‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 136 sur 270 · CHAPITRE XI ia · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI ia

vente nuë et crue, je quitte soudain mon effort et la luy donne sans exaggeration , sans emphase et remplissage.

Il n'est rien à quoi communément les hommes soient plus tendus qu'à donner voye à leurs opinions : où le moyen ordinaire nous faut, nous y adjoustons le commandement, la force, le fer et le feu. Il y a du mal'heur d'en estre là, que la meilleure touche de la vérité, ce soit la multitude des croians en une presse où les fols surpassent de tant les sages en nombre. C'est chose difficile de résoudre son jugement contre les opinions communes. La première persuasion, prinse du subject mesme, saisit les simples; de là elle s'espend aux habiles soubs l'authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que je n'en croirois pas un, je n'en croirois pas cent uns, et ne juge pas les opinions par les ans.

Il y a peu de temps que l'un de nos princes, en qui la[goute avoit perdu un beau naturel et une allègre composition, se laissa si fort persuader au raport qu'on faisoit des merveilleuses opérations d'un prestre, qui par la voie des parolles et des gestes guerissoit toutes maladies , qu'il fit un long voiage pour l'aller trouver, et, par la force de son appréhension, persuada et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu'il en tira du service qu'elles avoient desapris luy faire il y avoit long temps. Si la fortune eust laissé emmonceler cinq ou six telles advantures, elles estoient capables de mètre ce miracle en nature. On trouva, depuis, tant de simplesse et si peu d'art en l'architecte de tels ouvrages qu'on le jugea indigne d'aucun chastiement : comme si feroit on de la

plus part de telles choses, qui les reconnoistroit en leur giste. Nostre veuë représente ainsi souvent de loing des images estranges qui s'esvanouissent en s'appro* chant : nunquam ad Uquidum fama ptrducitur.

C'est merveille de combien vains commencemens et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions. Cela mesmes en empesche l'information^ : car, pendant qu'on cherche des causes et des fins fortes et poisantes , et dignes d'un si grand nom , on pert les vrayes; elles eschapent de nostre veuë par leur petitesse ; et, à la vérité, il est requis un bien prudent, attentif et subtil inquisiteur en telles recherches, indiffèrent et non préoccupé. Jusques à cette heure, tous ces miracles et evenemens estranges se cachent devant moy. Je n'ay veu monstre et miracle au monde plus exprés que moymesme: on s'apprivoise à toute estrangetépar l'usage et le temps; mais plus je me hante et me connois, plus ma difformité m'estonne, moins je m'entens en moy.

Le principal droict d'avancer et produire tels accidens est réservé à la fortune. Passant avant hier dans un village, à deux lieues de ma maison, je trouvay la place encore toute chaude d'un miracle qui venoit d'y faillir, par lequel le voisinage avoit esté amusé plusieurs mois; et commençoient les provinces voisines de s'en esmouvoir et y accourir à grosses troupes de toutes qualitez. Un jeune homme du lieu s'estoit joué à contrefaire, une nuict, en sa maison la voix d'un esprit, sans penser à autre finesse qu'à jouyr d'un badinage présent. Cela luy ayant un peu mieux succédé qu'il n'esperoit , pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa une fille de village, du tout stupide

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