EXTRAIT
DB «LA BATAILLE DE l'oURCQ»
LBS CUISINES AD CAMP DES PRISONNIERS d'après l'eau- forte ORIGIiNALE DE M. CL AUDI US DENIS
Le nombre des estampes publiées en France, surloul à Paris, depuis la guerre, et sur la guerre, est considérable.
Pour se reconnaître dans cet amoncellement, il faut diviser et grouper. Ici, les actualistfis, qui sont, avant tous autres, les journalistes du crayon ; là, les documentaires, voisinant avec les pa //srigisles quié\oqueni\es\ieux, les portraitistes, les peintres de batailles, les allégoristes, qui tirent la moralité des événements, les en-dehors (\m échappent à tout'^ classification, les imagiers, variété
sinon nouvelle, du moins renouvelée, enfin les artistes de l'estampe
murale : les affichistes.
Nous allons suivre cette division sommaire, en donnant le plus
de noms et le plus de titres possible, et en nous attachant surtout
Ed. Sagot éd.
« LES MAUVAISES I* A .S S 1 o N S ET LA MORT FONDANT SUR LE MONDE ■) d'après le BOIS ORIGINAL DE M. LEPÉRE
aux œuvres qui se réfèrent aux procédés de la gravure : bois, eauforte, burin, pointe sèche, et à la lithographie.
LES AGTUALISTES
Les actualistes usent de toutes les armes : l'ironie, l'invective, le sarcasme, et de la plus terrible de toutes : la vérité. Beaucoup d'entre eux sont des dessinateurs de journaux, qui transforment leurs dessins en estampes : MM. Forain, Abel Faivre, Henry de Groux, Steinlen, Léandre, etc. La démarcation est donc souvent peu nette entre les deux domaines.
Notons, d'abord, un caractère général : l'esprit. C'est la vertu française par excellence, ou, pour être plus juste, la vertu latine. Elle nous vient d'Horace et de Martial. L'esprit est une merveilleuse soupape de sûreté. U venge et ramène l'équilibre que l'indignation ou la colère ont détruits. M. Forain a des mots profonds, qui expriment étonnamment le sentiment de tout le monde, avant que tout le monde l'ait formulé. On se rappelle le « Pourvu qu'ils tiennent! — Qui ça? — Les civils », qui fît plus pour le ressaut des énergies que toutes les exhortations des gazetiers ou les discours ministériels.
D'autres légendes ont eu la même portée, car, souvent chez M. Forain, la légende l'emporte sur le dessin. Mais, il y a des exceptions. Telle cette composition sans légende, qui n'a pour titre que : La Justice. Dessin magnifique! Le cardinal Mercier, debout sur la plaine bossuée des décombres de la bataille, marche versLouvain détruit et se dresse comme l'invincible symbole d'une humanité de paix et de droit. La grandeur de l'idée a passé, ici, dans l'exécution.
Je l'ai indiqué : ce ne sont pas là des gravures, mais des tirages en estampes, à 300 exemplaires, numérotés et signés, de dessins publiés dans VOpinion et le Figaro. On souhaiterait que M. Forain reprit, pour quelques-unes de ces œuvres, son habile crayon de lithographe, et qu'il nous donnât des pendants à la Tonnelle, ce chefd'œuvre, et à ses Cabinets particuliers.
Mais M. Forain n'est plus que dessinateur, peintre, aquafortiste, — et camoutleur! Le camouflage, c'est encore de la peinture, la vraie peinture militaire, — la seule allant au feu! Elle lui valut la croix de guerre. H commença pourtant trois eaux-fortes. Trois, pas une de plus ! On ne connaît que Les Notables, qui parurent, en premier état, à l'exposition des Humoristes de 1915 et que nous reproduisons.
