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CHAPITRE PREMIER

l'église et les affranchissements.

Le christianisme avait élevé l'esclave au niveau du maître, par l'égalité religieuse. Cela seul permettait de dire, avec saint Paul, dans un sens spirituel : <? Il n'y a plus de différence entre l'esclave et l'homme libre : tous sont un dans le Christ Jésus. » Mais, sous l'impulsion douce et prudente de l'Église, les principes èvangéliques devaient recevoir graduellement un développement plus direct : l'enseignement chrétien représenta aux maîtres que, de tous les dons que la charité peut faire à l'homme , le plus précieux est la liberté : l'affranchissement des esclaves fut considéré par les fidèles comme la première et la plus méritoire des bonnes œuvres.

La principale, souvent la seule consolation de l'esclavage, était l'espérance de l'affranchissement. L'^.^-

32^2 L'ÉGLISE ET LES AFFiîANCllISSEMENTS.

clave antique économisait sur son pécule, afin de pouvoir acheter de son maître la liberté. Aux dépens de sa nourriture, ventre fraudato, il amassait, sesterce à sesterce, la somme que le maître avait fixée. Pendant de longues années chacun de ses efforts, chacune de ses privations tendait vers ce but. Le pécule de Tesclave appartenait, en réalité, au maître, et il y avait une apparence de libéralité à lui permettre de se racheter par ce moven. Mais nul calcul n'était mieux entendu. L'espoir de devenir libre encourageait l'esclave à faire fructifier la petite somme qu'on lui avait permis de prélever sur le produit de son travail. Accrue par une vie de labeur et de peine, elle revenait ensuite, soit tout entière, soit en partie, au maître comme prix de la liberté. Ce prix variait selon la valeur de l'esclave, selon le caprice du maître, et il est difficile de l'indiquer par une moyenne, même approximative. Il est probable que le prix moyen de l'affranchissement était à peu près celui de l'achat, de 5 à 600 francs •. Pour des esclaves ayant des qualités exceptionnelles, le taux de l'affranchissement était beaucoup plus élevé. Un affranchi, dans Pétrone, dit avoir acheté sa liberté iOOO deniers (900 francs). On lit sur la tombe d'un ancien esclave medicus , clinicus , chirurgus , ocularius^ qu'il a payé pour devenir libre 7000 sesterces (1400 francs '^). Un testateur donne la liberté à un esclave, à condition que, pendant trois ans, il payen chaque année mille nummi à son héritier ^. Quelquefois on imposait à un esclave, pour prix de sa

« Voir Wallon, IILst. de Vescl. dans Vant.y t. U, p. 4-17; Boissicr,^ Religion romainey t. U, p. 306. — ' Orelli, 2983. — ' Pomponius, *■§ r" Difl. XL^ IV, 41g 1.

liberté, une œuvre difficile et coûteuse, comme de bâtir une maison, de construire un navire, si insulam œdificaverinty si fabricassent navem ^ Très-souvent on stipulait d'un esclave, en Taff'ranchissant, des services, operaCj soit perpétuels, soit pendant un certain nombre d'années '^. Un commerçant qui avait apprécié l'mtelligence et l'habileté de son esclave, l'affranchissait en lui imposant l'obligation de devenir son associé ^. Il y avait ainsi mille manières de vendre la liberté. Quelquefois, après l'avoir achetée, l'esclave se trouvait Sans aucune ressource. Ses économies avaient été diminuées par des dépenses presque inévitables faites pendant le temps de la servitude, comme des présents au maître, des souscriptions aux statues que lui dédiait quelquefois à frais communs la familia^ la cotisation annuelle payée à un collegium , les frais d'un tombeau élevé à sa contubernalisy à ses enfants, à quelque compagnon d'esclavage, des offrandes faites aux dieux ob liberlatem. La somme payée pour prix de l'affranchissement achevait souvent d'épuiser son pécule : et il entrait dans sa nouvelle condition, à la fois libre et misérable.

