‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 73 sur 270 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

présenter et produire , notamment quand elle vient par forme de conferance, non de rejance. Â chaque opposition on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à droit, comment on s'en deffera : au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirois estre rudement heurtépar mes amis : Tu es un sot, tu resves. J'ayme entre les galans hommes qu'on s'exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée : il nous faut fortifier l'ouie et la durcir contre cette tandreur du son cérémonieux des paroUes. J'aymeune société et familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce comme l'amour es morsures et esgratigneures sanglantes. Quand on me contrarie, on esveille mon attention, non pas ma cholere; je m'avance vers celuy qui me contredit , qui m'advertit : la cause de la vérité devroit estre la cause commune à l'un et à l'autre. Que respondra-il ? la passion du courroux luy a desjà frappé le jugement; le trouble s'en est saisi avant la raison. Il seroit utile qu'on passast par gageure le jugement de nos disputes; qu'il y eut une marque matérielle de nos pertes , affin que nous en tinssions conte , et que mon valet me peut dire : « Il vous costa l'année passée cent escus à vingt fois d'avoir esté ignorant et opiniastre. » Je festoyé et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que je la vois approcher ; et cerche certes plus la fréquentation de ceux qui me gourment que de ceux qui me craignent. C'est un plaisir fade et nuisible d'avoir affaire à gens qui nous admirent et facent place. Antisthenes commanda à ses enfans de ne sçavoir jamais gré

ny grâce à homme qui les louât. Je me sens bien plus fier de la victoire que je gaigne sur moy quand, en l'ar* deurmesme du combat, je me faicts plier soubs la force de la raison de mon adversaire, que je ne me sens gré de la victoire que je gaigne sur luy par sa foiblesse. En fin, je reçois et advoue toute sorte d'atteinctes qui sont de droict fil, pour foibles qu'elles soient, mais je suis impatient de celles qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matière et me sont les opinions unes, et la victoire du subject à peu prés indifférente. Tout un jour je contesteray paisiblement, si la conchiicte du débat se suit avec ordre; mais, au rebours, si elle est trouble et des-reglée , je quitte la chose et m'attache à la forme avec despit et indiscrétion, et me jette à une façon de débattre testuë, malicieuse et impérieuse, de^ quoy j'ay à rougir après.

De vray, à quoy faire vous mettez vous en voie de quester la vérité avec celuy qui n'a ny pas ny alleure qui vaille ? On ne faict poinct tort au subject quand on le quicte pour voir du moyen de le traicter; je ne dis pas moyen scholastique et artiste, je dis moyen naturel, d'un sain entendement. Que sera-ce en fin? L'un va en orient, l'autre en occident; ils perdent le principal et l'escartent dans la presse des incidens : au bout d'une heure de tempeste, ils ne sçavent ce qu'ils cerchent ; l'un est bas, l'autre haut, l'autre costié; qui se prend à un mot et une comparaison ; qui ne sent plus ce qu'on luy oppose , tant il est engagé en sa course , et pense à se suyvre , non pas à vous respondre ; qui , se trouvant foible de reins, craint tout, refuse tout, mesle dés l'entrée et trouble la dispute. Pourveu que cettuy-cy frappe.

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