‹ Les Estienne et les types grecs de François Ier; complément des annales stéphaniennes, renfermant l'histoire complète des types royaux, enrichie d'un spécimen de ces caractères et suivie d'une notice historique sur les première impressions grecquesChapitre 2 sur 6 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

professionnelles et des documents que j'ai recueillis depuis un certain nombre d'années (1) sur ces beaux types que possède encore aujourd'hui l'imprimerie du gouvernement ; mais dont elle ne fait plus usage , au grand regret des vrais hellénistes, la mode ayant fait préférer depuis quelque temps un grec romain que les savants devraient répudier pour l'honneur de l'art, sinon pour celui de la science.

(1) Je m'occupe depuis quelques années de l'histoire de l'imprimerie du Louvre et de ses éditions. A ce titre, je ne pouvais négliger celle des types grecs, qui sont comme le premier fond de cet établissement : c'était naturellement le premier chapitre de mon livre.

LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS ï'

t<'i-auçoi!» I" douuc à Courad Méobar le titre d'imprimeur royal pour le ^rec.

A peine élevé sur le trône (le U" janvier 1515), à l'âge de 21 ans, François I" s'entoura de savants, auxquels il confia les plus honorables charges, et dont il fit ses conseillers habituels. Plût à Dieu qu'il eût toujours suivi leurs conseils pacifiques ! Grâce à l'imprimerie, dont la découverte était encore récente, les lettres jetaient alors un éclat tout nouveau sur l'Europe occidentale. De tous les côtés les princes s'empressaient de favoriser cet art merveilleux, qui donnait à leur règne plus de gloire que les plus brillantes conquêtes. Quelques-uns, comme Pic de la Mirandole, abandonnèrent même leur couronne politique pour briguer celle de la science. François I*"", moins enthousiaste, essaya d'allier la gloire des armes à celle des lettres. Malheureusement, il faut l'avouer, ses entreprises militaires ne furent guère favorables à la France, et son titre de pèi^e des lettres est le seul qui puisse aujourd'hui sauver son nom de l'oubli (1). Non-seulement il s'entoura des

(1) En présence des résultats plus que négatifs des exploits militaires de François I"'', je ne m'explique pas pourquoi les artistes s'obstinent à le représenter toujours en guerrier. Cette disposition est surtout choquante dans la statue qui vient d'être érigée au Louvre. Dans ce palais des arts, on aurait pu repré senter le prince avec l'un des savants et des artistes dont il aimait à s'entourer. Pour moi , à la place de ce gros cheval, qui a dû coûter inutilement tant do peine à M. Clésinger, j'aurais mieux aimé voir la figure d'un des commensaux du roi. N'aurait-on pas pu représenter, par exemple, François I"' en conférence avec l'architecte auquel on doit l'une des façades du palais, ou même, pour rentrer dans notre sujet, avec tlobert Estienne, lors de cette célèbre visite où il ne voulut pas que son imprimeur se dérangeât pour !e recevoir avant d'avoir aclievé la lecture de l'épreuve qu'il avait conmicncée. Celte action vaut bien celle du Gharlcs-Quint ramassant le pinceau du Titien.

savants qui étaient en France , mais il en attira de l'étranger. C'est lui qui fit venir à Paris, en 1519, pour y enseigner l'hébreu et l'arabe, le fameux Augustin Justiniani, qui avait publié en 1516, à Gênes, alors sous la domination française, un psautier polyglotte.

Parmi les autres savants qui illustrèrent le règne de François I*"", et auxquels ce prince accorda des faveurs particulières, il convient de mentionner Geofroy Tory, dont je fais connaître ailleurs les nombreux travaux (1). Son principal ouvrage est le célèbre Champ fleury, « auquel est contenu l'art et science de la deue et vraye proportion des lettres attiques, qu'on dit autrement lettres antiques. » Ce livre fut exécuté par Gilles Gourmont, le premier imprimeur en grec de Paris. On est heureux de voir figurer le nom de ce typographe sur un livre savant où on trouve des détails très curieux sur les lettres des alphabets hébreu, grec et latin, dont il offre des modèles qui n'ont pas varié depuis. Il fut achevé le 28 avril 1529, et valut à son auteur le titre d'imprimeur du roi : il était naturel de donner cet emploi à celui qui montrait une si parfaite entente des théories de l'art typographique.

Tory reçut sans doute le titre d'imprimeur du roi en 1 530, mais nous ne le lui voyons prendre qu'en 1531, faute de monuments, et il ne le garda guère, car dès 1538 il avait un successeur, qu'il avait fait agréer à François !«"■, et auquel il céda même son enseigne du Pot cassé. Cet imprimeur est Olivier Mallard, qui fut remplacé lui-même, en 1544, par Denis Janot, comme on l'apprend des lettres patentes données à cette occasion par le roi, et dont voici un extrait :

« François, etc., savoir faisons que nous, ayant esté bien et deuement advertis de la grande dextérité et expérience que nostre cher et bien amé

Denis Janot a en l'art d'imprimerie et mesmement en la langue fran-

Coise; et considérant que nous avons jà retenu et fait deux nos imprimeurs, l'un en la langue grecque, et l'autre en la latine; et ne voulant moins faire

d'honneur à la nostre iceluy (Denis Janot) avons retenu nostre

imprimeur en ladite langue françoise » (2).

Nous venons de voir que François 1<='' mentionnait en 1544 la création d'imprimeurs royaux pour le grec et le latin. Voici dans quelle circonstance lette création eut lieu.

En 1530, sur le conseil de Guillaume Budé et d'un proscrit grec que j'ai déjà eu occasion de nommer ailleurs (3), Janus Lascaris, attiré en France par

(1) Voyez mon travail sur ce personnage.

(2) Voyez ma Notice sur Geofroy Tory.

'3) Voyez à l'Appendice ma Notice sur ies premières impressions grecques.

F.T LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS l*"''. 9

Louis XII, François P' fonda le Collège royal, qui fut l'origine du Collège de France. On l'appela alors le Collège des trois Langues, parce qu'il n'y eut d'abord que trois chaires, une pour l'hébreu, une pour le grec, et la troisième pour le latin. Cette dernière, dont le besoin ne se faisait pas aussi vivement sentir, grâce aux écoles de l'Université, ne fut même remplie qu'en 15^.

Mais ce n'était pas tout que d'avoir des chaires d'hébreu et de grec, il fallait des écoliers, et pour avoir des écoliers il fallait des livres dans ces langues. Pour encourager ce genre d'impressions, qui était encore fort négligé, François P'' nomma deux nouveaux imprimeurs du roi : l'un pour l'hébreu et le latin, Robert Estienne, l'autre pour le grec, Conrad Néobar; sans préjudice des droits d'Olivier Mallard, qui resta imprimeur du roi pour le français.

Nous n'avons pas l'acte qui confère à Robert Estienne le titre d'imprimeur du roi; mais nous avons la preuve qu'il le possédait dès 1539. Maittaire prétend (1), je ne sais sur quel fondement, que Robert fut nommé le 24 juin de cette année. Je crois que sa nomination est antérieure , c'està-dire qu'elle remonte, comme celle de Néobar, à 1538, ou pour mieux dire au commencement de 1539. Nous lui voyons en effet prendre le titre d'/mprhHeur du roi {typographus regius) sur plusieurs ouvrages imprimés par lui celte année. J'en citerai particulièrement trois que j'ai vus (2) :

1° Un alphabet (3) grec formant 47 pages in-8°;

2° Un a/p/ia6e<! hébraïque formant 30 pages in-S";

3" Le volume de sa grande Bible hébraïque qui renferme les petits prophètes, et qui parut sous les auspices de François I«r, comme nous l'apprend l'imprimeur sur le titre même du livre (i).

(1) Stephanonim historia, p. 33. M. Renouard {Annales des Est., ^' édit., p. 297) a suivi en cette occasion Maittaire, qui cite à tort et à travers des titres d'ouvrages, suivant sa méthode. Ainsi, pour cette date du 24 juin 1539, il renvoie au privilège du Dictionariolum puerorum de 1542, et à Yinitium du volume de la grande Bible hébraïque qui renferme les petits prophètes. Or le premier ouvrage n'a point de privilège dans l'édition de 1342, non plus que dans les suivantes, et les petits prophètes n'ont point d'autre initium que ce qu'on lit sur le titre, où il n'y a point d'autre date que celle de Vannée (1339). Toutefois je dois reconnaître que cette date du 24 juin 1539 est aussi indiquée pour la nomination de Robert Estienne dans un des registres de la chambre ou communauté des libraires (aujourd'hui à la Bibl. nat.) ; mais peut-être a-t-elle été empruntée au livre de Maittaire. Quoiqu'il en soit, il m'a été impossible de retrouver le texte de cet acte aux Archives générales de France.

(2) Les deux premiers, que M. Renouard avoue n'avoir pas vus, se trouvent à la Bibl. nat., réserve, in-8% X, 58; le troisième se trouve partout.

(3) Voyez ce que je dis de ces livrets, dans ma Nodce sur les premières impressions grecques.

(4) « Favore et auspiciis christianissimi Galliarum régis Francisci primi, qui in linguarum et studinsœ juvenlutis graliam amplis stipcndiis et professorum npera redlmit, et laborcs compensât. »

ÎO LKS EôTIEMSfi

De plus, je ferai reinarquer que dans un édit très inléressant touchant Icb imprimeurs de France, daté du 31 août 1539, le roi rappelle déjà qu'il a

« naguières créé et ordonné pour procurer copiosité de livres utiles et

nécessaires (1) imprimeurs royaux en langues latine, grecque et hébraïque » (2). Le rang que François I'^'' donne ici à la langue latine semble bien indiquer qu'elle ne fut pas la dernière pourvue d'un imprimeur.

Si nous n'avons pas le titre de Robert Estienne, nous sommes plus heureux en ce qui concerne Néobar, car nous possédons encore les lettres patentes qui le créèrent imprimeur du roi pour le grec ; elles sont datées du 47 janvier 1538 (1339 nouveau style). Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici, d'après l'édition qu'en fit dans le temps même Néobar (3), ce document curieux , si honorable pour François ^s et bien digne de faire oublier son malheureux édit de proscription contre l'imprimerie, rendu le 13 janvier 1535 (nouveau style), plusieurs fois déjà invoqué contre la mémoire de ce prince dans ces derniers temps (4) , quoique n'ayant pas reçu d'exécution. Ce privilège peut nous donner une idée de celui qui fut accordé à Robert Estienne.

(1) M. Renouard {Ann., 3' édit., p. 296) dit que ce fut pour récompenser Robert de ses impressions hébraïques que François I" le nomma imprimeur royal pour l'hébreu; mais c'est une erreiar, car Robert prend le titre d'imprimeur du roi sur ces livres mêmes, qui furent, non la cause, mais la conséquence de son litre, comme on le voit ici, et comme le prouve bien mieux encore la nomination de Néobar au titre d'imprimeur royal avant qu'il eût rien imprimé. La Caille [Hist. de Vimp., p. 110) dit en effet que Néobar fut reçu libraire juré en 1538, « et que le recteur, en le recevant, le congratula en des termes très obligeants. »

(2) Crapelet, Etudes pratiques, etc., p. 48,

(3) Cette pièce, formant une feuille in-4'' d'impression, fait partie d'un recueil relatif à l'imprimerie, conservé à la bibliothèque Mazarine sous le n" 16029 (anciennement 11865). C'est la neuvième pièce de ce recueil, qui en renferme treize; elle occupe les folios 230 à 233 (manuscrits). Le titre, qui se trouve sur un feuillet blanc au verso, porte les mots suivants : « Feanciscus Dei ghatia Fkancorum rex, Gallicae reipubl. salctem. » On a écrit au-dessous, à la plume : De tijpograpJdà grœcà Conr. Neobario à se commissù. Vient ensuite la marque de Néobar, un serpent tortillé autour d'un bâton en forme de tau grec majuscule, tenu par deux mains, à droite et à gauche. Au bas de la page on lit : Paristi«,

PEU GONRADUM NeOBARIUM, REGIUM IN GRAECIS TYPOGRAPHUM , VIA AD D. HiLARUIM ,

suB D. v. Maria (c'est-à-dire : à Paris, par Conrad Néobar, imprimeur du roi pour le grec, rue Saint-Hilaire, à l'enseigne de la divine Vierge Marie). L'exécution typographique de cette pièce est très soignée. On voit que l'imprimeur y a apporté des soins tout particuliers. Il est présumable qu'elle fut imprimée avec une sorte de luxe, pour être distribuée aux officiers de l'Université et aux amis de l'imprimeur, aussitôt qu'elle lui eut été octroyée. Nous en conservons lidèlonient l'orthographe, sauf pour l'emploi de Vu et de Vi consonnes, que nous avons remplacés par le v et le j, suivant la méthode moderne, beaucoup plus claire que l'ancienne. Nous avons aussi, pour rendre la lecture plus facile, tracé des alinéas qui n'existent pas dans l'original.

