‹ Les esclaves chrétiensChapitre 34 sur 37 · XIV, XV, XVI, XVII, XXVJ · texte numérisé non relu

XIV, XV, XVI, XVII, XXVJ

rent en deux points seulement : la concurrence des esclaves, qui les écartait autrefois du travail, est considérablement affaiblie, et le travail, grâce à l'idée chrétienne, à qui seule peut être attribuée cette révolution morale \ a cessé d'être un objet de mépris. Ils doivent donc, par une ascension lente et graduelle, s'élever au rang honorable de l'ouvrier tel que le moyen âge et l'époque moderne nous le présentent. Le travail , au contraire, pèse beaucoup plus lourdement qu'auparavant sur l'homme libre de condition aisée, le propriétaire, le chef d'industrie.

Dans le monde romain, quiconque possède la terre ou les capitaux, quiconque est solvable se trouve par là même astreint, obnoxius, à quelque service public. Une partie de l'impôt est payée en nature, c'est-à-dire en travail. De même que les détenteurs de certains fonds provinciaux sont tenus de contribuer, pour une quote-part, à l'alimentation de l'empire, en fournissant des tributs de blé ou d'autres denrées, de même que la possession d'une certaine fortune territoriale donne place dans la curie, c'est-à-dire dans la corporation municipale qui répond à l'État de la levée des impôts, de même d'autres propriétaires sont rangés d'office dans les corporations qui subviennent à quelque détail de la vie générale. Tels sont les collèges des navicularii^ chargés du transport par eau de l'annone, des nautae Tiberini, qui doivent conduire à Rome, en remontant le Tibre, le canon frumentarius, des pis-

* A la fin du ive siècle, le rhéteur païen Thémistius parle des arls manuels comme en parlaient Platon et Aristote, Cicéron et Sénèque: H leur donne le nom de « servitude», et nie que ceujt qui les exercent puissent jamais po:js?t\ev \a, ^a^cï.^c, OraUo^'JCKV.

tores ou boulangers publics, des collecteurs des bœufs, des porcs, du vin, seiVant à raliraentation du peuple; à des degrés inférieurs, les collèges des portefaix, des peseurs et mesureurs publics, des fiibricants de chaux, des administrateurs des thermes, les corporations chargées de lever et de conduire les chevaux destinés à l'armée % etc. Toutes les villes importantes renferment des collèges ainsi voués aux services publics ^. On y entre de plusieurs manières : 1° par le choix de l'Etat, qui se charge de leur recrutement, y pousse de force les oisifs, c'est-à-dire ceux sur lesquels ne pèse encore aucune charge de cette nature, otiosi, vacanteSy vacui publico officio % verse quelquefois dans un grand collège, dont les membres diminuent, ceux d'une petite corporation, de minusculis corporibus *, y enrôle les étrangers, peregrini ^^ y introduit même des condamnés • ; 2" par la possession de certains fonds soumis aux obligations de tel ou tel collège, fimdos functioni adscriptos \ et qu'on ne peut ni acheter, ni acquérir à titre d'hérédité, de legs, de donation, sans devenir membre de la corporation à laquelle appartenait le précèdent propriétaire * ; 3*" par l'entrée dans la famille d'un corporatus, par exemple quand on épouse la fille d'un pistor •; 4° par suite de cerlaines circonstances, comme la possession d'un navire propre aux

' Code Théod.y XI, x; XUI, v, vi ; XIV, u, m, iv, v, vi viii, xxi. —

» Ibid., XÏIÏ, V, 34. — » Ihid., XI, x, 1 ; XII, xvi, 1 ; XIII, ix, 3 (annis

369, 380, 389). Cf. Symmaque, Ep., X, 58. — * Code Tfiéod., XII, xvi,

1 (anno 389). — ' Ibid., VI, xxxvi 1 ; XIV, x, 1 (ann. 364, :170). —

«/ôirf., IX XL, 5, 6, 7, 9; XIV, m, 20; XVI, n, 39 (ann. 364, 365,

398, 408). —•' Ibid., XIII, vi, 8 (anno 399). — ' Ibid., XIH, x, 2, 19,

27; VI, 4, 6, 7, 8; XIV, m, 3, 10, 13 (annis 315, 390, 397, 367 372,

375, 399, 364. 365, 369). — • Z&wi., XIV, Ui, U ^)Jiwxo ^'\'i^,

transports, qui classe d'office son propriétaire dans ]e collège des navicularii ', ou d'une barque sur le Tibre, qui en fait un nauta Tiberinus^, Cet état de choses, qui tient à tout le système d'impôts établi dans le monde romain , n'est pas particulier au iv" siècle. Ainsi, Ton attribue à Trajan l'organisation du collège des pistores ^, à Aurélien celle du collège des suarii * . Mais à cette époque appairtiènnent la plupart des lois qui tendirent outre mesure le lien qui attachait les hommes libres, les classes aisées, à ces divers services publics. Au IV* siècle, le corporatm fut véritablement enchaîné à son collège, comme le curiale à la curie. Après lui, ses obligations passèrent à ses enfants * . Il lui fut interdit d'aspirer aux dignités qui auraient pu l'en libérer ® . La porte des monastères, l'entrée du clergé, lui fut quelquefois fermée, de peur qu'il ne frustrât l'État de son travail ' . Il n'eut pas même le droit de voyager sans autorisation, comme le curiale, dn reste, ne pouvait s'éloigner de la curie sans congé : une loi de 412 ordonne aux gouverneurs de province de renvoyer à Rome tous les corporati absents , « afin qu'ils puissent reprendre leur service », ut servin possint functionibus •.

