CHAPITRE X
teres apparens pour estre montrez au peuple, et d'autres mystères plus secrets et plus nobles pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable que en ceux icy se trouve le vray point de Tamitié que chacun se doibt, non une amitié molle et indiscrète, en laquelle il advient ce qui se voit au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il chérit et qu'il accole, mais une amitié salutaire et reiglée, également utile et plaisante. Qui en sçait les devoirs et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses, il a attaint le sommet de la sagesse humaine et de nostre bon heur. Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu'il se doibt, trouve dans son roUe, qu'il doibt appliquer à soy l'usage des autres hommes et du monde, et, pour ce faire, contribuer à la société publique les devoirs et offices qui le touchent. La principale et plus légitime charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite. Comme qui oublieroit de bien et saintement vivre et penseroit estre quite de son devoir en y acheminant et dressant les autres, ce seroit un sot : tout de mesme, qui abandonne en son propre le sainement et gayement vivre pour en servir autruy prent à mon gré un mauvais et desnaturé parti.
Je neveux pas qu'on refuse aux charges qu'on prend l'attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing,
Non ipse pro charis amicis Aut patria timidus pcrirc;
mais c'est par emprunt et accidentalement, l'esprit se tenant tousjours en repos et en santé ; non passansaction.
lOO LIVRE TROISIESME
mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement luy coste si peu qu'en dormant mesmeil agit. Mais il luy faut donner le branle avec discrétion : car le corps reçoit les charges qu'on luy met sus, justement selon qu'elles sont ; l'esprit les estant et les appesantit sou vanta ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses avec divers efforts et différente contention de volonté. L'un va bien sans l'autre : car combien de gens se bazardent tous les jours aux guerres, dequoy il ne leur chaut, et se pressent aux dangers des batailles, desquelles la perte ne leur troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce dangier qu'il n'oseroit avoir regardé, est plus passionné de l'yssue de cette guerre et en a l'ame plus travaillée que n'a le soldat qui y employé son sang et sa vie.
J'ai peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d'une ongle. Cette asprêté et violence de désir empesche plus qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend ; nous remplit d'impatience envers les evenemens ou contraires ou tardifs, et d'aigreur et de soupçon envers ceux avec qui nous negotions. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possédez et conduicts. Celuy qui n'y employé que son jugement et son adresse, il y procède plus gayement ; il feinct, il ployé, il diffère tout à son aise, selon le besoing des occasions; il faut d'atainte. sans tourment et sans affliction, prestet entier pour une nouvelle entreprise ; il marche tousjours la bride à la main. En celuy qui est enyvré de cette intention violente et tyrannique, on voit par nécessité beaucoup d'indiscrétion et d'injustice ; l'impétuosité de