(4) Voyez sur cette affaire Rœderor, louts Xll et François /", t. Il, p. 181 et suiv. — Crapdet, Etudes pratiques, etc., p. 33 et suiv, — Renouard, Annale% des Est., 3' édil., p. 292 et suiv.

Lettres patentes de François I" qui confèrent à Conrad Néobar le litre d'imprimeur du roi pour le grec.

Franciscus, Dei gratia rex Francorum, Gallicœ Reipublicae (1) salutem.

Dniversis et singulis liquide cor.stare volumus, nihil perinde nobis in volis esse, aut unquam fuisse, atque cum bonas literas prœcipua quadam benefolentia complecti, tum juvenilibus studiis pro virili nostra recte consulere. Nam his probe constitutis, arbitramur non defuturos in regno nostro, qui et religionem syncere doceant, et leges in foro non tam privata libidine quam œquitate publica metiantur : ac denique in Reipub. gubernaculis ita versentur, ut et nobis sint ornamento, et communem salutem privato emolumento prœferant.

Hœc enira omnia, rectis studiis prope solis accepta ferri debent. Quare postquam haud ita pridem salaria -viris aliquot literatis bénigne decrovimus, qui juventutem linguarum juxta ac rerum cognitione imbuant, moribusque probalis, quoad liceat, forment : unum etiam nunc superesse animadvertimus, ad rem literariam provehendam non minus necessarium quam publiée docendi provinciam : nimirum ut quispiam deligcretur, qui nosti'is auspiciis atque liortalu graecam typographiam ex professe susciperet, ac in nostri regni juventutis usum grœcos codices emendate excuderet.

Nam a viris literatis accepimus, ut e fontibus rivulos, ita e grtecis scriptoribus artes, historiarum cognitionem, morum intcgritatem, recte vivendi prœcepta, ac omnem prope huraanitatem ad nos derivari. Porro id quoque didicimus, grœcam typographiam tum vernacula, tum latina multo diiïiciliorem ; ac denique ejusmodi esse provinciam, quam nemo rite administret, nisi et graecanicœ lingure gnarus, et cum primls vigilans, etfacuUatibus denique non vulgariter instructus; ac neminem fere inter nostri regni typographes esse, qui hœc omnia praîstare possit, dico grfeci sermonis cognitionem, sedulam diligentiam, et facuitatum copiam : sed in his opes, in illis eruditionem, in aliis aliud desiderari ; nam qui literis pariter ac facultatibus instructi sunt, hos quidvis vita) institutum persequi malle, quam rem typographicam , occupatissimam illam vivendi rationem suscipere.

Quapropter viris aliquot eruditis, quorum vol convictu, '-el alioqui consueludine familiariter utimur, id muneris demandavimus, ut nobis quempiam invenirent, cum rei typographicse studiosum, tum eruditione pariter ac seduiitalo comprobatum , qui nostra benignitate adjutus, graîce excudendi provinciam obiret.

Nam hac quoque in parte vel duplici nomine studiis opem fereudam duximus : parlim, ut quando a Deo optimo maxinio regnum accepimus, opibus cœterisquc rébus ad vitœ commoditatem necessariis abunde instructum , in constituendis studiis, fovendis viris Uteratis, ac orani denique humanitate complectenda, exteris nationibus nihil concedamus : partira vero , ut et studiosa juventuS; ubi nostram erga se benevolentiam intellexerit , justumquc cruditioni honorem a

(1) M. Crapelet, qui a donne une traduction de cette pièce, p. 89 de ses Eludes pratiques, etc., rend les mots Gallicœ Reipublicœ par la république des lettres. C'est une inadvertance inconcevable de la part de cet érudit. Ces mots désignent ici la nation française tout entière, comme on le voit dans le reste de Tacte, où le mot respublica reparait plusieurs fois.

nobls liabeii, alacriori animo discendis literis percipiendisque disciplinis invigilet :et viri boni, nostro provocati exemple, juvenilibus studiis formandis constituendisque, magis sedulam impendant operam. Dispicientibus itaque nobis, cuinam ea provincia tuto posset demandari , coramodum sese obtulit Conradus Neobarius. Nam cum is publicum aliquod munus ambiret , quo nostris auspiciis tum ad privatae vitœ commoditatem, tum ad Reipub. emolumentum defungeretur, essetque a viris literatis nobisque familiaribus , eruditionis nomine ac industriae commendatus, plaçait nobis graecara typographiam ilii committere, ut nostra fretus liberalitate, grœcos codices, omnium artiura fontes, in regno nostro emendate excudat.

Verum ne institutum hoc nostrum Reipublicae tranquillitati officiât, vel privatim fraudi sit Neobario typographo nostro, certis id rationibus, quasi formuiis quibusdam, terminandum duximus.

Primum itaque nolumus quicquara ex iis, quae nondum typis mandata extant, prelo ab ipso mandari, nedum in lucem emitti, quod professorum, qui nostro stipendie conducti, in Parisina Academia juventutem docent, non prius subierit judicium : ita ut prophana, politiorum literarum professoribus; sacra, religionis interpretibus satisfecerint. Sic enim lîet , ut tum sacrosanctae religionis synceritas, a superstitione et hœrese ; et morum candor ac integritas a labe et vitiorura contagione vindicetur.

Secundo, in grfecis, quse ipse primus in lucem edet, singula exemplaria ex singulis editionibus primis in nostram bibliothecam inferet : ut, si qua calamitas publica literas incleraentius afflixerit, hinc liceat posteritati librorum jacturam aliqua ex parte sarcire.

Postremo, librorum, quos typis mandabit, epigraphse adscribet, se nobis esse a grsecis excudendis, nostrisque auspiciis grsecam typographiam ex professe suscepisse : ut non hoc modo saeculum, sed et posteritas intelligat, quo studio, quaque benevolentia simus rem literariam prosequuti, et ipsa nostro exemple admonita, idem sibi quoque in constituendis promovendisque studiis faciendum putet.

Cseterurn quia haec provincia, si qua alla, utilitati publicee cum primis inservit, integrasque hominis, qui eam sedule administrare volet, opéras sibi vendicat, adeo ut temporis nihil ab occupationibus supersit, quod iis studiis possit impendi, quibus ad honores, vel alioqui ad vitse commoditatem devenitur; iccirco volumus Conradi Neobarii typographi nostri rationibus vitseque trifariam prospectura.

Primum itaque decernimus ei aureos, quos solares vulgo dicimus, centum in annuum salarium : ut et munus susceptum alacrius obeat, et hinc impensas aliquantum sublevet. Deinde volumus eum a vectigal^bus esse immunem, cseterisque privilegiis, quibus nos atque majores nostri, clerum adeoque Parisinam Academiam donavimus, perfrui : ut librorum mercimonia commodius exerceat, caeteraque omnia faciUus comparet, quœ ad rei typographicœ usum spectant. Postremo typographis pariter ac bibliopolis vetamus, in regno nostro vel imprimere, vel alibi impressos distrahere libres tum latines tum grœcos, in quinquennie, quos Conradus Neobarius primus typis mandaverit : in biennio, quos ad veterum exemplarium fidcm vel sua indiislria , vel aliorum opéra insignilcr casligavcrit.

ET LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS l". 13

Gui ediclo si quis iioii parebit, iset fisco obnoxiiis erit, et nostro typograplio, quas in iis libris excudendis fecerit impensas, plene refundet. Mandamus insuper urbis Parisince praetori aut vice prœtori, aeterisque omnibus, qui vel in preesentia sunt , vel in posterum erunt nobis a Reipub. gubernaculis , quo et ipsi hune nostrum typographum, concessis tum immunitatibus tum privilegiis légitime perfi'ui sinant, et alios, si qui illi vel injurias manusattulerint, vel alioqui abs re negocium exhibuerint, digno supplicio coerceant. Yolumus enim fpsuni perbelle raunitum adversus tum improborum injurias, tum malevolorum invidias, ut tranquillo ocio suppetente, et vitœ securitate proposita, in susceptam provinciam alacriori animo incumbat.

Hccc ut posteritas rata habeat, chirographo nostro atque sigillo confirmanda duximus. Vale.

Luteciœ, decimo septimo januarii, anno salutis raillesimo quingentesimo tricesimo octavo, regni nostri vicesirao quinte (1).

Robert Estienne succède à Conrad Xéobar dans l'office d'imprimenr du roi pour le grecî il est chargé de faire graTer des caractères grecs aux dépens du roi.

Non content d'avoir nommé un imprimeur spécial pour le grec, le roi voulut encore avoir des caractères grecs particuliers; et il donna ordre d'en faire graver trois corps complets de la forme la plus gracieuse, empruntée aux plus beaux manuscrits qu'on pourrait trouver dans sa bibliothèque.

Tous ceux qui se sont occupés de ce sujet disent que ce fut Conrad Néobar qui fut chargé de cette mission. 31. Crapelet (2) va même jusqu'à dire, après Maittaire, il est vrai, qu'un des caractères grecs du roi était gravé en 1540, et que Néobar s'en servit dans un petit volume qu'il imprima cette année, et dont voici le titre exact : Aristotelis et Philonis de Mundo. Tout cela est entièrement dénué de fondement. Le livre De Mu7ido, qui semble à lui seul avoir servi de base à cette fable, n'est pas du tout imprimé avec les caractères connus sous le nom de Ujpes royaux (3). C'est un petit in-8°

(1) Le même jour le roi accorda à Conrad Néobar des lettres de naturalisation qui se trouvent aux Archives générales de France (JJ. registre 253, pièce 60). Par ce document, on apprend que Conrade Neoba e (sic), tils de Geoffroy, était natif du pays de Hempesvoost ou Chempisvooot ju K-'ipisvret (peut-être Heppendorf '?), diocèse de Cologne, qu'il était « homme d'estude, et faisant profession de bonnes lettres, » qu'il demeurait depuis longtemps à Paris, et qu'il avait un frère appelé Gilles, cousturier, résidant également dans cette ville.

(2) Etudes pratiques, etc., p. 108.

(3) Il suffisait de le regarder pour s'en convaincre. Malheureusement M. Crapelet a trop souvent cru pouvoir parler de choses qu'il n'avait pas vues, sur la foi d'autres personnes qui n'avaient ni son aptitude ni ses connaissances particulières.

14 LES ESTIENKK

divisé en deux parties (1). La première, qui renferme le grec, porte sur le titre, et au-dessous de la marque de Néobar, la souscription suivante : Pa- Risiis, PER CoNRADUM Neobar. regium typographum. M. D. LX. (2). Cette date, erronée par suite de la transposition de l'L (lisez M. D. XL.), se rectifie d'elle-même par la date de la seconde partie du volume, qui renferme la traduction latine (par Guill. Budé), et qui est datée de 1541 ; c'est-à-dire que ce livre, commencé par Néobar, a été achevé par sa veuve, Edem Tusan ou Toussaint, qui continua d'exercer l'imprimerie pendant un ou deux ans, puis céda son atelier à Jacques Bogard (3). C'est ce qui explique pourquoi la seconde partie ne porte rien autre à la souscription que Parisiis. M. D. XLL Mais la marque de Néobar, qui s'y trouve, indique suffisamment l'origine du livre.

