‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 119 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

un objet plein de mescontentement ; nous n'y voyons que misère et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejette bien à propos Faction de nostre veuë au dehors. Nous allons en avant à vau l'eau; mais de rebrousser vers nous nostre course, c'est un mouvement pénible : la mer se brouille et s'empesche ainsi quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les mouvements du ciel, regardez au public, à la querelle de cestuy-là, au pouls d'un tel, au testament de cet autre; somme, regardez toujours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derrière vous. C'estoit un commandement paradoxe que nous faisoit anciennement ce dieu à Delphes : Regardez dans vous, reconnoissez vous ; tenez vous à vous ; vostre esprit et vostre volonté qui se consomme ailleurs, ramenez la en soymesme : vous vous escoulez , vous vous respandez ; appilez vous, soutenez vous ; on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas que ce monde tient toutes ses veues contraintes au dedans, et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme? C'est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins estendue. Sauf toy, 6 homme, disoit ce dieu, chaque chose s'estudie la première, et a, selon son besoin, des limites à ses occupations et désirs. Il n'en est une seule si vuide et nécessiteuse que toy, qui embrasses l'univers : tu es le scrutateur sans connoissance, le magistrat sans jurisdiction, et, après tout, le badin de la farce.

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