CHAPITRE PREMIER
l'église primitive et l'esclavage
Un des Pères de la primitive Église parle de « mystères divins destinés à un éternel retentissement, mais opérés dans le silence de Dieu, > magna mysteria cla^ moriSy quce in silentio Dei patrata sunt \ On pourrait appliquer cette belle formule à l'attitude du christianisme primitif vis-à-vis de l'esclavage. C'est presque dans le silence, par un travail lent et insensible, respectant toutes les situations acquises, n'en déplaçant violemment aucune, qu'il a peu à peu substitué aux institutions et aux mœurs qui rendaient l'esclavage nécessaire d'autres institutions, d'autres mœurs, avec lesquelles l'existence de l'esclavage était incompatible.
Pour quiconque a le sens de l'histoire, c'est là un des plus beaux spectacles qu'elle puisse offrir. Mais il
1 s, Ignace d'Àntioche, Ad EphesioSy 19.
1g2 LES ESCLAVES.
cendre tout à faitjiisqu' aux prostituées, des plaisirs élégants, prudents et faciles.
En agissant ainsi, ils étaient sûrs d'avoir pour eux les hommes d'ordre, les pères de famille, les conservateurs de cette Rome païenne non moins hypocrite que débauchée. Valère Maxime, contemporain d'Ovide et d'Horace, nous montre, dans son recueil d'actions louables, dans cette morale en action du siècle d'Auguste, un père qui, voulant détourner son fils de l'amour « illégal et périlleux » d'une matrone, l'exhorte à courtiser € la Vénus vulgaire et permise * . » Telle était l'honnêteté romaine, toute relative, toute politique : pour sauvegarder l'intégrité des ingénues et des femmes mariées, elle jetait en proie à la débauche des hommes la classe entière des affranchies.
L'esclavage et ses suites retenaient de force dans cette situation de pauvres âmes faites pour la pureté, pour l'honneur, pour la vertu; le paganisme méprisait leur souffrance morale, il n'écoutait pas même leur cri désespéré. Oui, leur cri désespéré : avant de montrer le christianisme s'abaissant vers toutes ces misères, versant sur elles ses baumes sacrés, les relevant et les purifiant comme Jésus releva et purifia Madeleine, je veux faire entendre ce cri des âmes recueilli et noté par un grand poëte deux cents ans avant l'ère chré* tienne.
La Cistellaria de Plante contient une scène navrante, où les gémissements d'une pauvre fille qui aspire à l'amour pur, légitime, durable, et qu'une nécessité im— " pitoyable retient dans les liens d'une vie indigne, sont
f Valère Maxime, VU, m, 10,
traduits avec une grâce touchante, avec le sentiment
d'une mélancolie presque moderne. Ecoutons cet appel d'une cœur souffrant, souillé malgré lui, qui voudrait aimer et être pur. Deux jeunes affranchies, de la condition de celles dont j'ai parlé plus haut, causent ensemble :
GYMNASIUM.
« Silénium, ma chérie, je ne t'ai jamais vue si triste. Pourquoi as-tu perdu ton sourire? Que signifient cette parure négligée, ce profond soupir, cette pâleur ?. . .
SILÉNIUM.
Je souffre, je me sens déchirée, mon âme est triste, mes yeux sont tristes, je suis malade. C'est folie à moi d'avoir une telle douleur.
GYMNASIUM.
Cache cette folie dans ton sein, ne la laisse pas paraître.
SILÉNIUM.
Mais elle vient du cœur.
GYMNASIUM.
Quoi ! du cœur? Où est-il, ton cœur? Moi, je n'en ai pas, et si les hommes disent vrai, les femmes n'en ont pas.
SILÉNIUM.
Si nous avons un cœur pour souffrir, je souffre par lui ; si nous n'en avons pas, eh bien ! je souffre encore,
GYMNASIUM.
Cette femme est prise d'amour...
SILÉNIUM.
Mon erreur, ma folie, me font cruellement souffrir. Je désire qu'il soit possible d'aimer perpétuellement im seul homme et de lui consacrer ma vie.
184 LES £SGLAY£S.
GYMNASIUM.
C'est le privilège des matrones, cela, ma Silénîum ^ . » Je m'arrête sur ce mot. Il est temps de sortir a de ce marais de la luxure, de l'intempérance, de l'incontinence, où se vautrent les voluptés, où l'on entend des cris de bêtes, où les passions ont leur repaire ; dans lequel on ne peut entrer sans enfoncer, poser le pied sans glisser, se baigner sans se souiller, et au-dessus duquel retentissent de plaintifs gémissements' de colombes '. » Des chants de triomphe succéderont un jour à ces gémissements : il nous reste à voir le christianisme faisant tomber l'un après l'autre ces liens de l'esclavage, et à entendre s'échapper des âmes, remontant chaque jour plus nombreuses vers la pureté, vers la dignité, vers la lumière, ce cri du poëte biblique : « Le filet est rompu, et nous voilà délivrées ^. »
* Plaute, Cistellariaylyîi 55-80. — 2 s. Ambroise, Hexameroriy IIÏ, i. 3 Psaume cxxni, 7.