‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 132 sur 270 · CHAPITRE X I · texte numérisé non relu

CHAPITRE X I

palais, fut ouy marmotant entre les dens tout conscientieusement : « Non nobisy Domine, non nobis, sed nomini tuo, da gloriam. i> Qui ne peut d'ailleurs, si se paye de sa bourse.

La renommée ne se prostitue pas à si vil conte. Les actions rares et exemplaires à qui elle est deuë ne souffriroient pas la compagnie de cette foule innumerable de petites actions journalières. Le marbre eslevera vos titres tant qu'il vous plaira pour avoir faict rapetasser un pan de mur ou descroter un ruisseau public, mais non pas les hommes qui ont du sens. Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n'y est joincte : voyre ny la simple estimation n'est deuë à toute action qui nait de la vertu, selon les stoïciens ; et ne veulent qu'on sçache seulement gré à celuy qui par tempérance s'abstient d'une vieille chassieuse. Nous avons les voluptez sortables à nostre fortune ; n^usurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont plus naturelles, et d'autant plus solides et seures qu'elles sont plus basses. Puis que ce n'est par conscience, aumoins par ambition refusons l'ambition : desdaignons cette fain de renommée et d'honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens par moyens abjects et à quelque vil pris que ce soit : c'est honte d'estre ainsi honnoré. Aprenons à n'estre non plus avides que nous ne sommes capables de gloire. De s'enfler de toute action utile et innocente, c'est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare : ils la veulent mettre pour ce qu'elle leur couste. A mesure qu'un bon effect est plus esclatant, je rabats de sa bonté le soupçon en quoy j'entre qu'il

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soit produict^ plus pour estre esclatant que pour estre bon : estalé, il est à demy vendu. Ces actions là ont bien plus de grâce qui eschapent de la main de Touvrier, nonchalamment et sans bruict, et que quelque bonneste homme choisit après et relevé de Fombre, pour les pousser en lumière à cause d'elles mesmes.

Je n'avois qu'à conserver et durer, qui sont effects sourds et insensibles. L'innovation est de grand lustre, mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez et n'avons à nous deffendre que de la nouvelleté. En somme, les occasions en cette charge ontsuivy ma complexion, dequoy je leursçay trés-bon gré. Est-il quelqu'un qui désire estre malade pour voir son médecin en besoigne, et faudroit il pas foyter le médecin qui nous desireroit la peste pour mettre son art ea practique? Je n'ay point eu cett'humeur inique et assez commune de désirer que le trouble et maladie des affaires de cette cité rehaussast et honnorat mon gouvernement : j'ay preste de bon cueur l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra sçavoir gré de l'ordre, de la douce et muette tranquillité qui a accompaigné ma conduite, aumoins ne peut-il me priver de la part qui m^en appartient par le titre de ma bonne fortune. Et je suis ainsi faict, que j'ayme autant estre heureux que sage, et devoir mes succez purement à la grâce -de Dieu qu'à l'entremise de mon opération. J'avois assez disertement publié au monde mon insuffisance en tels maniemens publiques ; j'ay encore pis que l'insuffisance : c'est qu'elle ne me desplaict guiere et que je ne cerche guiere à la guarir, veu le train de vie que j'ay desseigné. Je ne me suis en cette occupa-

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