CHAPITRE III
Ainsi s'ouvrait — dit M. Renan après avoir raconté •ersécution de l'an 64 — ce poëme extraordinaire martyre chrétien, cette épopée de l'amphithéâtre va durer deux cent cinquante ans, et d'où sortit l'ennoblissement de la femme, la réhabilitation l'esclave ^ » Répandre son sang en témoignage de bi, c'était, pour ce dernier, affirmer bienéloquemît sa liberté; souffrir le martyre en même temps les hommes libres, que son propre maître, c'était enir leur égal. Si, pendant les périodes de calme et prospérité, quelques différences extérieures subsisnt dans les familles chrétiennes entre les esclaves es maîtres, elles disparaissent quand les uns et mtres étaient jetés dans la même prison, réponnt ensemble à leur juge, souffraient et mouraient îmble.
enan, V Antéchrist ^ p. 175.
iÂd LES ESCLAVES MARTYRS.
L'Église persécutée appelait au combat tous les fidèles sans distinction d'âge, de sexe, de condition- « Si mourir pour la vertu, pour la libellé, pour soimême, dit Clément d'Alexandrie, est beau et honorable à l'homme, il en est de même pour la femmo. De telles morts ne sont pas le privilège des hommes, mais de tous les bons. Que le vieillard donc et le jeune homme, que la femme et l'esclave vivent fidèles aux commandements, et, s'il le faut, meurent, c'est-à-dire par la mort conquièrent la vie * . » Plus tard , quand p l'Église put se croire à l'abri des persécutions san- f" glantes, elle portait un fier regard sur cette arène où ses enfants de toute condition avaient souffert ensemble. Célébrant le martyr Agricola immolé pour la foi quelques instants après son esclave Vital : c L'esclave est parti le premier, dit saint Ambroise, afin de préparer les lieux; le maître a suivi... L'un a commencé, l'autre a consommé l'œuvre... Us ont lutté l'un envers l'autre de bienfaits, après avoir mérité de de- i venir égaux; le maître a envoyé l'esclave devant lui '^] au martyre, l'esclave a tiré son maître après lui. Au- -^ cuue condition n'est donc un obstacle à la vertu *. > ^ « Il y a des combats, dit de même saint Jean Ghrysos- -p tome, pour lesquels des conditions d'âge, de sexe, de ^^ dignité, sont requises; les esclaves, les femmes, les j-^é vieillards, les adolescents, en sont exclus; ici, toute Jt i condition, tout âge, tout sexe sont appelés, une grande liberté est donnée à tous, afin que tous apprennent . combien est libéral et fort celui qui a institué ce cobb- J^-
1 Clément d'Alexandrie , Stromata, IV, S.— » S. Ambroise, De esi^*' Hone virginitatiSy 1,
LES ESaAYES MARTYRS. 347
1*. î Donc, par le martyre, tous les rangs étaient êlés, ou, si leur différence était rappelée, ce n'éit ni par les riches ni par l'Église : la délicatesse de uvres gens sans patrimoine, d'esclaves sans famille, 3tlait quelquefois sur leurs lèvres un langage exquis ; Nous pauvres, disaient-ils, bien que nous soyons irtyrs comme vous, la raison nous ordonne de vous sser la première place, parce que, pour l'amour de eu et du Christ, vous avez quitté plus que nous, vous 3z dû fouler aux pieds votre réputation parmi les nnmes, vos grands biens, et votre amour pour vos fants^ »
L'Eglise n'acceptait pas les réserves de cette ado- 3le humilité. Quand la mort avait couronné un soldat Christ, elle inscrivait indifféremment sur ses dir^ques, comme martyr vindicatus (nous dirions jourd'hui comme saint canonisé), le chrétien de issance libre et le chrétien de condition servile. ircosolium qui renfermait, dans les catacombes, le rps de l'un ou de l'autre, était entouré des mêmes nneurs et voyait, au jour des natalitia du martyr, même foule s'agenouiller alentour pour prier et pariper au sacrifice. Ce culte rendu à des esclaves morts lit pour les païens un sujet d'étonnement. « Les rétiens, dit le sophiste Ëunape, honorent comme des Mix des hommes punis du dernier supplice; ils se
s. Jean Chrysostome, De Macchab. Homilia I, 2; cf. Homilia In S. atium, 1. — L*orateur fait! allusion, au commencement de ce pas- ?, aux jeux olympiques, où, au iv^ siècle encore, « un héraut criait aute voix : Quelqu'un récuse-t-il ce combattant comme esclave?» In Ep. ad Hehr. Homil. XVII, 5. — 2 Origène, Exhoriatio ad •tijriuniy 15,
prosternent dans la poussière et l'ordure devant leui sépulcres. Ils nomment martyrs, diacres, arbitres d( prières, des esclaves infidèles, qui ont reçu le fouei qui ont porté sur leurs corps les cicatrices des châti ments causés par leurs crimes et les traces de leur sd lératesse*. »
Il est impossible de citer les noms de tous les es claves honorés d'un culte public et mentionnés dan les documents des premiers siècles. Aux époques d persécution, l'indilTérence des païens pour la religio des esclaves cessait subitement; non-seulement o punissait ceux qui se déclaraient chrétiens, mais en core, au moins pendant, la persécution de Dioclétier on obligeait tous les esclaves à offrir des sacrifices ( des libations aux dieux, comme preuve de leur attache ment à la religion officielle ^ Il y eut des esclaves mar tyrs de toutes les conditions, puisque dans l'esclavag même la différence des conditions existait. Ici, un es clave puissant, qui gouvernait comme intendant, de domaines immenses, se sent touché de la grâce, et es rapporté mort pour le Christ dans le palais où toui avaient longtemps tremblé devant lui. Là, des esclaves autrefois les favoris de leurs maîtres, sont jetés ei prison dès que leur conversion au christianisme esl connue. Ailleurs, un vieil esclave respecté pour son âge et sa vertu, et qu'entouraient trois générations d'enfants, traîné à la mort comme chrétien, exhale sur la croix un dernier reste de vie. Pour avoir refusé de sacrifier, un autre est tué par son maître d'un coup d'épieu, comme une bête fauve. Une famille d'esclaves,