Ainsi s'évanouissent, devant les faits positifs, les détails erronés donnés par M. Crapelet sur l'origine des grecs du roi, " commencés, suivant lui, par Néobar, assisté des conseils d'un professeur royal de grec, qui était sans doute Jacques Tusan ou Toussaint, son beau-père (4). »

Tout ce que l'on sait de Néobar, c'est qu'il mourut à la peine (5) dans les premiers mois de 1 540 , sa veuve ayant commencé à imprimer en son nom propre dès le mois d'avril (6).

Néobar mort, Robert Estienne hérita de son titre, c'est-à-dire que ce dernier réunit à la fois, en sa personne, les fonctions d'imprimeur pour le latin, le grec et l'hébreu. Quand eut lieu cette réunion de titres ■' Nous ne sommes guère mieux renseignés à cet égard qu'au sujet de la première nomination de Robert Estienne au titre d'imprimeur royal; car nous n'avons pas non plus l'acte qui lui conféra ses nouvelles attributions. Toutefois nous possédons quelques pièces qui peuvent en tenir lieu. Ces pièces semblent prouver qu'il était déjà, de fait, imprimeur royal pour le grec au mois d'oc-

(1) Il se trouve à la Bibl. nal,, où je l'ai étudié avec soin (12. R. 1686).

(2) M. Renouard {Annales des Est., 3- édit., p. 301) dit que ce livre est de lb40, « sans nom d'imprimeur ni souscription aucune, » ce qui fait voir qu'il ne l'a pas eu sous les yeux.

(3) Renouard, Ann. des Est., Z" édit., p. 300 et suiv.

(4) Crapelet, Etudes pratiques, etc., p. 108.

(5) On voit par l'épitaphe poétique que lui a consacrée Henri (II) Estienne (Bibl. Mazarine, 16029, fol. 242), qu'il succomba à de violents maux de tête:

Cotiradi Neobarii epitaphium.

Doctriua paucis, nulli probitalc sccundus,

Couradus fato liîc accélérante jacet.

Xanque typographica; labor hune, labor improbus artis

lucolumem Musis noliiit esse diu :

Sed tandem, longo capitis comitante dolorc,

Ulum, Musarum spem pariterque rapit.

(6} Renouard, Annal, des Est., 3« édit., p, 301.

ET LES TYPES GRECS PE FRANÇOIS l''''. 15

lubre 1341 (Ij- Elles prouvent du moins positivemeni que c'est lui qui fut cliargé par François F'" Je faire graver ses caractères grecs (2) Nous ne pouvons mieux faire que de puljlier ici ces pièces, bien dignes de figurer à côté des lettres patentes données par ce même prince en faveur de Néobar.

Mandement de François l" pour faire payer, par les mains de Robert Estienne, imprimeur du roi, à Claude Garamond, fondeur, la somme de 223 livres tournois, à compte sur le prix des poinçons des grecs du roi. (Original en parchemin. Bibl. du Louvre, manuscrit F. 145, foi. 136.)

[ l" octobre 1541.]

Françoys, par la grâce de Dieu roy de France, à nostre amé et féal conseiller et trésorier de nostre espargne, maistre Jehan Duval, salut et dilection. Nous voulons et vous mandons que des deniers de nostre dite espargne, vous paiez, baillez et délivrez comptant à nostre cher et bien amé Robert Estienne , nostre imprimeur, demourant à Paris, la somme de deux cens vingt-cinq livres tournois , que nous luy avons ordonnée et ordonnons par ces présentes , et voulons estre par vous mise en ses mains , pour icelle délivrer à Claude Garamon , tailleur et fondeur de lettres, aussi demourant au dit Paris , sur et en déduction du paiement des poinçons de lettres grecques qu'il a entreprins et promis tailler et mettre es mains dudict Estienne, à mesure qu'il les fera, pour servir à imprimer livres en grec pour mectre en noz librairyes ; et, par rapportant ces dictes présentes, signées de nostre main, avec quictance sur ce suffisante du dit Robert Estienne seulement, nous voulons la dicte somme de ii'xxv livres estre passée et allouée en la despence de voz comptes, et rabatue de vostre recepte de nostre dicte espargne par noz amez et feaulx les gens de noz comptes, ausquels nous mandons ainsi le faire sans aucune difficulté et sans ce que de la délivrance que le dict Estienne aura faicte d'icelle somme au dict tailleur, ne de la taille, fourniture et valleur desdits poinçons, vous soiez tenu faire autrement aparoir, ne en rapporter autre certification, ne enseignement, dont nous vous avons relevé et relevons de grâce especial par ces dictes présentes ; car tel est nostre

(1) Je dis de fait, car il ne paraît pas qu'il en ait eu le titre avant 1542, puisque dans cette année encore il se qualifie seulement imprimeur du roi pour le latin et l'hébreu sur une édition de Fabius Quintihanus, publiée par lui le iiii des nones (c'est-à-dire le 4 du mois) de mars. 11 est regrettable que M. Renouard n'ait pas cru devoir joindre aux noms des Estienne le's titres exacts qu'ils prenaient dans chaque souscription. Ce renseignement aurait été très utile pour l'histoire de ces illustres typographes, et aurait pu servir même quelquefois à rétablir la date véritable de certains livres qui en portent une erronée. Cette indication aurait eu surtout un grand intérêt pour les livres imprimés par Robert de 1538 à 1544, époque durant laquelle il prend tantôt le titre absolu ù' imprimeur royal, tantôt celui à' imprimeur royal pour le latin et riiébreu.

(2) Robert Estienne avait certes autant de droit à cet honneur que Néobar lui-même. Dès 1538, il avait publié un alphabet grec; mais avant lui son père. Henri 1", avait employé du grec dans son Psallerium quintuplex de 1509. Ce caractère, à la vérité, sans accents et sans majuscules, jurait par son imperfection avec l'exécution du livre; mais enfin c'est un des premiers grecs qui aient existé à Paris. Henri Estienne se servit d'un grec moins imparfait dans son Theoderitus de 1519 ; mais je crois que c'est celui de Gourmont. Il est à peine nécessaire de dire que les Estienne ne se servirent plus d'aucun de ces caractères grossiers après la gravure des types du roi.

plaisir; non obstant queizcouques ordonnances, restiinctions, mandemens ou deffences à ce contraires. - Donné à Bourg en Bresse, le premier jour d'octobre I an de grâce mil cinq cens quarante et ung, et de nostre règne le vingt-sepliesmo

FRANÇOYS. Par le Roy, Bâtard.

M. Leroux de Lincy, dans un travail qu'il a publié sur les imprimeurs royaux {Journal de l'Amateur de livres, année 4 839), invoque cette pièce à l'appui de l'opinion émise par M. Renouard {Annales des Est. , 3^ édition, p. 330 et suiv.), qui prétend que Robert Estienne, n'ayant jamais été payé des avances faites par lui pour la gravure des grecs du roi avait eu le droit de les emporter à Genève. Selon M. Leroux de Lincy, cette pièce prouve que ces caractères furent donnés en propriété à Robert Estienne Non-seulement le texte que nous venons de publier, d'après l'original, ne dit rien de semblable; mais cette assertion est contredite par la pièce soivante, qui prouve que Robert Estienne fut remboursé de ses avances, et par les faits eux-mêmes, car il est certain que jamais les poinçons des grecs du roi ne sont sortis de France. Toutes ces assertions contradictoires me semblent provenir d'une confusion qu'ont faite les personnes qui se sont occupées de ces choses sans avoir les connaissances techniques nécessaires. Avant d'aller plus loin, il convient de bien s'entendre sur les mots. Pour pouvoir imprimer un livre, il faut graver des poinçons, avec lesquels on frappe des matrices, dans lesquelles on fond les caractères, qui seuls, en définitive servent à composer le livre. Cela fait trois choses bien distinctes. Le poinçon est un petit bloc en acier, sur lequel est gravé en relief et à rebours Yœil de la lettre. Avec ce poinçon, qui est unique pour chaque lettre ou signe, on frappe une ou plusieurs matrices. Ces dernières, sur lesquelles l'œil de la lettre est imprimé en creux, dans le sens droit, sont ordinairement en cuivre; adaptées à un moule, elles servent à fondre les caractères, qui sont d'un métal plus fusible encore. Ainsi, je le répète, voilà trois choses bien distinctes : le poinçon, la matrice, le caractère. Cela dit, poursuivons.

Quittance de Robert Estienne. ( Original en parchemin , en la possession de M. Eugène Dauriac, employé à la Bibliothèque nationale.)

[1" mai 15420

En la présence de moy (i), notaire et secrétaire du Roy nostre sire,

Robert Estienne, imprimeur demeurant à Paris, a confessé avoir receu comptant de M"= Jehan Duval, conseiller dudit seigneur et trésorier de son espargne, la somme de deux cens vingt cinq livres tournois en .c. cscuz d'or soleil, du poix da .u. deniers .xvi. grains trebuschans à .xlv. sols tournois pièce, à luy ordonnée par ledit seigneur, et qu'il a voulu esîre mise en ses mains pour icelle délivrer à Claude Garamon, tailleur et fondeur de lettres, demeurant aussi audit Paris,

(1) Comme cela se rencontre fort souvent dans les formules de ce eenre, qui étaient écrites à l'avance, le notaire Macault, soussigné, a omis d'inscrire son nom

sur et en déduction du paiement des poinsons de lettres grecques qu'il a entreprins et promis tailler et mectre es mains du dit Estienne à mesure qu'il les fera, pour servir à imprimer livres en grec, pour mectre es librairies du dit seigneur. De laquelle comme de ij'xxv livres le dit Estienne s'est tenu content et bien paie, et en quicte le dit Duval, trésorier susdit, et tous autres. Tesmoing mon seing manuel cy mis le premier jour de may, l'an m. y; quarante et deux. (Signé) Macault (avec paraphe) (1).

Le premier ouvrage imprimé avec les types grecs de Garamond fut une édition de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, achevée le 31 juin 1544 (2), et à la suite de laquelle Robert Estienne a placé un monitiim où il énumère les efforts de François I'^'' pour le progrès des sciences et des lettres.

Ce livre, comme tous ceux qui furent publiés alors avec ces types grecs par les imprimeurs royaux, porte pour marque typographique sur le titre un thyrse entouré de rameaux d'olivier (3) et d'un serpent (4),

et pour devise, ces mots grecs imités d'Homère (5) :

Régi bono fortique bellatori.

(1) Il s'agit ici d'Antoine Macault, lecteur et valet de chambre de François I", traducteur de Diodore de Sicile. (Voyez ma Notice sur Geofroy Tory.)

(2) M. Greswell, A view of the early Parisian greek pj^ess, t. I, p. 236, mentionne un alphabet grec de 1543; mais il est le seul qui parle de ce livret, et il n'indique pas où il l'a vu. Suivant lui, c'est un in-S" de 60 feuillets. « After some remarcks on the nature, divisions and mutations of the Greek letters, exhibits a very copions table of the litterar-um nexus et compendiosa scribendi ratio, adopted to the newly prepared characteres regii. Subjoined to the whole we find certain Prayers, the Creed, and the Decalogue, grœce, and lastely nurnei-us grœcorum. »

(3) Cette circonstance semble prouver que Robert Estienne fut l'inventeur de la marque en question. On sait, en effet, que sa marque particulière était un olivier. Voyez sur le titre de ce travail.

(4) Je dois la communication de ce cliché et de celui qui figure sur la page de titre à l'obligeance de M. Silvestre, éditeur des Marques typographiques,

(5) Iliade, III, 179.

Î8 Li;S ESTIENNK

On lit au bas : « Luletiae Parisiorura, ex officina Roberii Slepliani, lypographi regii, régis typis. » Cette mention des types royaux figure également sur tous les livres imprimés avec les mêmes caractères vers cette époque. «

On a remarqué qu'à partir de l'impression de l'Eusèbe Robert ne prend plus que le titre absolu ^'imprimeur du roi, sans spécification de lettres hébraïques ou latines, qu'il avait quelquefois mentionnées jusque-là.

L'Eusèbe est imprimé avec le caractère de moyenne grosseur, autrement dit gros-romain, qui fut le premier achevé.

Deux ans après, Robert Estienne publia le Nouveau Testament in-16, avec le petit caractère, autrement dit cicéro. Cet ouvrage fut réimprimé en 1549 (1) dans le même format (2).

