‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 140 sur 270 · CHAPITRE XI l3l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI l3l

de douceur à ceux qui l'essayent ; mais je viens d'apprendre que mesme la philosophie ancienne en. a décidé : elle dict que les jambes et cuisses des boiteuses ne recevant, à cause de leur imperfection , Taliment qui leur est deu , il en advient que les parties génitales qui sont au dessus sont plus plaines , plus nourries et vigoureuses ; ou bien que ce défaut empescbant l'exercice , ceux qui en sont entachez dissipent moins leun forces et en viennent plus entiers aux opérations de Venus : qui est aussi la raison pourquoy les Grecs descrioient les tisserandes d'estre plus chaudes que les autres femmes, à cause du mestier sédentaire qu'elles font, sans grand exercice du corps. Dequoy ne pouvons-nous raisonner à ce pris làP De celles icy je pourrois aussi dire que ce trémoussement, que leur ouvrage leur donne ainsin assises, les esveille et sollicite, comme faict les dames le crolement et tremblement de leurs coches.

Ces exemples servent-ils pas à ce que je disois au commencement : que nos raisons anticipent souvent l'effect, et ont l'estendue de leur jurisdiction si infinie qu'elles jugent et s'exercent en l'inanité mesme et au non estre ? Outre la flexibilité de nostre invention à forger des raisons à toute sorte de songes, nostre imagination se trouve pareillement facile à recevoir des impressions de la fauceté par bien frivoles apparences : car, par la seule authorité de l'usage ancien et publique de ce mot, je me suis autresfois faict à croire avoir receu plus de plaisir d'une femme de ce qu'elle n'estoit pas droicte, et mis cela au compte de ses grâces.

l32 LIVRE TROISIESME

Torquato Tasso, en la comparaison qu'il faict de la France à l'Italie, dict avoir remarqué cela, que nous avons les jambes* plus grêles que les gentils-hommes italiens , et en attribue la cause à ce que nous sommes continuellement à cheval : qui est une cause de laquelle Suétone tire une toute contraire conclusion, car il dict au rebours que Germanicus avoit grossi les siennes par continuation de ce mesme exercice. Il n'est rien si soupple et erratique que nostre entendement : c'est le soulier de Theramenez, bon à tous pieds; et il est double et divers, et les matières doubles et diverses. (( Donne moy une dragme d'argent, disoit un philosophe cynique à Antigonus. -^Ce n'est pas présent de roy, respondit-il. — Donne moy donc un talent, — Ce n'est pas présent pour cynique. »

Seu plures calor Ult vias et czca relaxât Spîramenta, novas ventât qua succus in hetbas; Seu durât magis, et venas astringU hiantes.

Ne tenues pluvix, rapidhe potentia solU Acrior, aut Borex penetrahile frlgus adurat,

Ogni mtdaglia ha il suo riverso. Voilà pourquoy Clitomachus disoit anciennement que Cameades avoit surmonté les labeurs de Hercules, pour avoir arraché des hommes le consentement , c'est à dire l'opinion et la témérité de juger. Cette fantasie de Cameades, si vigoureuse, nasquit, à mon advis, anciennement de l'impudence de ceux qui font profession de sçavoir, et de leur outre-cuidance desmesurée. On mit .£sope en vente avec deux autres esclaves. L'acheteur s^enquit du premier ce qu'il sçavoit faire ; celuy là , pour se faire

Page 1