‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 117 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

rite qu'on l'ayme, confédérée de si long temps et par tant de tiltres à nostre couronne, seule ville commune et universelle : le magistrat souverain qui y commande est reconneu pareillement ailleurs, c'est la ville métropolitaine de toutes les nations chrestiennes : l'Espaignol et le François, chacun y est chez soy ; pour estre des princes de cet Estât, il ne faut qu'estre de chrestienté, où qu'elle soit. II n'est lieu çà bas que le ciel ayt embrassé avec telle influence de faveur et telle constance : sa ruyne mesme est glorieuse et enflée; encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire. Quelqu'un se blasmeroit et se mutineroit en soy-mesme de se sentir chatouiller d'un si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas tmp vaines, qui sont plaisantes. Quelles qu'elles soient qui contentent constamment un homme capable de sens commun, je ne sçaurois avoir le cœur de le pleindre.

Je doibs beaucoup à la fortune dequoy jusques à cette heure elle n'a rien fait contre moy outrageux et au delà de ma force. Seroit ce pas sa façon de laisser en paix ceux de qui elle n'est point importunée ?

Quanto quisque sihi plura ncgaverit, A Dits plura feret, Nil cupUntium Nudus castra pcto ...

Multa petentibus Desunt multa.

Si elle continue, elle m'en envoyera trés<ontent et satisfaict :

Nihil supra Deos lacesso.

Mais gare le heurt! il en est mille qui rompent au

lY la

port. Je me console aiséement de ce qui adviendra icy quand je n'y seray plus ; les choses présentes m'embesoingnent assez,

Fortunx cxtera mando.

Aussi n'ay-je poinct cette forte liaison qu'on dict attacher les hommes à l'advenir par les enfans qui portent leur nom et leur honneur, et en doibs désirer à l'avanture d'autant moins s'ils sont si désirables. Je ne tiens que trop au monde et à cette vie par moymesme ; je me contente d'estre en prise de la fortune par les circonstances proprement nécessaires à mon estre, sans luy alooger par ailleurs sa jurisdiction sur moy ; et n'ay jamais estifté qu'estre sans enfans fut un défaut qui deut rendre la vie moins complète et moins contente. La vacation stérile a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du rolle des choses qui n'ont pas fort dequoy estre désirées, notamment à cette heure qu'il seroit si difficile de les rendre bons ; et si ont justement dequoy estre regrettées, à qui les perd après les avoir acquises.

Celuy qui me laissa ma maison en charge prognostiquoit que je la deusse ruyner, regardant à mon humeur si peu casanière. Il se trompa : me voicy comme j'y entray, sinon un peu mieux, sans office pourtant et sans bénéfice.

Au demeurant, si la fortune ne m'a faict aucune ofTence violente et extraordinaire, aussi n'a-elie pas de grâce. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous, il y est avant moy et au delà de cent ans. Je n'ay aucun bien essentiel et solide que je doive à sa libéralité : elle m'a

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