CHAPITRE X lOI
son desir remporte. Ce sont mouvemens téméraires, et, si fortune n'y preste beaucoup, de peu de fruict. La philosophie veut qu'au chastiement des offences receuës, nous en distrayons lacholere, non afin que la vengeance en soit moindre, ains, au rebours, afin qu'elle en soit d'autant mieux assennée et plus poisante; à quoy il luy semble que cette impétuosité porte empeschement : comme en la précipitation , festinatio tarda est, la hastiveté se donne elle mesme la jambe, s'entrave et s'arreste. Pour exemple , selon ce que j'en vois par usage ordinaire, l'avarice n'a point de plus grand destourbier que soy- mesme : plus elle est tendue et vigoreuse, moins elle en est fertile. Communément elle attrape plus promptement les richesses, masquée d'un'image de libéralité.
Un gentil'homme trés-homme de bien et mon amy, cuyda troubler la santé de sa teste par une trop passionnée attention et affection aux affaires d'un prince, son maistre ; lequel maistre s'est ainsi peinct soy-mes-^ mes à moy : que il voit le pois des négoces comme un autre, mais qu'à ceux qui n'ont point de remède, il se résout soudain à la souffrance ; aux autres, après y avoir ordonné les provisions nécessaires , ce qu'il peut faire promptement par la vivacité de son esprit, il attend en repos ce qui s'en peut suyvre. De vray, je l'ay veu à mesme, maintenant une grande nonchalance et liberté d'actions] et de visage au travers de bien grands affaires et espineux. Je le trouve plus grand et plus capable en une mauvaise qu'en une bonne fortune.
Considérez qu'aux actions mesmes qui sont vaines et frivoles, au jeu des eschets, de la paume, et sembla-
bleSy cet engagement aspre et ardant d'un désir impetueus jette incontinent l'esprit et les membres à l'indiscrétion et au trouble. On s'esblouit, on s'embarrasse soy-mesme. Celuy qui se porte plus moderéement envers le gain et la perte , il est tousjours chez soy ; moins il se pique et passionne au jeu, il le conduîct d'autant plus avantageusement et seurement.
Nous empeschonSy au demeurant, la prise et la serre de l'ame à luy donner tant de choses à saisir. Les unes, il les luy faut seulement présenter, les autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes choses, mais elle ne se doibt paistre que de soy, et doibt estre instruicte de ce qui la touche proprement et qui proprement est de son avoir et de sa substance. Les loix de nature nous aprenent ce que justement il nous faut. Après que les sages nous ont dict que, selon elle, personne n'est indigent et que chacun l'est selon l'opinion, ils distinguent ainsi subtilement les désirs qui viennent d'elle de ceux qui viennent du desreiglement de nostre fantasie. Ceux desquels on voit le bout sont siens, ceux qui fuient devant nous et desquels nous ne pouvons joindre la fin sont nostres. La pauvreté des biens est aisée à guérir; la pauvreté de l'ame, impossible. Metrodorus vîvoit du pois de douze onces par jour; Epicurus,'à moins; Metroclez dormoit en hyver avec les moutons, en esté aux cloistres des églises.
Si ce que nature exactement et origînelcment nous demande pour la conservation de nostre estre est trop peu (comme de vray combien ce l'est, et combien à bon compte nostre vie se peut maintenir, il ne se doibt exprimer mieux que par cette considération, que c'est si