‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 55 sur 270 · NOTICE SUR MONTAIGNE LI · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MONTAIGNE LI

Tunique besoin de sa pensée. Aussi, quel accord de l'un et de l'autre ! On chercherait en vain à séparer l'homme de l'auteur; et, comme celui-là est l'imagination, le naturel et la franchise en personne, celui-ci participe des mêmes qualités *, et le mot de Buffon, cette fois, se trouve réalisé de tous points : le stjle des Essais est bien Montaigne même, Montaigne tout entier, qui avait regret que les lois de la décence ne lui permissent pas de se montrer a nud » et qui « s'estoit ordonné d'oser dire tout ce qu'il osoit faire » . On peut lire Us Confessions et sortir en curieux de l'intimité de Rousseau; il est impossible de fermer les Essais sans se séparer de Montaigne comme d'un ami. Cela ne tient pas seulement à des différences de caractère, à des questions délicates de moralité, lesquelles ne sont pas toujours des obstacles aux affinités électives. Il est une raison plus déterminante dans la cordialité de l'accueil. L'abandon provoque infailliblement l'abandon; et ici Tun se livre, l'autre ne fait que se laisser voir. Rousseau avoue tout

I . On peut appliquer k Montaigne ce qu'il avoue de ses préférences en matière de langage : « Il en est de si sots qu'ils se destournent de leur TOje un quart de lieue pour courir après un beau mot. Au rebours, c'est aux paroles à servir et à suyvre ; et que le gascon y arrive si le françois n'y peut aller. Je veux que les choses surmontent et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souvenance des mots. Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naif, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, plustost difficile que ennuieux, esloingné d'affectation et d'artifice, desreglé, descousa et hardy : chaque lopin y face son corps. » Estais, liv. I, ch. zxvi.

Et, prenant d'illustres exemples, il dit de Cicéron et de Pline le Jeune, qui l'un et l'autre semblent s'être ingéniés à tourner correctement des lettres familières : « Sied-il pas bien à deux consuls romains, souverains magistrats de la chose publique emperiere du monde, d'employer leur loisir à ordonner et fagoter gentiment une belle missive, pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leur nourrisse? Que feroit pis un simple maistre d'école qui en gaignat sa vie? Si les gestes de Xenophon et de Caesar n'eussent de bien loing surpassé leur éloquence, je ne croy pas qu'ils les eussent jamais escris : ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire... Fy de l'éloquence qui nous laisse envie de soy, non des choses ! » Ibid,, ch. xl.

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