Il y avait des maîtres plus généreux. Ceux-ci donnaient gratuitement la liberté à leurs esclaves. Gela n'était pas rare au moment de la mort. Auguste dut faire une loi pour réprimer l'abus des affranchissements testamentaires *, inspirés, souvent, par la vanité , quelquefois aussi par un sentiment plus noble, tnais qui versaient dans la société libre, par le caprice

• Clpicn, ibid., 43. — â Voy. page 22— » tîlpicn, au Dig^y XLIV, V. 5. ^ * Justiiiicn, Iiistit., I, 7; Code^ VU, m, 1.

d^ L'ÉGLISE ET LES AFFRANcHISSEMLNTS.

d'un mourant, une multitude peu préparée à remplir les devoirs résultant pour elle de ce brusque changement d'état. Les aifranchissements gratuits étaient beaucoup plus rares pendant la vie du maître. C'était un fait exceptionnel, considère comme honorable, nonseulement pour le maître, mais encore pour l'esclave qui y avait donné lieu : l'inscription funéraire de ce dernier a soin de le rappeler K Ce qui semble avoir été sans exemple dans l'antiquité païenne, c'est l'affranchissement en masse, du vivant d'un maître, de tous les esclaves qu'il possède. Cela suppose, en effet, un renoncement extraordinaire, un sacrifice héroïque, le dépouillement volontaire de la plus grande partie de sa fortune : le paganisme n'eût pu fournir aux âmes même les plus généreuses des motifs suffisants pour un tel acte. Milon affranchit tous les esclaves qui ont combattu pour lui contre Clodius : la reconnaissance lui en faisait un devoir, et d'ailleurs il ne donnait ainsi la liberté qu'à une partie de ses serviteurs-. Probus, devenant empereur, affranchit tous ses esclaves de Rome : mais il en possédait d'autres en province ^ Un sentiment inconnu au monde païen amènera seul, nous le verrons tout à l'heure, l'affranchissement en masse de tous les esclaves d'un maître vivant.

Ce qui est moins rare, même chez les païens, c'est de voir un maître, donnant la liberté soit gratuitement, soit à prix d'argent, à un esclave, lui assurer en même temps les moyens de vivre, en lui laissant tout ou

« Orelli, 2983; Hcnzcn, 6404. — » Cicéron, Pro M'dom, ±2. — »V«-^ ■piscus, Probus, 10.

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partie de son pécule, ou bien en lui procurant d'autres ressources. On pourrait ciler d'innombrables textes relatifs à des libéralités de cette nature : la plupart s'appliquent à des legs plutôt qu'à des libéralités entre vifs *. Un testateur charge son héritier de faire apprendre un métier à un affranchi. Un autre lègue à son affranchi une boutique garnie de marchandises. Celui-ci lui assure le logement gratuit. Celui-là lègue un domaine à tous ses affranchis indistinctement. Un testateur donne la liberté à des esclaves vieux et infirmes : qu'on les laisse mourir où ils sont, dit-il à son héritier. Très-souvent on lègue à ses affranchis une certaine somme, soit annuelle, soit mensuelle, à titre d'aliments. Souvent aursi, en donnant par testamen la liberté à un esclave on lui lègue son pécule : car, à défaut d'une disposition expresse, le pécule demeurait la propriété du maître ou de l'héritier, et l'affranchi ne l'emportait pas avec lui.

Si l'on voulait rassembler en une formule (qui a toujours l'inconvénient de laisser en dehors d'elle bien des détails) ce qui vient d'être dit sur l'affranchissement chez les Romains, on le résumerait ainsi : rareté de l'affranchissement gratuit par acte entre vifs, générosité bien plus grande quand l'affranchissement a lieu par testament. Il en devait être de la sorte tant qu'un principe nouveau et supérieur de désintéressement n'aurait pas corrigé l'égoïsme naturel du cœur humain 61 substitué la charité au calcul.

* Scacvola, Valons, Modestin, Ulpicn, Marcicn, Javolenus, Paul, V^- Pinicn, au Dig., XXXI, n, 88, § 3, 6, 11 ; XX\U,iu, Vi-, ^^^\\\,s n, 18, H 3 2; vn, 7;XXX1V, i, i-23.

Ce lui l'œuvre du christianisme. Aux motifs divers qui, dans le monde antique, portaient les maîtres à donner la liberté à leurs esclaves, il en ajouta un autre, la dévotion. Pour les premiers chrétiens, affranchir un serviteur n'était pas seulement un acte de bienveillance ou d'humanité, c'était encore une bonne œuvre, méritoire devant Dieu, utile au salut de l'âme S et celle bonne œuvre était facilement préférée à toutes les autres, parce que nulle autre ne se rapprochait davantage de l'esprit du christianisme, ennemi naturel de l'esclavage.

