‹ Les essais de Montaigne dans leurs rapports avec la législation moderneChapitre 1 sur 17 · AVEC LA LÉGISLATION MOUERN'E · texte numérisé non relu

AVEC LA LÉGISLATION MOUERN'E

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L'autour des Essais n'apparaît guère à l'esprit que comme un libre penseur, jetant au hasard, et un peu confuses, ses impressions en apparence fugitives et les réminiscences de ses abondantes lectures, et plus préoccupé de l'emploi de ses loisirs que soucieux d'attacher son nom à la production d'un livre destiné au succès et à une longue existence.

Et cependant, il est peu d'écrivains qui aient eu cette fortune, que le temps a ranimée et entretenue

au lieu de l'affaiblir et de réteindre, la haute faveur dont il avait été entouré par ses contemporains.

A toute» les époques, c'est-à-dire depuis près de trois siècles, un nombre considérable d'érudits et d'éminents littérateurs se sont appliqués à rechercher toutes les particularités de la vie de l'auteur des Essais, tous les documents et toutes les anecdotes propres à le faire connaître ; à réunir les moindres parties de ses productions, et à les éditer.

Les choses en sont à ce point qu'on aurait pu croire, il y a quelques jours encore, qu'il n'y avait plus rien à dire sur l'auteur et sur l'œuvre. '

Cette écrivain sans prétention, confiant au papier, à mesure qu'elles se présentent à son esprit, ses pensées accompagnées de justifications empruntées à la plus abondante érudition; protestant si fréquemment de l'insuffisance de sa mémoire et de son peu de droits à l'attention du lecteur, qu'on a été jusqu'à lui en faire un reproche comme d'un calcul de sa vanité, et malgré le soin qu'il prend â'advertir dès Ventrée qu'il ne s'est proposé aulcune fin que domestique et privée, est resté le représentant de la philosophie sceptique faisant irruption au milieu de

LES KS3AIS DE MONTAICINE. o

la société la moins préparée à Tacçueillir et à la comprendre.

Et, non seulement les Essais ont traversé trois siècles sans fléchir, mais aussi la personne de Fauteur; l'œuvre est dans toutes les bibliothèques : Montaigne est présent à tous les regards. Tout vieillit et passe : le génie est entraîné dans Toubli avec les époques qu'il a dominées, l'éloquence et la poésie disparaissent devant les nouvelles formes du langage ; Montaigne acquiert de sa propre vieillesse une jeunesse qui semble devoir être éternelle.

Le secret de cette situation exceptionnelle et privilégiée, connu de tous, est cependant d'une difficile révélation; chacun s'en rend un compte exact sans trop pouvoir l'expliquer; elle tient moins à l'ensemble de l'oeuvre qu'à ses détails, tellement multiples, qu'ils pourraient fatiguer l'attention slls ne la charmaient pas.

Nous ne pourrions justifier ces propositions sans nous livrer à un examen approfondi des 'EssaiSy et sans entreprendre le récit de la vie de leur auteur; cette tâche est accomplie, et telle n'est pas la témérité de notre intention ; nous nous bornerons à signaler

un aspect de celte œuvre, sinon complètement inaperçu, au moins trop négligé jusqu'ici.

Montaigne, d'une noblesse assez mal constatée, si même les doutes qui se sont élevés à cet égard sont entièrement dissipés, semble avoir été, dès son enfance, destiné à la magistrature ; cependant on ignore à quelle université il fit ses cours de droit; on dit, sans pouvoir l'affirmer, que ce fut à celle de Toulouse.

Gujas devait y enseigner alors; mais quel qu'ait été le professeur de Montaigne, il ne paraît pas que celui-ci fut naturellement entraîné vers ce genre d'étude ; cependant on affirme qu'il prit ses grades universitaires et qu'il fit partie de la Cour des aides, constituée à Périgueux en l'année 1554, et réunie au Parlement de Bordeaux en Tannée 15G0. 11 aurait donc été membre de ce Parlement; mais il y resta peu, el il est admis que si jamais il a été magistrat, il a cessé de l'être en l'année 1570.

L'incertitude qui continue sur cette circonstance (1) assez importante de la vie de Montaigne est singulièrement autorisée, il faut en convenir, par ses épaîiche-

(1) Voir Vie publique de Montaigne^ par M. Grûn. Il est plus heureux, il est vrai, dans la justification de sa qualité de magistrat quo dans celle de l'ancionneté de sa naissance.

ments sur radministration de la justice et les mœurs des magistrats de son époque ; ils attestent au moins que s'il a fait partie d'un Parlement, il n'a pas eu le temps de contracter Tesprit de corps dont ces compagnies étaient accusées, et qu'il était peu fait pour y rester.

