‹ Les Essais de Montaigne: réimprimés sur l'édition originale de 1588, avecChapitre 89 sur 270 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Tum vero in curas anîmum diducimus omnes,

mille choses m'y donnent à désirer et craindre. De les abandonner du tout, il m'est trés-facile ; de m'y prendre sans m'en peiner, très-difficile. C'est pitié d'estre en lieu où tout ce que vous voyez vous enbesongne et vous concerne : et me semble jouyr plus gayement les plaisirs d'une maison estrangiere et y apporter le goust plus libre et pur.

Mon père aymoit à bastir le lieu où il estoit nay ; et, en toute cette police d'affaires domestiques, j^ayme à me servir de son exemple et de ses reigles, et y attacheray mes successeurs autant que je pourray. Si je pouvois mieux pour luy, je le feroys. Je me glorifie que sa volonté s'exerce encores et agisse par moy. Jà à Dieu ne plaise que je laisse faillir entre mes mains aucune image de vie que je puisse rendre à un si bon père! Ce que je me suis meslé chez moy d'achever quelque vieux pan de mur et de renger quelque pièce de bastiment mal dolé, c'a esté certes plus regardant à son intention qu'à mon contentement. Car, quant à mon application particulière, ny ce plaisir de bastir qu'on dict estre si attrayant, ny la chasse, ny les jardins, ny ces autres plaisirs de la vie retirée, ne me peuvent beaucoup amuser. C'est chose dequoy je me veux mal comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes. Je ne me soucie pas tant de les avoir vigoreuses et doctes, comme je me soucie de les avoir aisées et commodes à la vie.

Ceux qui,enm'oyant dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, vont me soufflant aux oreilles que

c'est desdain, et que je laisse de sçavoir les instnimens du labourage, ses saisons, son ordre, comment on faict mes vins, comme on ente, et de sçavoir le nom et la forme des herbes et des fruicts et l'aprest des viandes dequoy je vis, pour avoir à cueur quelque plus haulte science, ils me font mourir : ce n'est pas mespris, c'est sottise, et plustost bestise que gloire. Je m'aimerois mieux bon escuyer que bon logitien : ^

Quin tu aliquid salUm poilus, quorum indigtt u$u$, Viminibu^ moUiquc paras dttexere junco ?

Or j'arreste bien chez moy le plus ordinairement, mais je voudrois m'y plaire plus qu'ailleurs :

Sit mex sedes utinam sentctx, Sit modus lasso maris, et viarum, Militixque !

Je ne sçay si j'en viendray à bout. Je voudrois qu'au lieu de quelque autre pièce de sa succession, mon père m'eust resigné cette passionnée amour qu'en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit bien heureux de ramener ses désirs à sa fortune et de se sçavoir plaire de ce qu'il avoit. La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et stérilité de mon occupation, si j'en puis prendre le goust. Je suis de cet avis, que la plus noble vacation et la plus juste est de servir au publiq et estre utile à beaucoup. Pour mon regard, je m'en despars : partie par conscience, car par où je vois le pois qui touche telles vacations, je vois aussi le peu de moyen que j'ay d'y fournir : partie par poltronerie; je

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