CHAPITRE IX
ma complexion. Toutesfois, de ce que j'en ay veu, c'est chose plus empeschante que difBcile : quiconque est capable d'autre chose le sera bien aiséement de celle-là. Si je cherchois à m'enrichir, cette voye me sembleroit trop longue: j'eusse servy les roys, trafique plus fertile que toute autre. Puis que je ne cerche qu'à passer, je le puis faire, Dieu mercy, sans grande attention. Au pis aller, courez tousjours par retranchement de despence devant la pauvreté : c'est à quoy je m'attends, et de me reformer avant qu'elle m'y force. J'ay estably en mon ame assez de degrez à me passer^ de moins que ce que j'ay; je dis, passer avec contentement. Mon vray besoing n'occupe pas si justement tout ce que j'ay, que, sans venir au vif, fortune n'ait où mordre sur moy. Ma présence, toute ignorante et desdaigneuse qu'elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques : je m'y employé, mais despiteusement ; joinct que j'ay cela chez moy que, pour brusler à part la chandelle par mon bout, l'autre bout ne se descharge de rien. Tant y a que le dommage qui vient de mon absence ne me semble point mériter, pendant que j'auray dequoy le porter, que je refuse d'accepter les occasions qui se présentent de me distraire de cette assistance pénible.
Il y a tousjours quelque pièce qui va de travers. Les négoces, tantost d'une maison, tantost d'une autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop prés : vostre perspicacité vous nuit icy, comme si faict elle assez ailleurs. Je me desrobe aux occasions de me fascher et me destourne de la connoissance des choses qui vont mal, et si ne puis tant faire qu'à toute heure
je ne heurte chez moy en quelque rencontre qui me desplaise. Vaines pointures et honteuses, mais tousjours pointures. Les plus menus empeschemens sont les plus persans ; et comme les petites lettres offencent et lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits affaires. A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliées , elles nous mordent plus aigu et sans menace, nous surprenant facilement à Timpourveu. Or nous monstre assez Homère combien la surprise donne d'avantage, qui faict Ulysse pleurant de la mort de son chien et ne pleurant point des pleurs de sa mère : le premier accident, tout legier qu'il estoit, remporta, d'autant qu'il en fi^t inopinéement assailly; il soustint le second, plus impétueux, parce qu'il y estoit préparé. Ce sont legieres occasions qui pourtant troublent la vie : c'est chose tendre que nostre vie, et aisée à blesser. Depuis que j'ay le visage tourné vers le chagrin, pour sotte cause qui m'y aye porté, j'irrite l'humeur de ce costé là, qui se nourrit après et s'exaspère de son propre branle, attirant et emmoncellant une matière sur autre dequoy se paistre :
Stillicidi casus lapidcm cavat :
ces continuelles goutieres m'enfoncent et m'ulcèrent. Quand je considère mes affaires de loing et en gros, je trouve, soit pour n'en avoir la mémoire guère exacte, qu'ils sont allez jusques à cette heure en prospérant, outre mes contes et mes raisons. J'en retire, ce me semble, plus qu'il n'y en a; leur bon heur me trahit. Mais suis-je au dedans de la besongne, voy-je marcher toutes ces parcelles,