‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 153 sur 270 · CHAPITRE XII l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII l

encores au delà, fades. D'en prognostiquer les avantures futures, ce sont questions que je laisse indécises.

J'ay pris, comme j'ay dict ailleurs, biefa simplement et cruement pour mon regard ce précepte ancien : que nous ne sçaurions faillir à suivre nature; que le souverain précepte, c'est de se conformer à elle. Je n'ay pas corrigé, comme Socrates, par institution et force de la raison, mes complexions naturelles, et n'ay aucunement troublé par art mon inclination. Je me laisse aller comme je suis venu, je ne combats rien, mes deux maistresses pièces vivent de leur grâce en pais et bon accord; mais le lait de ma nourrice a esté. Dieu mercyl médiocrement sain et tempéré.

J'ay un visage favorable et en forme et en interprétation ,

Quid dixi habere me? Imo habui, Chrême!

Heu ! tantum atiriti corporis ossa vides !

et qui faict une contraire montre à celuy de Socrates. Il m'est souvant advenu que, sur le simple crédit de mon port et de mon air, des personnes qui n'avoyent aucune cognoissance de moy s'y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes; et en ay tiré es pays estrangiers des faveurs singulières et rares. Mais ces deux expériences valent, à l'avanture, que je les recite particulièrement.

Un quidam délibéra de surprendre ma maison et moy. Son art fut d'arriver seul à ma porte et d'en presser un peu instamment l'entrée. Je le cognoissois de nom , et avois occasion de me fier de luy comme de

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mon voisin, et aucunement mon alié. Je luy fis ouvrir. Le voicy tout effroyé, son cheval hors d'haleine, fort harassé. II m'entretint de cette fable : qu'il venoit d'estre rencontré à une demie lieuë de là par un sien ennemy, lequel je cognoissois aussi, et avois ouy parler de leur querelle; que cet ennemy luy avoit merveilleusement chaussé les espérons, et qu'estant surpris et plus foibie de beaucoup, il s'estoît jette à ma porte à sauveté; qu'il estoit en grand peine de ses gens, lesquels il disoit tenir pour morts et desfaicts, ayans esté rencontrez en desordre et fort escartés les uns des autres. J'essayay tout nayfvement de le conforter, asseurer et rafreschir. Tantost après, voylà quatre ou cinq de ses soldats qui se présentent en mesme contenance et effroy pour entrer, et puis d'autres, et d'autres encores après, bien équipez au demeurant et bien armez, jusques à vingt cinq ou trante, feingnants avoir leur ennemy à leurs talons. Je n'ignorois pas en quel siècle je vivois, combien ma maison pouvoit estre enviée, et, nonobstant ce vain intervalle de guerre auquel lors nous estions, j'avois plusieurs exemples d'autres maisons de ma cognoissance ausquelles il estoit mes-advenu de mesme. Tant y a que, trouvant qu'il n'y avoit point d'acquest d'avoir commencé à faire plaisir si je ne parfaisois, et ne pouvant me desfaire sans tout rompre, je me laissay aller au party le plus naturel et le plus simple, comme je fais] tousjours, et commenday qu'ils entrassent. Aussi, à la vérité, je suis peu deffiant et soubçonneus de ma nature; je penche volontiers vers l'excuse et interprétation plus douce : je prens les hommes selon le commun ordre, et ne croy pas ces inclinations per-

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