Dans cet essai de vie parfaite qui signala les commencements de l'église de Jérusalem, quand Pierre et Jean la dirigeaient, l'affranchissementdes esclaves suivil probablement de bien près la formation de la première communauté chrétienne. « Ce précepte : Vends tes biens et donnes-en le produit aux pauvres, impliquait sans doute, dit M. Wallon, l'affranchissement des esclaves, ces pauvres qui ne possèdent rien, qui ne se possèdent pas eux-mêmes ^. » On ne peut croire, en effet, que les premiers chrétiens qui, selon le récit des Actes des apôtres, vendaient tous leurs biens pour en mettre le prix en commun ^, aient compris dans celtej vente non-seulement leurs terres et leurs maison: mais encore leurs esclaves : il est vraisemblable qii ces hommes détachés de tout, qui, loin d'avoir besoi

♦s. GrégoirQle Grand, Ep.,\,\^.— -^^^VVQu, //is^ de Vescl. l*ani., t. III, p. 8. — ^ Acta ttposto\oTum,\\,^VX\.

d'être servis, avaient élu plusieurs d'entre eux pour servir leurs frères *, eurent pour premier soin d'instruire leurs esclaves et de les appeler à partager avec eux la liberté et la grâce : saint Jean Chrysostome, dont j'ai souvent eu occasion de faire ressortir le remarquable sens historique, le pense ainsi : décrivant la vie de la première communauté chrétienne, il montre «chacun livrant ses champs, ses possessions, ses maisons (je ne parle pas, ajoute-t-il, des esclaves, car il n'y en avait pas alors, mais probablement on les affranchissait *). »

A une époque plus avancée, où l'accroissement du nombre des chrétiens et la multiplication des églises ne permettait plus aux fidèles, répandus sur toute la surface de l'empire, un genre de vie qu'une congrégation peu nombreuse, et encore dans toute la ferveur de ses débuts, pouvait seule mener, les communautés chrétiennes, tout en n'interdisant pas à leurs membres de posséder des esclaves, employaient une partie des ressources communes à briser les liens de la servitude. Avec l'assistance des pauvres, des veuves et des orphelins, c'était là, en quelque sorte, une des œuvres officielles de l'Église. Un chapitre des Constitutions apostoliques fait un devoir d'employer à délivrer des esclaves et des captifs l'argent amassé par le travail des fidèles'. Saint Ignace recommande aux esclaves la patience : « Qu'ils ne désirent pas, dit-il, être rachetés de la servitude aux frais de la communauté, de peur que ce désir ne les rende esclaves de la cupi-

« Acta apostolorum^ vi, 1-6. — « S. Jean ChrysosUnwc, In acla oi\»o*V. Horailia xi,3.— - * Consl. apont., iv, 9.

dite*. » Cette impatience qu'il fallait réfréner indique bien que le rachat des esclaves à l'aide des ressources communes était fréquent dans les églises primitives. Le même saint Ignace, parlant des vertus qui manquent aux hérétiques, leur reproche de n'avoir point « le souci de celui qui est enchaîné ou délivré *. » Un tel souci était un des signes qui distinguaient le chrétien orthodoxe de celui qui avait perdu l'intégrité de la foi.

La charité collective, si pure et si bien dirigée qu'elle soit, est toujours peu efficace, si elle n'est secondée, devancée, complétée par la charité individuelle. LeVachat des esclaves, cette œuvre si belle que l'idée en avait séduit Sénèque'*, fut pratiqué avec empressement, avec une véritable passion, par un grand nombre de chrétiens. On vit, dans les premiers siècles, ce miracle de charité que devaient reproduire saint Paulin de Noies au v'S saint Dominique au xiir*, saint Vincent de Paul au xvir, et dont les Pères de la Merci devaient faire un quatrième vœu solennel ajouté aux trois vœux de religion : des hommes se vendre, se donner en ôiage ou en servitude, pour délivrer leurs frères esclaves ou prisonniers. « Nous avons connu beaucoup des nôtres, écrivait au i" siècle le pape saint Clément, qui se sont jetés d'eux-mêmes dans les chaînes pour en racheter d'autres. Beaucoup se sont donnés eux-mêmes en esclavage et ont nourri les pauvres du prix de leur vente*. » La mère de saint

