CHAPITRE XIII
griefs et ordinaires maux sont ceux que la fantasie nous charge. Ce mot espagnol me plaist à plusieurs visages : Defîenda me Dios de my. Je plains, estant malade, de quoy je n'ay quelque désir qui me donne ce contentement de Tassouvir; à peine m'en destourneroît la médecine. Autant en fay-je sain, je ne vois guère plus qu'espérer et vouloir. C'est pitié d'estre alanguy et affoibly jusques au souhaiter.
L'art de médecine n'est pas si résolue que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions : elle change selon les climats et selon les lunes, selon Famel et selon l'Escale. Si vostre médecin ne trouve bon que vous dormez, que vous usez de vin ou de telle viande, ne vous chaille; je vous en trouveray un autre qui ne sera pas de son advis : la diversité des arguments et opinions médicinales embrasse toute sorte de formes. Je vis un misérable malade crever et se pasmer d'altération pour se guarir, et estre moqué depuis par un autre médecin condamnant ce conseil comme nuisible : avoit-il pas bien employé sa peine ? Il est mort freschement de la pierre un homme de ce mestier, qui s'estoit servy d'extrême abstinence à combatre son mal : ses compagnons disent qu'au rebours ce jeusne l'avoit asséché et luy avoit cuit le sable dans les roignons.
J'ay aperceu qu'aux blesseures et aux maladies, le parler m'esmeut et me nuit autant que desordre que je face. La voix me couste et me lasse : car je l'ay haute etefforcée, si que, quand je suis venu
à entretenir Toreille des grands d'affaires de poix, je les ay mis souvent en soing de modérer ma voix. Ce compte mérite de me divertir : Quelqu'un, en certaine eschole grecque, parloit haut comme moy; le maistre des cérémonies luy manda qu'il parlast plus bas. a Qu'il m'envoye, fit-il, le ton auquel il veut que je parle. » L'autre luy replica qu'il prinst son ton des oreilles de celuy à qui il parloit. Cestoit bien dict, pourveu qu'il s'entende : « Parlez selon ce que vous avez affaire à vostre auditeur » : car, si c'est à dire : a Suffise vous qu'il vous oye, ou réglez vous par luy », je ne trouve pas que ce fust raison. Le ton et mouvement de la voix a quelque expression et signification de mon sens, c'est à moy à le conduire pour me représenter. Il y a voix pour instruire, voix pour flater ou pour tancer. Je veux que ma voix non seulement arrive à luy, mais, à l'avanture, qu'elle le frape et qu'elle le perse. Quand je mastine mon laquay d'un ton aigre et poignant, il seroit bon qu'il vinst à me dire : « Mon maistre, parlez plus doux, je vous oys bien '. » La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute. Cettuy-cy se doibt préparer à la recevoir selon le branle qu'elle prend : comme entre ceux qui jouent à la paume, celuy qui soustient se desmarche et s'apreste selon qu'il voit remuer celuy qui luy jette le coup etselon la forme du coup.
I . Est quxdam vox ad auditum accommodata non ma" gnitudine, sed proprietate.