Cette servitude du travail n'atteignait les classes populaires que dans une faible mesui^e et dans des circonstances exceptionnelles : elle pesait surtout sur les rangs

* Code Just.y XI, m, 2 (anno 439). — « Code Théod,, XIV, xxi, i (anno 364). — » Aurelius Victor, De Cœsaribus 13. — * Vopiscus, Aurai, 35. — • Code Théod., XIII, v, 35 (anno 412). — • Ibid., M xxxvn, 1 ; XIV, ni, 4 (ann. 330, 364). — ' /feirf., 11 ; Valentinien m, Novelles XV, 1; XXXIV, g 3. Cf. Cod^ Théod, %IV, îy, 3 (^nnis 36^ ^45, 452,408). ^Mbid.,\, 4,

DU TRAVAIL LIBRE AU IV-^ ET AU V« SIÈCLE. Ud

moyens de la société. Ses désastreux effets ont été souvent décrits : au commencement du v° siècle, les pouvoirs publics furent quelquefois obligés de ramener de force à leur « fonction » des corporati qui avaient pris la fuite, s'étaient cachés dans les campagnes, mêlés aux colons et même aux esclaves, et avaient tenté de se confondre avec eux en épousant leurs filles* : Honorius se plaint que beaucoup de villes ont perdu leur ancien éclat par suite de cet abandon. 11 faut, cependant, se garder ici de trop généraliser. Les hommes dont il s'agit appartenaient pour la plupart à un milieu social relevé. Les lois, en spécifiant avec soin que nulle dignité ne les fera sortir de leur corporalion, indiquent quels étaient, en général, leur fortune et leur rang. Les naviciilarii avaient droit à l'ordre équestre ^ : plusieurs étaient sénateurs^Les j^is^ores, bien qu'inférieurs aux navicularii, pouvaient également faire partie du sénat*. Il est question de suarii qui ont essayé d'échapper à leurs obligations en suivant la carrière des honneurs, lionoribu^ evecti\ Après cinq ans d'exercice, le patron des caudicarii du Tibre et les principaux des suarii obtenaient de droit le titre de comte du troisième ordre^. Dans la plupart des corporations moins élevées affectées comme celles-ci à des services publics, les hommes qui les composaient étaient possesseurs d'une certaine fortune territoriale : en principe, c'était la terre, non l'homme, qui servait, res enim oncri addicta est, non persona \ A moins d'admettre une ruine générale, plus

« Code Tli€Oii,\{\, XIX, 1, ^, 3 (amio iOO). — ^ Ibiti, XHI, v, 16(anno [{80j. — ' IhiiL, 1 i (uniio 371). — * Ibul,\\\, m, 1 (uiino 3ai). — ^ //>/(/.. X!lh IV, 1 (aiino 3;îi) — " IhuL, XIV, iv, 10 (umvo iW\. — '* VWvV.^ XI H VI, 7 (iiiiiio 375).

complète que ne l'indiquent, en dehors de textes de loi, les autres documents de l'époque, il est impossible de croire à une désertion en masse des membres des collèges : les lois que j'ai indiquées font allusion à des cas isolés. Ils purent être nombreux, mais il durent demeurer toujours à l'état d'exception. De plus, il ne faut pas juger de la situation des classes moyennes uniquement par l'oppression qui pesait sur les collegiati ou, à côté d'eux, sur les curiales. Outre les collèges voués à des services publics, on compte un grand nombre d'aulres corporations composées de commerçants, d'industriels, d'artisans, unis librement avec l'autorisation et sous la surveillance de l'État. Les corporations de cette nature existaient depuis plusieurs siècles*: elles avaient une grande importance au iv% où la tendance universelle et comme un instinct de préservation sociale portail les individus et les intérêts à se grouper. A cette époque, si le travail était, à bien des égards, opprimé, si la main de l'État pesait lourdement sur lui, si de nombreux impôts lui étaient demandés, il était, en revanche, plus honoré qu'il ne fut dans aucun des siècles précédents. On était bien loin de l'époque où les arts mécaniques étaient considérés comme sordides et le commerce lui-même comme peu honorable. - Au iv° siècle, l'exercice distingué d'un métier, t'ti/garis artis cujuslibet obsequium, pouvait conduire à la dignité de « comte du premier ordre ^. » Symmaque nomme dans une de ses lettres Cyriades^ vir clarissimas, cornes et mechanicus^. Le travail manuel était devenu une source de noblesse.

Voy. j)agc 18. — * Gode Tlvêoa.,N\,^\, l (anno il3). — ' SyinniiP eue, Ep., V,67.

DU TRAVAIL LIBRE Al] 1V« Et Ail V« SIÈCLE. 45l

On le voit, il y avait des compensations à la situation pénible qu'une politique peu éclairée, qui cherchait à réveiller par la contrainte les forces vives du travail, avait faite aux classes moyennes. D'une part, un grand nombre d'industries et de métiers libres leur étaient laissés : la loi ne poussait dans les corporations spécialement affectées à des services publics que ceux désignés d'avance par l'origine ou la situation de leurs propriétés, ou qu'un lien héréditaire y rattachait, ou enfin qu'elle considérait comme employant leur vie d'une manière inutile à la société, oliosi^ vacantes : c'était une oppression que l'ignorance économique de cette époque explique seule : mais elle ne pesait pas sur tous. D'autre part, si fausse, à beaucoup d'égards, que fût la politique industrielle du iv** siècle, elle honorait le travail tout en le tyrannisant. Ce sentiment nouveau rejaillit sur les classes populaires, sur les ouvriers proprement dits. Ils échappèrent en grande partie aux fardeaux qu'avaient à supporter les classes plus élevées. L'impôt si maudit du chrysargire^, assez analogue à notre impôt des patentes, et qu'une société plus forte eût à peine ressenti, ne fut pas demandé aux artisans, c'est-àdire, selon l'expression de Valentinien, « à ceux qui gagnent leur vie par le travail de leurs mains, comme les potiers et les charpentiers^» : il ne frappa que les producteurs qui joignaient à leur art un commerce.

* Sur le chrysargire ou aurum lustrale, voir le Code Tliéodosien, XIV, I ; voir spécialement le Paratitlon et les commentaires de Godefipoi. Cf. Namlet, Des changements opérés dans toutes les parties de V administration de l'empire romain j 3^ partie, cli. Vi; A. de Broglie. V Église et V Empire romain, V partie, chap. vi (t. U, v. IViv — "^ Ç^oOl^. Théod., XIIJ, /, 10 (anno 3U).

grand ou petit. Grâce à la diminution du nombre des esclaves et à la presque entière disparition des préjugés qui pendant plusieurs siècles avaient tenu Thomnie libre écarté du travail, les artisans retrouvèrent peu à peu le rang qui leur appartient dans une société ordonnée selon la vérité et la justice. Sans doute, l'état du peuple ne changea pas brusquement. Il ne s'habitua pas immédiatement à vivre sans dépendre des secours de rÉtat : le pli était pris depuis trop longtemps. Pendant le IV' et le v'' siècle, les distributions gratuites et les ventes à bas prix de blé, d'huile, de lard, auxquels Constantin, plus hardi qu'Aurélien, avait ajouté des rations de vin, continuèrent d'avoir lieu : un grand nombre de constitutions impériales les réglementent*, et c'est précisément pour y subvenir que furent si sévèrement organisées les corporations des pistoreSy des pecuariiy des sitam, etc. Mais, au milieu de ces restes du socialisme ancien, le travail libre se développait : l'influence chrétienne favorisait activement ses progrès.