1 Eunape, Vita /Edesii, — > Eusèbe, De martyr, PalestinaSy 9.
LES ESCUYES MARTYRS. 249
composée du père, de la mère et des enfants, est immolée tout entière par la fureur d'un païen pour avoir généreusement confessé la foi *. Les plus faibles sont admirables. Une jeune mère esclave accouche en prison de son premier-né, et, à peine remise des douleurs de l'enfantement, lutte pour le Christ dans l'amphithéâtre. Une servante est enfermée par sa maîtresse dans une chambre pour y mourir de faim, parce qu'elle avait été surprise fréquentant les églises. Trois esclaves converties en même temps que leur maîtresse sont, sur leur refus de sacrifier, brûlées vives dans le tombeau où elles l'ont transportée après son martyre. Des vierges esclaves sont dénoncées comme chrétiennes par les résistances de leur pudeur et payent du même supplice leur honneur et leur foi ^ Tous les actes, toutes les situations, tous les degrés de la servitude sont ici représentés. J'aimerais à dérouler, strophe par strophe, ce poëme de l'esclave martyr. Il abonde en scènes touchantes, en épisodes grandioses. C'est un chant de victoire. La civilisation antique croyait avoir tué l'homme dans l'esclave; elle voit l'homme abattu se relever sous l'action de la grâce divine. Les païens entendent ceux qu'ils avaient l'habitude d'appeler « des corps, » cellis servilibus extrada corpora ', leur crier cette grande parole répétée plus tard par un Père de l'Église : « Nous sommes des
* s. Boniface, S. Théodule, S. Ischyrion, S. Hcspérus et S^e Zoé. — Acta SS., Maii, t. I, p. 181; t. UI, p. 280; TertuUien, Ad nat., I, 4; ^mèha^ Hist. eccl.y VI (lettre de S. Denys d'Alexandrie); VIU, 21; l>e mart. Palestinœy 11. — 2 S^e Félicité, S^e Matrona, S*" Digna, ^unomia et Eutropia, S^» Dula, S*® Potamienne. — Ruinart, Acta sin- ^ray p. 77, 502; Acta SS., Martii, t. H, p. 390; t. III, p. 552; Palla- *lius, nut, LausiocGy 3.-3 Valère Maxime, VII, vi, 1
âmes , » nos animœ sumus * . Ils n'y compreni rien. Une jeune esclave chrétienne, nommée Ma est dénoncée par son maître comme adorant le Ghi « Pourquoi, étant esclave, ne suis-tu pas la relij de ton maître? » lui demande naïvement le juj Telle était l'idée que le paganisme se faisait de la ( science des esclaves. Eux martyrs, c'était une ré\ tion inattendue, presque effrayante. On ne pou entendre sans stupéfaction le non possumus de Yi tre répété par des lèvres qui jusque-là « n'avaient eu le pouvoir de dire non. ^ » Le monde païen se i tait menacé par cette révolte pacifique : il treml devant l'arme invisible que l'esclave venait de sai
En mourant ainsi, l'esclave conquérait non-seï ment la liberté morale, mais encore la vraie égal Les documents les plus authentiques de l'histoire premiers siècles permettent de juger des sentirai qui animaient les uns vis-à-vis des autres les homi libres et les esclaves quand le martyre les rapproch Devant la douleur, « ce témoin de la vérité, * » on ^ céder les dernières résistances de l'orgueil, toutes apparences s'évanouissent, le fond de l'âme chrétiei se montre à nu : un sentiment d'absolue frateri rapproche, serre, pour ainsi dire, tous les rangs.
Un des récits les plus anciens de l'époque des p sécutions est la célèbre lettre sur les martyrs de 1 écrite par les Églises de Lyon et de Vienne à cel d'Asie et de Phrygie % ou, pour traduire littéralenu
1 s. Ambroise , De haac et animai vm, 79. — « Acta S. Mm ap. Baluze, Miscellanea. — 3 SénèquQ, de Betief., HI, 19. — * S. prien, De idolorum vanitate, 15. — « Lettre des Eglises de Lyof^ de Vienne, dans Eusèbe, Hist, eccl., V, 1 et sq.
