Les estampes du XVIIIe siècle, école française
S'il y avait encore des gens pour soutenir que le mouvement artistique n existe guère en promnce, que les amateurs érudits et personnels y sont inconnus , ou à peu près, et qu'en dehors de Paris, il n'y a point de salut pour l'art, le livre que vous envoyez aux Parisiens, du fond de notre paisible Bretagne, mon cher compatriote, serait une réponse victorieuse à cette assertion sans fondement.
Voilà, certes, de la décentralisation, et de la bonne, et de la meilleure !
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Au surplus, la vie calme et tranquille de la province ne se prète-t-cllc pas, infiniment mieux que notre existence surchauffée de Paris, à l'élaboration d'une œuvre sérieuse et de longue haleine comme est celle-ci? Ne permet-elle pas les patientes recherches ininterrompues, qui nous sont interdites à nous autres, que le mouvement et la fièvre de l'actualité poursuivent et pourchassent jusque dans nos heures de recueillement ? Ne facilite-t-clle pas, enfin, la digestion^ si laborieuse, parfois, d'innombrables et minutieux documents, dont nous surchargeons un peu inconsidérément, trop souvent, nos mémoires?
Moins heureux ou moins sage que vous, je n'ai pas eu le courage de rester da?is ma ville natale et je suis venu m'installer ici, en pleine fournaise, au cœur même de cette vie dévorante où les jours passent comme des heures, et les heures comme des minutes, où vous trouvez à peine le temps de jeter, hâtivement, sur le jmpier, quelques notes sur les conceptions qui bouillonnent dans votre tête et dont vous êtes obligé de remettre l'exécution de semaine en semaine et d'a?î?iée en afinée.
Certes, et je l'avoue humblement, jamais, quant à moi, je n'aurais pu mener à bonne fin, au milieu des multiples occupations qui se partagent, par lambeaux, mes trop courtes journées, un travail aussi C07isidérable, aussi consciencieux que Les Estampes du XVI II" siècle.
En parcourant les épreuves que vous avez bien voulu me communiquer, j'ai été vivement frappé de l'appoint
PREFACE
considérable qu'un pareil ouvrage apporte à l'histoire de la gravure, et de la très grande utilité pratique quelle offre aux amateurs, plus nombreux de jour en jour. .
Aujourd'hui, surtout, où les estampes de l'Ecole Française du XVJIP siècle sont recherchées avec une passio?i qui va jusqu'à la frénésie, c'est rendre un véritable service à tous ceux qu'attire cet art charmant^ que de leur apporter un travail donnant toutes les pièces capitales, avec les prix qu'elles ont atteints dans les grandes ventes, — c'est-à-dire la nomenclature complète, condensée en un seul volume, des principaux joyaux de la gravure du siècle passé.
Jamais, on peut le dire, un ouvrage de cet ordre n'avait été fait. Il comble donc une véritable lacune.
De fer l'avait entrepris en 1865;, mais la mort vint l'arrêter en 1868, avant que son œuvre eût été à peine ébauchée. Elle s'arrête à la lettre E, et son dernier mot est le nom de Y an Eynhouedts, peintre et graveur à l'eau- forte, né à Anvers.
Du reste, l'ouvrage de De fer, tel qu'il le comprenait, était conçu dans un esprit plus général, et ne s'adressait pas spécialement au XV IIP siècle.
Des nombreuses publications sur la matière parues depuis la fin du siècle dernier, bien peu renfermaient autre chose que des indications plus ou moins vagues.
C'est ainsi que le Peintre graveur, par Adam Bartsch, Vienne, 1803-1821 (21 vol. in-S") ; le Dictionnaire des
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graveurs anciens et modernes, ;;«/• 7^. Basan^ 1767 (3 vol. m-\2); le ^lanucl de l'amateur d'estampes^ par Joubert, 1821 (3 vol.); le Peintre graveur français, par Robert Diiménïl^ 1835 (9 vol), contmuô par Prosper de Dandicourt, 1859-1861 (2 vol.) ; le Manuel de l'amateur d'estampes, par Ch. Leblanc, Paris, 1854-56(2 vol. in-^o divisés en 9 livtmsofis) ; le Recueil de l'art et de la curiosité ou revue des ve?ites publiques de 1875-76-77-78, par J. Bnmard, artiste peintre, Paris, 1878; le Trésor de la curiosité, par Charles Blajic, 1857-58, iie donnent rien ou presque rien à glaner en ce qui concerne les estampes duXYllP siècle.
Pour vous procurer des renseignements véritablement utiles, vous n'aviez, en réalité, à votre dispositio?i que les quelques ouvrages spéciaux et intéressants publiés par 3131. EdmojidetJulesdeGoncourt, l'Art du XVIII" siècle, (3 vol.) et la Maison d'un artiste (2 vol.) ; les Graveurs du XVllP siècle, par 3131. le baron Roger Portalis et Béraldi, Paris, 1880-1882(3 vol. in-S"); le Catalogue raisonné du XVIII" siècle, par 31. Emmanuel Bocher (6 fascicules); /'Histoire de l'art pendant la Révolution, considérée principalement dans les Estampes, par Renouvier, et enfin Mes Estampes, par 31. Béraldi, Lille, 1884 [plaquette m- 12).