Saint Jean Ghrysostome s'élève contre la plèbe oisive et les coureurs de sportule : il montre combien les hommes qui obéissent au « devoir ]> du travail lui sont supérieurs: « De quoi faut-il rougir? du péché seul, de ce qui offense Dieu, de ce qui est défendu, mais il faut se glorifier du travail et des métiers. En travaillant, nous chassons de nos cœurs les mauvaises pensées, nous pouvons venir en aide aux indigents, nous cessons de frapper avec importunité aux portes d'autrui, et nous accomplissons cette parole du Christ : 11 vaut mieux donner que recevoir. . . Ceux qui sont oisifs nofl

' Code r/iéoclosien, WN , ^nvv, ^jax., IiSwVN .

seulement font mal, parce qu'ils négligent le devorr de subvenir à sa vie par son propre travail et se rendent importuns aux portes d'autrui, mais encore parce qu'ils se corrompent et deviennent les pires des hommes *.» Le même Père revient sans cesse, et avec prédilection, sur ce type de l'ouvrier chrétien qui commençait à passer dans la réalité commune, et dont il voit les premiers exemplaires dans les apôtres, ou dans les deux époux Aquila et Priscille. S'adressant à des hommes du peuple, qui remplissaient le forum de leurs rixes : « N'as-tu pas honte, ne rougis-tu pas, de te conduire comme un animal sauvage, de ravaler ainsi ta noblesse? tu es pauvre, mais tu es libre, tu es ouvrier, mais tu es chrétien ^ » Il peint le bonheur modeste et digne d'envie de l'artisan : «Vousvoyez souvent l'hommo qui possède une épargne de dix mille talents proclamer heureux celui qui travaille dans un atelier et gagne sa nourriture par le labeur de ses mains ^. » Salon l'idéal charmant de saint Jean Chrysostome, l'atelier chrétien est un lieu où l'on travaille et où Ton chante en famille : « La femme qui file ou qui tisse peut en même temps élever son âme au ciel et faire monter vers Dieu une prière ardente : celui qui est assis dans un atelier et qui coud des cuirs peut tourner son ftme vers Dieu \.. Apprenez à vos fils et à vos femmes à chanter des psaumes, et quand ils tissent ou travaillent, et même quand ils sont à table. Ouvrier, vous pouvez, assis dans la boutique et travaillant, chanter*.» Ces paroles rappellent de belles maximes attribuées par des manus-

* s. Jean Chrysostoiiie, In illud : Salutate Priscillanif Homilia I, 5. ^ « Id., In Maith. H«)m. XVI, il. — » Id., In Genesim ^ç^^. V,^. — * 1(1., De Anna sornio IV, (l — • fd., Expon. in Psalm. ^^VX,^!»

crits orientaux aux Pères du concile de Nicée, et qui, si elles ne sont pas authentiques, expriment cependant ridée qu'au iv' et au v^ siècle on se faisait de Touvrier chrétien : « Hâte-toi vers Tégiise, et ensuite à ton métier, pour que Dieu bénisse l'œuvre de tes mains : celui qui va à son métier avant d'entrer à l'église, travaille en vain. Retiens ce que tu as entendu dans la maison de Dieu, et roule-le dans ta pensée, pendant le travail comme en voyage. Celui qui cherche un refuge en Dieu s'amasse un secours intérieur *.» A toutes ces paroles, à cet accent nouveau, ne sent-on pas qu'une veine de joie pure s'est ouverte, et qu'un rayon d'allégresse, un souffle de paix, traverse cette société labo- h rieuse et croyante ? L'ouvrier chrétien apparaît avec sa ï dignité simple et modeste, son influence bienfaisante, son humble prospérité, dans cette épitaphe écrite en latin barbare du W ou du v* siècle sur la tombe d'un fabricant de dés d'ivoire, ariifex artis tessalariae lusoriae : « De peu de chose il nous a élevés à une con- 1 dition médiocre, mais dont personne n'eût pu rougir: il a été le premier de sa corporation : c'est lui qui exhortait ses compagnons : il fut d'une admirable bonté, d'une admirable innocence,» de parbula mediocritaiem nostram digno fecit omnium hominum, sodalicii magister et hortator^ mirae bonitatis et innoœntiae \ii^ homo^.

On ne peut lire les écrits des Pères du iv* siècle sans y découvrir de nombreux indices de cette renaissance du travail libre : ils parlent sans cesse du peuple etaûj -

* A. de BrogVic, TEglinc et VEmpive xomain^ 1« partie, ch. iv (t. U p, 65). — » Ore\V\, K^m. ^^^

peuple, et l'on entrevoit dans la société à laquelle ils i s'adressent un véritable mouvement industriel, une vie ' populaire très-intense. « Si la pauvreté était suppril raée, dit saint Jean Chrysostome, l'économie des cho- F ses serait détruite et tout moyen de vivre ôté ; il n'y aurait ni matelot, ni pilote, ni laboureur, ni maçon, ni cordonnier, ni forgeron, ni ouvrier en airain, ni corroyeur, ni boulanger, ni artisan d'aucune nature, La

nécessité, comme une prévoyante maîtresse, pousse

chacun au travail, même malgré lui *.» Gela ne semble point une société morte, où l'Étal, à la façon d'un

[garde-chiourme, aurait contraint les hommes à travailler. Les villes ont l'aspect animé de ces cités du moyen âge, où l'on voyait, dans les fêtes publiques, les corporations marcher processionnellement, parées de leurs insignes ; quand saint iVthanase, revenant d'exil, I entre dans Alexandrie (la ville de l'empire où, même \ à l'époque païenne, le travail était resté le plus en hon- .: neur ^, le peuple le reçoit en triomphe : « les habi- : tants, dit saint Grégoire de Nazianze, se portent audevant de lui, divisés par sexe, par âge et par métiers, car tel est l'usage de cette ville lorsqu'elle veut faire l honneur à quelqu'un \)) Même les ouvriers des ma- , Hufactures impériales, dont le sort paraît si triste ; quand on parcourt les lois qui les concernent, sont, en réalité, très turbulents et très-libres. L'État possédait - des mines, des carrières, des salines, des pêcheries de