la suscription , par « les esclaves du Christ qui habitent Vienne et Lyon dans les Gaules aux frères établis en Asie et en Phrygie. » Récit naïf, ému, enthousiaste, véritable chronique d'une chrétienté gallo-romaine au II** siècle. L'esclavage y joue un double rôle fort curieux à étudier. On y voit des accusations terribles portées contre les chrétiens de Lyon par leurs esclaves païens; indice remarquable du respect des premiers chrétiens pour la conscience de ceux qui leur étaient soumis : ceux-ci répètent contre leurs maîtres d'étranges calomnies alors répandues dans le monde païen, pas un ne songe à leur reprocher d'avoir essayé de l'amener par contrainte à la religion du Christ, Le contraste est frappant entre ces esclaves païens empressés à perdre leurs maîtres *, et une jeune esclave, chrétienne, Blandine, dont la figure se détache avec un éclat singulier au milieu du groupe de martyrs lyonnais qui entoure l'évêque Pothin et le décurion Épagathus. Par elle, dit la lettre, « le Christ a voulu montrer que ce qui est vil, sans forme et sans honneur auprès des homnjes, est le plus honoré auprès de Dieu. » Quand l'esclave Blandine fut amenée devant le juge, (f tous les chrétiens tremblèrent, et même celle
1 Quelque temps après, S. Epipode et S. Alexandre ftirent encore, à bjon, dénoncés par leurs esclaves. Passio SS.Epipodii et Alexandiif ap. Huinart, Acta sincera^ p. 63. — Autres exemples d'attachement des Slaves au paganisme : sous Commode, le sénateur chrétien ApoUolUos est dénoncé par un esclave : Eusèbe, Hist. eccl, V, 21 ; saint Ra- <ile montre en Cappadoce, pendant la dernière persécution, « les esclaves insultant leurs maîtres chrétiens : » Éloge de S. Gordius;\e Concile d*Elvire, de la même époque, nous apprend que souvent les Qialtres n'osaient pas renverser les idoles qui étaient dans leurs mai- ^ns, de peur d'irriter leurs esclaves (vim servorum metuunt) : ConcUium fUiberitatium, canon XLI, apud Hardouin, t. I, p. ^54
qui, dans Tordre temporel, avait été sa maîtresse, et, en ce moment, combattait courageusement à côté d'elle avec les autres martyrs, fut prise de peur, craignant que l'esclave, à cause de la faiblesse de son corps, ne pût faire entendre une confession libre {liberam confessionem); mais Blandine fut tellement affermie par la force de son âme, que les tortionnaires, après avoir, depuis la première aube jusqu'au soir, épuisé sur elle tous les genres de tourments, durent s'arrêter brisés de fatigue, se confessant vaincus, n'ayant plus de nouveaux tourments à lui appliquer, et admirant celte fille qui, tout le corps déchiré et percé, respirait encore... Elle, la bienheureuse, comme un généreux athlète, reprenait des forces et renaissait à la vie en confessant le Christ. Elle trouvait la guérison, le repos, l'oubli de toutes les souffrances, dans ces paroles qu'elle répétait tour à tour : Je suis chrétienne, et : Il ne se commet rien de mal parmi nous. »
Je continue d'emprunter à cette pathétique relation ce qui a trait à Blandine. Elle fut condamnée à être exposée aux bêtes. « Attachée à un poteau, les bras étendus en croix, elle priait Dieu avec un grand contentement. Sa vue remplissait de courage l'âme des assistants; ils contemplaient en la personne de leur sœur l'image de celui qui fut crucifié pour le salut de ■ tous. » Épargnée par les bêtes, Blandine fut réservée pour mourir la dernière. Demeurée seule, après que tous ses compagnons eurent été immolés, « labienheureuse était comme une noble mère qui, ayant poussé ses fils au combat, les ayant envoyés vainqueurs devant elle, reporte son regard en arrière, et contemple h ' suite des luttes où ils ont vaincu. Elle avait hâte d'itlki*
es rejoindre. Joyeuse et transportée à la pensée le mourir, elle semblait une fiancée qui marche vers e banquet nuptial, non une condamnée aux bêtes... )n l'enferma dans un filet, et on l'exposa à un taureau, lelui-ci la jeta en l'air à plusieurs reprises; elle ne entait point la souffrance, espérant, possédant déjà les âens auxquels s'attachait sa foi, et causant familièrement avec le Christ dans la prière. Enfin, elle fut gorgée comme une victime. Les païens avouaient l'avoir jamais vu une femme qui ait supporté d'aussi lombreux et d'aussi grands tourments. »
Un document postérieur à celui qui vient d'être nalysé, mais d'une authenticité non moins certaine, a montrer sous un jour encore plus touchant cette ralernité nouvelle créée par le martyre. Les Actes de lainte Perpétue et de sainte Félicité sont plus qu'une elation contemporaine, plus qu'un récit de première main; ce sont des Mémoires écrits dans la prison même, à la veille du supplice, par Perpétue et son frère Saturus, et continués par un témoin de leur martyre. On les voit se passant la plume l'un à l'autre, racontant l'un après l'autre les faits auxquels ils ont pris part ou les visions dont ils ont été favorisés; c'est comme un chant alterné, dont chaque strophe Serait répétée par une voix différente ; puis, quand les chants ont cessé, je veux dire quand les martyrs ont péri, un chrétien anonyme vient ramasser la plume tombée de leurs mains, et achever le récit en racontant leur supplice. Il faut lire dans le texte ces pages gracieuses, naturelles, sublimes, d'une pure et classique beauté, qui peuvent soutenir la comparaison avec ce ^îue le génie grec a produit de plus parfait. J'en dé-
tacherai seulement les épisodes qui ont un lien étroit avec le sujet de ce chapitre.
