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CHAPITRE IV

DIMINUTION DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PROGRÉS PU TRAVAIL LIBRE AU IV« ET AU V« SIÈCLE

Le christianisme servit efficacement la cause du travail libre en combattant le luxe. Il amena par là, dès la fin du lY® siècle, une diminution notable dans le nombre des esclaves.

Le luxe, c'est-à-dire la prodigalité excessive, égoïste, amollissante, improductive, est foncièrement antipathique à l'esprit chrétien. Non-seulement celui-ci a pour essence le renoncement, le sacrifice, mais encore il exige impérieusement de ses fidèles deux choses, le travail et l'aumône : l'excès du luxe rend impropre à l'un et tarit les sources de l'autre. Les Pères des premiers siècles se placent à ce point de vue pour le combattre. Tcrtullien, Clément d'Alexandrie, ont écrit dans ce sens des pages pleines d'éloquence et de vigueur; les moralistes et les prédicateurs du iv* siècle, d'une épogue où, le contre-poids des i^^t^c.'aNk^ti^ \à-

sant défaut, la société chrétienne était plus exposée à glisser sur cette pente, qui l'eût ramenée prompleiiient aux mœurs païennes, livrent au luxe une guerre acharnée, presque violente. Saint Jean Ghrysostome ne craint pas de faire entendre aux voluptueux de son temps le pas du barbare qui s'approche * : il porte d'une main intiépide le fer et le feu dans les plaies ouvertes sous ses yeux : il semble que lui et les écrivains religieux du iv* siècle aient senti la nécessité de se hâter, de poser promptement, en vue de l'avenir, les bases définitives d'une civilisation nouvelle, afin que, si une partie des contrées éclairées par la lumière de l'Évangile vient un jour à être submergée par le flot barbare, les assises de l'édifice social reconstruit par le christianisme demeurent inébranlables.

Les Pères du iv® siècle ont trouvé et mis en lumière toutes les raisons propres à combattre ce qu'un écrivain moderne a appelé « notre ennemi le luxe b. Ils voient en lui la négation même de l'esprit chrétien, un sujet de raillerie et de scandale pour les infidèles. a Paul, dit saint Jean Ghrysostome, a défendu l'or et les perles : les Grecs rient de nous et s'imaginent que notre religion est une fable. Vous entrez dans l'église, ajoute-t-il, les mains et le col chargés d'or. Si Paul venait, Paul terrible et aimable, terrible aux pécheui's, aimable à ceux qui vivent pieusement, il élèverait la voix et dirait : Il faut que les femmes soient parées, mais non d'or, de perles et d'étoffes précieuses*. Et si, ensuite, un païen entrait et voyait, dans le haut de l'église, les femmes couvertes d'ornements, et, dans le

« s. Jean Chrysoatomo, lu ha\ttm,\N,^. —^1 Tvwv.AV.^.

DU TRAVAIL LIBRE AU IV" ET AU V« SIÈCLE. Mi

bas, Paul parlant ainsi, ne dirait il pas : Voilà une comédie! Certes, il ne se passe point de comédie parmi nous, mais ce païen serait scandalisé ^ » Paroles bien graves, et toujours vraies, si Ton voit dans l'or et les perles, choses insignifiantes en elles-mêmes, et que le grand orateur, pas plus que l'apôtre, ne songe assurément à proscrire d'une manière absolue, un symbole de ce faste immodéré qui, étalé par des sectateurs de l'Évangile, ne choque pas moins les incrédules du XIX* siècle que les païens du i\\ Saint Jean Chrysostome signale encore dans l'amour du luxe et dans la vanité puérile qu'il engendre une atteinte à la dignité humaine : on s'habitue à honorer dans l'homme non lui-même, mais les brillants accessoires dont il est entouré. « Beaucoup, aujourd'hui, aiment mieux être admirés pour le pavé de leurs maisons etlabeauté deleurs escaliers que pour ce qui fait vraiment l'homme. Les uns veulent être admirés pour leurs statues, les autres pour leurs vêtements, leurs palais, leurs mules, leurs voitures, les colonnes qui décorent leurs demeures. Ils ont perdu les qualités véritables de l'homme, et ils cherchent autour d'eux de quoi se faire une autre gloire, digne de risée ^ » C'est surtout comme l'ennemi de l'aumône, le meurtrier des pauvres, que les Pères de l'Église attaquent le luxe. Us parlent avec véhémence, mais le fond de leur pensée reste toujours modéré. « Je ne vous demande pas, dit Lactance, de diminuer ou d'épuiser votre fortune, je vous demande d'employer mieux votre

* s. Jean ChrysostomC; Homilia In Psalm. WNVW, ^. — \\\.^Vis. J/a////, Homilia l\\ 10.

superflu*. » Ce superflu mal employé, c'est le luxe. « Si la. femme oblige son mari à dépenser pour Tornement d'un vil corps tout son bien, plus que son bien, la source de l'aumône est nécessairement tarie ^ î Saint Jean Chrysostome fait appel à la pitié des femmes, à leur propre intérêt : « Quand vous vous promenez, portant à vos oreilles ces bijoux d'un prix énorme, pensez à tous les ventres aff'amés, à tous les corps nus à cause de vos parures. Qu'il vaudrait mieux nourrir tant de vies défaillantes, au lieu de percer le bas de cette oreille et d'y suspendre la nourriture de raille pauvres ! Vous précipitez ainsi vos maris dans l'adultère, car, au lieu de les élever à l'amour de la sagesse, vous leur apprenez à aimer en vous ce qui vous fait ressembler à des courtisanes '^. » « Riche, prends garde, s'écrie saint Ambroise : le pauvre pleure sa nudité devant ta maison, et tu cherches de quels marbres précieux tu revêtiras tes pavés ! le pauvre te demande un peu d'argent, un peu de pain, et ton cheval presse de ses dents un frein d'or! Quel jugement se prépare pour toi, ô riche ! La seule pierre de ta bague pourrait sauver la vie de tout un peuple d'affamés*. » Le pauvre ainsi sacrifié au luxe, c'est, pour les Pères de l'Église, le Christ lui-même. « 0 suprême démence ! le Christ se tient à ta porte en habits de pauvre, et tu n'en es pas touché ^ ! » Saint Jean Chrysostome veut que le premier soin du riche soit de l'assister : il condamne même le luxe déployé pour l'ornement des églises, si le

* Lactanco, Div. Inst., VI, 3. — 'S. Jean Chrysostome, In /.taiam, IV, 9. — » Id., In Maiih., Homilia LXXXIII, 4. — * S. Ambroise, De Nabuthe /earaelita, Vi. — ' ^. Jea.u Chrysostome, Hom. In Psalm, XL VIII, 6.

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bas, Paul parlant ainsi, ne dirait il pas : Voilà une comédie! Certes, il ne se passe point de comédie parmi nous, mais ce païen serait scandalisé *. » Paroles bien graves, et toujours vraies, si Ton voit dans l'or et les perles, choses insignifiantes en elles-mêmes, et que le grand oraleur, pas plus que l'apôtre, ne songe assurément à proscrire d'une manière absolue, un symbole de ce faste immodéré qui, étalé par des seclaleurs de l'Évangile, ne choque pas moins les incrédules du XIX* siècle que les païens du i\\ Saint Jean Chrysostome signale encore dans l'amour du luxe et dans la vanité puérile qu'il engendre une atteinte à la dignité humaine : on s'habitue à honorer dans l'homme non lui-même, mais les brillants accessoires dont il est entouré. « Beaucoup, aujourd'hui, aiment mieux êtreadmirés pour le pavé de leurs maisons etlabeauté de leurs escaliers que pour ce qui fait vraiment l'homme. Les uns veulent être admirés pour leurs statues, les autres pour leurs vêtements, leurs palais, leurs mules, leurs voitures, les colonnes qui décorent leurs demeures. Ils ont perdu les qualités véritables de l'homme, et ils cherchent autour d'eux de quoi se faire une autre gloire, digne de risée ^ » C'est surtout comme l'ennemi de l'aumône, le meurtrier des pauvres, que les Pères de l'Église attaquent le luxe. Ils parlent avec véhémence, mais le fond de leur pensée reste toujours modéré. « Je ne vous demande pas, dit Lactance, de diminuer ou d'épuiser votre fortune, je vous demande d'employer mieux votre

* s. Jean Chrysostome, Homilia In Psalm. \L\VV\, ^, — *\<\.,^\k J/a////. Homilia IV, 10. 'Si

Ui DIMINUTION DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PROGRÈS

mutilés, qui reçoivent d'elle des vivres et des. vêtements sans épuiser ses ressources. Si dix hommes seulement voulaient faire ce qu'elle fait, il n'y aurait pas un seul pauvre \ » Tel était l'idéal que les écrivains religieux de la fin du iv^ siècle opposaient aux voluptés et aux vices de leur temps.