* s. Jean Chrysostome. De Aima sermo V , 3. — a Voy. la lettre <i* Adrien, citée par Vopiscus, Saturn.y 8. L'exemple donné par la •^ombreuse et florissante colonie juive d'Alexandrie ne fut pout-étro pas ^tj-anger à ce résîiltat. — 'S. Grégoire do Nazianze, Oratio XKl, bx ^udem Athanasii, 39/

56 DIMINUTION DU NOMIîUE DES ESCLAVES ET PROGRÈS

pourpre; il exploitait des ateliers de monnayeurs, d'orfèvres, des fabriques d'armes; il dirigeait les tissages et !es teintureries qui fournissaient les ctofTes destinées à Varmoe, au prince et à sa fannille. Il y avait en Gaule huit fabriques d'armes, trois ateliers d'orfèvrerie, des teintureries, plusieurs manufactures de tissus. L'Italie, l'Espagne, l'Afrique, les provinces orientales, comptaient un grand nombre d'établissements de même nature. On y employait concurremment des esclaves, des condamnés, des ouvriers libres. La condition légale de ces derniers se rapprochait à certains égards de l'esclavage. Leur travail était soumis aux règlements les plus sévères \ On les marquait au bras avec un fer rouge, afin de les retrouver s'ils prenaient la fuite 2. Le service des manufactures de l'État était héréditaire ^ ; ceux qui y travaillaient n'avaient même pas le droit de se marier hors de leur corporation *. Il leur était interdit de travailler pour les particuliers ^ Ils ne pouvaient se soustraire au joug de l'atelier qu'en présentant un remplaçant ^ Ce joug était penl-être plus dur en apparence qu'en réalité. Il semble toujours que,. au iv* siècle, le travail manuel côtoie de très-près la noblesse : Constantin interdit aux monelarii d'aspirer au titre de perfecimmes, au rang de diicénaires, de centenaires, à Végrégiat \ qui les auraient libérés des liens de leur profession. Cela seul montre que la condition de ces hommes n'était pas absolument misérable. Ils formaient une caste, enchaînée à un monopole, mais se sentant

1 Code Just., XI, VIT, 2. — » Code Théod., X, xxii, 4 (aiuio 398).-

^ /hUL, XX, 15, 17, (annis 425, 427). — * Ibid., 10 g 2 (auno 380). -

^ Ihid., G (aiino 37^). — * ma-A^^^-^^^ ^^-^^• — "^ ^6^/., 1 (anno 31').

nécessaire, et avec laquelle on était obligé de compter. Us avaient une force redoutable : une révolte de manetarii, dont la cause est inconnue, coula à Aurélien sept mille hommes de ses meilleures troupes *. A la fin du iv^ siècle, ils se mêlaient à toutes les émotions populaires, et y tenaient le premier rang. Saint Grégoire de Nazianze raconte une émeute qui éclata à Césarée en faveur de saint Basile, menacé par un juge impie : le peuple est en émoi : « tous, comme un espaim d'abeilles que la fumée fait sortir de la ruche, se lèvent et s'agitent; avant tous les autres sont les fabricants d'armes et les tisserands des manufactures impériales; car, dans les circonstances semblables, il sont les plus promptement échauffés et les plus audacieux, à cause de la liberté et de la licence dont ils jouissent ^. »

Il semble donc que la situation des hommes voués au travail industriel ait été, à tous les degrés de la société, moins dure que ne l'indiquent les lois du IV' et du v° siècle. Celles-ci cherchèrent dans des moyens empiriques un remède à la détresse de l'empire, qui supportait le poids d'une mauvaise constitution économique, fruit de la prépondérance de l'esclavage pendant plusieurs siècles : elles multiplièrent les règlements restrictifs, les pénalités, les entraves de toute sorte; mais en même temps se développait, sous l'influence chrétienne, un principe de liberté et de vie dont les classes populaires ressentirent promptement les effets : il fit contre-poids au mouvement qui entraînait la législation dans une fausse voie, et permit

« Vopiscns, AureLj 38. — * S. Grégoire de Nazianzn, Oratio XLIII, In laudem DasVii mngni, ,57.

au progrès de s'accomplir ^u milieu même de la décadence intérieure et extérieure de Fempire.

Au IV® siècle, non-seulemont la haute bourgeoisie *, mais aussi la plèbe des villes était en grande partie chrétienne. « Regardez-la, dit Prudence : qui parmi elle ne méprise Tautel souillé de Jupiter? Tous ceux qui habitent le dernier étage des maisons et se nourrissent du panis gradilis, vont en pèlerinage aux souterrains du Vatican, ou courent au baptistère de Latran recevoir l'onction sainte ^ ï> Il n'en était pas tout à fait ainsi dans les campagnes. Le christianisme y avait moins profondément pénétré : il était déjà maître des villes à une époque où il avait à conquérir, en dehors d'elles, bien des lieux rebelles à son influence, dernier refuge des superstitions païennes. Les Vies des saints nous montrent des missionnaires parcourant encore, du iv*' au vi* siècle, en Occident surtout, certains cantons ruraux, et y rencontrant une grande résistance ^ Ceci s'explique facilement : en général, les campagnes gardent longtemps les vieilles mœurs et se laissent difficilement entamer par les idées nouvelles. Il en est surtout ainsi dans les contrées

* Comme le corpus mercatorum do Milan que S. Ambroisc montre frappé d'une énorme amende pour avoir défendu avec lui la foi orthodoxe. S. Ambroise, Ep. 20. — » Prudence, Contra Sijmmachum^ I, 578-586. — ' Voir la Vie de S. Martin de Tours^ écrite par Sulpici^ Sévère. Cf. Bcugnot, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, t. I, p. 296-303-, \. W, i?. 'i^^, ^^^, «i^i.

OÙ la population est peu dense et où les communications sont rares. Tel était, au iv^ siècle, l'état des campagnes dans une grande partie de l'empire. En beaucoup de lieux, à la culture, qui groupe naturellement les hommes, avait succédé l'exploitation de vastes pâturages, qui formait quelquefois de véritables déserts ^ . Bien des centres de population avaient ainsi disparu. De là, pour la prédication chrétienne, un grand obstacle : les points d'appui, c'est-à-dire les villages, les groupes d'habitations, jouissant d'influence et de rayonnement, lui manquaient fréquemment dans les campagnes. Si, quand écrivait Prudence, les paysans du Picénum, du Samnium et de l'Étrurie se rendaient à Rome pour l'anniversaire du martyre de saint Hippolyte ^, si les laboureurs des environs d'Antioche accouraient autour de la chaire de saint Jean Chrysostome le jour de l'Ascension % il y avait, à la même époque, des contrées peu fréquentées, éloignées des villes ou des bourgs importants, dans lesquelles le nom du Christ était à peine connu, où les chapelles des dieux rustiques demeuraient debout, où l'on voyait au milieu des champs se dresser des autels de pierre et des idoles, et où l'on entendait au fond des bois retentir les chants de paysans ivres, revêtus de la dignité de prêtres de Diane ou d'aruspices *.