Vers l'année 202, plusieurs chrétiens furent arrêtés à Tuburbium, en Afrique, et transportés à Carthage. Parmi eux était une dame noble, ou du moins appartenant à la haute bourgeoisie, au monde instruit et élégant*, Vibia Perpétua, son frère Saturus, deux autres chrétiens nommés Saturninus et Secundulus, ei deux esclaves, probablement mariés ensemble, Révocatus et Félicité. Les deux jeunes femmes, la matrone et l'esclave, se trouvaient rapprochées natui'ellement : Tune, Perpétue, était mère depuis peu de temps et avait un enfant à la mamelle; l'autre. Félicité, était grosse et sur le point d'accoucher. Quand le jour du supplice eut été fixé. Félicité devint triste : elle craignait de n'être pas comprise au nombre des martyrs. Sa tristesse était partagée par tous ses compagnons, qui se désolaient à l'idée de la laisser après eux. Les martyrs se mirent en prières : Félicité se sentit prise des j douleurs de l'enfantement. Gomme elle poussait des i cris au milieu de son travail, un valet de prison lui dit : « Si tu gémis ainsi, que feras-tu donc quand tu seras exposée aux bêtes ? » Elle lui 'fit cette réponse célèbre : « En ce moment, c'est moi qui souffre mes douleurs, mais alors il y en aura un autre en moi qui souffrira pour moi, puisque moi je souffrirai pour lui. » Elle mit au monde une fille; une « sœur, » disent les Actes ^ c'est-à-dire une chrétienne, l'adopta^
La veille du jour où ils devaient être livrés auî
< Honeste nata, liberaliter instituta, matronaliter nupta. Pomsio SS. martyrum Perpetuœ et Feliâtatis, 2, apud Ruinart, Acta «incerOf p. 85-96.
bètes, les condamnés furent réunis pour ce qu'on appelait « le repas libre, » sorte d'orgie dernière que la pitié antique permettait à ceux qui, le lendemain, devaient quitter la vie. Ils en firent, disent leurs A des y une agape; agape où, comme toujours, l'esclave eut sa place à côté des personnes libres. C'est pendant ce repas que Saturus adressa à la foule curieuse des païens cette parole terrible, où éclate l'âpre génie d'un compatriote de TertuUien : « Regardez bien nos visages, afin de nous reconnaître au jour du Jugement. » Le moment du combat arrivé, les esclaves et les personnes libres qui devaient mourir ensemble affirmèrent énergiquement leur liberté. L'usage voulait que les condamnés aux bêtes fussent exposés dans l'amphithéâtre, portant, les hommes, le costume des prêtres de Saturne, les femmes, les bandelettes des initiées aux mystères de Gérés. D'une commune voix, Saturninus, Saturus, Révocatus, Perpétue et Félicité refusèrent de revêtir cet injurieux déguisement. « Nous sommes venus ici de notre plein gré, dirent-ils, et par un acte de notre liberté ; nous avons résolu que nous ne ferions pas ce que vous demandez, et vousmêmes en avez pris l'engagement. » Pendant que Perpétue s'avançait, le visage calme, les yeux brillants, avec la démarche d'ume matrone, et que Félicité, encore catéchumène, était remplie d'une joie silencieuse à la pensée du baptême de sang qu'elle allait recevoir, les hommes, l'esclave Révocatus à leur tête Qes Actes le nomment le premier), ne craignaient pas de menace i" le peuple, et, passant devant le proconsul Hilarion, le citaient au tribunal de Dieu. Le peuple exaspéré ordonna qu'ils fussent battus de verges. C'est ainsi que.
au jour du supplice, l'esclave prenait les allures de l'homme libre, le bourreau traitait l'homme libre en esclave.
Les condamnés furent exposés aux bêtes. On excita contre Perpétue et Félicité une vache furieuse. Perpétue, saisie la première par l'animal, est lancée en l'air et retombe lourdement sur le sol. Revenue à elle, elle s'aperçoit que sa robe est déchirée, et, comme Polyxène rajustant ses vêtements pour tomber avec décence* , elle répare avec soin ce désordre, « plus soucieuse, disent les Actes, de la pudeur que de la douleur ; t* puis, par une sorte de coquetterie héroïque, elle renoue sur son front ses longs cheveux qui s'étaient déroulés dans sa chute : « car il ne convenait pas qu'une martyre souffrît les cheveux épars et entrât dans sa gloire avec l'appareil du deuil. » Ainsi parée, elle se relève, et aperçoit Félicité gisant à terre, à demi brisée ; elle court à celle-ci, lui tend la main, l'aide à se mettre debout, et, ne quittant pas sa main, s'avance avec elle à la vue de tout le peuple transporté d'admiration et do pitié. Ces deux femmes intrépides, la matrone et l'esclave, marchèrent ainsi à la mort comme deux sœurs.
On croirait, en lisant ce récit, contempler un basrelief antique, ou plutôt on a sous les yeux le symbole idéal de la fraternité et du martyre effaçant les distances sociales, unissant les cœurs, et, par les âmes transfigurées, donnant aux corps mêmes ces admirables attitudes que le ciseau serait impuissant à reproduire, et que le divin Artiste a pu seul inspirer.