Quelquefois, dans leurs écrits, la réaction contre le luxe et l'oisiveté antiques, contre ce mépris du travail et des pauvres qui avait déshonoré le monde païen, paraît excessive : les idées économiques, à cette époque, étaient loin d'avoir le caractère rigoureux et précis que la science moderne, à la lumière de l'expérience et des faits, leur a donné. Quand écrivait saint Jean Chrysoslome, par exemple, la société commençait à peine à se dégager, sous l'influence chrétienne, du chaos économique, véritable négation de toute loi, où, par l'esclavage, par l'oppression du travail libre, elle avait été retenue pendant de longs siècles. Il est naturel que le langage de l'orateur trahisse, dès qu'il touche à ces matières, quelque inexpérience, quelque incertitude, ou paraisse empreint de ces exagérations qui sont inséparables de toute pensée non encore mûrie par une, étude patiente et comparée des faits. Ce qu'il faut voir dans ses idées, c'est leur grandeur, leur générosité, leur nouveauté. Saint Jean Chrysostome, en maint en- p droit de ses écrits, ou plutôt do ses discours, a tracé, "" comme Platon, le plan de sa république idéale : mais combien elle diffère de celle rêvée par le philosophe! Dans l'une, le mépris, presque la haine du travail manuel : dans l'autre, une idée exagérée, ou du moins trop

« s. Jean Chrysostome, lu Mttttfi. Uoin. LXVI, 3.

pauvj*e est négligé. « A quoi bon charger de vases d'or la table du Christ, si en la personne des pauvres le Christ meurt de faim? Donne-lui à manger d'abord, et du superflu lu orneras sa table. Tu donnes un calice d'or, et tu ne fais pas l'aumône d'un verre d'eau ! A quoi bon orner la table sainte de voiles lissés d'or, si tu refuses au Christ des vêtements* ? » Saint Jean Chrysoslome se tourne ensuite vers certains chrétiens qui, dès cette époque, reprochaient à l'Église la possession de biens temporels et se plaignaient hypocritement que le soin de leur administration nuisît aux fonctions spirituelles des prêtres : « A cause de votre dureté, dit-il, rÉglise possède des maisons, des champs, des immeubles.... Pourquoi n'est-ce plus comme au temps des apôtres? parce que nos pères, prévoyant votre cupidité, craignant que vous ne laissiez périr de faim les chœurs des vierges, des orphelins et des veuves, ont été contraints de constituer un patrimoine aux églises.... Si chacun de vous donnait une obole, il n'y aurait plus de pauvres, nous n'éprouverions pas tant d*embarras dans Tadministration des choses temporelles, et le : Vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et suis-moi, serait dit à propos aux chefs de l'Église au sujet des biens de PÉglise^. Savez-vous, dit-il ailleurs, combien l*Église d'Antioche, dont le revenu total représente, réunis, celui d'un riche et celai d'un homme de fortune moyenne, fait vivre quotidiennement de veuves et de vierges? trois mille. Ajoutez les prisonniers qu'elle nourrit dans la prison, les malades qu'elle entretient dans l'hôpital, les pauVres valides, les étrangers, les

» Id., hi Matth. Uom. Il, l — • Id., tn MaitK. Ao«v. V^^ s^s '^^

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t-on des riches, dont la présence détruirait une telle cité ' ? »

11 n'est pas nécessaire de faire ressortir ce qu'a de chimérique la conception de cette Sparte chrétienne. C'est une image oratoire plus encore qu'une théorie présentée sous une forme absolue et rigoureuse. Dans une autre homélie, saint Jean Chrvsostome reconnaît Futilité sociale de la richesse. « De même, dit-il, que chaque artisan a son art, de même le riche, qui ne sait ni fabriquer l'airain, ni construire un navire, ni tisser, ni bâtir, ni faire aucune chose semblable, doit apprendre à user des richesses comme il convient, et à faire l'aumône aux pauvres, ce qui est le premier des métiers ^ » On ne peut définir plus magnifiquement une des principales fonctions de la richesse dans les sociétés chrétiennes. Cependant, même en expliquant et en rectifiant par ce texte celui qui a été cité précédemment, il est difficile de ne pas apercevoir une lacune dans la pensée de saint Jean Chrysostome. A force de réagir contre le luxe et l'oisiveté antiques, et d'exalter la conception chrétienne du travail , il semble ne pas voir clairement le rôle nécessaire du capital : la richesse est pour lui la source de l'aumône, mais non Tauxiliaircj et, en quelque sorte, le multiplicateur des forces productives du travail. Cette erreur était à la fois inévitable et innocente à une époque où l'on commençait seulement à entrevoir, à la lumière de l'Évangile, la vraie place du travail libre dans la société, à une époque où les esclaves constituaient encore le prenàier

* 8. îcan Chrysoslome, In I Cor, Homilia. XXXIV, 5. — ' Id., /* Mattk. Hom. \Ù\,^.

ies capitaux, et où la plus grande partie de la richesse 3réée par eux se dissipait dans les prodigalités d'un luxe improductif. Les sociétés antiques, par l'effet de cette double cause presque inséparable, l'esclavage et le luxe, ne dépassèrent pas économiquement cette période moyenne où le travail de l'homme est l'élément prépondérant dans la production K Le capital n'y eut jamais qu'une importance secondaire. Pour qu'il prît la place qui lui appartient dans le jeu des forces économiques, il fallait que ces deux obstacles fussent renversés, ou du moins affaiblis. C'est à quoi travaillèrent avec ardeur les Pères de l'Eglise. Ils firent la guerre au luxe, et tout à l'heure nous les verrons lutter avec énergie pour amener dans la société chrétienne la diminution du nombre des esclaves, acheminement à l'abolition future de l'esclavage. Il se peut que (juelques-uns d'entre eux paraissent ignorer, ou même méconnaître, le rôle nécessaire du capital, ne pas apercevoir clairement sa nature précise et sa valeur exacte : la science sociale n'était pas née à l'époque où ils écrivaient. Mais, s'il n'en possédèrent pas les termes 3t n'en parlèrent pas toujours le langage, ils firent plus et mieux : ils posèrent les fondements sur lesquels elle s'éleva. En réconciliant les hommes libres et les arts manuels, ils ont rétabli dans un ordre conforme aux lois naturelles les conditions du travail et de la production : en réfrénant autour d'eux le luxe, et surtout le pire des luxes, celui qui consiste en la possession souvent inutile et improductive d'un grand nombre d'esclaves, ils ont favorisé, sans le savoir peut-être,

* cil. périn, f}^ Id richesse dans les .sociétés c]\réllenucs^ V, \^^ ,'^\>

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mais par une conséquence logique do leurs efforts, le développement des capitaux utiles. S'ils ont quelquefois employé en parlant du travail, en luttant pour lui faire sa place, des termes excessifs, ils ont été moins loin dans celte exagération de la vérité que les philosophes et les politiques de l'antiquité païenne n'avaient éti dans Terreur opposée : ils ne l'ont tant exalté que pour le venger et le laver de mépris séculaires.

Dans la cité imaginaire de saint Jean Ghrysoslome, le travail seul règne, mais c'est le travail libre : il n'y est point fait mention des esclaves. On sent qu'ils n'ont point de place dans une telle cité. Si on peut la comparer à Sparte, c'est à Sparte sans les ilotes. Les Pères de l'Église, en même temps qu'ils s'appliquaient à réhabiliter le travail manuel, s'efforçaient de diminuer par tous les moyens le nombre des esclaves. Seuls, quand l'esclavage était encore debout, ils osaient rêver une société sans esclaves. Ils en comprenaient la possibilité, et c'est en ceci que, même si on les étudie au seul point de vue économique, on peut les considérer comme ayant eu l'intuition du monde moderne, comme en étant les précurseurs. « On ne trouve jamais exprimée dans un écrivain antique, dit M. Boissier, ni comme une espérance éloignée, nï comme un souhaitfugitif,nimêmecommeunehypothèseinvraisera- /;/abJe, cette pen^éiO. c^w^i l'ci^clavage pourra être un jour

des capitaux, et où la plus grande partie de la richesse créée par eux se dissipait dans les prodigalités d'un luxe improductif. Les sociétés antiques, par l'effet de cette double cause presque inséparable, l'esclavage et le luxe, ne dépassèrent pas économiquement cette période moyenne ou le travail de l'homme est l'élément prépondérant dans la production K Le capital n'y eut jamais qu'une importance secondaire. Pour qu'il prît la place qui lui appartient dans le jeu des forces économiques, il fallait que ces deux obstacles fussent renversés, ou du moins affaibhs. C'est à quoi travaillèrent avec ardeur les Pères de l'Église. Ils firent la guerre au luxe, et tout à l'heure nous les verrons lutter avec énergie pour amener dans la société chrétienne la diminution du nombre des esclaves, acheminement à l'abolition future de l'esclavage. Il se peut que quelques-uns d'entre eux paraissent ignorer, ou même méconnaître, le rôle nécessaire du capital, ne pas apercevoir clairement sa nature précise et sa valeur exacte : la science sociale n'était pas née à l'époque où ils écrivaient. Mais, s'il n'en possédèrent pas les termes et n'en parlèrent pas toujours le langage, ils firent plus et mieux : ils posèrent les fondements sur lesquels elle s'éleva. En réconciliant les hommes libres et les arts manuels, ils ont rétabli dans un ordre conforme aux lois naturelles les conditions du travail et de la production : en réfrénant autour d'eux le luxe, et surtout le pire des luxes, celui qui consiste en la possession souvent inutile et improductive d'un grand nombre d'esclaves, ils ont favorisé, sans le savoir peut-être,

