‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 172 sur 270 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

d'un ton aigre et poignant, il seroit bon quMl vint à me dire: a Mon maistre, parlez plus douxje vous oys bien, d La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui Tescoute. Cettuy-cy se doibt préparer à la recevoir selon le branle qu^elle prend : comme entre ceux qui jouent à la paume, celuy qui soustient se desmarche et s'apreste selon qu'il voit remuer celuy qui luy jette le coup et selon la forme du cojjp.

L'expérience m'a encores appris cecy : que nous nous perdons d'impatience. Les maux ont leur vie et leurs bornes, il leur faut donner passage : je trouve qu'ils arrestent moins chez moy qui les laisse faire ; et en ay perdu de ceux qu'on estime plus opiniastres et tenans, de leur propre décadence, sans ayde et sans art, et contre ses reigles. Laissons faire un peu à nature, elle entend mieux ses affaires que nous. « Mais un tel en mourut. » Si ferez vous, sinon de ce mal là, d'un autre : et combien n'ont pas laissé d'en mourir, ayant trois médecins à leurcosté? L'exemple est un patron libre, universel et à tout sens. Si c'est une médecine voluptueuse, acceptez la; c'est tousjours autant de bien présent. J'ay laissé envieillir et mourir en moy, de mort naturelle, des reumes, defluxions goûteuses, relaxation, battemens de cœur, micraines et autres accidens,. que j'ay perdu quand je m'estois à demy formé à les nourrir. On les esconjure mieux par courtoisie que par braverie. 11 faut souffrir doucement les loix de nostre condition : nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute médecine. C'est la première leçon que les Mexicains font à leurs enfarïs, quand, au partir du ventre des mères, ils les vont saluant ainsi n :

« Enfant, tu es venu au monde pour endurer : endure, souffre et tais toy. »

C'est injustice de se douloir qu'il soit advenu à quelqu'un ce qui peut advenir à chacun. Voyez un vieillart qui demande à Dieu qu'il luy maintienne sa santé entière et vigoreuse, c'est à dire qu'il le remette en jeunesse :

Stulte, quid hxc frustra votis pumlibus optas ?

n'est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas. Mon bon homme, c'est faict : on ne vous sçauroitplus redresser, on vous plastrera et estançonneraunpeu :

Non sccus instantem cupUns fulcire ruinarriy

Diversis contra nititur obicibus, Donec certa dus, omni compagt soluta ,

Ipsum cum rcbus subruat auxUium.

Il faut apprendre à souffrir ce qu'on ne peut éviter. Nostrevie est composée, comme l'armonie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, douz et aspres, aigus et plats, mois et graves : le musicien qui n'en aymeroit que les uns, que voudroit il dire ? il faut qu'il s'en sçache servir en commun et les mesler ; et nous aussi, les biens et les maux qui sont consubstantiels à nostrevie. Nostre estre ne peut, sans ce meslange;ety est l'une bande non moins nécessaire que l'autre. D'essayer à regimber contre la nécessité naturelle, c'est représenter la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire à coups de pied contre sa mule.

Je consulte peu des altérations que je sens, car ces

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