Et pour le dire en passant, et sans vouloir en rien diminuer le prestige de Tinstitution judiciaire sous l'ancienne monarchie, on s^en fait en général une trop haute idée.

Les Parlements, les Cours des aides, les bailliages présidiaux et les prévôtés, livrés à la vénalité et à l'héridité, étaient le refuge d'une jeunesse plus orgueilleuse que digne, plus chargée d*une vaine érudition qu'intelligente, plus scolastique qu'éclairée.

Ce vice de la constitution de cet ordre devait entraîner ses membres à des actes peu en harmonie avec la gravité de leur mission ; et, en effet, quand on étudie ces compagnies dans leurs actes journaliers, on y voit régner, à coté de ce que Montaigne appelle le pédantisme, les plus étroites passions, se révélant par des actes d'une assez grande violence.

Elles étaient encore exposées à un autre danger.

Lorsque les lois étaient incertaines, l'arbitraire du

juge devait souvent pénétrer dans le sanctuaire de la justice ; l'abus des procédures en instruction par écrit, et des sentences rendues sur rapport, remettant, le plus ordinairement, le sort des procès aux lumières et à la conscience d'un seul homme ^ devait exposer à Terreur et souvent favoriser les complaisances de celui-ci. Il pourrait se faire qu'on rencontrât un Alceste, mais pour un de cette nature, combien de Beaumarchais!

Ces C(»nsidérations peuvent expliquer le langage de Montaigne et sa sévérité à l'égard de la magistrature de son temps, et même le soin qu'il semble avoir pris, lui qui se montre si bien à tous les aspects, de cacher qu'il ait été jamais revêtu de cette dignité.

Et cependant la qualité de magistrat attribuée à Montaigne, et il semble bien difficile, sinon absolument impossible, de ne pas la lui reconnaître, est un des points de vue qui permettent d'établir des rapports remarqués entre les Essais et les réformes qu'il prévoit devoir être subies par l'institution judiciaire et la l^slation.

Cette situation temporaire admise, on conçoit plus facilement les aperçus qu'il a laissés s'échapper de sa plume sur ces deux parties importantes de l'organi-

sation sociale ; mais en présence de leur éparpille ment dans des chapitres qui leur sont le plus étrangers, comment concevoir qu'on ait pu même avoir la pensée de les réunir, d'en faire une sorte de codificationy et de les mettr.e, eux appartenant à la fin duf seizième siècle, en regard des institutions réalisée» par une révolution qui ne devait éclater qu'à la fin du dix-huitième?

L'honneur de cette initiative appartient à M. Galles, premier avocat général à la Cour impériale d'Orléans (1).

« Plus d'une fois, dit-il, en recueillant des pas- « sages que la plume de Montaigne a jetés comme « au hasard, sous une forme si peu dogmatique, si <k capricieuse et si légère, il m'a semblé que, j'appre- « nais des choses que je n'eusse pas rencontrées « dans les plus doctes traités. Plus d'une fois aussi, « tant il y a de sagacité et de divination, et, si je puis «. m'exprimer ainsi, d'actualité dans ses vues, je me a suis surpris à croire que c'était un homme de nos « jours qui jugeait les justices du seizième siècle. »>

(l) Discours prononce à raudience solennelle de la rentrée de la Cour Impériale d'Orléans, le 4 novembre 180*^.

Par ces mots justices, il faut entendre, à n'en pas douter, la magistrature et la législation; l'une et l'autre formait un tout indivisible : la magistrature était, par l'omnipotence de ses décisions qu'elle ne motivait pas, la loi vivante; car rien ne pouvait circonscrire, pour elle, le cercle dans lequel elle l'interprétait; elle était, d'ailleurs par sa compétence en matière réglementaire, son droit de remontrance et même de veto, participante de la puissance légiférante; et c'est aussi dans cette dernière partie considérable de son œuvre que M. Galles a suivi Montaigne et que nous entreprenons de les suivre tous les deux.

Demandons, en premier lieu, à l'auteur des Essais ce qu'il pensait de l'ordre judiciaire.

Dans son chapitre du Pédantisme, Montaigne reproche à la magistrature de faire plus de cas de la science que du sens; il donne la préférence au second, et ne considère la première que comme un accessoire; il blâme certains Parlements qui, « ayant « à recevoir des officiers, les examinent seulement « sur la science, » et félicite ceux qui « y adjoutent « encores Tessay du sens; » ceux-ci lui semblent « avoir beaucoup meilleur style; » et il ajoute: « qu'encores que ces. deux pièces soyent néeessaires.

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