« Gh- P^rin» 0^ Id richesse dans les sociétés cJnéUenn*?^, V. \^V .'^\^

r esclavage, il s'applique seulement à persuader aux chrétiens de réduire l'emploi de leurs serviteurs au strict nécessaire. Mais la règle qu'il pose est lormelle, et son application retrancherait de la société le plus grand nombre des esclaves : « La mesure des besoins de votre corps, dit-il aux chrétiens, doit être la mesure de vos possessions : ce qui les dépasse est superflu \ »

Saint Jean Chrysostome tire hardiment les conséquences de ce principe. « En quoi un riche diffère-t-il d'un pauvre? Comme le pauvre, il n'a qu'un ventre à ! nourrir. Mais, dit-on, il en a un grand nombre, il faut qu'il nourrisse des serviteurs et des servantes. Pourquoi a-t-il de nombreux serviteurs ? Dans les vêtements, dans la nourriture, il faut se contenter du nécessaire : de même en ce qui concerne les serviteurs. A quoi donc sont-ils utiles? Arien. Un seul serviteur devrait suffire à un maître : bien plus, deux ou trois maîtres n'a raient besoin d'avoir, pour les servir tous ensembl qu'un seul esclave^. » On sent que, dans sa pensi c'est là une concession : son idéal serait la suppressi absolue des esclaves. « Dieu nous a donné des maii et des pieds afin que nous n'eussions pas besoin d'i claves. Aucune race d'esclaves n'a été créée en mêi temps qu'Adam : la servitude a été la peine du péci la suite de la désobéissance. Mais le Christ est venu, l'a détruite ; car, en le Christ Jésus, il n'y a ni escto ni libre ^ » C'est là le fond de sa pensée ; il continue^ « C'est pourquoi il n'est pas nécessaire d'avoir d' plaves : ou^ §1 pn le croit nécessaire, que Ton en ail

1 Clén^enl d'Mc\.^ Pae^çttj.^m, 9,^. —'S. )e^n Qhrysostome, Cor. Hqm,\\i, 5. — ^ Ibil.

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deux tout au plus ^ » Dans ses homélies sur la Genèse, saint Jean Ghrysostome insiste sur l'esclave unique donné par Laban à chacune de ses filles lors de leur mariage : « Voyez-vous la grandeur de celte philosophie ? donne-t-il des troupeaux d'esclaves ^ ? » Il ne craint pas de laisser voir que, s'il concède aux chrétiens la possession d'un esclave, c'est par ménagement pour leur faiblesse. « Qui sont, demande-t-il, ceux qui corrompent l'état présent des choses? ceux qui vivent avec modération et probité, ou ceux qui inventent sans cesse de nouvelles et injustes délices? ceux qui ont des phalanges d'esclaves, ou ceux qui ont un seul esclave (et je ne parle pas ici, continue-t-il, du suprême degré de la sagesse, mais de celle que peut embrasser le commun des hommes) ^ ? »

L'Église paraît, au iv* siècle, avoir voulu mettre des bornes au commerce des esclaves, en considérant ^^comme meilleur, plus conforme à l'esprit chrétien, de osséder des esclaves nés dans la maison que d'en cheter au dehors. Il me semble voir dans quelques iots de saint Jean Ghrysostome un blâme indirect ntre les achats d'esclaves : il énumère les richesses 'Abraham : « Voyez, dit-il, de quoi elles se composent. i champ, ni maison, ni luxe superflu ; mais des brebis des veaux, des chameaux et des ânes, des esclaves des servantes. Et afin que vous sachiez d'où lui était

nue cette multitude d'esclaves, l'Ecriture ajoute en autre passage : Tous étaient nés dans sa mai-

* s. Jean Chiiys., In I Cor. Hom. XI, 5. — ' M., In Genesim Holilia LVI, 3. — • Id., Adv.opjmgnatores vitae mouttst., \W,^. — W., In Genesim Hom. XLVIÏIf 5.

42â DIMINUTION DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PHOGRÈS

L'éloquent orateur, dans son ardeur à combattre le nombre exagéré des esclaves, ne craint pas de toucher • les cordes les plus délicates et les plus sensibles; il s'efforce d'amener, par la jalousie, les femmes à renvoyer une partie de leurs servantes. « Il est agréable, dira-t-on, d'avoir sous ses ordres une multitude de servantes. C'est la plus désaj^réable des satisfactions, tant elle est mêlée de soucis. Le plus cuisant de tous est la présence, dans une nombreuse réunion de servantes, de quelque femme remarquable par sa beauté. Et, dans cette multitude d'esclaves, cela n'est pas rare, car les riches s'eflorcent de rassembler dans leur maison nonseulement de nombreuses, mais de belles servantes. Et quelles seront les tortures de la maîtresse, si l'une d'entre elles, l'emportant par sa beauté, ou séduit le cœur du maître, ou tout au moins devient Tobjet de son admiration ! L'épouse pleurera alors, sinon sur son amour perdu, au moins sur cette beauté qui surpasse la sienne et cette admiration qui s'y attache *. »

11 faut voir avec quelle ironie l'orateur chrétien flagelle les mœurs fastueuses des riches qui, selon la cou tumc antique, traînaient après eux dans les rues dd troupeaux d'esclaves. « Ayant deux serviteurs seule ment, dit-il, nous pouvons vivre. Car là où plusieurs! vivent sans un seul serviteur, quelle excuse avons-no si deux ne nous suffisent pas? Ayez donc, si vous voulez, deux serviteurs. Eh quoi ! direz-vous, n'est pas une honte pour une ingénue de marcher suivie deux serviteurs seulement? La vraie honte est de faire suivre d'un plus grand nombre. Vous riez peut

' s. Jean GUr^soslomû, De wtjmxXaU.^A.

être de mes paroles. Croyez-moi, marcher escorté de nombreux esclaves, voilà ce qui est honteux. Cela vous fait ressembler à des marchands de moutons ou à des marchands d'esclaves. Ce n'est pas la multitude des valets de pied qui signale la femme ingénue. Car, quelle vertu y a-t-il à posséder beaucoup d'esclaves? Cela n'est pas de l'âme : et ce qui n'est pas de l'âme n'est pas un signe de naissance libre. Celle qui se contente de peu, voilà la vraie ingénue *. »

Saint Jean Chrysostome ajoute à ces vigoureuses paroles un argument nouveau. L'opinion publique, grâce au christianisme, commençait à se former sur ces questions : les foules ne supportaient plus aussi patiemment la vue des esclaves innombrables que le faste des riches traînait après soi. « Dites-moi, s'écrie l'orateur, quellj est celle qui se fait bien voir du peuple assemblé sur le forum? celle qui conduit avec elle beaucoup de serviteurs, ou celle qui en conduit un petit nombre? Cette dernière, et plus encore celle qui vient seule ^, » Ailleurs il est plus pressant et plus dur : il fait retentir aux oreilles des riches les sentiments de révolte qui grondaient sourdement dans le cœur de la foule : < Quand tu passes dans ton char, beaucoup de gens ne te regardent pas, mais regardent le brillant harnais de les cheyaux, les esclaves qui te précèdent et qui te sui-

; vent, et ceux qui ouvrent pour toi un chemin dans les rangs pressés du peuple: toi, ainsi escorté, ils te dé-

: lestent, et te considèrent comme un ennemi public ^ »

* s. Jean Chrysostome, In Ep. ad Hebr. Homilia XXVIII, 4, 5. — * IbUl. — ' Id., In Ep. ad Rom. Homilia XI, 6.