Enfin, en 1550, le même imprimeur publiait, avec le gros caractère, autrement dit gros-parangon, un Nouveau Testament in-folio.

A partir de ce moment, la typographie grecque du roi fut complète. Elle fut mise libéralement à la disposition de l'imprimerie française , c'est-à-dire qu'il fut loisible à tout imprimeur français de s'en servir, à la seule condition de rappeler sur le titre du livre qu'il était exécuté avec les types royaux [typis regiis). Le but désiré n'eût pas été atteint si ces caractères fussent restés en la possession d'un imprimeur unique. Le seul avantage réservé à l'imprimeur royal était dans les appointements à lui attribués pour la garde de ces caractères, ou plutôt des matrices de ces caractères; car les poinçons furent immédiatement déposés à la chambre des comptes, où ils furent malheureusement perdus de vue, mais où on les retrouva au XVII« siècle.

Quant aux matrices royales, dont on a jusqu'ici ignoré l'existence (3),

(1) Le 4 des ides d'octobre. Quelques mois avant (aux ides de mars), Benoit Prévost (Prevotius) avait imprimé pour la veuve d'Arnould Birkman un Nouveau Testament grec aussi in-16, que M. Renouard [Annales des Est., 3" édit., p. 73) croit exécuté avec une fonte des mêmes caractères. Les deux éditions ont en effet beaucoup de ressemblance; toutefois, je ferai remarquer que le livre de Prévost ne peut avoir été imprimé avec les types royaux, car rien ne le rappelle, et ce n'est pas à ce moment-là qu'on se serait dispensé d'insérer les mots typis regiis sur un livre imprimé avec ces caractères. Au lieu du thyrse, nous ne trouvons ici que la marque de Prévost, une palme et une épée passées en sautoir, avec un livre ouvert brochant sur le tout, et au-dessus une étoile. Il y a bien aussi une devise grecque, mais elle diffère essentiellement de celle des ouvrages des imprimeurs royaux. Sa traduction latine, inscrite au-dessous, est : bnperiwn mortis et vitœ, faisant allusion sans doute à Tépée et au livre.

(2) Je possède un exemplaire de ce livre dans lequel on a gratté le nom de Robert Estienne, tant sur le titre qu'en tète de la préface. Cette mutilation se retrouve fréquemment sur les livres du même imprimeur antérieurs à sa retraite à Genève. Elle rappelle i'opéralion qu'on a fait subir jadis à certaines inscriptions romaines qui portaient le nom d'empereurs proscrits ou vaincus.

(3) Î,I. Crapelet [Etudes prat., p. 111) et M. Renouard [Annales des Est., B' éd., p. 335) l'avaient pressentie, mais n'avaient pu en fournir aucune preuve.

ET LES TYPES GF<ECS TE FRANÇOIS ï'^. 19

mais dont j'ai enfin retrouvé la trace, elles étaient mises à la disposition des imprimeurs qui désiraient faire une impression grecque, ou du moins il leur en était délivré facilement une fonte, à la charge d'en payer les frais, et de rappeler sur le titre du livre l'origine royale de ces caractères.

Suivant M. Renouard (1), les grecs du roi furent gravés sous la direction de Robert Estienne. Quelques-uns des plus petits furent, dit-on, dessinés par Henri, son fils, alors à peine âgé de quinze ans ; les autres par le fameux calligraphe crétois Ange Vergèce, dont Henri reçut des leçons, et dont la Bibliothèque nationale conserve encore de si beaux manuscrits grecs. L'artiste chargé de la gravure de ces caractères fut Claude Garamond , qui s'était déjù signalé par la gravure et la fonte de beaux caractères romains, qui portent encore son nom (2). Cet artiste avait eu pour maître le graveur Geofroy Tory, auteur du Champ Fleury. Garamond fut reçu libraire vers 1545(3), et mourut en décembre 156!. Il avait épousé Guillemette Gaultier, sans doute fille de Pierre Gaultier, imprimeur, chez lequel il fit exécuter, en 1 545, V Histoire des successeurs d' yilexandre le Grand, par Claude de Seyssel (4). Ce Pierre était probablement parent de Léonard Gaultier, à qui on attribue les portraits de Garamond et de Robert Estienne (5), reproduits par M. Renouard, pages 24 et 1 14 de sa troisième édition un?, Annales des Estienne.

Voici ce qu'on lit au sujet de la gravure des caractères grecs du roi dans un curieux Mémoire publié par Antoine Vitré (6), vers l'année 1655 :

« Le roy François I^^ ayant appris qu'il y avoit à Paris un excellent

graveur de caractères d'imprimerie appelé Garamont, qui avoit fait les poinçons et les matrices de ces belles lettres romaines dont on imprime à présent, au lieu des lettres gothiques dont on se servoit auparavant luy, désira

(1) Annales des Est., 3<' édit., p. 306.

(2) Les premiers caractères romains de l'imprimerie du Louvre, dont on conserve encore aujourd'hui les poinçons à l'imprimerie impériale, portent son nom. Lottin, Catalogue cfironologigue, etc., t. II, p. 68, le fait commencer à graver ■en 1510, ce qui paraît tout à fait improbable.

(3) Comme le prouve le livre dont nous parlons à la note suivante.

(U) C'est un in-16 fort gracieux, sur le titre duquel on lit : « Imprimé à Paris, par Pierre Gaultier, pour Jehan Barbé et Claude Garamont. 1545. » (Ce livre est à la Bibl. de l'Arsenal.)

(5) U est bon de noter toutefois que ce n'est que par induction qu'on attribue à Léonard Gaultier la grande série chronologique de portraits où figurent Garamond et Robert Estienne. La planche ne porte aucun nom d'artiste.

(6) Mémoire qu'Antoine Vitré a donné à Messeigneurs les commissaires nommés par l'assemblée générale [du clergé] pour avoir soin des impressions des Pères grecs qui doivent être imprimés par Tordre du clergé. » In-4°, sans lieu ni date; mais imprimé chez Antoine Vitré, entre les années 1654 et 1656. Je dois la connaissance de ce mémoire à M. Barbier, administrateur de la Bibliothèque du Louvre.

£'0 MCi Etil'IENNE

lie voir cet excellent ouvrier. Ce grand prince ayant luy-niesme veu l'admirable travail de Garaniont, il luy commanda de graver les caractères de

la langue grecque, dont nous n'avions point encore en France (1). Gararaont

exécuta ce commandement avec succez. » — Antoine Vitré ajoute en

marge : « Garamont a fini dans la dernière misère ; mais il est vrai qu'il a esté mis au rang des hommes illustres, et qu'il a esté récompensé de quantité de beaux éloges après sa mort ! »

ïtobert dstieuije, forcé de quitter la France, emporte avec lui à CienèTe «ne série de matrices des grecs du roi; mais il en laisse à Paris une série plus complète, connue sous le nom de matrices royales. — Disparition de ces dernières à la fin du XVI' siècle.

Quoi qu'il en soit des traditions relatives au dessin des caractères grecs royaux, il est certain que ces types furent dès lors considérés comme les plus beaux qu'on connût. Robert Estienne en eut la garde tant qu'il resta en France, ce qui ne se prolongea guère après la publication de son Nouveau Testament in-folio de 1550.

Déjà vers l'année \ 548, poussé ù bout par les tracasseries que la Sorbonne lui suscitait pour ses Bibles latines et grecques, il avait fait un voyage d'exploration à Genève, où il s'était mis en relation avec les savants les plus distingués. Enfin, en 1550, il alla s'établir dans cette ville, où il avait monté un établissement, sans détriment de celui de Paris, qui continua pendant quelque temps à fonctionner en son nom, puis au nom de son frère Charles. Celui-ci, pour sauver, sil était possible, la fortune de ses neveux, n'hésita pas à abandonner la profession de médecin, qu'il avait exercée jusque-là, et à embrasser celle d'imprimeur, avec l'aide de Robert II, second fils de Robert I""". Il se fit même iwmmer imprimeur ordinaire du roi. On espérait par là sauver les apparences; mais le fisc ne se laissa pas endormir. En vertu des lois de proscription rendues contre les protestants émigrés, le procureur général du parlement fit saisir les biens de Robert I*^"", c'est-àdire son imprimerie et surtout sa librairie, qui était alors sans titulaire (2). Charles s'opposa vivement à cette saisie comme tuteur des enfants de son frère, et eut le bonheur de la faire révoquer aussitôt par un acte royal. Toutefois, comme la retraite de Robert !«'' avait jeté quelque défaveur sur la

(1) On peut voir par mon Mémoire sur les premières impressions grecques imprimé à l'Appendice que Vitré se trompe. (2J Renouard, Annales des Est., 3'' édit.. p. 93, col, 1, n" G.

ET LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS l'"'". 51

Famille des Eslienne, le roi Henri II, au lieu de transporter à Charles le titre d'imprimeur royal pour le grec, que ne pouvait conserver son frère, établi à Genève, le donna à un savant, Adrien Turnèbe, étranger à la typographie, comme Conrad Neobar, nommé par François 1".

Cela n'empêcha pas Charles Estienne de continuer à imprimer a\;ec les types royaux (1), car, indépendamment des fontes qu'il en possédait, il pouvait facilement s'en procurer d'autres à l'aide des matrices royales qu'il avait trouvées dans l'imprimerie de son frère, et dont il resta détenteur jusqu'au 22 septembre 1553, jour où, suivant Vitré, il les remit à Adrien Turnèbe (2).

Dès l'année 1352, celui-ci publia avec les types royaux plusieurs ouvrages sur lesquels il prend le titre d'imprimeur royal : Philonis Judœi opéra ( I «■" septembre ) ; Âpollinarii interprstatio psalmorum (octobre); /Eschyli tragœdîx ; Plutarchus de primo frigido; Tfieophrastus de Igné, etc. 3Iais, comme il n'était pas typographe , il s'adjoignit le célèbre imprimeur Guillaume Morel, avec lequel il resta associé près de quatre ans. Turnèbe publiait le grec, Morel le latin; quelquefois pourtant les rôles étaient intervertis, et Guillaume Morel publiait le~grec avec ses propres types. Bientôt après cependant il se servit des types royaux, comme on le voit par une édition des Apophthegmes des sept sages de la Grèce, imprimée par lui en 1534, etc.

Turnèbe, ayant été nommé professeur de philosophie grecque et latine en 1535, abandonna tout à fait l'imprimerie, et fit nommer imprimeur royal à sa place son associé Guillaume Morel, auquel il remit également les matrices grecques du roi. Le dernier ouvrage qu'ils publièrent ensemble est Jristotelis de Moribns, libri X, in-fol. « Adrianus Turnebus excudebat, et cum graecis latina cunjungebat Guil. Morelius, M. D. LV. Cal. Mart. (1"mars). »

A partir de ce moment, Guillaume Morel imprima seul ; mais il ne resta pas longtemps l'unique imprimeur royal pour le grec. Michel de Vascosan reçut également ce titre le 2 mars 1560 (1561 nouveau style), et Robert Estienne II, vers le même temps, c'est-à-dire lors de la retraite forcée (3) de

(1) En 1554, Henri (II) Estienne publia à Paris son célèbre Anacreon in-4% où on voit paraître à là fois les trois grecs du roi. Ce livre est une énigme pour les bibliographes, qui ne peuvent dire chez qui il a été imprimé, car alors Henri Estienne ne pouvait avoir d'établissement typographique à Paris. Tout me porte à croire, avec M. Renouard, que ce livre fut exécuté chez Charles Estienne, oncle de l'éditeur, le seul Estienne qui eût certainement alors un établissement typographique à Paris.

(2) Mémoire sur les types grecs, déjà cité. Vitré dit positivement que Charles Estienne remit ce jour-là toutes les tontes et matrices à Adrien Turnèbe, 11 a peut-être voulu nommer Guillaume Morel ?

(3) Voyez Renouard, Ann. des Est., 3' édit., p. 361,

22 LES ESTIENNK

son oncle Charles, dont le litre lui fut transféré avec plus d'étendue (4), Néanmoins Morel resta seul détenteur des matrices royales, comme on l'apprend d'une lettre de Turnèbe (2), écrite au chancelier de l'Hospital aussitôt après la mort de cet illustre typographe, arrivée le 1 3 février (aux ides) 1 564, et que nous croyons devoir reproduire ici.

