LU NOTICE SUR MONTAIGNE
jusqu'à ses turpitudes et à ses viieniesy mais l'ostentation de l'aveu décèle l'orgueil du coupable; on devine l'homme qui entend bénéficier même de ses fautes et à qui il ne déplaît pas de s'isoler dans la bouderie d'une existence exceptionnelle. Montaigne, n'ajant rien de bas à cacher ou à jeter en défi, va le train de la foule, plein d'indulgence pour autrui, parce qu'il se sent pétri du limon commun et qu'il a besoin d'indulgence pour lui-même, pour tous les petits démentis quotidiens infligés par la versatilité de notre nature àl'immuabilité de nos principes. Dans ces conditions d'égalité, tant de franchise, une si entière ouverture de cœur, sont bien faites pour séduire ; l'investigation de l'homme par ses ouvrages perd bientôt le caractère d'une étude silencieuse poursuivie solitairement : ce n'est plus un livre qu'on a entre les mains, c'est une conversation qui s'engage. L'illusion est d'autant plus naturelle que l'on ne trouve pas vestige de préméditation dans l'ordonnance des Essais. Ils sont bien divisés par chapitres, et ces chapitres ont' bien des titres qui semblent annoncer un programme, mais le plus souvent il en est comme de l'éloge de Simonide où il n'est traité que pour acquit du sujet promis, heureux quand le pauvre sujet n'est pas là seulement pour la montre ! « Je n'ay point d'autre sergent de bande à ranger mes pièces que la fortune, déclare l'auteur. A mesure que mes resveries se présentent, je les entasse; tantost elles se pressent en foule, tantost elles [se trainent à la file. Je veux qu'on voje mon pas naturel et ordinaire ainsi détraqué qu'il est. » Nulle discipline ! ce ne sont que « des sauts et des gambades » . Tout se passe comme dans une causerie animée où le hasard d'un mot ouvre la porte à mille excursions capricieuses, à toutes sortes de vagabondages à côté. L'allure fortuite de la pensée chez un homme d^imagination entraîne toujours l'expression la plus spontanée, c'est-à-dire la plus propre; mais lorsque, en outre, cet homme est un savant et surtout un linguiste, et cela dans des temps presque voisins de la barbarie, au moment décisif où la langue en fusion attend la mise en œuvre du génie pour