La population rurale se composait, au iv*" siècle, de plusieurs éléments. Un même domaine, villas c'està-dire une exploitation d'une étendue quelquefois immense, comprenait souvent, outre les esclaves ruraux,

* Voir plus haut, page 103. — «Prudence, Pemteph. XI, 206. — * S. Jean Chrysostome, Ad populum Antioch. Uomilia XiX, 1 ^ -^ ^ Si Maxime de Turin, HomiJia XQ\u

400 DIMINirnON DU NOMBRE DES ESCUVES ET PROGRÈS

inscrits sur les registres du cens comme une partie intégrante du fonds, et que, depuis une loi de Valentinien et Gratien, on ne pouvait vendre sans lui *, des aifranchis qui, en verlu de leur contrat d'affranchissement, devaient continuer leurs services au propriétaire du sol, et enfin des hommes libres. Ces derniers n'étaient pas tous de la même condition : il y avait parmi eux des fermiers exploitant, suivant les règles ordinaires, un certain lot de terres pris à bail, et des hommes qui, sans être esclaves, étaient attachés par la loi même à la terre qu'ils cultivaient. Ils consistaient, soit en barbares, que l'État distribuait dans les provinces pour remplacer la population rurale épuisée *, soit en citoyens romains chassés de leurs villes par la misère, l'oppression, les troubles de toute nature qui agitaient l'empire à cette époque, et venus demander asile au propriétaire du sol ^, soit enfin en descendants des uns et des autres, car le nexits colonarhis une fois établi ou par une attribution de l'État, ou par une convention, ou par la prescription, devenait héréditaire.

Quelle que fût leur origine, les coloni se trouvaient incorporés au domaine sur lequel eux ou leurs pères avaient été reçus : ils devenaient, selon l'expression d'une loi, membres de la terrée Ils jouissaient des droits de l'homme libre, autant que ceux-ci pouvaient se concilier avec leur qualité d'immeubles par destination. Ils se mariaient valablement, possédaient tous les droits conjugaux et paternels, conservaient le

* Code Just. XI, XLvn, 7. — » Voir page 100. — • ' Salvien, De Cuh. Dei, V 8, U; Coih Just., \\,\l\v\, \%. — ^ GovVe Jml.,\.\, xlvii, :*;].

titre d'ingénus. Ils étaient soumis h l'impôt personnel. Ils étaient tenus d'une redevance annuelle, iributum, envers le propriétaire du sol. Ils ne pouvaient être vendus. Quand le sol auquel ils étaient attachés passait à un aulre propriétaire, ils changeaient de maître avec lui. 11 leur était interdit de s'enfuir : le colon fugitif pouvait être condamné à l'esclavage*.

Telle était la condition d'un grand nombre d'habitants des campagnes. On la voit se dessiner nettement dans les lois du iv** siècle. Avant cette époque, cet état intermédiaire entre l'esclavage et la pleine liberté n'existait pas, ou n'existait guère que pour les captifs barbares transplantés dans l'empire. Le sol rural était habité par des hommes libres, propriétaires, fermiers, ouvriers, devenus peu nombreux à cause des progrès de l'esclavage et de l'extension des latifundia, et pardes esclaves, dont le travail, dans les campagnes comme dans les villes, s'était presque entièrement substitué à celui des auvriers proprement dits^. Au iv* siècle, la misère, en poussant vers les campagnes un grande quantité d'hommes libres, n'eut pas, cependant, pour effet de repeupler celles-ci; mais c'est à elle surtout que doit être attribuée la formation de cette classe pai^ticulière de paysans, les coloni. La diminution du nombre des esclaves, qui se faisait sentir à cette époque dans les campagnes comme dans les villes, se trouvait ainsi compensée. Les exploitations rurales n'étaient plus telles que nous les montrent Varron et Golumelle : riiomrae libre y trouvait une place. Il y avait là, à cer-

* Voir Goticfroi, Code Tltéod., V, paralitlon du titre IX et c<ivvvvLV^'Çtflairç du titre X. — ^ \oir pages 83 et suivimVc*.

m DIMINUTION DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PROGRÈS

tains égards, un progrès. Si Thomme libre travaillait à côté de l'esclave, celui-ci, le voyant attaché à la terre, soumis en certaines choses au pouvoir, même coercitif, de leur maître commun \ sentait que la distance qui les séparait s'était amoindrie : entre l'esclave à qui, par l'influence chrétienne, les droits de famille avaient été restitués, qui était devenu époux et père, qui depuis le miheu du iv^ siècle ne pouvait plus être séparé violemment de sa femme et de ses enfants, puisque l'on ne pouvait vendre ni lui ni eux sans le fonds sur lequel ils étaient inscrits ensemble, et l'homme libre attaché au sol comme lui, il n'y avait plus que des différences légères : elles devaient s'effacer peu à peu, non au préjudice, mais au profit de la liberté.

A un autre point de vue, l'institution du colonat semble en certains lieux avoir été un bienfait : peut-être favorisa-t-elle dans une certaine mesure l'évangélisation des campagnes. Les coloni ne pouvaient être ordonnés clercs sans le consentement du propriétaire du sol'^ : quand ils étaient entrés dans les rangs du clergé, ils devaient exercer leurs fonctions ecclésiastiques sur le fonds auquel ils étaient attachés, et on n'y pouvait établir de prêtres originaires d'un autre lieu ^; ils étaient même obligés de continuer leurs fonctions agricoles après avoir reçu le caractère sacerdotal^. Un propriétaire

» Godé TMod.y XVl, v, 52, § 4 — 2 Qode Just., I, m, 16 (aiino 409). ;ïiistinidn permit de les ordonner sans ce consentement. — ' Ecclcsiis, qiiae in possessionibus, ut assolet, diversorum vicis etiam vel quibùslibet locis sunt conslitutae, clerici non ex alia possessione vel vico. sed ex eo, ubi ccclosiam esse consistorit, eatenus ortlinentur. Co[\( tliéodi, XVI, II, 33 (anno 398). — ' Justinien, Novelle CXXIII, !/•

