Les estampes de Peter Brvegel l'ancien
En 1546, au moment où se formait l'école anversoise de gravure, il s'était établi à Anvers un éditeur d'estampes dont le nom et l'enseigne « Aux quatre Vents » allaient, pendant vingt ans, se trouver au bas des meilleures œuvres des graveurs des Pays-Bas : Jérôme Cock.
Cock, fils d'un peintre obscur, Jean Wellens, qui avait été doyen de la Gilde S*-Luc, en 1820, était peintre lui-même, mais il avait renoncé de bonne heure à la culture de l'art pour s'adonner au commerce d'objets d'art. C'était à Rome que Cock avait adopté cette profession toute nouvelle. Baviera, le factotum de Raphaël, l'avait le premier pratiquée en continuant pour son compte, après la mort de son maître, le trafic des estampes que Marc-Antoine Raimondi et d'autres graveurs exécutaient d'après les compositions du grand peintre, et en y joignant des reproductions des œuvres des autres maîtres du temps.
Cet exemple avait été aussitôt suivi par des artistes italiens, français et espagnols : Salamanca, Rossi, Duchetti, Lafreri, etc. Cock les avait imités dès i534, en éditant une série de gravures de paysages et de ruines antiques. Ces estampes étaient exécutées par lui, soit d'après ses propres dessins, soit d'après des œuvres de son frère Matthieu Cock, paysagiste célèbre de son temps, soit d'après un néerlandais, peintre et graveur à l'eau-forte, Martin Heemskerk, également établi à Rome. Rentré au pays natal, Cock avait résolu de s'y consacrer au commerce nouveau, en groupant, autour de lui, à Anvers, de nombreux éléments qui se trouvaient aux Pays-Bas. Le moment était favorable à une telle entreprise : Anvers venait de voir sa prospérité grandissante se consacrer définitivement par le transfert des comptoirs des Hanséates allemands, restés fidèles jusqu'alors à Bruges malgré sa ruine.
Quatre ans après son installation à Anvers, en i55o, Cock nous apparaît travaillant avec ardeur à former son fond chalcographique.
Un sage éclectisme le guidait. L'influence italienne y trouvait la place considérable que lui assignaient et ses artistes et l'engouement pour le style antique. Mais, à côté des compositions d'artistes italiens et do flamands italianisants, Cock savait conserver aux maîtres et aux traditions du terroir une part normale. Parallèlement aux traductions des peintures italiennes, il éditait encore des séries de portraits ou d'ornements, des suites de paysages, et des scènes de mœurs et d'imagerie populaires.
Ce furent d'abord les ruines de la Rome antique, des portraits d'hommes illustres, puis des estampes d'ornement soi-disant classique, qui s'accumulèrent sur les rayons de sa boutique. Bientôt, au mois de mai i55i, en même temps qu'il publiait une seconde série de paysages avec des ruines, par une initiative qui eut du retentissement dans les ateliers des Pays-Bas, il éditait une importante planche italienne, X Ecole d'Athènes de Raphaël, gravée par Georges Ghisi, de Mantoue.
Ce n'était pas par un simple hasard d'édition que cette planche voyait le jour à Anvers. Cock y avait fait venir de Rome le grand graveur italien et celui-ci allait prendre par cette œuvre et bien d'autres une grande influence sur les burinistes des Pays-Bas. L'activité de Cock l'incitait à s'entourer en effet, à ce moment, de collaborateurs de tout genre. Tandis qu'il recevait du graveur liégeois, Lambert Suavius, une grande estampe originale, digne rivale de XEcole d'Athènes de Ghisi, la Gnérison du Paralytique, il commandait au peintre Lambert Lombard, le célèbre beau-frère du buriniste liégeois, diverses compositions italianisantes que gravait le graveur mantouan. Bientôt il obtenait aussi du même peintre, par un assentiment surprenant chez un artiste aussi épris du style antique, un dessin restitutif d'un Portement de Croix de Jérôme Bosch, (peut-être celui que les Iconoclastes allaient anéantir dans l'église S'^-Pharaïlde à Gand) ; et il en tirait ensuite une grande estampe.
Les maîtres les moins classiques des Pays-Bas ne trouvaient pas en effet Jérôme Cock insensible ; cet éclectisme lui permettait, au contraire, de s'adresser à une clientèle nouvelle, une clientèle de terroir, en partie composée de tout le monde de rhétoriciens joyeux et bons vivants, continuateurs des joueurs de farce du XIV^ siècle, au milieu desquels Cock se complaisait lui-même.
Toute une petite école de peintres exploitait, depuis près d'un demi-siècle, avec une verve de plus en plus bouffonne, les singularités à la fois mystiques et réalistes mises en œuvre cinquante ans auparavant par Jérôme Bosch. C'était : à Anvers, Pierre Huys et Jean Mandyn qui recevait une i)ension de la ville ; à Malines, la famille Verbeec,
Frans Crabbe van Espleghen et bien d'autres. Cock n'avait garde de négliger ces éléments de succès dans ses éditions et nous avons montré déjà qu'il publia des estampes d'après Jean Verbeek qu'on attribua souvent à Bruegel. Mais la supériorité géniale de Bosch dominait tous ces artistes et ses tableaux se recherchaient avec une avidité telle qu'elle provoquait les contrefaçons et les copies à foison.
Trafiquant de peintures à l'huile et en détrempe, comme en témoigne van Mander, il était tout naturel que Cock tirât parti, à l'occasion, au profit de ses éditions d'estampes, des peintures de Bosch qui lui passaient par les mains. Il faut voir là sans doute la source à laquelle il puisa plus d'une des compositions de Bosch qu'il fit graver. Il lui suffisait, à cet effet, d'avoir à ses ordres quelque jeune artiste adroit à l'accomplissement anonyme de ce que Lombard, plus célèbre, faisait, en le signant, pour la composition du Portement de Croix du même maître.
Cette tâche modeste de traducteur, d'intermédiaire anonyme entre le peintre et le graveur, fut assumée souvent, semble-t-il, du moins en ce qui concerne les œuvres de Jérôme Bosch, par Pierre Bruegel. Les gravures publiées par l'éditeur d'après Bosch ne mentionnent jamais l'intervention de Breugel, mais il subsiste au moins un dessin préparatoire de ce genre, celui du Grand Poisson, signé et daté de i556 de la main de Bruegel, qui légitime cette assertion.
Les premiers rapports entre Bruegel et Cock ne semblent pas néanmoins avoir été ces travaux ; d'autres relations, de forme plus officielle, celles de maître à apprenti, paraissent les avoir précédés.