LES ACTUALISTES 8
Les premiers états de M. Forain dépassent tous les suivants. Ils ont une netteté d'incision, une spontanéité d'émotion, une fraîcheur du cuivre, qui n'apparaissent plus au même degré dans les états postérieurs. Le travail n'ajoute rien aux qualités de cet artiste de primesaut, dont toute la valeur est dans le jaillissement. Dans Les Notables, les admirables figures de la mère et du prêtre, si expressivement, si nerveusement et si noblement écrites, la clarté de la scène, l'ignominie de cette soldatesque abominable, n'exigent rien
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LES NOTABLKS, RAU-KORTR DK M. KOBAIN (1" KTAT) (.\pparticnt à M"' Barthi^leniy.|
de plus pour être comprises que ces quelques traits si justes et si éloquents. Les deux autres planches n'existent encore qu'en épreuves d'essai : une seconde version des Notables et L<i Borne, la borne kilométrique la plus proche de Verdun, que seuls ont atteinte les cadavres allemands!
A côté de M. Forain, se range M. Abel Faivre, don< le rire est si franc. On retrouve en estampes coloriées quelques-uns de .ses dessins de VÉcho de Paris, dans lesquels il suit l'actualité, et parfois la devance. Il a publié aussi, au début de la guerre, un petit nombre de lithographies en couleurs, que l'on a vues à toutes les vitrines : « Régulièrement, ma marraifie devrait être là! »; A la belle
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étoile ; « Ma maman! »; (( Notis sommes encore bien bons de ne pas réquisitionner votre lait! »; M. Bsedeker prépare une nouvelle édition de son Guide en France; etc. M. Abel Faivre est tour à tour caustique, moraliste et comique, ses légendes sont bien frappées, quoique sur une autre enclume que celles de M. Forain, et son dessin personnel est toujours expressif.
M. Ibels a un talent facile, un esprit gavroche qui ne se refuse pas au calembour : « Et il ose vanter sa kultitre! » soupire un paysan devant son champ saccagé. « Qu est-ce que nous prenons pour mon rhume! » demande (îuillaume à François-Joseph, après la Marne. La planche de Bethmann-Holhveg qui ne peut se débarrasser du ({ chiffon de papier » paraît inspirée à la fois par le Timbre-poste de Jules Moineaux et les Labori ou les Deschanel de M. Paul Renouard. On retrouve parfois l'influence de jadis, celle de Toulouse-Lautrec, si synthétique {Le Sultan a décidé de rester à Constantinople; Von der Goltz; Bruit de piston). En sus de ses lithographies, fort nombreuses, M. Ibels a publié quelques pointes sèches à l'allure de Gallot et un vernis mou : Sinistres pantins. A signaler également, de M"'^ Louise Ibels, un album de 20 lithos en couleurs : Une journée à l'hôpital, où il y a beaucoup d'observation et de bonne humeur.
M. Hermann-Paul est un dessinateur plein de force, un esprit franc, non exempt d'humour et de finesse. La Dernière guerre est un album de vingt dessins, d'une facture linéaire incisive; de même Pendant la guerre (42 dessins). Dans le journal [La Guerre sociale, La Victoire, COpinioJi), comme dans le domaine de l'estampe {Départ de la classe 1916; Départ de Tipperary; Les Quatre saisons de la kulture, etc.), comme dans ses simples images coloriées, il s'avère tour à tour implacable ou bonhomme, généreux et ardent. M. Hermann-Paul aime le bois et sa délinéation nette, qui donne un trait ferme et vigoureux*.
M. Jean Veber, verve énorme et romantique, a été le premier à lâcher sa mitraille contre l'envahisseur On peut dire qu'il a donné le signal de la mobilisation à l'armée des artistes. Il jeta prodigalement sa pensée à la foule. Dès le 8 août 1914, paraissait le Fiisil de bois ; au 26 août, sept lithographies avaient été publiées. Il les vendait 3 francs aux marchands, qui les revendaient 3. C'était vraiment de la propagande, et de la meilleure, celle qui aidait la France surprise, plus étonnée encore qu'indignée, à comprendre l'effroyable danger