Honoriiis leur permettait de se sul)stitiier quelqu'un pour les travaux

agricoles.

chrétien, préoccupé des besoins religieux de ses paysans, pouvait, à l'aide de clercs enfants du sol, fonder dans ses domaines des centres religieux, des paroisses. Il faut citer, sur ce point, une belle et curieuse exhortation de saint Jean Ghrysostome : il montre aux propriétaires ruraux que la vie religieuse, à mesure qu'elle croîtra dans leurs domaines, y fera croître le travail : il leur peint le vieux prêtre donnant l'exemple aux paysans el travaillant de ses mains, il leur rappelle que la propriété a charge d'âmes :

« Beaucoup construisent des forums et des bains : peu bâtissent des églises. Je vous en avertis, je vous en supplie, ie vous le demande en grâce, je vous en fais une loi, qu'aucun de vous ne possède un domaine rural où il n'y ait point une église..* Nourrissez-y un catéchiste, un diacre, une communauté de prêtres ^ Que cette église soit pour vous comme une épouse ou une fille : donnez-lui une dot. Et ainsi votre terre sera bénie... Cela est utile à la paix de ceux qui la cultivent. Le prêtre sera vénéré, la sécurité du domaine en sera plus grande. Dans cette église on priera sans cesse pour vous : on y fera des réunions pieuses, on y chantera des hymnes pour votre salut : on y célébrera chaque dimanche le sacrifice... Vous qui commencez, vous serez cause que le bien se fera autour de vous à votre exemple. Grâce à vous, il y aura des catéchumènes dans les domaines voisins. Les bains rendent

1 La loi de 398 dit : Ut pro niagnitUdinc vol célcbritate ûnluscujusqiié irici ccclcsiis ccrtus, judicio cpiscopi, clericoruiu iiUnicrvji« Qïd\wft,\.\ix . Code Thèod,, XVJ, i/, S3.

464 DLMI^'UTION DL N0)1BRE DES ESCLAVES ET PUOGRÈS

VOS paysans plus mous, les tavernes les rendent plus délicats : et cependant, par vaine gloire, vous leur en construisez. Le forum, les grandes assemblées, les rendent plus difficiles à conduire. Au contraire, les églises. Quelle belle chose ce sera, de voir le prêtre marcher, à l'exemple d'Abraham, la tête blanchie, les reins ceints, creusant la terre, travaillant ! Quelle belle chose ce sera, de pouvoir entrer dans la maison de Dieu, en sortir, se disant qu'on Ta construite ! de pouvoir, après avoir pris son repos, après avoir assisté à l'office du soir et à celui du matin, recevoir le prêtre à sa table, converser avec lui, jouir de sa bénédiction, voir les autres venir à lui ! Voilà le vrai rempart, la vraie sauvegarde de vos champs. Voilà le domaine de qui il est dit : 11 a l'odeur du champ fertile, que le Seigneur a béni.. Si votre villa vous paraît douce, parce que vous y trouvez le repos et le loisir, que serat-elle, si vous y ajoutez cela? Un domaine qui renferme une église est semblable au paradis de Dieu... Et quelle sera la dépense, dites-moi? Faites le temple petit : celui qui viendra après vous y ajoutera un portique : celui qui lui succédera y ajoutera autre chose : et vous aurez le mérite de tout. Vous aurez donné peu, vous recevrez la lécompense de tout. Commencez donc, posez le fondement, concertez-vous pour cela les uns avec les autres... Construisez une défense contre le diable : une église est cela. De l'église sortiront des mains prêtes au travail : on ira d'abord à la prière, puis à l'ouvrage. On y trouvera la force du corps : la fertilité des champs y gagnera : tous les maux disparaîtront... Ainsi donc si, dans un même lieu, il y a trois propviclaiYes, c\v3l'\\^ ^'^wVfôwiAwl. ensemble :s'il

n'y en a qu'un, qu'il persuade les propriétaires voisins * . »

L'insistance avec laquelle s'exprime ici saint Jean Chrysostome montre combien, dans les provinces les plus civilisées et les plus chrétiennes, les églises rurales étaient encore rares à la fin du iv^ siècle. Il est surtout étrange de voir, à la même époque, la mollesse et l'oisiveté des villes répandues jusque dans les campagnes, avec la connivence des maîtres du sol, et ceux-ci bâtissant à leurs paysans des bains, des lieux d'assemblée et de plaisir, mettant, en un mot, à leur portée ce que le villicus d'Horace regrettait de ne trouver qu'à la ville. C'est un indice de ces mœurs païennes toujours vivantes qui semblent avoir tenté d'étouffer le travail partout où il paraissait vouloir renaître. Pour en dégager l'idée dans son austère vérité, il fallait que, dans les villes et dans les campagnes, des hommes désintéressés, devenus étrangers aux cupidités et aux vanités du monde, donnassent l'exemple d'une vie où les forces du travail fussent, en quelque sorte, multipliées par la prière, le jeûne, la pratique d'héroïques vertus. Ce fut le rôle des moines, répandus au iv* siècle non-seulement en Egypte et en Palestine, mais en Italie, en Gaule, et dans toutes les parties du monde civilisé. Partout où ils mirent le pied, le travail fleurit, et en même temps les centres religieux qui manquaient encore dans les cantons ruraux se formèrent d'euxmêmes autour de chacun de leurs établissements.

Les deux célèbres disciples de saint Jérôme, Paula et Eustochium, décrivent ainsi l'état des campagnes voi-

* s. Jean Chrysostome, In Acta aposL HomiVia \N\V\, ^, ^.

i66 DIMINUnON DU NOMBRE DES ESCLAVES ET PROGRÈS

sines du monastère qu'elles habitaient : «Ici, dans cette campagne du Christ, tout est simplicité, tout est silence. Où que vous «lUiez, le laboureur, appuyé sur sa charrue, murmure les louanges de Dieu, le moissonneur se délasse par le chant des psaumes, et le vendangeur taillant sa vigne redit quelque chose des accents de David. Ce sont les chants d'amour de ce pays, les mélodies du berger, l'accompagnement du laboureur * . » Il se créait ainsi, aux environs des monastères, comme des oasis de travail et de foi : à mesure que la vie monastique poussait au loin ses rejetons, la lumière du Christ pénétrait plus avant dans les campagnes : elle perçait jusqu'aux ténèbres des grands bois et des forêts séculaires où, chassés des villes, les dieux du paganisme semblaient s'être réfugiés. Là où luttaient trop souvent sans succès des prêtres séculiers, peu nombreux, éloignés de leurs chefs, quelquefois attachés au sol par les liens du colonat ^, des légions de moines arrivaient, et ressuscitaient les merveilles de l'antique apostolat. On peut dire queTévangilisation des campagnes est en grande partie leur œuvre.