On comprend qu'après de telles scènes, dont la rcla-
1 Euripide, Hécnhe, 569.
3n était lue avec avidité dans tout le monde chrétien, s fidèles éprouvassent une certaine répugnance à îpondre à la question des magistrats leur demandant, îîon l'usage, s'ils étaient libres ou esclaves. Cette disnction, si importante encore aux yeux de la loi, semlait, à l'époque des persécutions, dans la ferveur qui emplissait alors les âmes, une chose indifférente ou lême odieuse. On répondait à peine, et comme malgré oi, à la question posée. La vierge Théodora est conluite devant le tribunal du préfet Eustathius. a De (uelle condition es-tu? — Je suis chrétienne. — Es-tu ibre ou esclave? — Je te l'ai déjà dit, je suis chrélienne : par sa venue le Christ m'a rendue libre ; du reste, je suis née de parents nobles \ » Avec quel sentiment exquis ce membre de phrase est rejeté au dernier plan! Pendant que le langage des fidèles d'un rang distingué s'imprégnait de ces nuances délicates, celui de l'esclave chrétien acquérait de la fermeté, un accent libre et fier : il se sentait l'égal de tous. On vient d'entendre parler Félicité dans sa prison, et Révocatus dans l'amphithéâtre. D'autres, de condition semblable, portèrent devant les magistrats une âme aussi haute. Dans leurs paroles, dans leur attitude, éclate ce que les Actes des martyrs appellent « la liberté chrétienne ^ » < Qui es-tu? » demande le préfet de Rome à un esclave « de la maison de César, » Evelpistus, traduit devant lui en même temps ique le philosophe saint Justin. — « Esclave de César, répond-il, mais chrétien, ayant reçu du Christ la liberté, et, par sa
ï Passio SS. Didymi et Tkeodorœ^ ap. Actd SS., Aprilis, t. Ilï, p. 579. — 2 Christiana libertate prorumpens, etc. Acta SS. Saturi, Dçt- Hvi, etc., 7, apud Rqinart, Acta sincera, p. 412.
258 LES ESCLAVES MAPiTYRS.
grâce, ayant la même espérance que ceux-ci *. » Après la condamnation du prêtre Pamphile de Césarée, sous Dioclétien, un de ses esclaves, nourri par lui dans les lettres et la philosophie, éleva hardiment la voix au milieu de la foule, et demanda que l'on accordât au moins aux corps des martyrs une sépulture honorable; puis il se confessa chrétien ^ L'esclave osant interpeller un magistrat, élever la voix dans le forum, faire acte de vie publique, quelle nouveauté !
« Celui, dit saint Ambroise, que l'on ne peut ni contraindre à faire ce qu'il ne veut pas, ni empêcher de faire de qu'il veut, celui-là n'est plus esclave ^. »
En relevant ainsi l'esclave, le christianisme lui avait i appris à défendre au prix de sa vie non-seulement la ' liberté de sa conscience, mais encore une liberté plus | fragile, plus exposée à l'outrage, sa chasteté. Avant d'esquisser ce délicat épisode de l'histoire des esclaves chrétiens, j'emprunterai aux Actes des martyrs un récit qui en sera comme l'introduction naturelle, en montrant l'esclave se dégageant par le repentir de la situation immorale qui trop souvent lui était faite.
La fin du m' siècle ou le commencement du iv* * vit
1 Acta S. Justinij 3, ap. Ruinart, p. 44. — « Eusèbe, De mâH. Palest.y 11. — 3 s. Ambroise, Ep. 37. — * Vita S. BonifacU, apoé Acta SS., Maii, t. HI, p. 280 et sq. Les fioUandistes indiquent pour ces faits l'an 290; Tillemont, Mémoires pour servir (i \*l^istoire ecrlésig»^ tique, t. V. p. 173 (^(j. d^ P^ris), profère 306.
LES ESCLAVES MARTYRS. 2r>9
a conversion d'une noble romaine, Aglaé, fL fille de 'illustre Acacius, qui avait été proconsul. Trois fois îllc avait donné des jeux au peuple romain. Elle avait sous ses ordres soixante-treize procuratores chargés d'administrer ses domaines, et à la tèlc desquels était un chef « nommé Boniface. Celui-ci était esclave, sans doute l'un de ces esclîwes riches et puissants que les inscriptions nous montrent possédant eux-mêmes des esclaves, élevant des tombeaux, consacrant des statues, bâtissant des temples à leurs frais, se faisant accompagner en voyage d'une suite nombreuse *. Débauché, mais généreux , charitable pour les pauvres, hospitalier, il avait touché le cœur de sa maîtresse, qui vivait avec lui dans une liaison coupable, comme tant de grandes dames de celte époque ^. Aglaé était chrétienne : la paix dont jouissait l'Église au commencement du règne de Dioclétien avait sans doute amolli son âme, que ne tenait pas en éveil la menace de la persécution. Elle rougissait cependant de ses désordres, et son cœur était travaillé par la grâce. Un jour, la grâce fut plus forte que la passion, et, faisant venir son amant, elle lui dit : « Boniface, mon frère (elle n'ose plus lui donner un autre nom, et lui parle comme les chrétiens, libres ou esclaves, se parlaient entre eux), tu sais quelle vie nous menons, oublieux des jugements Je Dieu... J'ai entendu dire que si quelqu'un honore
1 Orelli, 895, 2820, 2821, 2822, 2823, 2826, 2828; Hcnzcn, 6651,
te. — Voir plus haut, p. 63. — ' Terlullien, Ad uxorem^ H, 8. — 11
st probable que 8oit Boniface, soit Aglaé, étaient mariés : autrement
ne décision du pape Calliste, rapportée au w^ livre des Philosophumena,
.'ur eût permis de contracter ensemble un mariage nul aux yeux de
i loi romaine, mais vjilable \s ceux de l'Église, Voir le chapitre çui-r • *.....-. .... , , . . • ...