» s. Ignace, Ad Polycarpum^ 4-. — ' Id., Ad Smymaeos, 6. — ' Sénèque, De clementiaf II, 2. — * S. Grégoire le Grand, Dialog., III, i* — 'Acta SS.f Augu8ti,t. I,p. 390, i 168-170.— • S. Clément, Ep. \M (JorinthioHf î^ûu

Grégoire de Nazianze eût été capable d'un dévouement semblable : « sa charité, dit son fils, trouvait trop petites les richesses qu'elle avait amassées ou qu'elle avait reçues de ses parents : je lui ai souvent entendu dire que, si cela était possible, elle se vendrait volontiers de suite, et non-seulement elle-même, mais encore ses enfants, pour venir au secours des pauvres*. » C'est ee que fit un contemporain de Justinien, saint Pierre le Collecteur; il ordonna à son trésorier de le vendre îu profit des indigents*. Saint Sérapion se donna luimême à une pauvre femme, qui le vendit à des mimes jrecs : « il était difficile, dit M. Wallon, de faire du saint un mime : il fit de ces mimes des chrétiens '. » Se vendre au profit des esclaves, se vendre au profit des pauvres, c'étaient deux actes de même nature, ou plutôt également au-dessus de la nature : le christianisme seul a donné au monde l'exemple d'un tel héroïsme.

Au IV* et au v" siècle, quand l'empire romain commença à être ravagé par les barbares, l'œuvre de la rédemption des captifs vint se joindre à celle du rachat des esclaves : Tune et l'autre étaient filles de la îïiême pensée. Cicéron cite le payement de la rançon de citoyens faits prisonniers par les ennemis ou les pirates comme un acte de bienfaisance déjà connu et Pratiqué de son temps*. Le christianisme lui donna Jne grande impulsion \ et les occasions de l'exercer

« s. Grégoire de Nazianze, Oratio XVIII, In patremy 21. — » Vita >. Joannùi Eleemosunarii, ap. Acta SS.y Januarii, t. II, p. 50G. — Ibid., p. 507. Cf. Wallon, IJùst. de Vescl.., t. III, p. 397. — * Cicéron, k Officiis, II, 16, 18. — » Clément d'Alexandrie, StromaW, \\. \%\ . Cypricn, £jf, 60,

se multiplièrent à mesure que fléchit la fortune de l'empire. Il a racheté les captifs se lit fréquemment sur les épitaphes chrétiennes du iv* et du v* siècle * . Quelquefois on instituait « les captifs > pour héritiers, c'est-à-dire que l'on consacrait en mourant sa fortune à leur rachat ^. Les églises et les monastères employaient à cet usage une partie de leurs revenus et ne craignaient pas de vendre dans ce but leurs vases sacrés ^ Bien que connue des païens, cette œuvre de charité devint le monopole presque exclusif des chrétiens. S'adressant à Symmaque : € Que les païens, s'écrie saint Ambroise, énumèfrent les captifs qu'ils ont délivrés, les dons qu'ils ont faits aux pauvres, les secours qu'ils ont offerts aux exilés*! »

On comprend que, animés de tels sentiments, les chrétiens, si ardents à racheter les esclaves d'autrui, aient volontiers et libéralement affranchi leurs propres esclaves.

Beaucoup d'entre eux, comme les païens, attendaient jusqu'à la fin de la vie pour les affranchir : c'était par acte de dernière volonté qu'ils les rendaient libres. Saint Jean Chrysostome nous montre un chrétien mourant, entouré de sa femme et de ses enfants en pleurs, et « de ses esclaves qui le supplient de leur laisser après lui quelque sécurité^. » Mais, même

* Voir, pour un grand nombre d'exemples de cfîtl^ formule, la dissertation de M. Ejlmond Le IJlant, Inscnptiom chvètiennea de la Gaule, n» 543, t. II, p. 284-299. — * Code JusL, I, m, 49. — » S. Ambroise, De officiLs, II, 15, 28. Un concile du vi® siècle veut même que la dîme offerte par le peuple y soit employée. Concile de Màcon,

anno 585, ap. Labbe, Conc., t. V, v« ^^t. — * S. Ambroise Ep. 18.—

^ S. Jean Chrvsostome In \ Tim. ^otcvWvv '^^ , "b.

