux. » Si Origène va plus loin, il n'ose le faire que (l'une façon détournée; parlant du judaïsme, « personne dans cette religion, dit-il, ne peut demeurer esclave pendant plus de six ans; est-il besoin de faire remarquer combien cela est conforme à la raison, combien sont ainsi réglés avec justice les rapports du maître et du serviteur^? »
Si Origène avait connu le traité 5wr la vie contemplative attribué à Philon,il eût sans doute ajouté à ces paroles une allusion à une secte de moines juifs antérieurs de quelques années à l'ère chrétienne, qui, établis en Egypte, avaient banni l'esclavage de leurs communautés comme « tout à fait contraire au droit de la nature '; » ainsi du moins s'exprime l'auteur du traité. Peut-être Origène eût-il hésité à reproduire textuellement ce mot, tant, au m" siècle, la situation de ceux qui parlaient au nom de l'Eglise chrétienne était délicate! Cette timidité des anciens Pères, comparée au langage plus hardi de Dion Ghrysostome ou même de Philon, ne doit pas surprendre. Les premiers s'adressaient à tous; les seconds écrivaient pour quelquesuns. La parole de ceux-ci ne sortait pas de l'enceinte d'une école ou du cercle restreint de quelques lecteurs choisis. Dion dissertait sur l'esclavage, mais, comme M. Boissierl'a dit de Sénèque, on voit bien que ce n'est pas pour les esclaves et pour les pauvres que ses traités sont écrits. Les docteurs chrétiens, au con-
^Const. apost.y IV, 6, 12. — - « Origène, Contra Celsum, V, A3, — 3 Philon, De vita [contemplativat traduit par F. IDelaunay, Moines et SibylleSt p. 114.
L'ÉGLISE PRIMITIVE Lï L' ESCLAVAGE. 209
traire, se sentaient maîtres d'une parole puissante, vivante, dont chaque mot était promptement traduit en acte. Les regards des pauvres, des esclaves, des opprimés étaient sans cesse attachés sur eux. Ils écrivaient pour alimenter l'enseignement que les prédicateurs et les catéchistes répandaient ensuite dans la foule. Cette situation les obligeait à plus de réserve qu'un philosophe juif du I*' siècle ou un rhéteur païen du ii\ De leur part, un mot agressif, une théorie trop absolue ou seulement trop nettement formulée, pouvaient troubler la douce fraternité qui régnait au sein des assemblées chrétiennes, et déchaîner la guerre dans l'Église et dans la société civile. Ils ne furent si doux, si modérés, que parce qu'ils connaissaient leur puissance et se sentaient responsables du rôpos du monde. Si libres que fussent, en face de la mort, les martyrs chrétiens, leurs paroles, bien que dégagées de toute considération humaine, et d'une intrépidité qui faisait quelquefois trembler leurs bourreaux, ne s'écartent pas une seule fois de cette prudence imposée à tous les enfants de l'Église par une sage et miséricordieuse politique. Comme saint Paul, ils témoignent de leur mépris pour la distinction des conditions temporelles; mais ils ne prêchent à personne la révolte. Un simple cabaretier, saint Théodote, torturé pour la foi, admire la force que Dieu lui donne : « Voyez, dit-il, combien est merveilleuse la vertu du Christ, comment il rend impassibles ceux qui affrontent pour lui les souffrances, et donne à des hommes du rang le plus infime le courage de mépriser les édits portés par les princes contre la piété. Le Dieu de tous accorde cette grâce à tous
sans distinction de personnes, aux petits, aux esclaves^
iiO L'ÉGLISE PIUMITlVfc: KT L'ESCLAVAGE.