»nt, ^ 2,
260 LES ESCUVES MARTYilS.
les saints martyrs, il aura part à leur récompense,.. En ce moment, beaucoup de chrétiens souffrent en Orient*... Va, apporte-moi de leurs reliques, afin que nous les honorions, que nous leur bâtissions des oratoires, et que nous devenions dignes de leur protection. » L'esclave fit ses préparatifs de départ, et, au moment de prendre congé de sa maîtresse, il lui dit gaiement : « Madame, si je puis trouver des reliques de martyrs, je vous les apporterai; mais si, par hasard, on vous rapportait les miennes, les recevriezvous comme celles d'un martyr? » Aglaé prit pour une indiscrète saillie ces paroles de son esclave ; elle se trompait : dans le sourire qui les accompagnait il y avait un pressentiment, un adieu, une résolution généreuse. La mission qu'avait reçue Boniface l'avait transformé. Devenu sobre, grave, il priait Dieu pendant la route, pensant aux martyrs, rêvant à son propre martyre. Arrivé à Tarse, il apprit que plusieurs chrétiens étaient sur le point d'expirer dans les tourments : il courut au lieu du supplice, brava le juge, et mérita de' partager leur couronne. Quand ses compagnons, qui le cherchaient, et qui, ne comprenant pas le changement qui s'était opéré en lui, le croyaient attardé dans quelque lieu do plaisir, apprirent ce qui était arrivé, ils demeurèrent stupéfaits ; puis, ayant pu obtenir des bourreaux le corps mutilé du martyr, ils ne demandèrent pas d'autres reliques, et se remirent en roule phargés de ce précieux fardes^u. A Rome, les restes de^ Boniface furent reçus avec les plus grapds honneurs.^ Aglaé, de femme mondaine devenue austère pénitente,^
I 11 s'agit ici (si Ton admet la date de 290) d*ui|e perséciition |ocale|| ^ntéheiire à |i pbrsécutipn^ép^r^^ (je 303,
LES ESCLVVES MAKTVUS. -2(13
même saint Jeun Chrysostorae : c Joseph était esclave, mais il n'était pas Tesclave des hommes : aussi, dans la servitude, était-il le plus libre de tous les libres. C'est pourquoi il n'obéit pas à sa maîtresse, qui voulait le faire céder, esclave, à ses désirs. Elle était libre, oui, mais en même temps plus abaissée que tous les esclaves, cette femme qui provoquait ainsi son esclave ; mais lui était libre, et elle ne put lui faire faire ce qu'il ne voulait pas. Ce n'était pas de la servitude, cela, mais la suprême liberté : et en quoi la servitude fit-elle en Joseph obstacle à la liberté? Écoutez, esclaves et libres : qui servit, celui qui fut prié, ou celle qui pria? celle qui supplia, ou celui qui méprisa la suppliante? C'est qu'il y a des limites posées par Die.i à l'obéissance des esclaves : des lois qu'il ne leur est pas permis de transgresser ont marqué le point jusqu'où ils peuvent obéir. Quand le maître n'ordonne rien qui déplaise à Dieu, alors il faut le servir et accomplir ses ordres; plus loin, non : c'est en cela que l'esclave devient libre *. »
C'était quelquefois par le sang que l'esclave ainsi poursuivi, « l'agneau du Christ, » comme dit saint Jean Chrvsostome^ devait acheter cette liberté. Les mœurs antiques considéraient la pudeur de l'esclave comme étant la propriété du maître. Si, au commencement du IV" siècle, une loi intervint pour arrêter les débordements des matrones éprises de leurs serviteurs, à aucune époque les relations des maîtres avec les femmes esclaves ne furent l'objet d'une répression pénale. Cette lacune de la législation des empereurs
» s. Jean Chrysostoin.^, M I €or. Uoaiilia XIX, 4, 5. Cf. Evpos. in Pmhn. XLUI. — « In 1 Tlms. Homil. IV, 5.
iôi LES ESCLAVES MARTYRS.
Boniface court, au péril de sa vie, recueillir les reli- ' ques des chrétiens martyrisés ; il part, ayant fait en lui-même le vœu secret de mêler son sang au leur. Dans ses dernières paroles à Aglaé il y a comme un parfum de chevalerie: il prend congé d'elle avec je ne sais quelle grâce élégante et rêveuse qui nous rejette bien loin de l'esclave. C'est ainsi que le martyre ofTraii à celui-ci, bien souvent plongé dans le vice plus encore par sa condition que par sa volonté, un moyen de se relever, de laver ses fautes dans son sang et, par un mouvement impétueux et sublime, de passer, en un jour, de la servitude sur les autels.