422 DIMINUTION DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PnOGRÊS

L'éloquent orateur, dans son ardeur à combattre le nombre exagéré des esclaves, ne craint pas de toucher • les cordes les plus délicates et les plus sensibles; il s'efforce d'amener, par la jalousie, les femmes à renvoyer une partie de leurs servantes. « Il est agréable, dira-t-on, d'avoir sous ses ordres une multitude de servantes. C'est la plus désa«>réable des satisfactions, tant elle est mêlée de soucis. Le plus cuisant de tous est la présence, dans une nombreuse réunion de servantes, de quelque femme remarquable par sa beauté. Et, dans i cette multitude d'esclaves, cela n'est pas rare, car les .

riches s'eflbrcent de rassembler dans leur maison nonseulement de nombreuses, mais de belles servantes. Et quelles seront les tortures de la maîtresse, si l'une d'entre elles, l'emportant par sa beauté, ou séduit le , cœur du maître, ou tout au moins devient l'objet de | son admiration ! L'épouse pleurera alors, sinon sur son amour perdu, au moins sur cette beauté qui surpasse la sienne et cette admiration qui s'y attache *. »

11 faut voir avec quelle ironie l'orateur chrétien flagelle les mœurs fastueuses des riches qui, selon la coutume antique, traînaient après eux dans les rues des troupeaux d'esclaves. « Ayant deux serviteurs seulement, dit-il, nous pouvons vivre. Car là où plusieurs j vivent sans un seul serviteur, quelle excuse avons-nous si deux ne nous suffisent pas? Ayez donc, si vous le voulez, deux serviteurs. Eh quoi ! direz-vous, n'est-ce pas une honte pour une ingénue de marcher suivie de deux serviteurs seulement? La vraie honte est de se faire suivre d'un plus grand nombre. Vous riez peut-

' s. Jean GUr^soslottVîi, De W9\.m\.a\.e,^'\.

être de mes paroles. Croyez-moi, marcher escorté de nombreux esclaves, voilà ce qui est honteux. Cela vous fait ressembler à des marchands de moutons ou à des marchands d*csclaves. Ce n'est pas la multitude des valets de pied qui signale la femme ingénue. Car, quelle vertu y a-t-il à posséder beaucoup d'esclaves? Cela n'est pas de l'âme : et ce qui n'est pas de l'âme n'est pas un signe de naissance libre. Celle qui se contente de peu, voilà la vraie ingénue *. »

Saint Jean Chrysostome ajoute à ces vigoureuses paroles un argument nouveau. L'opinion publique, grâce au christianisme, commençait à se former sur ces questions : les foules ne supportaient plus aussi patiemment la vue des esclaves innombrables que le faste des riches traînait après soi. « Dites-moi, s'écrie l'orateur, quell j est celle qui se fait bien voir du peuple assemblé sur le forum? celle qui conduit avec elle beaucoup de serviteurs, ou celle qui en conduit un petit nombre ? Cette dernière, et plus encore celle qui vient seule ^, » Ailleurs il est plus pressant et plus dur : il fait retentir aux oreilles des riches les sentiments de révolte qui grondaient sourdement dans le cœur de la foule : « Quand tu passes dans ton char, beaucoup de gens ne te regardent pas, mais regardent le brillant harnais de tes cheyaux, les esclaves qui te précèdent et qui te suivent, et ceux qui ouvrent pour toi un chemin dans les rangs pressés du peuple: toi, ainsi escorté, ils te détestent, et te considèrent comme un ennemi public ^ »

• s. Joaii Chrysostome, In Ep. ad Ilebr. Homilia XXVUI, 4, 5. — * IbUL — ' Id., In Ep. ad Rom. Homilia XI, 6.

m DlMlNtTlON DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PROGRÈS

Le peuple inconséquent s'indignail ainsi à la vue des trop nombreux esclaves possédés par les riches, sans songer que lui-même en retenait un non moins grand nombre enchaîne à ses plaisirs. Nous avons peine à comprendre aujourd'hui ce qu'était la passion du théâtre dans l'antiquité, et combien de milliers d'êtres humains étaient contraints de la servir. Le théâtre ne prenait pas aux spectateurs deux ou trois heures seulement de la soirée : c'étaient des journées entières, quelquefois plusieurs jours de suite, que le peuple des villes passait à s'enivrer de « la folie du cirque, l'impureté de la scène, la cruauté de l'arène, la vanité du gymnase *. » Ces plaisirs, à l'époque païenne, tenaient lieu de la religion, dont ils constituaient une partie, la seule ayant gardé de l'action sur les foules ; de la vie publique, qui, sous l'empire, n'avait conservé quelque réalité que dans les provinces, où elle se concentrait entre les mains d'un petit nombre d'hommes, pour qui elle était moins un privilège qu'un fardeau ; du travail, à peu près abandonné par les personnes libres ; de la vie de famille, dont les mœurs païennes avaient relâche les liens, et dont, même à l'époque chrétienne, les émotions exagérées de la scène faisaient paraître fades les tranquilles jouissances. Les âmes étaient vraiment captives du théâtre. Il les avait faussées, amollies, rendues incapables de sentiments justes et d'émotions modérées. Il avait tout rempli de son atmosphère

1 Tcrtullien, Adv. génies, ^^.

factice. Non-seulement la population des grandes villes ne pouvait se passer de lui *, mais, dans de petites villes de province, comme Orange, on voyait s'élever l'un près de l'autre un théâtre magnifique où plus de sept mille spectateurs s'asseyaient à l'aise, un vaste hippodrome dont les portiques abritaient vingt-cinq mille personnes, un amphithéâtre où les places se comptaient encore par milliers ^ : tout cela pour une cité gallo-romaine de médiocre étendue et pour le canton rural qui l'entourait ! Quand on songe qu'il en était ainsi pour toutes les cités provinciales, que soit les ruines, soit les inscriptions nous montrent dans chacune d'elles des édifices consacrés à des fêtes de toute sorte, et que sous l'empire tous les dignitaires municipaux étaient obligés de se ruiner en jeux publics, on se rend conïpte de la quantité presque effrayante de malheureux, la plupart esclaves, qui, à des titres divers, servaient aux plaisirs du peuple. Qu'on se rappelle Rome, lors de la conjuration de Catilina, tremblant devant les familiœ de gladiateurs qu'elle renfermait dans ses murs : qu'on y ajoute les innombrables danseuses ^, mimes, histrions, comédiens, saltimbanques, cochers, que toutes les villes de l'empire nourrissaient à l'exemple de la capitale : ce n'étaient pas des troupes, c'étaient des armées qu'il fallait posséder pour alimen-

' La fréquentation des spectacles de telle cité est donnée par un jurisconsulte comme un des indices les plus caractéristiques du domicile, ■'"^'«n, au Dig.f L, i, 27 Jj 1. — ' Vitet, Monuments antiques d^Orange^ '^■ins les Études sur Vhistoire de Varty t. I, p. 177. — ' Rome, pendant "'"' famine, en garda trois mille, sans compter les mimes et les mu- *^''/e/is, alors qu'elle chassait comme bouches inutiles les étrangers ^t '"' /Professeurs d'aris libéraux. Ammien Marccll\tt,\N , ^.

426 DIMINUTION DU NOxMBUE DES ESCLAVES ET PllOGUÈS .-"T-

ter des représentations qui duraient non quelques heures, mais quelques jours de suite.

Encore n'était-ce là qu'une partie des malheureux asservis aux folies et aux impuretés de la scène. Quand il quittait le théâtre public, où il avait partagé les émotions de la foule, le patricien dégénéré de Rome ou même de Constantinople, cette seconde Rome, en retrouvait chez lui l'enivrante et débilitante atmosphère. Le théâtre était installé à son foyer. Le goût du faux, des vaines apparences, du bruit étourdissant, de l'éclat extérieur, des gaietés faciles, des sensations violentes, régnait en maître dans son âme, que nulle passion sérieuse et profonde ne remplissait : le riche Romain passait ses jours et ses nuits à se donner à lui-même une comédie continuelle : dans sa demeure remplie do baladins il reproduisait cette vie théâtrale qui lui était devenue aussi nécessaire que l'air qu'il respirait. Sa maison même était parfois machinée comme un théâtre : on voyait le plafond de sa salle à manger, composé de lames mobiles, s'entrouvrir pour laisser tomber sur les convives des pluies de fleurs ou des couronnes : les lambris de ses appartements étaient changeants comme des décors : le service de ses festins était réglé comme une comédie ou un ballet. Dans ses parcs ou même dans ses appartements il assistait, spectateur égoïste, à des combats d'hommes ou d'animaux : il avait ses lions, ses bestiaires, ses gladiateurs domesliques,commc il avait son orchestre, ses chœurs, ses comédiens, ses tragédiens, ses danseurs et ses mimes. Les plaisirs privés absorbaient ainsi presque autant de gens de tlicâtre que les plaisirs publics.