Je n'écris point ici l'histoire des moines : je cherche seulement à faire comprendre la part qu'ils eurent dans la réhabilitation du travail au iv* et au v"" siècle.

* s. Jérôme, Ep. 46. J'emprunte la beUe traduction de M. de Moo-

talembert, Moines d'Occidenty t. ï, p. 171. — » En Occident, lespapeset

les conciles, jaloux d'assurer l'indépendance duprôtre, avaient depuis te

milieu du v« siècle défendu d'élever au sacerdoce celui qui n'était pas

libéré des liens du co\ot\si\.. Ç»owç\\^ ^Q\\4aj&&^ anno 598, canon xxv^

DU TRAVAIL LIBRE AU IV ET AU V SIÈaE. 467

Il semble que rinstitution monastique ait été destinée de Dieu à offrir aux hommes de chaque siècle l'image et comme l'idéal de ce qui leur manque le plus. Dans le monde moderne, où les gouvernements et les individus méconnaissent trop souvent la grande fonction sociale de la prière, les moines élèvent vers le ciel, pour tous et au nom de tous, une prière qui ne se tait ni jour ni nuit. Au iv** siècle, le travail se relevait lentement d'une oppression séculaire: il trouvait, dans le système d'association poussé à l'excès, moins un appui qu'une entrave ; les moines opposèrent à cette nouvelle forme d'oppression l'exemple d'associations de travailleurs qu'une libre vocation avait recrutées, dont une obéissance librement consentie formait le lien, et où le travail libre régnait, véritablement. Il n'est pas surprenant qu'il ait fallu faire des lois pour empêcher les esclaves, les colons, les curiales, les membres des corporations, de chercher dans les monastères cette vie meilleure que, malgré de réels progrès, la société de leur temps ne pouvait leur offrir *.

Les personnes vouées à la vie monastique se divisaient en deux classes, les anachorètes, qui vivaient seuls, et les cénobites, qui formaient des communautés. Les premiers étaient les moins nombreux, car, dès que leur renom de vertu avait franchi les limites du désert qu'ils habitaient, des milliers de disciples couraient se ranger sous leur règle, et ils devenaient, malgré leur résistance, fondateurs et chefs de monastères. Il en fut

>itant des décrets dos papes S. Léon le Grand et S. Gélasc ; Hardouin, <-. II) p. 1428. Les lois de Justinien citées plus haut montrent que, au 'Tr siècle, cette discipline n'était pas suivie en Orient — * Code Thé.<Ay^ 5LII, I, 63; Valentinien III, Novelle XXXIV. ^ i^awtv,^!^, ÎCKÏ\.

ainsi de saint Antoine, de saint Pacôme, de saint Hilarion : ces amants passionnés de la solitude attirèrent autour d'eux d'innombrables compagnons. A tous ils imposèrent une même loi, le travail. « Lorsque vous êtes assis dans votre cellule, dit saint Antoine, que trois choses vous occupent continuellement, le travail manuel, la méditation des psaumes et la prière *. * Dans ces monastères primitifs, qui réunissaient quelquefois jusqu'à dix mille hommes sous la conduite d'un même abbé, tous les métiers étaient exercés. Les moines' de la Thébaïde, les cénobites des bords du Nil, étaient laboureurs, moissonneurs, fabricants de nattes, charpentiers, corroyeurs, tailleurs, foulons, cordonniers. « Les frères du même métier, dit saint Jérôme, se réunissent, dans, une même maison sous l'autorité d'un préposé: par exemple, ceux qui tissent le lin sont ensemble, ceux qui font des nattes forment un même groupe, les tailleurs, les charpentiers, les foulons, les cordonniers, forment également des groupes distincts, et chaque semaine ou rend compte de leur travail au père du monastère '. > Le produit de ces divers travaux était, suivant sa nature, consommé sur place, ou vendu sur les marchés pour subvenir aux besoins de la comunauté; celle-ci, i" au moyen de ces gains, nourrissait les pauvres, les étrangers, les voyageurs, dans les xenodocMa attachés à chaque couvent; quelquefois, dans les temps de disette, on voyait des navires partir des ports de TÉ- jgypte : ils allaient porter dans des contrées désolées

* Régula S. Antonii 40. — ' Préface de S. Jérôme à la règle dei PacOme,

l'aumône de ces héroïques travailleurs qui produisaient tant et consommaient si peu *.

Lorsque, vers le milieu du iv" siècle, la vie monastique reçut de saint Basile une forme précise et des règles uniformes, le travail fut mis par le pieux législateur au premier rang des obligations des moines : il le préfère même au jeûne. Lui-même, avec son ami saint Grégoire de Nazianze, avait donné l'exemple de cette vie laborieuse. « Qui nous rendra, lui écrivait ce dernier, ces jours où nous travaillions ensemble du matin jusqu'au soir ? où tantôt nous fendions du bois, tantôt nous taillions des pierres? où nous plantions et arrosions nos arbres ? où nous traînions ensemble ce lourd charriot dont les marques nous sont restées aux mains ^? » De tels exemples acquirent toute leur signification lors du grand mouvement de ferveur monastique qui éclata en Occident après la venue de saint Athanase à Rome. C'est alors qu'on vit les plus nobles dames romaines transformer leurs palais en couvents, ou se précipiter vers l'Orient sur les pas de saint Jérôme, et peupler de monastères les campagnes de la Palestine; des sénateurs, d'anciens préfets de Rome, des hommes de la plus haute naissance, revêtir l'habit religieux et a se mêler à la foule, s'associer aux pauvres, se joindre aux paysans, de princes se faire peuple ^. » Le spectacle du travail exercé par de telles mains était la plus éloquente des prédications. C'était

* s. Augustin, De opère monacliorurriy 31 : Redundat plurimum ex operibus manuuin et cpularum restrictionc... Omni modo agunt, ut non apud se remaneat quod abundaverit, usque adeo ut oneratas etiam, naves in ea loca mittant quae inopes incoluuX. — * ^, Ç>\fesK^\\^ ^ Nazianze , Fp. 9, 13. — ' S. Jérôme, Ep, ^^, ad PamtïWMiYàum.