lorsqu'un sentiment intéressé, ou simplement une pensée de prudence humaine, avait conduit un fidèle à diflérer ainsi cet acte charitable, il était rare qu'il ne s'y sentît pas, à Tarticle de la mort, poussé par une force irrésistible. Là où le païen ne se proposait qu'un acte de bienfaisance ou la satisfaction d'un caprice vaniteux, le chrétien mourant voyait, lui, une œuvre qui pouvait racheter son âme prête à paraître devant le souverain Juge : pro remédia anmice, dit une inscription funéraire qui relate un affranchissement*. Partout où se rencontrent l'institution de l'esclavage et une foi vive en la vie future, ce sentiment se fait jour : des officiers russes, à Sébastopol, priaient leurs parents d'affranchir tel de leurs serfs s*ils venaient à être tués* : le musulman lui-même libère souvent ses esclaves en mourant, « pour être agréable à Dieu^. » On comprend quel empire une telle pensée dut exercer sur l'âme généreuse et la foi profonde des premiers chrétiens. Le bas-relief principal d'un sarcophage trouvé à Salone, et peut-être antérieur à la paix de l'Église, représente deux époux debout aux côtés du bon Pasteur : ils sont entourés, l'un et l'autre, d'un grand nombre d'hommes et de femmes, de plus petites dimensions, qui ont les yeux attachés sur eux : M. Edmond Le Blant y reconnaît les esclaves que chacun de ces époux avait affranchis en mourant, et qui semblent assister leurs âmes comparaissant devant Dieu*. L'usage d'affranchir les esclaves par testament

* E. Le Blant, Imcr. chrét. de la Gaule, n° 37i, t. H, p. 6. — 2 A. Rambaud, Les Russes à Sébastopol, dans la Revue des Deiu> 3f ondes j !«' avril 1874, p. 523. — ' Thouvcmw, U esclavage à Iwtviiâar, ibid., 15 septomhrp i87i,p. 316. — * Académie deî^ Itv^crVpV.vi'xv*

était si répandu au iv' siècle, que saint Jean Chrysostome conseille aux chrétiens de ne pas se borner à cette bonne œuvre : « Je vais dire une chose dure, pénible, horrible à entendre, nécessaire cependant : mettez le Seigneur au rang de vos esclaves. Donnezvous la liberté à vos esclaves? délivrez également le Christ de la faim, de la misère, de la prison, de la nudité ^ » Mais, de toutes les œuvres de charité accomplies en mourant, la libération des esclaves demeura la principale. La prière reconnaissante des affranchis paraissait au chrétien appelé à quitter ce monde la plus puissante des intercessions auprès de Dieu. Au commencement du moyen âge on affranchissait encore ses esclaves « pour le remède de l'âme et la récompense éternelle ; » on leur donnait la liberté « au nom du Seigneur, afin que, quand je sortirai de cette vie et que mon âme paraîtra au tribunal du Christ, je mérite d'obtenir miséricorde ^ » Cette pieuse et touchante crovance en la vertu de l'affranchissement rendit à des miniers d'hommes la Hberté. Non-seulement on accomplissait cette bonne œuvre en mourant, mais encore on l'accomplissait à la mort de ses parents ou de ses amis : on lit sur le sépulcre d'une enfant que, « par charité, » lors de ses funérailles, son père et sa mère ont affranchi sept esclaves*. Fidèles à la coutume

et Belles-Lettres y 18 avril 1873, dans le Journal officiel, 22 avril, p. 2729. Cf. Revue archéologique, février 1872, p. 119-121, article dc^ M. Albert Dumont. — ' S. Jean Chrysostome, In Ep. ad Rom, Honi XVIII, 7. — '^ De Rozières, Formules, LXII, LXXXIII. Cf. Robiou ^^ Les classes populaires au moyen âge, dans le Correspondant, 10 no- — vembre 1874, p. 608. — ' Boldetti, Osserv. sopra i cimiteri, p. 385 ^ Do Rossi, Rull. (H arch. crist., 1874, p. 59.

des premiers siècles, les chrétiens du moyen âge aimèrent, eux aussi, à sanctifier les funérailles par des affranchissements. Un concile tenu en Angleterre au ix*" siècle ordonne qu'à la mort de chaque évoque tous ses esclaves anglais soient affranchis, çt que, de plus, chaque évêque et abbé libère lui-même trois esclaves et leur remette une certaine somme d'argent K C'est ainsi que la vieille Angleterre catholique croyait à l'efficacité des bonnes œuvres offertes à Dieu pour les morts.

