‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 135 sur 270 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les conséquences. Ils commencent ordinairement ainsi : « Comment est-ce que cela se faict? » et Mais se fait il? » faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer^cent autres mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matière ny baze : laissez le courre ; il bastit aussi bien sur le Yuide que sur le plain, et de l'inanité que de matière,

Dare corpus idonea fumo.

Je trouve quasi par tout qu'il faudroit dire : « Il n'en est rien ; » et employerois souvant cette responce ; mais je n'ose, car ils crient que c'est une deffaicte produicte de foiblesse d'esprit et d'ignorance; et me faut ordinairement bateler par compaignie à traicter des sub-* jects et comptes frivoles que je mescrois entièrement : joinct qu'à la vérité il est un peu rude et quereleux de nier tout sec une proposition de faict ; et peu de gens faillent, notamment aux choses mal-aysées à persuader, d'affermer qu'ils l'ont veu, ou d'alléguer des tesmoins desquels l'authorité arreste nostre contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens et les causes de mille choses qui ne furent onques; et s'escarmouche le monde en mille questions, desquelles et le pour et le contre est faux.

La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes; le port, le goust et les alleures pareilles. Nous les regardons de mesme œil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lâches à nous défendre de la piperie , mais que nous cerchons et convions à nous y

ly 16

enferrer : nous aymons à nous embrouiller en la vanité, comme conforme à nostre estre.

J'ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu'ils s'estoufent en naissant, nous ne laissons pas de prévoir le train qu'ils eussent pris s'ils eussent vescu leur aage : car il n'est que de trouver le bout du fil y on en desvide tant qu'on veut ; et y a plus loing de rien à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle là jusques à la plus grande. Or les premiers qui sont touchez de ce commencement d'estrangeté, venant à semer leur histoire, sentent, par les oppositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque pièce fauce. Ainsi va tout ce bastiment s'estoffant et formant de main en main, de manière que le plus esloigné tesmoin en est mieux instruict et persuadé que le plus voisin, et le dernier que le premier. C'est un progrez naturel : car quiconque croit quelque chose estime que c'est ouvrage de charité de la persuader à un autre, et, pour ce faire, ne craint poinct d'adjouster de son invention, autant qu'il voit estre nécessaire en son compte , pour suppléer à la résistance et au deffaut qu'il pense estre en la conception d'autruy. Moy-mesme, qui fais singulière conscience de mentir et qui ne me soucie guiere de donner créance et authorité à ce que je dis, m'apperçoy toutesfois, aux propos que j'ay en main, qu'estant eschauffé, je grossis et enfle mon subject par vois, mouvemens, vigueur et force de paroUes, et encore par extention et amplification , non sans interest de la vérité nayfve; mais je le fais en condition pourtant, qu'au premier qui me rameine et qui me demande la

Page 1