‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 188 sur 270 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

puissant Donneur de mespriser son don , l'altérer et desfigurer.

Des opinions de la philosophie, j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c'est à dire les plus humaines et nostres ; mes discours sont, conforméement à mes meurs, bas et humbles. Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. Je queste par tout sa piste : nous l'avons confondue de traces bastardes et artificielles. Est-ce pas erreur d'estimer aucunes actions moins dignes, de ce qu'elles sont nécessaires ? Si ne m'osteront-ils pas de la teste que ce ne soit un trés-convenable mariage du plaisir avec la nécessité. A quoy faire desmembrons nous en divorce un bastiment tissu d'une si joincte et fraternelle correspondance ? Au rebours, renouons le par mutuels offices : que l'esprit esveille et vivifie la pesanteur du corps ; le corps arreste la légèreté de l'esprit et la fixe. Il n'y a pièce indigne de nostre soin en ce présent que Dieu nous a faict : nous en devons conte jusques à un poil. Et n'est pas une commission farces-*que à l'homme de conduire Fhomme selon sa condition naturelle : elle est simple, naïfve, et nous l'a le Créateur donnée sérieusement et expressément.

Or sus, pour voir, faictes vous dire un jour, les amusemens et imaginations que celuy là met en sa teste et pour lesquelles il destourne sa pensée d'un bon repas et plainct l'heure qu'il emploie à se nourrir, vous trouverez qu'il n'y a rien si fade en tous les mets de vostre table que ce bel entretien de son ame (le plus souvent, il nous vaudroit mieux dormir tout à faict que de veiller à ce à quoy nous veillons) ; et trouverez que

son discours et intentions ne valent pas vostre capirotade. Quand ce seroient les ravissemens d'Ârchimedes mesme, que seroit-ce ? Je ne touche pas icy et ne naesle point à cette voirie d'hommes que nous sommes et à cette vanité de désirs et cogitations qui nous divertissent, ces âmes vénérables, eslevées par ardeur de dévotion et religion à une constante et conscientieuse méditation des choses divines : c'est un estude privilégié. Nos estudes sont tous mondains; et, entre les mondains , les plus naturels sont les plus justes.

Esope vid son maistre qui pissoit en se proqienant : « Quoy donq I fit-il, nous faudra-il chier en courant ?» Mesnageons le temps, encore nous en reste-il beaucoup d'oisif et mal employé. Nostre esprit n'a volontiers pas assez d'autres heures à faire ses besongnes sans se desassocier du corps en ce peu d'espace qu'il luy faut pour sa nécessité. Ils veulent se mettre hors d'eux et eschapper à l'homme, c'est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s'abattent. Et des humaines sciences, celles-là me semblent plus terrestres qui sont le plus haut montées ; et je ne trouve rien si bas et si mortel en la vie d'Alexandre que ses fantasies autour de sa déification. Philo tas le mordit plaisamment par sa responce. Il s'estoit conjouy avec luy, par lettre, de l'oracle de Jupiter Hammon, qui l'avoit logé entre les Dieux: « Pour ta considération, j'en suis bien aise; mais il y a de quoy plaindre les hommes qui auront à vivre avec un homme et luy obeyr, lequel excède la mesure d'un homme. » La gentille inscription, dequoy lesAthe-

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