L'Église filles ig\w^ ^^^wà.'à ^S&a\\Si ^qwa: mettre fin à

cet état de choses. Elle agit directement dans ce sens par les prédications de ses évêques, les écrits de ses docteurs, les canons de ses conciles : elle .ngit indirectement en inspirant aux empereurs chrétiens des lois quelquefois timides, souvent mal observées, courageuses cependant, quand on songe à l'attachement de toutes les classes de la société pour ces plaisirs. Peu d'intérêts plus grands avaient sollicité sa vigilance. Il s'agissait non-seulement d'arracher au péché des milliers d'âmes que les nécessités de leur condition plus encore que leur volonté retenaient engagées dans les liens d'une profession pleine de périls, mais surtout de lutter pour la civilisation chrétienne elle-même contre une passion dont les excès mettaient en péril tous les résultats conquis péniblement par trois ou quatre siècles d'évangile, de vertus et de martyre. Un peuple capable de menacer d'incendie la maison d'un préfet qui avait voulu distribuer aux pauvres l'argent destiné aux jeux publics *, de se battre pour des cochers et des histrions quand les armes des barbares entouraient les murs de ses villes % de se plaire aux turpitudes de la majuma % n'était pas loin de perdre toute charité, tout patriotisme, toute pudeur : il ne serait resté aucun fruit du travail dépensé pour élever les âmes à une religion vraie, sérieuse, efficace, qui lût autre chose qu'une vaine formule, si les chrétiens s'étaient habitués, comme le leur reproche saint Jean Chrysostome, à passer indifféremment de l'église, où ils venaient d'entendre commenter l'Évangile de saint

* Ammicn Marccllin, XXVII. — ' 8. Augustin, De civitate Deiy I, 32 Salvicn, De gub. Deiy VI, 12. — ' Voir le commentaire de Gotlcfroi sur le Code Tliéothsien, XV, v, 1.

Jean, au théâtre, où ils allaient contempler des courtisanes nageant dans une piscine ^ L'habitude delà vie laborieuse, péniblement rendue à la société chrétienne par les efforts et les exemples de l'Eglise, eût été vite emportée aussi par les séductions du théâtre . a Quand les histrions, dit encore saint Jean Chrysostome, nous voient délaisser nos ateliers, nos métiers, nos gains, tout, en un mot, pour courir aux spectacles, ils s'y donnent avec plus d'ardeur et d'empressement ^ î Tant que les chrétiens avaient formé un petit peuple persécuté, ils n'avaient pas eu de peine à se défendre contre cet attrait périlleux, dont les gardait la ferveur des premiers âges, le danger présent, et l'isolement nécessaire dans lequel ils vivaient: devenus la majorité, la puissance poUtique, la société elle-même, ils avaient perdu ces contre-poids, et se trouvaient envahis par des mœurs publiques presque entièrement païennes, qui avaient survécu à la défaite du paganisme. Là était le péril : et c'est pourquoi, bien que les Pères antérieurs auiv^ siècle, Tatien, Athénagore, saint Cyprien, TertuUien, aient énergiquement attaqué les vices du théâtre et les cruautés de l'amphithéâtre, c'est à partir du iV siècle que commence à proprement parler la lutte de l'Église contre ces plaisirs voluptueux ou barbares et en faveur des malheureux qui en étaient les esclaves. Il s'agissait de sauver la société chrétienne en abattant ces restes menaçants du paganisme : ce ne fut pas trop pour cela de l'influence du clergé et de la puissance du législateur, unis dans une même œuvre de préservation sociale.

' s. Jean Chrysostome, In Joannem Homilia 1,4; In Mattliaeum Hoin. VU, G. — * In Matlli. Uom. NV,"^.

Bien que tendant vers un but semblable, l'Église et la politique impériale se trouvaient placées, pour l'atteindre, dans des conditions différentes. La première, uniquement préoccupée du péril des amc^., n'avait cessé de professer sur les spectacles criminels de l'antiquité les principes les plus absolus. Elle rangeait les combats de gladiateurs, les représentations des histrions et des mimes, parmi « les pompes du diable », comme les appelle saint Cyrille *. Sans avoir égard au trouble momentané qui j)ouvait en résulter dans la vie municipale ou provinciale, elle excommuniait les curiales revêtus de sacerdoces municipaux ou provinciaux qui, après leur conversion au christianisme, avaient eu la faiblesse non-seulement de sacrifier, mais même de donner des jeux, munus tantum dederunt ^. Elle exhortait le peuple fidèle à faire le vide autour des gladiateurs et des comédiens ^. Elle frappait ceux-ci d'excommunication *, et n'hésitait pas à demander leur bannissement ^. Elle s'efforçait, par tous les

* s. Cyrille de Jérusalem, Catechesis, XX, 6. — « Concile d'Elvire, anno 303, canon m; Hardouin, t. I, p. 249. Sur les flamines municipaux et leur place dans la curie, voy. Code Tliéodosien^ XII I, 21, 75; V, 2; lois de 335, 337, 338. Sur Timportance politique de ces flamines, voy. Fustel de Coulanges, Hist. des institutions politiques de Vancienne France^ livre II, chap. iv : De quelques libertés provinciales sous l'empire romain, les assemblées et les députations. — ' S. Jean Chrysostome, In Joannem Homilia XLII, A; S. Augustin, Sermo LXXXVIII, 17. — * Concile d'Arles, anno 314, canon iv, v; Hardouin, t. I, p. 204. Le canon xx d'un concile tenu à Arles en 452 renouvelle ces censures, /few/., t. II, p. 774. — Sur le caractère- transitoire dos excommunications portées contre les comédiens, voy. les intéressantes observations de M. Lamacbe, dans sa savante Etttde historique et juridique sur les spectacles et la condition des acteurs citez les Romains, p. 33. — ^ S. Jean Chrysostome, In / Cor. HomiUî» Wi 5.

moyens, d'agir sur les âmes et d'effrayer les consciences. La politique impériale élait tenue à plus de ménagements. Pour traduire en lois les désirs de l'Église, il lui fallait remonter, en quelque sorte le courant populaire. Chaque pas fait dans cette voie la mettait en présence d'un obstacle : elle avait à compter avec la résistance passive d'un peuple qui, n'ayant plus de droits politiques, n'en était que plus tenace à défendre ses plaisirs. Il est curieux d'étudier la législation des empereurs chrétiens sur les spectacles, les combats de gladiateurs et la condition des gens de théâtre. Elle hésite, elle se reprend, elle avance, elle recule, elle semble animée de mouvements contradictoires. A travers ces lenteurs et ces difficultés, la pensée chrétienne y fait cependant son chemin. Au commencement du v'' siècle, les esclaves des plaisirs publics et privés étaient moins nombreux, des jeux obscènes ou cruels avaient été supprimés, un grand nombre de personnes avaient échappé aux liens de la condition scénique. La victoire avait été contestée, elle était encore incomplète sur bien des points, mais un progrès immense s'était déjà accompli dans le sens de la morale et de la liberté, etilétait dû tout entier àl'esprit chrétien. L'extrême lenteur avec laquelle furent abolis les combats de gladiateurs montre combien cette victoire était difficile. Les Pères de l'Eglise n'avaient cessé de s'élever contre ces barbares plaisirs du monde romain. Quand le christianisme, en la personne de Constantin, fut monté sur le trône, leur voix devint plus haute et plus pressante. « Il faut les abolir », Tollenda sunt nobis \

'écrie Lactance, profitant de la liberté que lui donnait a position officielle de précepteur du fils de l'em- >ereur; en parlant ainsi, il était l'interprète de out le clergé chrétien. Constantin avait Tâme assez énéreuse pour entendre cet appel. Dans un rescrit laté de Béryte en Phénicie, l'année même du concile le Nicée (325), il s'exprime en ces tenues : « Au fiilieu de la tranquillité civile et de la paix domesique, il ne doit pas y avoir de combats sanglants. Test pourquoi nous défendons absolument qu'il y ît des gladiateurs : ceux qui, à cause de leurs rimes, ont été condamnés à combattre en cette quatté, devront être employés aux travaux des mines \ » lette loi atteignait et libérait dans une certaine mesure leux classes d'esclaves, les esclaves du laniste, ces amiliae gladiatorum dont parlent si souvent les au- 2urs classiques, et les condamnés ou esclaves de la eine, servi pœnae. Les termes du rescrit de 325 et eux par lesquels l'historien Sozomène y fait allusion , ont trop formels pour qu'on y doive voir une loi purelent locale, s'appliquant à la seule Béryte, une des illes de l'Orient où les combats de gladiateurs et )utes les sortes de spectacles étaient le plus en honeur : il semble bien que ces dispositions s'étendaient tout l'empire. Elles tombèrent presque immédiatelent en désuétude. Libanius vit, en 328, des gladia- !urs combattre à Antioche ^. Par une loi de 357, Conance défend à tout homme faisant partie de l'armée j de la milice palatine de s'engager comme gladia-