C'est avec ces précieux documents sous la main, et les catalogues des quatre-vingt-dix ventes les plus intéressantes, faites depuis une trentaine d'années, que vous avez pu rassembler les éléments de votre travail.
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Puisque la jolie plaquette de M. Bcraldi, « Mes Estampes, » s'est présentée sous ma plume, je ne puis la laisser passer sans lui donner une mention spéciale.
Elle 71 est pas seulement, en effet, le catalogue d'un cabinet admirablement composé et riche entre tous, puisqu'il ne renferme pas moins de neuf mille portraits gravés en épreuves de choix, pour ne parler que d'une des catégories ; mais elle fourmille en même temps de révélations piquantes, de croquis enlevés d'un crayon spirituel et faisant défiler sous les yeux des lecteurs les physionomies des amateurs les plus connus de Paris, de tout ce qui compte ou a compté dans ce monde spécial de la cunosité parisienne, en ce qui concerne les estampes principalement: des baron James de Rothschild et Edmond de Rothschild, l'heureux possesseur de la plus merveilleuse collection du XVIIP siècle, connue jusqu'à nos jours, de M. de Lignerollcs, de M. de Lacarelle, « l'homme de France qui possède le mieux peut-être la science de lire, » de M. Ernest Quentin Bauchart, de M. Emmanuel Martin , de M. Daguin et de M. de Marcheville, « les deux amateurs qui connaissent le mieux les secrets et les mystères des éditions originales, » de M. Eugène Paillel, enfin, )> qui a joué un rôle considérable dans la bibliophilie, pendant ces vingt dernières aîinées, tant par l'autorité de son savoir et Vimpeccabilité de son coup d'œil [ce coup d'œil de juge d'instruction qui arrache aux livres l'aveu de la moindre tare qu'ils peuvent avoir sur la conscience) que
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par la sûreté des avis donnés aux débutants, la gracieuse facilité qu'il met à ouvrir sa bibliothèque aux amateurs français et étrangers, et sa persistance incessante à former de nouveaux adeptes et à les maintenir dans la bonne voie. »
Que d'amusantes anecdotes encore sur les relieurs célèbres, sur le grand Trautz-Bauzonnet, le plus grand de tous, et sur Lortic, dont l'ornementation exubérante était désignée par ses adversaires, les Lorticophobes , du nom de « horticulture, » et sur Cuzin, le successeur direct du grand Trautzl Et sur les libraires spéciaux, comme le vieux Caen, les Poulet-Malassis, les Rouquette, les Fontaine, les Fatout et Morgand, et bien d'autres !
Jamais œuvre de bibliophile ne fut traitée avec une pareille bonne humeur et une verve aussi amusa?ite.
Chaque collection a son histoire ou son roman. La vôtre ne fait pas exception à la règle. Si je me souviens bien, vous avez rencontré une de ces bonnes fortunes exceptionnelles qui n'arrivent, il faut le reconnaître, qu'à de véritables amateurs, préparés à les saisir au passage et dignes de les comprendre et d'en jouir.
N'est-ce pas vous qui m'avez raconté qu'étant en villégiature dans un vieux château Louis XIII ^ appartenant à votre sœur, la fantaisie vous prit, un beau jour, de visiter les combles du château où l'on avait relégué, à la suite de je
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ne sais quel remaniement intérieur, un stock de vieux meubles et débarras de tout genre... et que sous un amas de rouleaux de papier à tapisser^ il vous arriva de mettre la main sur quatre ou ci?iq gravures en couleur, im peu pâlies par le temps et jmssablement chiffonnées ?
Un amateur moins à l'éveil que vous sur l'article, les eût peut être rejetées négligemment sur ce tas, sans s'en soucier plus que de sa perle le voisin du lapidaire de La Fontaine.
Mais vous, — et c'est là que se décèle le flair de l'homme du métier, — vous les ramassez, vous secouez la poussière qui les recouvre, et tout d'un coup vous poussez un cri de surprise et de joie.
Vous venez de découvrir, parmi ces gravures, deux pièces de toute beauté, très recherchées par les amateurs de l'Ecole, deux superbes épreuves in-folio, àmarges vierges, d'après Lavrei?ice, par Janinet: rindiscrétion, premier état avant toutes lettres, et /'Aveu difficile, deuxième état, avant la lettre, signée seulement, à la pointe sèche, a Janinet, 1787. »
Il faut être mordu un peu soi-même de la manie, ou, plus exactement, de la passion des gravures, pour se faire une idée exacte de la joie sans pareille qui dut inonder votre cœur de collectionneur en reconnaissant l'inappréciable valeur de votre trouvaille.
Seulement, comme il est dit que le bonheur complet n'est pas de ce monde, la troisième gravure, celle qui com-