‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 120 sur 270 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De mesnager sa volonté.

u pris du commun des hommes, peu de choses me touchent, ou, pour mieux dire, me tiennent : car c'est raison qu'elles touchent, pourveu qu'elles ne nous possèdent. J'ay grand soin d'augmenter par estude et par discours ce privilège d'insensibilité, qui est naturellement bien avancé en moy. J'espouse et me passionne par consequant de peu de choses. J'ay la veuê clere, mais je l'attache à peu de choses ; le sens, délicat et mol ; mais l'appréhension et l'application, je l'ay dure et sourde : je m'engage diflHcilement. Autant que je puis, je m'employe tout à moy ; et, en ce subject mesme, je briderois pourtant et soutiendrois volontiers mon affection qu'elle ne s'y plonge trop entière, puis que c'est un subject que je possède à la mercy d'autruy et sur lequel la fortune a plus de droict que je n'ay : de manière que, jusques à la santé que j'estime tant, il me seroit besoing de ne la pas désirer, et m'y adonner si furieusement que j'en trouve les maladies importables. Mais aux affections qui me distrayent de moy et attachent ailleurs, à celles là certes m'oppose-je de toute ma force. Mon opinion est qu'il se faut prester à autruy et ne se donner qu'à soy-mesme. Si ma volonté se trouvoit aisée à se hypothéquer et à s'appliquer, je n'y

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