* Code Théod.y XV, xii, 1. — - Sozomène, I, 8. — ' Libanius, De la sua,

teur^ Valentinien et Valens, en 365, interdisent de condamner des chrétiens aux jeux de l'arène ^. Symmaque, saint Ambroise, saint Augustin, témoigneni que ces combats existaient encore de leur temps, ai moins en Occident ^ Ils ne cessèrent tout à fait qu'er 404-. Honorius était alors à Rome. Dix ans auparavant Théodose avait comblé de joie les chrétiens en décla rant définitivement abolis les sacrifices païens, non seulement publics, mais privés *. Prudence supplie Honorius de compléter l'œuvre de son père en décla rant à son tour abolis les combats de gladiateurs * . Lei vers du poète n'eussent peut-être pas suffi à amener c( résultat sans le dévouement héroïque du moine Télémaque qui, accouru du fond de l'Orient, où ces jeux cruels avaient presque entièrement cessé, à Rome, oiî ". avait appris qu'ils gardaient toute leur vogue, se' jeta un jour dans l'arène au milieu des combattants,, et, au moment où il s'efforçait de les séparer, fut lapidé par les spectateurs. Le martyre du généreui moine mit fin pour jamais aux combats de gladiateui^. Comme un autre héros du dévouement chrétien se jetant au milieu de nos troubles civils, il eût pu dire: i Je désire que mon sang soit le dernier versé. » Honorius prononça immédiatement la suppression d ludi gladiatorii* .

* Code Théocl, XV, xii, 2. — « Ibid., IX, XL, 8. — ' Symmaquo, Ep II, 46; s. Ambroise, De officiis, II, 21 ; S. Augustin, Confess.y VI, — * Zosimc, Hist., IV, 5; Théodorct, Hist. eccl., V, 23; Prudenc Contra Symmachum, I, 410. — ^ Prudence, ibid.j II, in fine, — " l\\é doret V, 26. Cette suppression fut tellement soudaine, qu'une schc gladiatonaj qui venait d'être construite à Porto, ne put être inau gnrée... condito, sed sine vsv ab initio «elicto. De Hossi, Bulletin arch. çr\si.^ \^% p. Wt-%^.

DU TRAVAIL LIBRE AU IV ET AU V SIÈaE, . 433

Les bommes et les femmes de théâtres, sc(pnicf\ scœnicœy étaient véritablement asservis aux plaisirs publics. Non-seulement un très-grand nombre de ceux qui, à des titres divers, paraissaient sur la scène, étaient esclaves, appartenant soit à un chef de troupe ou à un entrepreneur de jeux, soit même à un particulier qui, après leur avoir fait donner une éducation spéciale, les louait ensuite comme histrions * ; mais encore les personnes de condition libre qui montaient sur le théâtre, et dont plusieurs y faisaient une grande fortune, cessaient de s'appartenir : le public acquérait un droit sur elles, et même sur leurs enfants. Les scœnici ne pouvaient plus abandonner la carrière théâtrale, et cette profession devenait héréditaire : leurs fils, leurs filles étaient tenus de la suivre. Les gens de théâtre étaient enchaînés aux plaisirs publics comme les cwriales à la curie, les collegiati à la cité, les gens de métier à la corporation. C'était la condition commune au IV* siècle. Mais cette servitude était particulièrement odieuse quand elle imposait à des hommes et à des femmes une profession contre laquelle leur conscience protestait, que l'Église condamnait, que la loi ellemême déclarait infâme. Tel était cependant le sort des scœnici. Il ne leur était pas plus permis d'abandonner le théâtre qu'il n'était permis à l'esclave de fuir la maison de son maître. Bon gré, mal gré, il fallait que ce jeune homme se résignât à reproduire devant la foule les gestes impudiques des mimes, que cette jeune fille chaste se fit sur la scène l'égale et l'imitatrice descour-

♦ Cicéron, Pro fiosçio çofnaedÇf 1P; Ulpien, au Pig„ XXXlll, IW, 73 ?J 3.

tisanes : ainsi le voulait la loi de leur naissance. L'Église fit les plus grands efforts pour rompre celte horrible chaîne. Les princes chrétiens, poussés par elle, mais retenus par la passion populaire, qui ne se laissait pas arracher facilement ses favoris, opérèrent avec timidité et lenteur des réformes incomplètes.

La première est une loi de 371 , rendue par Valentinien *. Il y est dit que les scœnici ou scœnicœ qui, en danger de mort, demandent les sacrements, peuvent les recevoir. La discipline ecclésiastique voulait, en effet, qu'à l'article de la mort la reconciliatio ne fût refusée à personne*. S'ils guérissent, ajoute Valentinien, ils seront libérés de leur condition, et n'y pourront être ramenés de force. Mais il faut, pour cela, que leur demande ait été présentée aux gouverneurs ou aui curateurs des cités, et que des inspecteurs envoyés par ceux-ci aient déclaré que l'acteur ou l'actrice qui veutf • se convertir est vraiment en danger de mort. On voi ce qu'une pareille concession a de timide : elle laisse au scœnicus qui veut se convertir en bonne sani aucun moyen de le faire.

Il ne semble point qu'il en ait jamais été autrem pour les hommes voués au théâtre. En 399, les évêq de la province d'Afrique demandèrent à Honorius « si quelqu'un appartenant au théâtre, si quis ex guaW ludicra arte, veut devenir chrétien, il lui soit per de se délivrer de cette tache, et qu'il ne puisse ensui être contraint par personne à reprendre sa profeif'a j'

' Code Th^.od.^ \V, vii, 1. — « Voir le commentairi» de Godefroi C''*IW loi.

sion ^ . > Les codes ne rapportent aucune loi d'où Ton puisse conclure que leur requête ait été accueillie. En ce qui concerne les femmes, cette réforme était accomplie depuis longtemps. En 371, Tannée même où fut publiée la loi citée plus haut, Valcntinien déclara que les filles des scœnicŒy si elles mènent une vie honnête, auront le droit de ne pas suivre la profession maternelle : celles qui vivent dans le désordre y seront seules contraintes *. Gratien alla plus loin : par une constitution datée de Milan, en 380, et dans laquelle il est difficile de ne pas reconnaître l'inspiration de saint Arabroise, il exempta de la profession scénique les femmes qui, « nées dans cette fange » , se seraient converties au christianisme ^, Il fut interdit de les ramener de force au théâtre, à moins, dit une loi postérieure (381), que, retombant dans le désordre, elles ne prouvent par là le peu de sincérité de leur conversion *. Un passage d'une des homéhes de sainl Jean Chrysostome, en même temps qu'il donne de curieux détails sur la passion qu'excitaient les femmes do théâtre à la fin du iv' siècle, offre le commentaire naturel de la loi de 380. « N'avez-vous pas entendu parler, dit-il à ses auditeurs d'Antioche, de cette courtisane phénicienne qui a vécu de notre temps et qui dépassait toutes les autres en infamie ? Elle exerçait dans notre ville son métier honteux : elle occupait sur le théâtre le premier rang : son nom était partout célébré, non-seulement ici, mais jusqu'en Phénicie et en Cappadoce. Elle a dévoré les richesses d'un grand

i Cité par Godefroi, ibid. — « Code Théod., XV, vu, 2. — ' Ihid., X, ^* Jbid., 8,

436 DIMINirriON DU NOMBRE DES ESCUVES ET PROGRÈS

nombre : bien des jeunes gens ont été séduits par elle : beaucoup disaient que pour prendre ainsi tant de monde dans ses filets, il fallait qu'elle ajoutât à sa beauté le charme des arts magiques. Le frère même de l'impératrice fut un de ses captifs. Elle exerçait une véritable domination. Tout à coup, je ne sais comment, ou plutôt je sais bien par quelle force, subitement changée, elle recouvra la grâce de Dieu, méprisa toutes ces choses, rejeta ces séductions diaboliques, et s'élança en courant vers le ciel. Rien n'était plus honteux que cette femme quand elle paraissait sur la scène : personne ne fut plus chaste que cette pénitente revêtue du cilice. Le préfet, excité par plusieurs, voulut la ramener au théâtre : des soldats armés essayèrent vainement de l'y entraîner par la force : ils ne purent l'arracher à la compagnie de vierges qui lui avaient donné asile *. » Il est probable que leurs efibrts cessèrent quand la pénitente ou la supérieure du couvent qui s'était ouvert devant elle eut invoqué la loi.