On voit quelles étaient les différences entre les affranchissements émanés, au moment de la mort, de païens et de chrétiens. Ceux opérés par ces derniers durent l'emporter par le nombre aussi bien que par l'élévation du sentiment qui les inspirait : ils furent le profond et sincère hommage rendu par l'âme croyante à la vertu divine de la charité, l'appel suprême du cœur à la miséricorde de Dieu. Ils se rapprochent, cependant, des affranchissements païens par un trait commun : le maître n'a pas eu le courage de se dépouiller de son vivant* La charité chrétienne paraît dans tout son éclat lorsqu'un fidèle^ le plus souvent au nn ornent de sa conversion, à l*heure où descend sur 'ui la grâce du baptême, donne, en masse et gratuitefïicnt, la liberté à tous ses esclaves. L'antiquité païenne, I G l'ai dit, ne présente pas un seul exemple de cette Nature. Les faits semblables abondent, au contraire, dans les documents appartenant à l'histoire de la prinnitive Église. Quand on se rend compte de la valeur des esclaves et de la proportion représentée par eux

^-oiKÙie de Celcliyle, anno 816, canon X, ap. Labbc, t. VII, p. 1688.

334 L'ÉGLISE ET LES âFFRÀNGUISSËMëNTS.

dans la composition des fortunes romaines, on comprend quelle était la grandeur d'un tel sacrifice. C'était quelquefois du tiers, de la moitié, de la totalité même de son patrimoine qu'un maître se dépouillait en affranchissant ainsi tous ses esclaves. Un chrétien seul en était capable, et, parmi les chrétiens, on ne pouvait l'attendre que des cœurs les plus héroïques, les plus profondément touchés pai* la grâce. Le grand nombre des affranchissements opérés dans ces conditions pendant les premiers siècles de l'Église montre combien le niveau moral était alors élevé * .

Affranchir ses esclaves était bien beau, mais ne suffisait pas à la charité des chrétiens auxquels leur foi en avait inspiré la pensée. Ils savaient quels dangers attendent l'homme, la femme surtout, qui passe brusquement de la servitude à la liberté, sans qu'une prévoyance ingénieuse lui ait préparé les moyens de vivre. Nourris des souvenirs bibliques, ils avaient présent à l'esprit ce beau commandement du Deutéronome : (( Ne laisse point sortir les mains vides celui que tu rends à la liberté, mais fais-lui une provision de voyage (viaticum) de tes troupeaux, de ton vin, de ton cellier, que le Seigneur ton Dieu a bénis ^ » Non-seulement ils laissaient à leurs affranchis le pécule amassé par eux, mais ils y joignaient ordinairement un don qui mettait ceux-ci à l'abri du besoin. Dans les nombreux récits

^ Quand Jusiinicn abolit la loi Fusia Caninia, qui imposait une IrmîU! aux affranchissements testamentaires, il s'exprima ainsi : « 11 serait injuste de contrarier le désir des mourants, alors qu'il est permis, en bonne santé, d'affranchir tous ses esclaves.» Inslit,, I, vu, 1. Ces expressions semblent indiquer que de son temps un tel acte n'était pas rare. --«Z>«tti., XV, 13-19.

LlCLlSE ET LES AFFRANCHISSEMENTS. 335

d'affranchissement en masse de tous les esclaves d'un maître chrétien, que nous ont conservés les Actes des martyrs, il n'en est pas un qui ne relate le soin avec lequel des aliments leur ont été assurés pour l'avenir. Quelquefois la transition de l'esclavage à la liberté, le viaticum qui permet de passer sans péril de l'un à l'autre, est ménagé à l'affranchi avec la plus attentive délicatesse. Après la mort du sénateur Pudens, ses enfants, Praxède, Pudentienne et Timothée, donnèrent au pape Pie I*' des thermes contigus à leur maison, et firent construire dans la maison même un baptistère c pour la régénération de leurs esclaves païens, » disent les Actes attribués à saint Pastor *. Le jour de la dédicace du baptistère, les enfants de Pudens firent venir tous leurs esclaves, ceux qu'ils possédaient à Rome et ceux qui étaient attachés à leurs divers domaines de la campagne. Ils affranchirent immédiatement ceux d'entre eux qui avaient déjà embrassé le christianisme, et gardèrent les autres pour les faire instruire. Telle était la sagesse, la réserve de ces premiers chrétiens, auxquels l'élan de la charité ne faisait pas oublier les règles de la prudence la plus consommée. ^ Ce n'est pas l'affranchissement, dit saint Ambroise, c'est l'éducation qui transforme l'esclave en homme libre ^ » Les maîtres vraiment charitables avaient soin de préparer par elle celte transformation.