Pendant les siècles païens comme dans ceux qui suivirent le triomphe du christianisme, l'immorale faveur dont jouissait Boniface fut sans doute offerte, dans plus d'une riche maison, à des esclaves chrétiens. La terrible loi de l'an 326, qui condamne la maitressel à la peine capitale et envoie son complice sur le bûcher, montre la profondeur du mal, demeuré impuni] jusque-là. Les Pères de l'Église sont unanimes à h combattre. Ils prêchent aux esclaves la résistance ai passions impudiques de leurs maîtres. Saint Ambroiî consacre un tr.iilé entier à vanter la chasteté de Jose| esclave, à flétrir « la maîtresse qui ne sait pas se gouverner elle-même, qui est indigne de son nom, n'a pas les mœurs d'une maîtresse et se plaît à allunu les désirs d'un esclave ; » il lui oppose « la grandei morale de l'homme qui, vendu, n'a pas Tàme d'i esclave ; aimé, ne donne pas son amour ; supplié, cède point; pris de force, échappe par la fuite*, t
£ 1 S. Ambroisc, De Joseyh palriarcha^ V, 23, 25.
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même saint Jean Ghrysostome : c Joseph était esclave, mais il n'était pas l'esclave des hommes : aussi, dans la servitude, était-il le plus libre de tous les libres. C'est pourquoi il n'obéit pas à sa maîtresse, qui voulait le faire céder, esclave, à ses désirs. Elle était libre, oui, mais en même temps plus abaissée que tous les esclaves, cette femme qui provoquait ainsi son esclave ; mais lui était libre, et elle ne put lui faire faire ce qu'il ne voulait pas. Ce n'était pas de la servitude, cela, mais la suprême liberté : et en quoi la servitude fit-elle en Joseph obstacle à la liberté? Écoutez, esclaves et libres : qui servit, celui qui fut prié, ou celle qui pria? celle qui supplia, ou celui qui méprisa la suppliante? C'est qu'il y a des limites posées par Die:i à l'obéissance des esclaves : des lois qu'il ne leur est pas permis de transgresser ont marqué le point jusqu'où ils peuvent obéir. Quand le maître n'ordonne rien qui déplaise à Dieu, alors il faut le servir et accomplir ses ordres; plus loin, non : c'est en cela que l'esclave devient libre *. »
C'était quelquefois par le sang que l'esclave ainsi poursuivi, « l'agneau du Christ, » comme dit saint Jean ChrvsostomeS devait acheter cette liberté. Les mœurs antiques considéraient la pudeur de l'esclave comme étant la propriété du maître. Si, au commencement du iV siècle, une loi intervint pour arrêter les débordements des matrones éprises de leurs serviteurs, à aucune époque les relations des maîtres avec les femmes esclaves ne furent l'objet d'une répression pénale. Cette lacune de la législation des empereurs
ï s. Jeaii Chrysostom^, In l Cor. Hoinilia XIX, 4, 5. Cf. Expos, in Psalrn, XLHI. — 2 /n / Tl^ess. Homil, IV, 5.
tu LES ESCLAVES MARTYRS.
même chrétiens est souvent signalée par les Pères de rÉglise. Non-seulement à l'époque où écrivait Sénèque les vierges les plus pures, si elles étaient esclaves, pouvaient être contraintes à subir les derniers outrages, iiivitas pati stuprum\ mais en pleine civilisation chrétienne, au v" siècle, on voyait encore, dit Salvien, « des femmes, malgré leur horreur pour le vice, forcées de servir la passion de maîtres impurs, et le honteux caprice de celui qui commandait devenant une nécessité pour celles qui devaient obéir ^. » Plus d'une de ces malheureuses, en cédant à la violence, put redire sans doute les paroles adressées à son juge par la vierge Théodora : « Dieu voit nos cœurs, et considère en nous une seule chose, la ferme volonté de demeu^v^r chastes. Si donc tu me contrains à subir un outrage, je ne commettrai point de faute volontaire, je souftnrai violence. . . Je suis prête à livrer mon corps, sur lequel pouvoir t'a été donné, mais Dieu seul a po voir sur mon âme^. » Plus d'une put se répéter encore, en pleurant, des consolations semblables à celles que saint Augustin adressait en 409 aux vierges d'Italie et d'Espagne outragées par les barbares : « Quand l'âme n'a point consenti, le corps demeure pur ; le crime est pour celui qui agit, non pour celui qui souffre; la chasteté de l'âme a un tel pouvoir que, si elle reste inviolée, elle conserve la pureté du corps, même s'il a subi violence*. » Mais de telles paroles
* Sénèque, Controv.y V, 33. — * Salvicn, De Gub, Dei^ VU, A; cf. ibuL 5. Voir S. Jérôme, jE;). 73, ad Oceanum, — ' PassU) SS. Dydimi et Tkeodorœf ap. Ada 55., Aprilis, t. III, p. 579. — Corneille a traduit admirablement ce passag^e, Tliéodorey acte Hl, scène I. — * S. Augustin, £^;h 111; cf. De ttiendacio, lî).