Une autre classe de gens de théâtre attira la sollicitude de l'Église et l'attention du législateur. La possession par les particuliers de mimes, de comédiennes, de danseuses, de joueuses de flûte, formant une sorte de troupe domestique, comme c'était l'usage chei les riches, offrait pour la morale les plus grands périls. C'était l'esclavage antique dans ce quil avait de pire, exerçant son influence au sein des maisons chrétiennes.«Quj ne prendrait pour un débauché et un méchant! |ioi]aix}e, dit Lactaifçe, cejui qui entretient des corné-

bl) TRAVAIL LfËRË AU lV« ET AU Y« SIÈCLE. W

diens dans sa maison ? > Pendant tout le cours du IV* siècle, cette coutume subsista. L'Église s'en effrayait: le concile de Laodicée, tenu en 372, interdit aux prêtres de rester dans un festin après l'arrivée des thymelici ^ C'était surtout la dignité de la vie domestique, à laquelle le christianisme avait tout fait pour ramener les hommes, qui était menacée par ces mœurs théâtrales. Parlant aux chrétiens que la passion du théâtre en détournait, saint Jean Ghrysostome s'efforce de les ramener aux sentiments vrais, à la nature, à la poésie des choses, à la poésie plus intime du foyer; il s'écrie, avec cette grâce et, si l'on ose dire, cette fantaisie charmante qui se mêlait souvent, dans sa parole, à la plus énergique éloquence: « Si vous voulez récréer votre âme, allez dans les vergers, au bord des fleuves, près des lacs; contemplez les jardins, écoutez le chant des cigales, fréquentez les tombeaux des martyi's. Vous avez une femme, des fils : est-il une joie égale à celle-là? Vous avez une maison, des amis : quoi de plus charmant, de plus précieux? Qu'y a-t-il donc, dites-moi, de plus aimable que les enfants? Qu'y a-t-il de plus doux qu'une épouse, pour l'homme qui veut être chaste ? On cite un mot prononcé par des barbares, et plein de philosophie. Entendant parler de ces théâtres criminels et de leurs importunes \oluptés, ils disaient : « Les Romains ont inventé ces plaisirs, comme s'ils n'avaient ni femmes ni enfants, » montrant par ces paroles que rien n'est plus doux que des enfants et une femme, à qui veut vivre honnête-

* Lactance, Div. tnst., VI, Si. — * Concilium Lttodlcemuwv^ ca»»w tjv; Sardouin, t. I, p. 790.

438 DIMINl'TION DU NOMURE DES ESCLAVES ET PROGRÈS

ment \ > S'il parlait ainsi aux hommes qui fréqu( taient les spectacles publics, on comprend qu'il s'é vât avec la plus grande énergie contre ceux qui, s vaut son expression, « faisaient de leur maison théâtre, changeaient leur maison en décoration théâtre * », contre ces riches qui, en pleine civili tion chrétienne, vivaient comme des contemporains Pétrone, et mêlaient à leurs repas « des joueurs cithare et de flûte, des mimes, des danseuses et courtisanes '. » Tous les Pères de l'Église parlent même. « Chassez de votre maison, dit saint Jérôi les joueuses de flûte, les chanteuses, et tout ce chc du diable, mortelles sirènes *. » Théodose partag ces sentiments quand, en 385, il envoya le rescrit ; vaut à Gynégius, préfet du prétoire : « Il est défei à tous d'acheter des fidiciiice^ d'en instruire, d'en v dre, d'en faire paraître dans les repas ou les spe< clés ; que personne ne possède, même pour son p sir, des esclaves musiciennes *. » Il ne paraît pc que cette loi ait été strictement observée ; plusieurs textes qui viennent d'être cités lui sont postérieu Arcadius, évêque d'Amasée, qui vivait sous les fils Théodose, montre encore les musiciennes et les d seuses faisant partie du personnel des festins ®. Cep dant, il semble qu'elle ait produit quelque eflet Occident. « Dans la salle à manger de qui vous s< venez-vous d'avoir vu un danseur ou une danseuse

* s. Jean Chrysostomc, In Matth. Hom. XXXVÏI, 7. -- « Id., il Hom. XLVUI, 7; LXXXIII, 3. — ' Id., In Genesim sermo VU, 4; 1 2; Expos, in Psalm. XLI, 2. — * S. Jérôme, Ep. 5i, ail Furiam. * Code Théod. W, nu, \Q. — * kTt^^\\v3>, De divite et La^aro milia I.

demande, dans Macrobe, un des convives du consul Praetextatus * : bien qu'il ne soit pas question ici des musiciennes, auxquelles s'applique spécialement la loi, il paraît résulter de ce passage, et d'autres encore, des Saturnales, que la discipline des festins était, dans le grand monde de Rome, devenue plus sévère quelques années après la constitution de 385. Glaudien loue de même Stilicon de n'avoir point admis de chanteurs et de joueurs de cithare à ses repas *.

Une seconde loi de Théodose, édictée neuf ans après celle-ci, est inspirée par le même esprit. Les danseurs ou les pantomimes avaient sous leurs ordres des esclaves, qui figuraient dans les représentations. Les plus méprisés de ces histrions étaient connus sous le nom de thymelici : ils associaient ordinairement la prostitution au théâtre ^. Théodose, en 394, leur interdit de posséder des esclaves chrétiens *. Le titre De scœnicisy au Gode Théodosien, rapporte une autre loi relative à cette catégorie de gens de théâtre ; chose étrange et qui monti'e bien à quelles fluctuations obéissait la législation impériale en ces matières, la loi dont je parle, qui est de 380, et se place, par conséquent, entre celle ayant pour objet les fidicinœ et celle qui vient d'être analysée, semble inspirée par un esprit tout païen: elle défend d'enlever et de conserver dans sa maison des thymelicœ, et le motif qu'elle donne de cette prohibition, morale en apparence % est la crainte que ces

* Macrobe, Saturnalia^ H, 10; cf. ibid.j 1:2, 13. — ' Glaudien, In iaud. StU., n, 142. — ' Code Just, ï, iv, 14. — * Code Théod., XV, "Vii, 12. — * Godefroi voit dans cette loi le désir de sauvegarder la morale publique, menacée par les violentes passions qu'excitaient alors les thymelicae: il croit même y reconnaître Viuïi\ùrîi\.\oiv ^^ %^yçv\. Kssl- . turoisc, près de qui Gratien était alors à Milau. Le wvoWl ^^iwcv^i ^"M \M

i40 blMlNtlTiON t)t NOMliRE DES ESCLAVES ET PRÔCRÉS

femmes soient ainsi détournées de servir aux plaisirs Tj^uhlicSy voluptaiibus publicis non serviat *. Le plus curieux et le plus humiliant exemple de ces retours à l'esprit païen est une loi rendue par Honorius en 413, c'est-à-dire trois ans après le sac de Rome par Alaric. Il semble que, les terreurs de ce moment passées, l'empire ait été pris d'une fièvre de plaisirs et de folie. Elle se fit sentir surtout en Afrique. Saint Augustin tious montre les Romains fugitifs se battant pour des histrions dans les théâtres de Carthage *. Les spectacles, ajoute-t-il, furent, à partir de cette époque, beaucoup plus insensés qu'auparavant : « foulés aux pieds par l'ennemi, vous n'avez rien perdu de votre luxe ; vous n'avez pas su mettre à profit vos infortunes ; vous avez été malheureux, et vous êtes demeurés aussi corrompus qu'auparavant ^ 1) A cette disposition des esprits se rapporte une loi d'Honorius, relative à la ville de Carthage, et adressée au tribunus voluptatuniy c'està-dire au magistrat chargé de l'intendance des fêtes publiques *: l'empereur déclare que toutes les mim(R qui, par un bienfait du prince, ont été libérées des liens de leur condition, y doivent être réintégrées, même par force, summa instantiay « afin, dit-il, que ni les plaisirs du peuple, ni les jours de fête ne soient i privés de leur éclat accoutumé *. »

Il faut, dans ce déclin de la fortune romaine, par-

législateur me paraît repousser cette interprétation, à moins, cependant, que l'on n'admette que sous un zèle affecté pour les plaisirs du peu* pie, il ait voulu dissinmlerla véritable portée de la loi. — * Code Théod-^ XV, vn,5.— 2 s. Augustin,i)e civitate Deiyl.d^. —^ Ibid,, 33.— *Surcf

magistrat, qui exisla'iV Oiaw* \e.% %tv5csv^<ç& NxWas, voy. le eommentaire ()0

Godefroi, in h. l. —^ Gode Tlvèod., ^\,;KH^^^.