aux libres, aux barbares \ » Il ne va pas plus loin. Le martyr Pollion, interrogé par un proconsul sur la religion chrétienne, la définit ainsi : « Celle qui adore un seul Dieu, corrige le péché, conserve l'innocence, inspire la virginité, protège la chasteté du mariage, enseigne aux maîtres à gouverner leurs esclaves par la ; miséricorde plutôt que par la colère, en songeant qu'ils j sont de même condition qu'eux, et aux esclaves à faire ' leur devoir par amour plutôt que par crainte ^ » Tel était le langage des martyrs, aussi modéré que celui ' des docteurs. L
A mesure que la société devint plus chrétienne, { l'enseignement des docteurs se formula plus nettement, j On vit peu à peu tomber les voiles qui avaient enveloppé leur pensée intime. Les écrivains ecclésiastiques au IV* siècle emploient un langage plus hardi que ceux du m*. Bien que la société dans laquelle ils vivaient fût encore en partie païenne par les mœurs, l'esprit chrétien l'avait déjà assez profondément pénétrée pour que la question de l'esclavage y pût être agitée sans péril. Les âmes sincères commençaient à demander aux chefs de l'Église de leur apprendre l'origine de ce fait étrange, si contraire aux principes de la raison et à l'esprit de l'Évangile, c D'où est venue la servitude et comment s'est-elle établie dans le monde?! s'écriait saint Jean Chrysostome s'adressant à l'audi toire populaire si ardent, si mobile, si enthousiaste, se pressait autour de sa chaire; et il ajoutait : « Je coi nais beaucoup d'entre vous qui demandent cela et
^ Pasiio S. Theodattfi.j apud Ruinart, Acta wicera, p. 367. sPMsto S. PoUUms, ibid,, p. 436.
voudraient apprendre ; je vous dirai : l'avarice, Fenvie, l'insatiable cupidité ont engendré la servitude*. > «C'est la tyrannie, dit de même saint Grégoire de Nazianzé, qui a divisé en deux parts le genre humain ^ > Lactance, au commencement du iv® siècle, est plus formel encore : a Ni les Romains ni les Grecs n'ont pu se maintenir dans la justice, car ils ont établi entre les hommes les différents degrés de conditions inégales... fil où tous ne sont pas égaux, l'équité est absente ; l'inégalité exclut la justice, dont la force propre réside en ceci : rendre égaux tous les hommes, qui ont reçu la vie dans des conditions égales ^ »
Ce qui est très-remarquable, c'est qu'en prenant cette attitude plus hardie, les Pères du iv* siècle ont le sentiment de la situation différente où se trouvaient leurs devanciers. Saint Jean Chrysostome reconnaît que saint Paul avait le pouvoir de déclarer l'esclavage aboli; parole bien importante dans la bouche d'un aussi grand théologien. « Pourquoi a-t-il permis que l'esclavage subsistât? pour montrer la grandeur de la liberté ! Car, de même qu'il est beaucoup plus grand et plus admirable de conserver intacts dans la fournaise les corps des trois enfants hébreux que d'éteindre les flammes de celle-ci, de même il y a quelque chose de bien plus grand et bien plus admirable que de détruire la servitude, c'est de montrer la liberté éclatant au sein même de la servitude *. » Ce sont là des raisons morales; ailleurs, saint Jean Chrysostome montre un vif sentiment des situations historiques. « Saint Paul,
1 s. Jean Chrysostome, In Ep. ad Ephes. Homilia XXIf, 2.-2 Saint Grégoire de Nazianzé, Poem. theol.» II» 26. — ^Lactance, Div. Imi.y V, 15. — ^ Saint Jean Chrysostome, In Genesm, senno V, 1.
dit-il, enseigne aux esclaves à honorer leurs maîtres, afin que le nom et la doctrine de Dieu ne soient point blasphémés. Il faut, en effet, que les gentils comprennent qu'un esclave même peut plaire à Dieu. Autrement, ils blasphémeraient nécessairement, et diraient : Le christianisme a été introduit afin de bouleverser toutes choses, s'il faut que les esclaves soient ravis aux maîtres; c'est une œuvre de violence ^ »
Je ne puis terminer ce chapitre par une parole plus décisive. Dès le iv* siècle, le point de vue historique qui vient d'être indiqué avait été compris, apprécié par un homme dont l'ardente éloquence offre le contraste le plus frappant avec le calme que s'étaient imposé, à l'exemple des apôtres, les apologistes des siècles précédents. Les abords de la question sont ainsi dégagés; je puis maintenant conduire plus avant le lecteur. Il me reste à lui montrer les efforts tentés par l'Église primitive pour améliorer le sort des esclaves (., et préparer la destruction de l'esclavage. C'est la partie vivante et dramatique du sujet. ^
} Saint Jean Chrysoslome, Argum. in Ep. ad Philem. i