Lettre d'Adrien Turnèbe au chancelier de l'Hospital, pour lui recommaiider la famille de Guillaume Morel. (Copie à la Bibl. nat. CoUect. Dupuy, t. XVI, Epiit. clar. vir., n" 8.)

Adr. Turnebus Mich. Hospitali cancellario Gallise S. P. D.

Obsecro, vir amplissime, ut ignoscas mihi, si literis intempestivis tua tempora interpellare ausus sim. Jus et fas cogit me, ut apud te potius solitudini et inopiae patrociner, quam tacendo desim. Guillelraus Morelius magno literarum incommodo idib. Februariisobiit, magnumque sui desiderium bonis omnibus et acerbum mœrorem amicis reliquit. Is quandiu vixit, in ils edendis elaboravit libris, qui rem raagis publicam juvarent, quam privatam augerent. Uxori et liberis nihil nummorum reliquit, eeris vero alieni multum. Demostbenem ingenti œrumnosoque labore, plurimis excussis bibliothecis, collatisque exemplaribus inchoavit, longeque jam progressas erat. Nunc tuam islam non tantum nostrœ Gallise, verum etiam orbi terrarum notam, imploramus fidem et equitatem, ne praeclara opéra, ereptis vidi^se mulieri raatricibus regiis, irrita et inchoata jacere sinas : quod illi non majore damno quam doctis omnibus esset futurum. Hic etiam vere commemorare possum, literas regias setate detritas et fugientes ejus sumtibus fusas atque renovatas esse. Est iniquum ex demortui et viduse incommodis homines alios sua comparare commoda conari. Non enim dubito, quin jam ad vos multi advolarint petitores : sed qui ambitione nescio qua captL tituli regiae typographise, malint etiam atque etiam ipsas literas, quam operosas habere, ut regii typographi dicantur, qui quidem eis non magis uti possent quam gladio pueri. Quam ob rem a te peto ut viduam tua justitia ab omni injuria tuearis, alios petitores negligas. Equidem rae petitorem libenter ferrem : et si per te haec nunc fero et proflteor, ut viduse potius et pupillis consuiatur, quam subsidia vitae per alienos homines eis eripiantur : sed, ut exorsus eram dicere, obsecro te iterum, vir amplissime, ut ignoscas mihi, si amicitia mortui impulsus , dum ejus uxori et liberis consuUum cupio, tuse amplitudinis non satis rationem habuisse videar, qui te bis de rébus interpellare ausus sim. Vale. Lutetiae Parisiorum, xnii kal. Martias (3).

(1) Des lettres patentes du 8 octobre 1561, destinées à assurer spécialement à Robert Estienne le privilège de l'impression des édits et ordonnances durant trois mois, nous apprennent que le roi l'avait nommé précédemment son imprimeur « en langues hebrée, chaldée, grecque, latine et françoise. » (Archives générales, Y 11, fol. 244-46.)

(2) Je dois la connaissance de cette pièce à M. Baudement (de la Bibliothèque nationale), qui prépare un travail sur Turnèbe.

(3) Celte lettre ne porte pas de date d'année; mais comme elle dut être écrite aussitôt après la mort de Morel, qui y est fixée au 13 février (1564), noua pensons pouvoir la dater du 16 février (xuu kal. Mart.) même année. Elle serait forcément de 1565, s'il était vrai, comme ledit Maittaire (Wù'^or, typogr, paris., l>. 42), que Morel ne soit mort que le 19 février (,xi kal. Wart,). En tout cas, elle ns

ET LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS ^°^ 2o

On peut voir par ce document que c'était le chancelier de l'Hospiial qui avait la haute garde des matrices royales, puisque Turnèbc prie ce magistrat de les laisser à la veuve de Guillaume 3Iorel, pour qu'elle pût achever

peut être que de l'une ou l'autre année, car Turnèbe mourut lui-même le 19 mai (xim kal. Quintil.) 1565.

Nous croyons devoir donner ici la traduction de cette pièce, si importante dans la question :

« Adrien Turnèbe donne le salut perpétuel à Michel de l'Hospiial, chancelier de France.

« Pardonnez-moi, je vous prie, très puissant magistrat, si je prends la liberté da vous distraire de vos graves occupations en vous adressant cette lettre. La justice et la nécessité exigent que je me fasse auprès de vous le patron de malheureux tombés dans l'abandon et l'indigence; je croirais faiUir à mon devoir en me taisant. Guillaume Morel est mort, au grand détriment des lettres, le 13 de février, laissant tous les honnêtes gens dans le regret de sa perte, et ses amis dans un cuisant chagrin. Tant qu'il vécut, il ne cessa de travailler à éditer de ces livres qui profitent plus à la chose publique qu'ils n'accroissent une fortune privée. Il n'a rien laissé à sa femme et à ses enfants, si ce n'est beaucoup de dettes. Il avait, au prix d'un travail immense et fort pénible, commencé un Démosthène, et avait à cet effet fouillé un grand nombre de bibliothèques, dont il avait collationné les exemplaires ; ce travail était déjà fort avancé. Aujourd'hui nous implorons votre justice et totre équité, connues du monde entier comme de la France, afin que vous ne permettiez pas que les matrices royales ?,o\Qn\, retirées à sa veuve, et que par là d'excellents travaux restent inachevés et inutiles, ce qui serait pour elle un dommage non moins grand que pour tous les savants. Ici je puis rappeler encore que les caractères royaux, ou perdus ou usés, ont été refondus et renouvelés à ses frais. Il est inique que des gens essayent de tirer avantage de ce qui ferait préjudice au défunt et à sa veuve. Car je ne doute pas que plus d'un solliciteur ne se soit adressé à vous; mais ces gens-là, séduits par je ne sais quelle ambition de se parer du titre de typographie royale, aimeraient Infiniment mieux avoir en main les caractères mêmes que le travail que leur possession impose ; leur seul désir est d'être appelés typographes royaux, car ils ne sauraient pas plus faire usage de ces caractères que les enfants d'une épée. C'est pourquoi je m'adresse à vous, afin que votre justice protège la veuve de tout dommage, et écarte tous autres postulants. Certes, je me porterais volontiers moi-même comme candidat, si je ne m'étais proposé celte mission, d'obtenir de vous qu'il soit pourvu aux intérêts d'une veuve et d'orphelins, plutôt que de travailler à ce que leurs moyens d'existence leur soient ravis par des étrangers. Or je finis comme j'ai commencé, très puissant magistrat, en vous priant de nouveau de m'excuser, si, poussé par l'amitié qui me liait au défunt, je n'ai pas eu, dans mon désir d'être utile à sa veuve et à ses enfants, une suffisante conscience de votre grandeur, en me permettant de vous entretenir de ces choses. Portez-vous bien. A Paris, le 16 février (1564?).»

Non content de cette lettre particulière , Turnèbe dit à peu près la même chose dans une épître au roi Charles IX, publiée en tête d'une édition des œuvres de S. Gyprien, à laquelle Morel avait consacré beaucoup de soin, mais qui ne parut qu'après sa mort, in-folio, en 1564 : « Jam féliciter Dionysium (Areopagitum) ejusque interpretem et paraphrasten ediderat (Gulielmus MoreUus); Cyrilli catéchèses ad umbilicum perduxerat; Cyprianum, multis undique conquisitis et corrogatis exemplaribus , libris etiam auctum, prope absolverat, cum repente horum auctorum editioni immortuus, familiam œre aliène coopertam , uxorem orbam, liberos inopes reliquit. Is nunc pro sua familia Cyprianum ad te, rex christianissime, allegat, quem in tuo nomine apparercMoluit, per eumque te supplex rogat et obsecrat, suorum ut liberorum solitudinis et inopise miserearis; aliquidque elargiaris ad œs alienum, non nequitia sed studio de republica bene merendi contractum, luendum atque dissolvendum. Erant ei annua a pâtre tuo, augustissimo rege Errico , constiiuta , sed hisce proximis annis communium temporum iniquitas et angustiee serarii non permiserunt ut illa liberahtate frueretur. »

les ouvrages commencés par lui, et particulièrement sa grande édition de Démosthène, in-folio (1), qui, par suite des troubles dont la France était pleine alors, ne put être achevée qu'en 1570. Ce fut Jean Bienné, devenu l'époux de la veuve de Morel, qui acheva le livre, commencé par celui-ci en 1358, et qui fut, par conséquent, douze ans sous presse. Lorsque Guillaume mourut, l'ouvrage n'en était encore qu'au discours de l'ambassade, c'est-à-dire à la moitié du volume environ. La révision du reste fut confiée à Jean Lambin, dont le travail est beaucoup moins estimé que celui de son devancier.

La veuve de Morel publia plusieurs autres ouvrages où paraissent les types royaux. Je citerai particulièrement Orationes yEschinis et Demosthenis, etc., in-4°, loGo, avec dédicace au chancelier de l'Hospital, sans doute en reconnaissance de ce que ce magistrat avait fait droit à la requête de Turnèbe.

Comme on vient de le voir, la veuve de Morel épousa Jean Bienné, qui imprima en son nom dès 1566, avec les types de ce dernier; il se servit même quelquefois de la marque des imprimeurs royaux pour le grec, quoiqu'il ne paraisse pas avoir eu ce titre. L'atelier de G. Morel passa ensuite à son gendre, Estienne Prevosteau, mari de Jeanne Morel , qui fut plus tard aussi imprimeur du roi pour le grec.

Quant aux matrices royales, la garde en fut confiée à Robert II Estienne : « Son père, Robert Estienne I", dit La Caille, le déshérita par son testament, pour ne l'avoir pas suivy à Genève ; mais il fut récompensé de la perte de cette succession par la garde et direction qu'on luy donna des caractères et poinçons (2) du roy, et par la commission qu'il eut du roy Charles IX d'aller en Italie et autres lieux pour chercher des manuscrits et livres rares, comme il paroît par une lettre patente de ce prince, en date du 5« juin 1 569, portant sauvegarde pour toute la famille de ce Robert Estienne pendant sa commission (3). »

Robert II étant mort en 1570, son titre d'imprimeur royal pour le grec fut transporté le 4 mars 1571 à Fédéric Morel, gendre de Vascosan, qui l'était aussi. Ils le portaient tous deux en 1 572, comme on le voit sur le privilège de la traduction des Œuvres morales et mêlées dePlutarque, par Amyot, publiée

(1) C'est un gros volume in-folio de 800 pages, qui e?t partout, excepté à la Bibliothèque nationale. Après la préface, on trouve, au verso du 3" feuillet, une lettre de Lambin au lecteur, où sont expliquées les vicissitudes de ce livre. Le retard apporté dans sa publication est attribué aux guerres civiles.

(2) La Caille confond ici les poinçons avec les matrices. Nous avons vu que les poinçons étaient conservés à la chambre des comptes.

(3) La Caille, Hist. de Viinpr., p. 145. Je n'ai pu retrouver cette pièce, et je m'étonne que M. Renouard n'ait pas relevé un fait aussi intéressant dans sa notice sur Robert H.

en 1575 (1). Au reste, ce titre n'engageait plus à rien depuis qu'il y avait plusieurs titulaires à la fois. En effet, d'un côté, les imprimeurs royaux n'imprimaient pas toujours avec les types royaux ; de l'autre, au contraire, de simples imprimeurs se servaient des types royaux sans l'indiquer sur le titre de leurs livres. Le tbyrse, qui servait autrefois de marque typographique aux impressions royales, était presque abandonné. Nous voyons même les caractères royaux employés par des imprimeurs étrangers; témoin une édition de Denys d'Halicarnasse et une autre des petits auteurs grecs de l'iiistoire romaine, publiées, la première en loSG, la seconde en 1590, à Francfort-surle-Main, par les héritiers d'André Wechel, fils de Chrétien Wechel, qui avait été obligé, comme Robert Estienne, de fuir Paris pour cause de religion.