11 serait trop long d'énumérer les chrétiens que les Actes des martyrs nous montrent donnant la liberté à

< ActaSS. Ptuleniianae et Praxedis, ap. Acta SS. Maii, t. IV, p. 2118. — ' S. Ambroise, Ep. 37.

336 L'ÉULISE ET LES AFFïlANCIilSSExMENTS.

tous leurs esclaves. C'est im contemporain de Trajan, cet Hermès dont j'ai déjà parlé, affranchissant, le jour de Pâques, douze cent cinquante esclaves, et leur faisant des présents pour les mettre en état de subsister * ; un préfet de Rome, Chromatius, converti par saint Sébastien, en môme temps que ses esclaves, au nombre de quatorze cents, et les renvoyant libres et comblés de dons avec ce mot, qui rappelle une parole ^célèbre de saint Paul : « Ceux qui ont commencé à avoir Dieu pour père ne sauraient être les esclaves des hommes *;» une courtisane convertie, sainte Eudoxie, affranchissant toutes ses servantes, leur partageant le riche mobilier de sa maison et distribuant à chacune deux mille aurez ^ ; une noble matrone de Perge afiranchissant à la fois ses deux cent cinquante esclaves et leur laissant leur pécule*; saint Pantoléon, après la mort de son père, renvoyant libres tous ses esclaves et leur donnant de grandes sommes d'argent ^ ; sainte Mélanie la jeune affranchissant en un jour huit mille esclaves °; le consul Gallicanus, martyrisé sous Julien, donnant à cinq mille serviteurs la liberté et la cité romaine, leur distribuant en même temps des champs et des maisons et se faisant, à son' tour, l'esclave des pauvres'; saintZénon% sain t Georges de Cappadoce",

1 Acîa .*?. Alexandri, îtp. Ada SS-^ Maii, t. I, p; 3Î1. — * Acià S. Sebasiidni, ap: Acta 55., Januarii, t. lï^ p. 275. — ^ Vita S. Eudo.tiae ap. Acta 55., Marti i, t. I, p. IG» — * Acta S. Calliopii,^?' Acta 55., Àprilis, t. I, p. G58. — ^ Acta 5. PantoleoniSy ap. Acta 55., Julii, t. Vï, p. 412. — ' Palladius, Hist. Lausiaca, iXd.-'AcU 55. Joanii'ts et Pauli, ap. Acta SS., Junii, t. VU, p. 34. — • ActO' S. Zenonia, ap. Acta 55., Junii, t. V p. 405. — ° Acta S. Geqrgùf ap- Acia SS., Aprilis, l. lU, p. W^.

aint Cantius, saint Cantianus, sainte Cantianilla', ainle Aglaé^, le bienheureux Samson Xénodochus ', ainte Euphraxie*, et tant d'autres, affranchissant de survivant tous leurs esclaves. Cette liste est loin d'être omplète : elle est bien éloquente si l'on se rappelle [ue l'antiquité païenne ne fournit pas un seul nom qui misse être rapproché de ceux-ci. A la fin du iv* siècle, aint Jean Ghrysostome proposait ces exemples comme déal aux riches chrétiens; il répondait ainsi à un irgument présenté de tout temps par les défenseurs le l'esclavage. Nous possédons des esclaves, disait-on ilors dans le monde romain, comme naguère en Améûque, par charité pour ces malheureux, qui sans cela Bourraient de faim. « Si vous possédiez par charité ce jrand nombre d'esclaves, répond saint Jean Chrysos- Lome, vous ne les emploieriez pas tant à vous servir, mais, après les avoir achetés, vous leur apprendriez les métiers nécessaires au soutien de leur vie, et ensuite vous les renverriez libres ^ »

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