s'appliquaient à la seule violence matérielle, contre laquelle la faiblesse n'a pas de recours ; à la violence morale, à Tordre impérieux, à la menace du maître, la conscience, la loi de Dieu, l'enseignement de l'Église ordonnaient à l'esclave de résister jusqu'à la mort : la • chasteté devait être défendue par tous les moyens, excepté, dit saint Augustin, le mensonge ou l'aposta-
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Les esclaves eurent souvent ce courage. A côté des martyrs de la foi il y eut les martyrs de la chasteté. L'esclave redevint ainsi, par la pudeur, l'égal de la personne libre {ingenuus pudor^). En ce point encore, le pouvoir de dire non, negandi potestatem, lui fut rendu. L'esclave qui refusait de suivre la religion de son maître disait par cet acte : « Mon âme m'appartient ; » l'esclave qui refusait de se prêter à la passion de son maître ajoutait : « Mon corps aussi m'appar-
^ s. Augustin, De mendaciOy 7, 10. — Pouvait-on la défendre en se donnant volontairement la mort? Non, en règle générale, dit saint Augustin : il reconnaît cependant qu'une inspiration céleste, un ordre direct de Dieu, peut justifier un tel acte {De civ. Dei, /). Te.l est le célèbre exemple des saintes Domnina*, Bernices et Prodosces, qui , pour échapper aux soldats qui les poursuivaient, se précipitèrent dans un fleuve (Eusèbe, Hisi. eccl.y vni, 12; S. Jean Ghrysostome, Hom. in laudem earum), semblables à ces femmes de Sicile que Gicéron nous montre se jetant dans des puits pour se soustraire à la brutalité de Verres (Gicéron, De provinciis consul., 3). Telle encore sainte Pélagie qui, pour fuir la licence des soldats, se précipita du toit de sa maison (S. Ambroisc, Ep. 37; S. Jean Ghryg., Hom. in laud. ips.). Telle enfin cette femme d'un préfet de Rome, poursuivie par la passion criminelle de Maxence, qui, Lucrèce chrétienne, se poignarda au moment d'être emmenée de force chez lui (Eusèbe, Hist. eccl.^ VIII, 14). Il est probable que plus d'une esclave chrétienne recourut à ce moyen extrême de sauver sa pudeur ; mais r histoire ecclésiastique n'en a pas gardé le souvcnii*. — 'GntuUe, LXl, 81.
tient. » Ame et corps, l'esclave se reprenait ainsi tout entier, par cette force de résistance que le christianisme lui inspirait.
L'histoire nous a conservé le nom de quelques courageuses esclaves qui, pour avoir refusé de servir à la débauche de leurs maîtres, furent mises à mort ou dénoncées par eux. Se refuser, en pareil cas, c'était déjà, pour l'esclave, se dénoncer soi-même. Les païens connaissaient l'horreur des chrétiens pour le vice, et, dans rétat où étaient tombées les mœurs, ils savaient que des chrétiens seuls étaient capables de défendre intrépidement leur vertu. Le juge Gaïus disait à la courtisane Afra, convertie au christianisme : « Le Christ ne te trouve pas digne de lui : une courtisane ne saurait porter le nom de chrétienne *. » Ce païen ignorait les grâces accordées au repentir, mais il rendait instinctivement hommage à la pureté chrétienne. Un homme de basse condition ayant un jour refusé de se prêter au caprice amoureux d'une femme de naissance noble, le gouverneur de la Pannonie, après avoir entendu raconter le fait, se dit à lui-même : « Celui-là est certainement un chrétien, » et le condamna à mort ^ Jugeant ainsi les chrétiens, il était naturel que les maîtres païens devinassent de suite la religion de l'esclave dont la vertu leur résistait. Souvent celle-ci n'attendait pas qu'on la devinât; à une honteuse proposition elle répondait simplement : « Je ne puis pas, je suis chrétienne. » Telle fut la réponse de sainte Dula aux obsessions de son maître. « Elle était, disent ses A des, l'esclave d'un païen de Nicomédie : il voulut faire
' Passio 5. Afrae^ ap. Kuma.vV, Acta nincera^ p. 501. — î ActaS- Sireni, ap. Acia iSS.,Februam, l.\\V,v- "^^^
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d'elle sa maîtresse. Elle résista, disant que la loi du Christ défend l'impureté. Quand il apprit qu'elle était chrétienne, il la fit mourir ; « elle périt martyre de la foi et de la chasteté, » pro fide et castitate occisa est^. Palladius raconte la mort semblable de l'esclave Potamienne, martyrisée dans les dernières années du m'* siècle. «Elle était très-belle, dit-il, et avait pour maître un homme violent et débauché. Malgré ses prières et ses promesses, il ne réussit pas à la séduire. » Il la dénonça alors comme chrétienne. Elle fut amenée devant le tribunal du préfet d'Alexandrie. Ici se passa une scène curieuse. « Le préfet, se tournant vers elle, lui dit : Va donc et consens aux désirs de ton maître ; si tu résistes, je te ferai jeter dans une chaudière de poix bouillante. — C'est une honte, lui répondit la vierge esclave, qu'il se trouve un juge assez inique pour commander à une femme d'obéir au caprice et à la débauche d'un maître. » Une telle réponse méritait la mort : Potamienne obtint d'être plongée dans la chaudière sans avoir été dépouillée de ses vêtements ^ Voilà comment la pudeur chrétienne relevait l'esclave. Quand une religion pouvait mettre dans la bouche d'une fille sans défense de telles paroles, il faut reconnaître que l'apparence seule de l'esclavage subsistait encore : sa vraie force était brisée.
1 Acla S. Dulœ, ap. Acta S5., Martii, t. Ilî, p. 552. — 3 Palladius, Hist. Laus.jd.