C'est sans doute à cette circonstance qu'il faut attribuer la perte des matrices royales, qui, au milieu des troubles de cette époque, ont disparu sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. Elles tombèrent probablement, après la mort de Robert II Estienne, entre les mains de quelque héritier ignorant, qui les aura laissé détruire sans en connaître la valeur (2).

Toutefois, il con\1ent de faire remarquer que les caractères grecs du roi ne manquèrent pas à Paris, jusqu'à l'époque où on recouvra les matrices de Genève, dont nous parlerons bientôt. Il en faut conclure, ou que les matrices royales continuèrent longtemps encore à fonctionner, ou qu'elles

(1) Un vol. in-fol. Ce livre est à la Bibliothèque nationale (fol. J. 81). Voici un «xtrait du privilège, qui se trouve à la fin du volume :

« Charles, par la grâce de Dieu roy de France Nos chers et bien amez Michel

ai Vascosan, et Federic Morel son gendre, libraires et imprimeurs en l'Université

de Paris, nous ont tait dire que, par nos lettres patentes du second jour de mars

loCO nous aurions fait élection de la personne dudit Vascosan, et iceluy retenu

pour nostre imprimeur, luy donnant privilège général , privativement k tous autres, de imprimer tous et chacun livres grecs , latins ou françois et autrement...

et qoe un libraire estranger à Anvers, se seroit ingéré d'imprimer le livre

des Vies de Plutarque traduit de grec en françois par Jacques Amyot

Nous, par autres nos lettres patentes du 12 de novembre 1563, aurions ordonné défenses estre faites à tous libraires, imprimeurs et autres, de vendre lesdits

livres dt Plutarque s'ils ne sont imprimez par ledit Vascosan. Et le 4 mars

1571, no-is, ayant esgard aux grands et laborieux travaux que Federic Morel, gendre dtdit Vascosan, a employé à l'impression de plusieurs beaux et recommandablet livres grecs, latins, françois et autres, l'aurions retenu en Testât de nostre imprimeur ordinaire, tant en hébrieu, grec, françois, que autres langues,

vacquant ptr le trespas de feu Robert Estienne Nous, à ces causes donnons

privilège auxdits de Vascosan et Morel, et chacun d'eux imprimer tous et

chacun les li-res d'icelie translation des dittes Vies, œuvres morales et meslées de Plutarque Donné à Paris, le 26"^ d'aoust 1572. »

(2) Antoine Vjtré, confondant les faits, dit, dans le Mémoire cité déjà, que les matrices royale; tombèrent, il ne sait comment^ entre les mains de Paul Estienne, qui les engagea à Genève. Il ajoute : « Pour le regard des fontes qui avoient été faites aux dépens du roy, elles passèrent toujours ainsi d'imprimerie en imprimerie, et achevèrent enfin de s'user chez Prevosteau, à qui Fédéric Morel, aussi professeur du roy et imprimeur de Sa Majesté en langue grecque, les remit, en vertu d'un contrai passé entre eux, pardevant Fardeau et Belot , le 2 novembre 1587.»

avaient produit beaucoup de fontes avant leur disparition. Peut-être même étaient-elles encore entre les mains d'Etienne Prevosteau à la fin du XVI^ siècle ; car nous voyons ce typographe se qualifier imprimeur du roi pour le grec (in grxcis tijpogr. regius) sur un livre imprimé par lui en -i 596 : Paradigmata de quatuor linguis orientalibus, praecipuis arabica, armena, syra, œthiopica, in-4°, Paris, 1596 (1). Nous trouvons même plus tard un imprimeur du roi pour le grec (m grxcis typogr. regius) , c'est Pierre Pautonnier, qui exerçait encore en 1605. Faut-il penser que les matrices royales ont subsisté jusque-là ?

lie ^ouTernement français fait acheter à CienèTe, au commencernent du XVII° siècle, les matrices des grecs da roi emportées par Robert Estienne , et eu confie la garde à son arrière-petit-fils Antoine.

En se retirant à Genève, Robert I" Estienne emporta avec lui une série de matrices des deux plus petits caractères royaux, qu'il avait fait frapper pour son usage particulier (2). C'est un fait incontestable, quoique nié par quelques auteurs peu au courant de la question. Maittaire (3) va même jusqu'à dire: " Si Robert a emporté les types royaux, qu'on me montre un seul ouvrage où il les ait employés à Genève. » Ce raisonnement est radicalement faux, d'abord parce que Robert Estienne aurait pu emporter les matrices sans avoir eu occasion de s'en servir, ensuite parce qu'il aurait pu imprimer des livres avec les grecs du roi sans avoiremportédes matrices. Pour prouver que Maittaire a tort de prétendre que Robert Estienne ne s'est pas servi des tvpes royaux à Genève, je n'ai qu'à invoquer ici un petit volume fort curieux qui se trouve à la Bibliothèque nationale (8° X, 273, réserve). Parmi les alphabets grecs que renferme ce volume, il y en a deux imprimés par Robert Estienne, l'un à Paris en 1550, sous ce titre : Jlphabefum grsecun regiis triuin generum characteribus postremà excusian; l'autre à Genève, en 1554, sous un titre un peu différent : Jlphabetimi grxcum. Addita siint Theodori Bezx scholia, in quibus de germana grxcx linguae pronuncia-

(1) En 1399, la société de la Grand'Navire a\ant aux mâts les lefcres AL. BM. AD. MU. fit imprimer Sibillina oracula, un vol. in-8% où on retrouve les trois caractères ro-vjaux. Le privilège d'impression est au nom d'Abel L'Angelier, dont les initiales ligurent au premier mât.

(2) S'il n'emporta pas de matrices du gros caractère (gros-parangon), c'est que ce caractère ne fut achevé qu'en 1550, au moment où Ro'jert se disposait à quitter Paris.

(3) Stephanorum hisloria, p. 134-133 : « Praeterea si RobertQS regios typos sérum Genevam importasset, velim mihi ostendi librum in que :;xcudeDdi Roberlus ipse, Henricus, aut Paulus Genevae iis lypis usi tuer.unt. »

ET LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS l^''. 27

tione disseritur. Or ces deux opuscules sont imprimés avec les mêmes caractères. Au reste, dans le second Alphabet, en tête duquel on lit une lettre de Théodore de Bèze, datée de Lausanne le 1" octobre (cal. oct.) 1554, Robert nous apprend lui-même que le petit caractère qui figure au recto du feuillet 45 est ce grec royal qui lui a servi à imprimerie Nouveau Testament in-'l6 de 4 546 : « caractères regii secundo loco scalpti, quibus Novum « D. N. Jesu Christi Testamentum minore forma excudit Rob. Steph. » Même observation pour le gros caractère qui figure au folio 16, verso, et qui, dit-il, lui a servi à imprimer le Nouveau Testament in-folio de 1550 : « ca- « ractères regii posteriores, quibus Novum D. N. Jesu Christi Testamentum « majore forma excudit etiam R. Steph. »

Cette preuve est péremptoire et me dispense d'entrer dans de plus amples détails. Il se peut, en effet, que Robert ou ses fils aient imprimé parfois avec d'aulres types grecs; mais cela ne change pas la question. Il est certain que Robert avait emportée Genève une série de matrices des grecs du roi. Nous dirons plus loin s'il en avait le droit.

Robert !«'■, fils de Henri I" (I), mourut en 1559, laissant de sa première femme, Perrette Bade, neuf enfants, tous nés à Paris, dont six seulement survivaient en 1559, si l'on en juge par les termes de son testament, publié par M. Renouard (2) :

1° Henri, son fils aîné, qui lui succéda dans l'imprimerie de Genève;

2° Robert, qui abandonna Genève, et devint imprimeur royal à Paris, comme nous avons vu;

3° Charles, qui abandonna également Genève , et se maria à Paris ;

4° François, qui fut imprimeur à Genève ;

5° Jeanne et > . ^ ^ • < x n -

^ , . S qui furent mariées à Genève. 6° Catherine )

Henri II, né en 1528, succéda à son père en 1559. Il se maria trois fois, et eut de ses diverses femmes quatorze enfants, dont dix moururent fort jeunes. Des quatre survivants, un seul était en état de perpétuer le nom des Estienne, c'est Paul, né en janvier 1567, et successeur de son père en 1598. L'une de ses sœurs, appelée Florence, épousa en 1586 Isaac Casaubon.

Paul eut également plusieurs enfants, mais deux seulement survécurent ;

(1) Quelques auteurs ont cru devoir signaler comme un fait des plus honorables la désignation numérique des divers membres de la famille des Estienne. « Ils ont eu, dit-on, le privilège des rois. » Quelque prévenu que je sois en faveur des Estienne, je n'en dois pas moins reconnaître que cette remarque est puérile. Toute généalogie demande l'emploi des numéros d'ordre, lorsque plusieurs membres d'une même famille portent le môme nom. Le moindre genlillàtre est, sou* ce rapport, aussi favorisé qu'un roi.

(2) Annales des Est., 3' édit,, p. 578,

28 LES ESTIENNR

ce sont : Antoine, né à Genève le 28 juin 1592, et dont nous aurons occasion de reparler, et Joseph, né le 23 septembre 1 603, qui fut nommé le 1 5 juin 1629 imprimeur du roi à la Rochelle, faveur dont il jouit peu, car il mourut au mois d'octobre suivant.

Au milieu des tracas sans nombre que suscita à Henri II sa vie errante et son caractère difficile, il fut obligé d'engager à Nicolas Le Clerc, l'un de ses amis, les matrices (1) des grecs du roi que Robert son père avait emportées à Genève, pour sûreté d'un prêt de 400 écus d'or. Henri ne se libéra point de cette dette, et à sa mort, le payement ayant été demandé, le conseil renvoya à se pour\'oir contre l'hoirie d'Henri. Cette décision contraria fort Isaac Casaubon , gendre d'Henri , ainsi qu'on le voit dans plusieurs de ses lettres. Suivant lui , elle réduisait à rien le faible avoir de sa femme. Le Clerc reçut alors 200 écus d'or en à-compte de sa créance; mais, resté créancier pour le reste de la dette, il ne se dessaisit point du gage ; et plusieurs années après, le 16 novembre 1612, à la suite de quelques réclamations de la part du gouvernement du roi Henri IV, qui, ayant eu vent de l'existence de ces matrices, les revendiquait comme une propriété nationale, le conseil de Genève défendit que ce gage sortît des mains du dépositaire, tant pour sa sûreté que pour celle d'autres créanciers. En 1613, la créance de Le Clerc fut vendue aux frères Chouet, libraires, moyennant une somme équivalente à peu près aux trois quarts de ce qui restait dû. Kn 1616, le gouvernement français lit de nouvelles instances pour ravoir ces matrices. Le garde des sceaux du Vair, par l'entremise du conseiller Anjorrant, envoyé de la république à Paris, et d'après l'ordre exprès du roi Louis XIII, fit offrir de payer les créanciers des Estienne qui les retenaient. Mais comme elles servaient de gage à plus d'un créancier, on ne pouvait en disposer autrement que par une vente judiciaire dont le produit leur appartiendrait jusqu'à concurrence de leur dû, ce qui fut convenu et s'exécuta le 6 juillet 1616. Ces matrices furent adjugées à l'agent de la France pour le prix de 5,005 florins (2,310 fr.). La créance des frères Chouet fut liquidée à 3,888 florins, intérêt et principal, et celle de l'hôpital de Genève fut réduite à 500 florins; de sorte que la somme à prendre sur le prix d'adjudication n'était que de 4,388 florins, le reste revenant à Paul.

Il semblerait qu'il n'y avait plus qu'à payer et à prendre livraison ; mais l'ambassade d'Angleterre, qui avait reçu de sa cour l'ordre de faire acheter ces types à Genève, promettait mille écus à Paul Estienne, qui aurait

(1) Le petit-fils de Nicolas Le Clerc, de mêmes noms que lui, qui raconte la fait à sa façon, dans sa Bibliothèque choisie, t. XIX, p. 120, dit par erreur qua Henri avait engagé les poinçons.

