CHAPITRE VIII
prit, c'est à mon gré la conférence. J'en trouve l'usage plus doux que d'aucune autre action de nostre vie ; et c'est la raison pourquoy, si j'estois asture forcé de choi* sir, je consentirois plustost, ce crois-je, de perdre la veuë que l'ouir ou le' parler. Les Athéniens et encore les Romains conservoient en grand honneur cet exercice en leurs académies. De nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges , à leur grand profict , comme il se voit par la comparaison de nos entendemens aux leurs. L'estude des livres , c'est un mouvement languissant et foible qui n'eschauffe poinct:là où la conférence apprend et exerce en un coup. Si je confère avec une ame forte et un roide jousteur, il me presse les flancs , me pique à gauche et à dextre ; ses imaginations eslancent les miennes; la jalousie, la gloire, la contention, me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes : et l'unisson est qualité du tout ennuyeuse en la conférence. Comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire combien il perd et s'abastardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs. Il n'est contagion qui s'espande comme celle-là; je sçay par assez d'expérience combien en vaut l'aune. J'ayme à contester et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes et pour moy : car de servir de spectacle aux grands et faire à l'envy parade de so'n esprit et de son caquet , je trouve que c'est un mestier trés-messeant à un homme d'honneur.
La sottise est une mauvaise qualité; mais de ne la pouvoir supporter et s'en despiter et ronger, comme
il m'advient, c'est une autre sorte de maladie qui ne doit guère à la sottise en importunité ; et est-ce qu'à présent je veux accuser du mien. J'entre en conférence et en dispute avec grande liberté et facilité , d'autant que l'opinion trouve en moy le terrein mal propre à y pénétrer et y pousser de hautes racines : nulles propositions m'estonnent, nulle créance me blesse, quelque contrariété qu'elle aye à la mienne. Il n'est si frivole et si extravagante fantasie qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous autres, qui privons nostre jugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diverses, et si nous n'y prestons le jugement, nous y prestons aiséement l'oreille. Où l'un plat est vuide du tout en la balance, je laisse vaciller l'autre sous les songes d'une vieille; et me semble estre excusable si je suis plustost le nombre impair, le jeudy au pris du vendredy; si je m'aime mieux douziesme ou quatorziesme que treziesme à table; si je vois plus volontiers un lièvre costoyant que traversant mon chemin quand je voyage, et donne plustost le pied gauche que le droict à chausser. Toutes telles ravasseries , qui sont en crédit autour de nous, méritent au moins qu'on les escoute : pour moy, elles emportent seulement l'inanité, mais elles l'emportent. Encores sont en poids les opinions vulgaires et casuelles autre chose que rien en nature; et qui ne s'y laisse aller jusques là tombe, à l'avanture, au vice de l'opiniastreté pour éviter celuy de la superstition.
Les contradictions donc des jugemens ne m'offencent ny m'altèrent; elles m'esveillent seulement et m'exercent. Nous fuyons à la correction ; il s'y faudroit