‹ Les Essais, Volume 7Chapitre 11 sur 317 · CHAPITRE XIII II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII II

sent ainsin à chacun de nos affaires par quelque interprétation estirée', contrainte et biaise.

Puisque les loix éthiques, qui regardent le devoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles à dresser, comme nous voyons qu'elles sont, ce n'est pas merveille si celles qui gouvernent tant de particuliers le sont d'avantage. Considérez la forme de cette justice qui nous régit, c'est un vray tesmoignage de Thumaine imbécillité, tant il y a de contradiction et d'erreur. Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la justice, et y en trouvons tant que je ne sçay si Tentre-deux s'y trouve si souvent, ce sont parties maladives et membres injustes du corps mesmes et essence de la justice. Des paysans viennent de m'advertir en haste qu'ils ont laissé présentement en une forest qui est à moy un homme meurtry de cent coups, qui respire encores , et qui leur a demandé de l'eau par pitié et du secours pour le soubslever : disent qu'ils n'ont osé l'approcher et s'en sont fuis, de peur que les gens de la justice ne les y attrapassent, et, comme il se faict de ceux qu'on rencontre prés d'un homme tué , ils n'eussent à rendre compte de cet accident à leur totale ruyne, n'ayant ny suffisance ny argent pour deffendre leur innocence. Que leur eusse-je dict ? Il est certain que cet office d'humanité les eust mis en peine.

Combien avons nous descouvert d'innocens avoir esté punis, je dis sans la coulpe des juges;

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