470 diminctIon du nombre des esclaves et progrès

l'époque où l'on voyait une parente de Théodose, Euphraxie, vivre en religieuse dans la Thébaïde, après avoir distribué ses biens aux pauvres, affranchi ses esclaves, et arraché ce cri à l'impératrice : « Vraiment, cette fille est de race royale ! » Pendant dix-huit ans elle s'assujettit volontairement aux plus humbles travaux, balayant, portant de l'eau, du bois, des pierres, cuisant le pain *. A peu près dans le même temps, Paula et Euslochium, les petites-filles des Scipions, nettoyaient les lampes, allumaient le feu, balayaient le pavé, épluchaient les légumes, mettaient la table dans lemonastère qu'elles avaient fondé à Bethléem*. Quelques années plus tard, Mélanie la jeune, une petite-fille des Marcellus, copiait obscurément des manuscrits dans le monastère africain de Tagaste, tandis que son mari, ancien préfet de Rome, exerçait dans un monastère voisin le métier de jardinier ^ L'aristocratie chrétienne se précipitait avec ardeur vers cette nouvelle vie : t autrefois, dit saint Jérôme, il y avait parmi les chrétiens peu de savants, de puissants, de nobles; aujourd'hui, beaucoup de savants, de puissants, de nobles se font moines *. > Elle y trouvait un regain de popularité. « Quand tu étais riche, écrivait le même saint à un ancien consul qui avait pris l'habit monastique, le monde ne te connaissait pas ; tu t'es fait pauvre, et l'univers entier a les yeux sur toi ^ »

De tels exemples étaient le meilleur antidote aux deux maux que redoutaient le plus les premiers léjris-

* Vita S. Euphraxiae, .ip. Acta 55. Martii, t. H, p. ^CA. — S. Jérôme, Ep. 26, ad PammocHium. — ' PaUadius, Hist. Laus., 1"21. — * S. Jérôme, l. c. — * Ibid.

lateurs de la vie monastique, Finvasion parmi les religieux de l'esprit de mollesse et d'orgueil. A première vue, on s'étonne que des hommes qui avaient tout quitté pour se consacrer à Dieu aient pu en être menacés. « Quelles pensées d'orgueil pourraient-ils avoir, s'écrie saint Jean Ghrysostome, eux qui passent leur vie à creuser la terre, arroser, planter, tresser des corbeilles, coudre des sacs, souffrir la pauvreté, lutter avec la faim? Chez eux l'humilité est facile. Pas d'admirateurs, pas d'applaudissements: le moine ne voit devant lui que la solitude, les oiseaux qui volent, les arbres que le vent agite, la brise qui souffle, les torrents qui coulent dans les vallées. D'où viendrait l'orgueil à cet habitant du désert *?» Il vint non des riches, des grands, des nobles, mais des esclaves et des petits, confondus avec eux dans l'égalité monastique. Ces derniers se laissèrent quelquefois enivrer par une vie si nouvelle pour eux : quelques-uns devinrent arrogants et superbes, d'autres refusèrent de travailler sous prétexte d'une plus grande perfection spirituelle. Saint Augustin leur fait l'udement la leçon dans ce De opère monachorum que M. de Montalembert appelle « l'exposé des motifs de cette loi du travail qui a fait la gloire et la force des moines*. » a Ceux, dit saint Augustin, qui ont abandonné ou distribué aux pauvres de grands biens, ou au moins certaines richesses, pour se confondre humblementparmi les pauvres du Christ... travaillent de leurs mains afin d'ôter toute excuse aux paresseux qui, d'une condition plus humble, et, par

< s. Jean Ghrysostome, In Matth. Homilia LXXII, 4. — * Montalembert, Moines iVOccklenty t. I, p. 208.

cela même, plus accoutumée au travail, viennent demander asile aux monastères : en donnant un tel exemple ils accomplissent un plus grand acte de charité que lorsqu'ils ont distribué tous leurs biens aux indigents*. Il ne convient pas, ajoute-t-il, que dans les monastères, où Ton voit des sénateurs se faire ouvriers, des ouvriers demeurent oisifs, que là où viennent les propriétaires du sol après avoir abandonné toutes les délices de la vie, des paysans fassent les délicats ^ i»

C'est ainsi que l'Église veillait à ce que le peuple n'introduisit pas dans les monastères les habitudes d oisiveté qu'il commençait à perdre dans la vie civi . Elle voulait qne le moine marchât à la tête de la société laborieuse de son temps comme le premier des ouvriers, « l'ouvrier du Christ », selon l'expression de saint Basile. Sa seule vue devait être une leçon. Tous les scandales devaient trouver en elle une réparation et une réponse. Saint Jean Chrysostome montre, dans une de ses homélies, « un homme libre, fils d'homme libre, qui gagnait sa vie par un travail honnête, et goûtait à peine les douceurs du sommeil, » scandalisé du luxe extravagant que déployaient sur le théâtre les comé • diennes et les mimes, « fils ou filles de cordonnier ou de boucher, quelquefois d'esclave » : il entre dans un monastère : là, il voit « des fils de riches, des petits-fils d'hommes d'État, portant des habits dont rougii-aient les derniers des pauvres, et les portant avec joie »: il admire, et s'en va consolé'. C'est une image des sentiments que faisait naître le spectacle de la vie

* s. Augustin, De opère monackorum^ 25. — '. Ihid. — ' S. Jean 6'/irj'sostome, In MattK. Uom. \i\NVV'., K,

monastique. Bien des préjugés, des irritations, des convoitises, s'évanouissaient à la vue de « cette humanité sublime », comme parle saint Jean Ghrysostome: la société du iv' siècle, chrétienne de nom, sur bien des points encore païenne de fait, apprenait à mettre ses mœurs d'accord avec ses croyances en contemplant « des hommes hier brillants par leurs richesses ou leur naissance, aujourd'hui sans vêtements, sans maisons, sans esclaves, ayant abandonné habits magnifiques, demeures splendides, domestiques innombrables, allumant eux-mêmes le feu, coupant le bois, faisant la cuisine, servant les hôtes, lavant les pieds des étrangers... et parmi lesquels le plus grand est celui qui fait les travaux les plus vils *. »

* s. Jean Ghrysostome, InMatth., Hom. LXXII, 3.

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