ET LES TYPES (UlECS l)F, FSVNÇOIS [<*''. 29

voulu vendre et régler lui-même avec ses créanciers (1). L'envoyé de Genève, instruit de ces tentatives par les démarches faites auprès de lui à ce sujet, en informa le garde des sceaux de France, qui, pour sauver aux Genevois l'embarras d'un refus à l'Angleterre, « fit entendre à l'ambassade que ces matrices appartenoient au roi , ayant été dérobées à François I^"", ce que lesdits ambassadeurs ont écrit à leur maître, n'espérant pas de ïes pouvoir plus obtenir (2). »

Tout ne se termina pas là. La seigneurie de Genève offrait d'envoyer ces matrices à Lyon, à Dijon ou à Paris, pour y être livrées en échange des trois mille livres promises par le gouvernement français; mais le temps se passait en pourparlers, et on ne concluait rien, lorsqu'en 1619, le clergé de France, prenant occasion d'un grand projet, la réimpression des Pères de l'Eglise, demanda au roi que les matrices grecques fussent rachetées et rapportées en France. Sur cette requête intervint l'arrêt suivant, qui se trouve imprimé dans les Jetés et Mémoires du clergé de France, de 1645 et 1646, tome II, page 2b0; mais dont j'ai collationné le texte sur l'original, aux Archives générales de France, conseil d'Etat, E 61.

Arrest du conseil d'Estat du roy, du 27 mars 1619, rendu sur les remonstrances des agens généraux du clergé, par lequel le roy ordonne une somme de 3,000 livres pour retirer les matrices grecques que le roy François I" avoit fait en faveur des lettres et des universités de France, et que Paul Estienne avoit depuis vendues ou engagées à la seigneurie de Genève, moyennant pareille somme, et ce pour s'en servir à l'impression des Pères grecs entreprise par le clergé.

Sur ce qui a esté remonstré au roy en son conseil, par les agens généraux du clergé de France, qu'une des plus grandes gloires de ce royaume estoit d'avoir de tout temps tellement chéry les arts et les sciences, que les estrangers les seroient venus rechercher dans ses universités comme en leur séjour naturel ; et que nonseulement cedict royaume auroit surpassé les autres par la splendeur des lettres, mais aussi par la quantité et curiosité des boas livres et belles impressions, tant grecques que latines. Que maintenant lesdicts estrangers, jaloux de ceste gloire, ne pouvans rompre l'amitié et l'habitude que les lettres ont avec les esprits qui naissent en ce royaume, s'etforcent d'en oster les impressions, qui sont la voix et les parolles des sciences, par lesquelles elles traittent et confèrent avec les hommes : auquel effet quelques estrangers ont depuis peu acheté de Paul Estienne, pour le prix et somme de 3,000 Uvres, les matrices grecques que le feu roy François I" avoit fait tailler (3) pour ornement de ses universités et com-

(1) Voyez à ce sujet deux lettres de Paul pubhées par M. Renouard {Annales des Est.^ Z' édition, p. 576 et suiv.).

(2) J'emprunte tout ce récit à M. Renouard {Ann. des Est., 3' édition, p. 502 et suiv.), qui l'a puisé dans des documents copiés pour lui dans les registres du conseil de Genève.

(3) On ne taille pas des matrices, on les frappe avec le poinçon. Voyez l'observation de la page 10.

modité des lettres, avec tant de frais qu'il ne seroit ny juste ny raisonnable, mesme qu'il importe à la grandeur et à l'honneur de ce royaume, d'en laisser emporter choses si rares et si riches, inventées par le bonheur et diligence des feus roys, ce qui seroit funeste à tous les bons esprits, et qui inviteroit les Muses à suivre ceux qui posséderoient ces ornemens et abandonner ce royaume. Au moyen de quoy lesdicts agens supplient Sa Majesté vouloir ordonner que ladicte somme de 3,000 livres sera prise de son espargne, pour estre payée comptant audict Paul Estienne, afin que lesdictes matrices soient apportées en ceste université de Paris, pour servir à l'impression des Pères et auteurs grecs.

Le roy, en son conseil, ayant esgard à ladicte remonstrance, a ordonné et ordonne que de la somme de six vingt mille livres naguères fournie es mains de maistre François de Castille , receveur général du clergé , par le trésorier de son espargne, pour subvenir au payement des rentes de l'hôtel de ville, assignées sur ledict clergé, suivant l'arrest du dernier mars 1618, il en sera pris et employé la somme de 3,000 livres pour retirer lesdictes matrices des mains de la seigneurie de Genève ou dudict Estienne. Et d'autant qu'il est nécessaire qu'elles soient rendues fldèlement, veut Sadicte Majesté lesdictes matrices estre retirées par le sieur de Vie, conseiller audict conseil d'Estat, et à cet effet lesdictes 3,000 livres lui estre baillées comptant par ledict de Castille, et qu'il soit payé présentement sur ladicte somme 400 livres audict Estienne, lequel se transportera en la ville de Genève pour les recognoistre, et rendre an plus tost fidèle rapport de tout Testât et condition d'icelles. Et rapportant par ledict de Castille quittance dudict sieur de Vie de ladicte somme de 3,000 livres, elle luy sera passée et allouée en ses comptes, qu'il rendra par devant les sieurs du clergé.

Du 27" jour de mars 1619, à Paris. (Suivent quatre signatures illisibles.)

Ainsi donc plus d'obstacles ni d'opposition de la part de Paul Estienne, devenu l'agent de cette négociation. Mais longtemps avant il avait été compromis dans une fâcheuse affaire (1). Sorti de prison sur sa parole de ne point quitter Genève, Paul s'était sauvé à Paris, et il ne pouvait rentrer dans Genève sans un sauf-conduit que le conseil refusait. Le roi crut devoir écrire, pour l'obtenir, une lettre expresse, dont voici la teneur :

Lettre de Louis XIII au conseil de la république de Genève, au sujet des matrices grecques.

A nos très chers et bons amis les syndiques et conseil de Genève.

Très chers et bons amis, ayant advisé de faire retirer quelques matrices d'imprimerie qui furent portées à Genève par feu Robert Estienne, comme nous appartenans, nous avons commandé à Paul Estienne, son petit -fils, de se transporter par delà pour les recognoistre et nous les faire rapporter, de quoy nous espérons que de vostre part vous nous ferez paroistre toute favorable disposition, €t ayderez en cela à l'effect de nostre intention, comme à chose que nous avons à cœur, donnant à ceste fin tout seur et libre accès audit Paul Estienne dans

(1) Voyez les Annales des Est., 3* édit., p. 501.

ladite ville de Genève, et tout bon et favorable traictement. Et n'estant la présente pour autre effect, nous prions Dieu, très chers et bons amis, qu'il vous ait en sasaincte et digne garde. Escrit à Sainct-Germain en Laye, 16 29" jour de novembre 1619. Signé : LOUIS. Et plus bas : Brulabt.

En conséquence de cette lettre, le sauf-conduit fut promis. Paul vint à Genève sur la fin de février 1620, présenta requête pour obtenir ce saufconduit, qui lui fut accordé pour deux mois, et probablement prolongé ensuite. Il reçut les matrices, qu'il reconnut en bon état, et consentit à payer les dettes liquidées lors de l'adjudication de 1016. Le conseil écrivit à M. Anjorrant, le 5 mars 1621, que l'on avait fait avec Paul ce qu'il avait désiré, et tout fut terminé là quant à l'affaire de Genève (1). Toutefois, avant de livrer les matrices, il paraît qu'on avait fait faire dans cette ville une fonte (2) de chacun des deux caractères. Paul les réclama , offrant d'en payer la valeur. On ignore quel fut le résultat de cette demande.

Ces matrices grecques furent alors confiées à Antoine Estienne, fils de Paul, déjà imprimeur du roi à Paris depuis plusieurs années (3), et qui, par brevet du 30 décembre 1623, reçut, pour ce dépôt sans doute, une pension de 600 livres sur l'épargne. Antoine, déjà gratifié d'une pension de 500 livres par le clergé de France, qui l'avait nommé son huissier audiencier, en récompense de l'abjuration du protestantisme, qu'il avait faite en 1612 entre les mains du cardinal du Perron , son patron, reçut de plus un logement gratuit au collège de France, à titre de gardien des matrices grecques, qu'on voulut probablement rattacher à cet établissement littéraire, comme convenant mieux que la chambre des comptes, où M. Renouard dit à tort qu'elles furent déposées (4).

(1) Si l'on en croyait Vitré, ce n'est pas avec l'argent du clergé qu'auraient été acquises les matrices de Genève. « Vitré, dit-il, dans son Mémoire déjà cité, ne sçait que devinrent les trois mille livres; mais il sçait qu'elles n'ont pas esté employées à cela, et que ce n'a pas esté par ceste voie que les matrices ont esté retirées, selon l'intention du clergé; car les choses ont demeuré en Testât où elles estoient jiisques au temps de M. des Noyers, qui employa l'autorité du roy auprès de la seigneurie de Genève pour les faire revenir en France.» Les faits rapportés plus haut d'une façon si précise donnent tort à Vitré.

(2) M. Renouard dit qu'on avait fait deux fontes; mais c'est parce qu'il a mal compris les termes du document qu'on lui avait communiqué. Les deux fontes se rapportent aux deux seuls caractères dont on avait les matrices à Genève, c'està-dire celles de cicéro et de gros-romain.

(3) M. Renouard {Annales des Est., 3' édit., p. 212) a parfaitement prouvé qu'Antoine était déjà imprimeur du roi. Le brevet du 30 décembre 1623, mentionné par La Caille (p. 217), ne doit donc pas se rapporter h la charge d'imprimeur du roi, comme le croit cet auteur, mais bien à celle de garde des matrices grecques.

(4) Ann. des Est., 3« édit., p. 505. M. Renouard a confondu les matrices grecques avec les matrices des caractères arabes, etc., achetées, sur l'ordre du roi, par Antoine Vitré, imprimeur du roi pour les langues orientales, et provenant

32 LES ESTIENNB

Le logement d'Antoine devait être « dans ces vieilles constructions que l'on a abattues en 1 836 et 1 837 pour faire au collège royal, dans la rue Saint- Jacques, la belle entrée maintenant existante, depuis longtemps désirée, et projetée dès 1610, année où furent achetés les premiers terrains sur lesquels, après plus de soixante ans, on construisit cet établissement scientifique (I). »

Une sentence du lieutenant civil, du 28 mai 1631, « ordonne que l'imprimerie d'Antoine Estienne sera rendue au collège royal, en présence des syndics et adjoints des libraires. » M. Renouard dit qu'il ne peut être ici question que du local et non de l'imprimerie même (2). Je suis d'un autre avis. En voyant la gêne constante d'Antoine, dont les dettes nécessitèrent plusieurs actes judiciaires (3), je ne suis pas éloigné de penser que les directeurs du collège royal s'étaient rendus adjudicataires de son imprimerie pour la lui conserver, et crurent devoir faire constater leurs droits devant les chefs de sa corporation. En effet, la preuve qu'il ne s'agit pas ici du local, c'est qu'Antoine resta toujours dans ce logement, où il se trouvait du moins encore en 1 663, comme nous le verrons plus loin , quoique ce fait fût contraire aux règlements , qui défendaient aux libraires d'habiter les collèges (4). La revendication indiquée plus haut , loin d'être une mesure rigoureuse à l'égard d'Antoine de la part des directeurs du collège royal, prouve au contraire, suivant moi, leur bienveillance pour lui. Au reste, Antoine Estienne n'était pas le seul qui eût un logement dans ces bâtiments. Je trouve dans un Recueil chronologique des lettres patentes , etc. , sur l'imprimerie, une note ainsi conçue : « 16 juillet 1617, délibération de la communauté qui « arrête qu'il sera loué une salle au collège royal pour la somme de 40 livres, « pour y visiter les livres des libraires du dehors. » La communauté conserva même fort longtemps cette salle, où elle tenait aussi ses assemblées, et qui paraît lui avoir été cédée gratis en 16oo. Voici, en effet, ce qu'on lit dans le recueil déjà cité , à la date du 1 0 mars de cette année : « Concession « d'une partie de la salle basse du collège royal faite par l'èvêque de Cou- « tance, grand aumônier de France, à la communauté, pour y tenir ses as-

de la succession de Savary de Brèves, qui furent en effet déposées à la chambre des comptes. M. de Guignes a publié l'ordre du roi relatif à ce dépôt. (Voyez son Essai historique, p. xxxvii du tome I" des Notices et extraits des manuscrits, etc.)

