‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 173 sur 270 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

gens icy sont avantageux, quand ils vous tiennent à leur miséricorde : ils vous gourmandent les oreilles de leurs prognostiques, et, me surprenant autre fois affoibly du mal, m'ont injurieusement traicté de leurs dogmes et contenance magistrale, me menassant tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine. Je n'en estois abbatu ny deslogé de ma place, mais j'en estois heurté et poussé : si mon jugement n'en est ny changé ny troublé, au moins il en estoit empesché ; c'est tousjours agitation et combat.

Or je trete mon imagination le plus doucement que je puis et la deschargerois, si je pouvois, de toute peine et contestation; il la faut secourir et flatter, et piper qui peut. Mon esprit est propre à ce service, il n'a point faute d'apparences par tout. S'il persuadoit comme il presche, il me secourroit heureusement.

Vous en plaict il un exemple ? Il dict que c'est pour mon mieux que j'ay la gravele; que les bastimens de mon aage ont naturellement à souffrir quelque goutiere ( il est temps qu'ils commencent à se lâcher et desmentir, c'est une commune nécessité, et n'eust on pas faict pour moy un nouveau miracle : je paye par là le loyer deu à la vieillesse, et ne sçaurois en avoir meilleur compte); que la compaignieme doibt consoler, estant tombé en l'accident le plus ordinaire des hommes de mon temps (j'en vois par tout d'affligez de mesme nature de mal, et m'en est la société honorable, d'autant qu'il se prend plus volontiers aux grands : son essence a de la noblesse et de la dignité) ; que des hommes qui en sont frapez il en est peu de quittes à meilleure raison ; et si, il leur couste la peine d'un fâcheux

vr a5

régime et la prise ennuieuse et quotidienne des drogues médicinales, là où je le doy purement à ma bonne fortune : car quelques bouillons communs de l'eringium et herbe du turc, que deux ou trois fois j'ay avalé en faveur des dames qui, plus gratieusement que mon mal n'est aigre, m'en ofFroyent la moitié du leur, m'ont semblé également faciles à prendre et inutiles en operation. Ils ont à payer mille veux à Esculape et autant d'escus à leur médecin de la profiuvion de sable aysée et abondante que je reçoy souvent par le bénéfice dénature. « La crainte de ce mal,faict-il, t'effraioitautresfois quand il t'estoit incogneu ; les cris et le desespoir deceui qui l'aigrissent par leur impatience t'en engendroient l'horreur. C'est un mal qui te bat les membres par lesquels tu as le plus failly : tu es homme de conscience,

Qux venit indigne pana doknda vtnii.

Regarde ce chastiement, il est bien doux au pris d'autres, et d'une faveur paternelle : regarde sa tardifveté, il n'incommode et occupe que la saison de ta vie qui, ainsi comme ainsin,estmes-huy perdue et stérile, ayant faict place à la licence et plaisirs de ta jeunesse comme par composition. La crainte et pitié que le peuple a de ce mal te sert de matière de gloire; qualité de laquelle si tu as le jugement purgé et en as guery ton discours^ tes amys pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir à ouyr dire de soy : Voylà bien de la force, voylà bien de la patience. On te voit suer d'ahan, pallir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, dégoûter par foys de grosses larmes des yeux.

Page 1