DU TRAVAIL LIBRE AU IV« ET AU V- SIÈCLE. Ui

courir un demi-siècle avant de retrouver dans la législation impériale une trace de cette sollicitude pour les mœurs publiques qui a fait l'honneur du règne de Théodose. En 468 , Léon , qui gouvernait l'empire d'Orient, chargea par un édit solennel les magistrats des villes et les évêques de veiller à ce qu'aucune femme, libre ou esclave, ne fût contrainte de faire partie des troupes de mimes ou de chanteuses et ne pût être obligée à monter malgré elle sur le théâtre * . C'était l'abolition complète de l'ancienne servitude des gens de théâtre : c'était plus que cela, c'était donner à l'esclave elle-même le droit de résister à un ordre que sa conscience repoussait. En 534, Justinien, par un rescrit adressé « aux évèques établis dans le monde entier, » renouvela cette loi ^ : une novelle postérieure du même prince annula même les engagements contractés librement par une femme de théâtre : mieux vaut, dit-il, manquer à un engagement impie que mener une vie impure •. Je ne sais s'il faut attribuer ces actes de Justinien à l'influence de l'ancienne pantomime Théodora, devenue la femme de l'empereur : même si l'on ajoute foi aux turpitudes racontées d'elle par Procope, il sera beaucoup pardonné à celle qui, après avoir retiré , à prix d'argent, cinq cents femmes des mauvais lieux de Constantinople, et peut-être du théâtre, qui, à cette époque, se confondait presque avec eux, leur ouvrit, dans un palais de la côte du Bosphore, un asile honorable et pur, et donna l'exemple de la charité chrétienne envers les filles repenties *.

* Cod. Jiist.y I, IV, 14. — * Ibid,i 33. — * J\x%\.\meïv, ^w)«X\«. Vv.* — * Procope, De aedificiis, I, 9.

Aucune statistique ne permet de se rendre un compte exact de la diminution, certaine cependant, du nombre des esclaves à l'époque qui nous occupe. Elle dut être considérable. L'action de l'Église, constamment dirigée vers ce but, ne demeura pas sans effet : il est certain que, sous l'impulsion de l'esprit chrétien, les affranchissements turent plus fréquents et s'appliquèrent à plus de personnes, que beaucoup de fidèles, en renonçant à des plaisirs fastueux bu coupables, réduisirent dans une grande proportion le nombre de leurs serviteurs, que les enfants exposés devinrent plus rares, et que, parmi les enfants recueillis, beaucoup, l'ayant été par la charité chrétienne, furent élevés non pour la servitude, mais pour la liberté. Ce sont là des faits d'ordre moral, qu'il est impossible de traduire par des chiffres, mais dont, cependant, l'influence ne put pas ne point se faire sentir au dehors.

D'autres causes tout extérieures, et auxquelles le christianisme n'a point de part, contribuèrent à diminuer le nombre des esclaves. Parmi les sources de l'esclavage, une des plus abondantes , la conquête, fournit un contingent de plus en plus faible à partir du III' siècle. Le temps des grands succès militaires était passé. Sous la république, on avait vu Paul Emile vendre 150 mille prisonniers Épirotes, Marins ramener des plaines d'Ak et de Verceil 90 mille Teutons et 60 mille Cimbres, LumWw^ livt^ î^aas. V. ^^v^t un si

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grand nombre de captifs que, si Ton en croit Appien, la marchandise humaine descendit un instant au prix de 4 drachmes (3fr.50) par tête, César tirer des Gaules conquises au moins quatre cent mille esclaves, Caton en ramener de Chypre et Cicéron lui-même mettre en vente ses captifs de Cilicie. Au commencement de l'empire, Auguste avait fait dans les montagnes des Salasses a mille prisonniers : 99 mille esclaves juifs avaient été jetés sur les marchés de Rome par Titus ^ . Auiir siècle, l'empire était réduit à repousser les barbares, et les captifs provenant de ces guerres défensives furent plutôt répandus à titre de colons dans les campagnes appauvries qu'ils n'entrèrent dans les rangs de Tesclavage proprement dit. Pour que le nombre des esclaves ne diminuât pas, il eût fallu que l'esclavage eût suffi à se recruter lui-même. Tout démontre qu'il n'en put être ainsi. Le nombre des esclaves mâles dépassa toujours celui des femmes esclaves : beaucoup d'esclaves de l'un et de l'autre sexe étaient maintenus par leurs maîtres dans un célibat rigoureux : parmi les femmes, un très-grand nombre, vouées à la débauche dans la maison même où elles servaient, ou contraintes à la prostitution, se trouvaient frappées de stérilité, conséquence naturelle de ce genre dévie. De plus, par l'effet des supplices, des mauvais traitements, d'un travail meurtrier, de l'intérêt du maître à ne pas nourrir de vieux esclaves qui ne pouvaient plus lui procurer de bénéfices, la quantité des décès dut être très-grande dans la classe servile : il dut y avoir, dans cette classe, un excédant considérable du nombre des décès sur celui

' Walhn, Hist. de Vescl. dans Vant'»y t. W v. ^^^^.

iU DlMlNtîtON DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PROGRÈS

des naissances * . Appien a remarqué que les esclaves ruraux se multipliaient vite ^ : cela tenait à ce que beaucoup d'entre eux jouissaient d'une liberté plus grande que ceux des villes, à ce que les maîtres favorisaient davantage leurs mariages, et à ce que leurs femmes étaient moins exposées aux débauches vénales : mais la classe des esclaves ruraux, qui était devenue très-nombreuse quand celle des paysans libres avait diminué, avait décru à son tour à mesure que les pâturages, qui exigent peu d'hommes, avaient remplacé en beaucoup de lieux les cultures, qui demandaient un grand nombre de bras: à la fin du m'' siècle cette transformation était généralement accomplie. Lai fécondité des esclaves ruraux ne pouvait donc suffire à combler, dans l'ensemble de la population servile, le vide qui s'y creusait chaque jour. Tant qu'il n'y eut point de diminution dans les sources extérieures de l'esclavage, ce vide fut peu sensible : quand Rome eut cessé de faire des conquêtes, on commença à en mesurer la profondeur. Un des indices les plus remarquables de la diminution du nombre des esclaves est celui-ci : dans les deux premiers siècles de l'empire, T esclave mâle se vendait beaucoup plus cher que la femme esclave : au commencement du iii% Septime Sévère fixa à une même somme la valeur moyenne des esclaves, sans distinction de sexe ^ : au commencement du vr, Justinien établit parité de prix réel entre les esclaves des

* La triste expérience de . Tcsclavage moderne, en Amérique et dans les colonies possédées par les Européens, a confirmé ces données conjecturales sur Tesclavage antique. Voy. A. Cochin, VAbolition de lesclavage, t. I, p. 222, 224, 214, 276, t. U, p. 256. — « Appien, Dt bello civili, I, 7.— » jDisf.,^,^,^!^^,^,^!.

deux sexes ^ Les sources extérieures de l'esclavage étant presque taries, la femme esclave acquérait une plus grande valeur, comme moyen de reproduction.

A mesure que diminuait le nombre des esclaves, celui des travailleurs libres augmentait. Les uns prenaient peu à peu la place des autres. M. Wallon a analysé dans tous ses détails * ce mouvement qui introduit des hommes libres dans des fonctions originairement réservées aux esclaves publics, agrandit les cadres des collèges voués aux services intéressant l'État, la richesse commune, le bien général, et, la contrainte publique aidant, pousse de tous côtés les hommes libres dans ces divers corps de métier, où il les retient par le lien de fer de la corporation. Les conditions du travail ne sont pas absolument changées : si la population industrielle libre augmente, s'organise, se classe, les esclaves continuent cependant à travailler sous les ordres du chef d'atelier: le pistor public, attaché par l'État à sa boulangerie, doit tenir celle-ci garnie « de meules, d'animaux et d'esclaves' ». Il en est de même dans toutes les autres corporations. La proportion seule change : les ateliers renferment moins d'esclaves, plus d'ouvriers.

Ainsi, malgré la diminution du nombre des esclaves, les conditions du travail ne se modifient qu'insensiblement. Elles restent les mêmes pour les prolétaires, qui sont, au iv" siècle, à Constantinople comme à Rome, et même à Alexandrie, nourris ou au moins assistés dans une large mesure par l'État *. Elles diffè-

« Code Jiist., VII, VI 1 § 5. — « Wallon, flist. de Vesd. dans Vant,, t. III, ch. IV, V, VI. — « Code Théod., XIV, lu, 7 (^nno m),— * Ibid.

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