‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 52 sur 270 · XLVIII NOTICE SUR MONTAIGNE · texte numérisé non relu

XLVIII NOTICE SUR MONTAIGNE

néanmoins^ trop absolues dans leur relativité apparente et trop marquées au coin de l'ouvrier pour qu'on ne les ait pas transportées, par généralisation, de l'individu à l'homme et de l'homme à la société. C'est que, sous ses allures vagabondes, Montaigne obéit à un mot d'ordre, qui est celui du siècle : l'affranchissement de la pensée. Son indiscipline cache une méthode, s'il nous est permis d'employer ce mot à une époque où la chose qu'il représente n'existait pas encore. Et, nous risquant davantage, nous oserions dire que cette méthode est celle dont la science vit aujourd'hui et qu'elle pousse à l'extrême, la méthode expérimentale , celle qui rompt avec la tradition, méconnaît le dogme, rejette toute formule a priori, pour n'admettre que l'autorité du fait, que le témoignage du phénomène pris sur l'heure et analysé tout chaud. Nulle trace^ bien entendu, dans les Essais, de ce dogmatisme d'un nouveau genre ; on ne débute pas d'ordinaire par les exagérations d'un système. Cette rigueur de l'enquête matérielle, ces férocités mqdernes d'anatomiste, toute cette prédominance souveraine du fait sur l'idée est d'une école et non de la vérité. La vérité, au XVI^ siècle, au sortir de cette autre école non moins exclusive d'idéalisme religieux qui a étreint tout le moyen Age, était dans un sage retour à l'homme et à la nature. Il importait alors, — qu'on nous permette l'expression, — de se relâcher de Dieu pour son œuvre, ce qui était encore lui rester fidèle. Au surplus, il est dans l'ordre éternel de passer du sentiment à la réflexion, de chercher à comprendre après s'être contenté de croire; et le temps était venu de revendiquer les droits de la raison et de préparer la voie aux laborieuses conquêtes de l'intelligence.

Montaigne fut un de ces précurseurs, et il est le premier depuis l'antiquité, qui, s'inspirant de Socrate, a remis en honneur dans le monde le doute philosophique, principe du raisonnement expérimental. Cette gloire, croyons-nous, revenait de droit à un causeur, à un de ces dilettantî de la science qui ne songent pas à parier pour l'auditoire; elle eût juré tombant à

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