(1) Renouard, Ann. des Est., 3* édit., p. 518.

(2) Ibid.

(3) Ibid., 515.

(4) Il y eut à ce sujet plusieurs déclarations du roi, une entre autres du 6 février 1625, portant que tous les libraires doivent habiter dans l'Université, et non dans les collèges. (Voyez le Recueil chronologique cité plus bas.)

El LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS l'^^. S3

« semblées et y visiter les livres. » Le 5 décembre 1670, la communauté « escbangea cette chambre contre celle de Cambrai (1). '> Cet échange eut lieu pour satisfaire à un ordre du roi qui prescrivit cette année aux libraires de déguerpir du collège royal ; mais qui cependant ne fut pas rigoureusement exécuté, si on s'en rapporte à un mémoire qu'il convient de publier ici.

Mémoire manuscrit conservé dans les archives de la Bibliothèque nationale (papiers relatifs à l'imprimerie royale), et qui semble avoir été rédigé pur un imprimeur ordinaire du roi (vers 1720) (!?).

Les anciens imprimeurs ordinaires du roy ont eu leur logement au collège royal; Robert Estienne a esté le premier qui y fut logé, par le roy François I", en 1525 (3). Plusieurs autres imprimeurs du roy, successeurs de Robert Estienne, ont esté pareillement logés dans ledit collège royal, sous les règnes des roys Henry II, Charles IS et Henry UL

Dans la suite, les imprimeurs du roy (4) eurent la foiblesse de prester leur logement à la communauté des marchands libraires, qui voulurent se l'approprier, et en ont jouy jusqu'à l'année 1670, que le feu roy, estant informé que le logement que les libraires occupoient dans le collège royal ne leur appartenoit pas, envoya un ordre aux libraires d'en sortir, auquel n'ayant pas obéy, feu M. Colbert envoya un second ordre le 4 décembre 1672, qui fut signifié au syndic par un garde du roy de la prévosté, auquel ils refusèrent encore d'obéir.

EnQn, le 24 octobre 1679, M. Colbert envoya un exempt des gardes de la prévosté, avec un troisième ordre, pour les faire sortir de force, ce qui fut exécuté. Ils ont fait depuis ce temps plusieurs tentatives, dont ils ont toujours esté rebuté, avec justice.

Présentement, la communauté des Ubraires sollicite auprès de Son Altesse royale monseigneur le duc d'Orléans pour avoir la place qui reste à bâtir dudit collège royal, ce qui ne seroit pas juste de leur accorder, attendu que tout le terrain du collège royal est destiné pour loger les professeurs royaux et les imprimeurs du roy, et non pour une communauté de marchands libraires, qui en a esté chassée en 1679. Tl est très important que monseigneur le duc d'Antm soit informé de la démarche des marchands libraires, afin qu'il s'oppose à leur injuste demande. H y a bien plus de justice d'accorder le même terrain aux imprimeurs ordinaires du roy, qui ont l'honneur d'avoir monseigneur le duc d'Antin pour supérieur, et qui donnent tout leur temps, peines et soins pour le service du roy et de l'Estat.

(1) Recueil chronologique, etc., Ms. delà Bibl. nat., Suppl. franc., 5030.

(2) Je dois la connaissance de cette pièce à M. Olivier Barbier, l'un des conservateurs adjoints de la Bibliothèque nationale.

(3) On fait ici sans doute allusion au domicile des premiers Estienne dans le haut de la rue Saint-Jean-de-Beauvais (au clos Bruneau), près du collège royal ; mais il est bon de faire remarquer que ce logement a été occupé d'abord par Henri I", qui n'a pas été imprimeur du roi, et ensuite par Robert avant la création du collège royal, qui n'eut lieu qu'en 1530.

(4) Cela se rapporte peut-être à Antoine Estienne, chez qui se serait réunie la communauté; toutefois nous avons vu que cette dernière possédait déjà une salle !ii co!lè?e roval en 1617,

2k LES ESTIEMNS

llistoîre des types ^recs du roi durant le XTII'' siècle.

A partir du jour de la rentrée en France des matrices achetées à Genèse, les gi-ecs du roi reparurent avec tout leur éclat dans un grand nombre de belles et savantes éditions. Je citerai particulièrement une collection des Tères de l'Eglise, en 10 vol. in-folio, publiée en 4 624, par la compagnie de libraires connue sous le nom de Société de la Grand' Navire avec les initiales au haut des mâts (1). Cette édition, ordinairement reliée en 8 volumes (2), est copiée sur celle donnée précédemment par Margerin de la Higne; mais elle est augmentée des Pères grecs.

La même année Antoine Estienne publia , pour une autre grande compagnie appelée Soùietas grxcarum edifionum (3), une édition de Plutarque en 2 volumes in-folio. Il a soin de constater sur le titre que cette impression est faite tijpis regiis.

En 1625, le même imprimeur exécuta pour la même compagnie une édition de Xénophon; en 1629, une d'Aristote, etc.

Une nouvelle compagnie de libraires à la Grand' Navire , ayant pour associés Etienne Piicher, Sébastien Cramoisy, Denis Moreau , Claude Sonnius, Gabriel Cramoisy et Gilles Morel, publia en 1638, typis regiis, les (Buvres de saint Cyrille d'Alexandrie ; en 1641, celles de Clément d'Alexandrie, etc. (4).

Vers le même temps, la fondation de l'imprimerie royale et l'impression dans cet établissement de la collection de la Btjzantine donnaient un nouveau

(1) Elle était composée des libraires Michel, Laurent et Jean Sonnius, et Jérôme Drouart.

(2) Divisés ainsi : I" tome, 1" partie du 1" volume; II' tome, 2' partie du 1" vol.; 111= tome, 2'^ et 3= vol.; IV-^ tome, 4*^ vol.; V" tome, 5% 6' et 1" vol.; VI' tome, 8" vol.; VIP tome, 9' vol.; VIII« tome, 10' vol. Sur le premier volume paraît une grande vignette, qui occupe toute la page du titre; sur les autres volumes, on voit seulement la Grand' Navire, avec le mot Lutetia.

^3) Des exemplaires de ce livre portent sur le titre : Apud Societatem grœcarum editionum (Bibl. Sainte-Geneviève) ; d'autres : Apud Antonium Stephanum (Bibl. nat.). L'épître dédicatoire, adressée au roi Louis XIII, est signée par Antoine Estienne, suo et societatis nomine, ce qui prouve qu'il faisait partie de cette compagnie, que La Caille dit seulement composée de Morel, Sonnius, Cramoisy et Buon.

(4) En présence de ces faits, je ne m'explique pas le passage suivant des Etudes de M. Crapelet(p. 1S9) : « En 1637, le docteur Chartier, professeur de médecine, voulant publier une édition en grec et en latin des ouvrages d'Hippocrate, ne put trouver aucun correcteur à Paris capable de lire les épreuves de son livre, et il fut obligé de confier à plusieurs savants de ses amis ce pénible et minuiieux travail. »

ET LES TYPES GRECS DE FRANÇOIS l''»". 3o

relief aux types de François !«■■, dont les matrices restèrent toutefois encore dans les mains d'Antoine Estienne. Ce typographe prenait alors (1649) le titre de premier imprimeur et libraire du roi, titre qu'il rendait en latin par les mots : « Prototypographus regius et christianissimi régis bibliocômus ordinarius » (1).

Mais bientôt après, poussé sans doute par la gêne qui, de 4^50 à 4664, semble avoir arrêté l'essor de son imprimerie, Antoine Estienne commit un abus de confiance assez grave. Il nous est révélé par un arrêt du conseil, dont il convient de donner ici le texte, quoiqu'il renferme quelques inexactitudes chronologiques.

Arrêt du conseil relatif aux caractères grecs du roi (2).

Sur ce qui a esté représenté au roi, estant en son conseil, que le roy François l", ayant fdict graver des poinçons et frapper des matrices de plusieurs sortes de caractères grecs, entre autres de celui appelé de cj ros-romain , et d'un autre plus petit, appelé grec de cicéro, lesdits caractères furent trouvés si parfaits, qu'ils furent appelés les grecs du roy, et ont esté depuis employés aux impressions des ouvrages des Pères de l'Eglise grecque et des autres anciens auteurs grecs catlioliques ; mais ces matrices ayant esté, par succession de 'emps, diverties et dissipées, mesme transportées dans les pays étrangers par la mauvaise conduite de ceux auxquels ces caractères avoient esté confiés, elles auroient, de l'autorité de Sa Majesté, et avec beaucoup de despense et d'application, esté recueillies, et enfin déposées au collège royal, et mises en la garde des Estienne, lesquels ayant fait fondre quantité des deux sortes de grecs aux despens de Sa Majesté , Antoyne Estienne les auroit vendus à vil prix à un libraire nommé Lucas , faisant profession de la religion prétendue réformée, qui dit les avoir envoyés à Jean Berthelin, libraire à Rouen, faisant profession de la mesme religion prétendue réformée; et d'autant qu'il importe de prévenir les abus desdits caractères contre la religion catholique, apostolique et romaine, et qu'ayant esté fondus aux despens du roy, ledit Estienne n'en a pu disposer sans sa permission.

A quoy Sa Majesté voulant pourvoir, le roi, estant en son conseil, a ordonné et ordonne qu'à la diligence des procureurs généraux de Sa Majesté, lesdits caractères grecs seront saisis et arrestés en quelques lieux du royaume qu'ils se rencontrent , pour, les procès-verbaux de saisies rapportés , y être pourveu par Sa Majesté ainsy qu'il appartiendra; a fait très expresses inhibitions et defifenses audit Estienne, et à tous autres, de faire faire aucune fonte desdits caractères grecs sur lesdites matrices, et à tous fondeurs desdites lettres d'en fondre sans permission de Sa Majesté, à peine de prison. A fait pareillement deffense à tous libraires et autres de transporter hors du royaume lesdites lettres grecques, à

(1) Voyes les Annales des Est., 3'= édit., p. 224 et 223.

(2) Archives générales de France, arrêts du conseil, E. 1718, fol. 93. Cette pièce a été imprimée déjà, mais avec la date inexacte du 27 juillet, dans un recueil d'actes sur l'imprimerie royale (vol. in-4° de xii et 265 pages) dont il n'a été tiré que cinq exemplaires, en 1815. Un de ces exemplaires est en ma possession

36 LES ESTIEN>"tt

ptliie d'élre proe<idô extrauidinairemcûl contre ceux qui auront fait ou favorisa ledit transport.

A Paris, le vingtiesmc juillet 1663. Signé : Ponxet etSÉGCiER.

D'après ce document, on voit qu'Antoine Estienne n'avait pas le droit de faire des fontes des grecs sans la permission du roi. Peut-être, pour le punir de sa faute, lui retira-t-on alors la garde de ces caractères; cependant il semble l'avoir eue jusqu'à sa mort; mais il n'en fit plus usage à partir de 1664 , époque où il paraît avoir cessé d'imprimer. Il mena encore pendant dix ans une vie misérable, et mourut en 1674, presque aveugle de vieillesse, à l'Hôtel-Dieu de Paris (1), où il s'était depuis peu retiré. En lui s'éteignit, à proprement parler, la famille des Estienne; car son fils Henri, qui avait obtenu la survivance de son office d'imprimeur du roi par brevet du 28 avril 1652, enregistré au parlement le 24 mars 1653, d'après le consentement de la communauté des imprimeurs-libraires, donné le 20 du même mois, était mort le 6 octobre 1661 (2).

Je viens de dire qu'Antoine Estienne semblait avoir conservé la garde des matrices des grecs du roi jusqu'à sa mort. En effet, il n'en est pas encore (|uestion dans un inventaire de l'imprimerie royale fait en 1670, lorsque cet établissement passa de la direction de Sébastien Cramoisy à celle de son neveu , Sébastien Màbre-Cramoisy, qui en avait obtenu la survivance dix ans auparavant.

(1) Ou sait que son grand-père, le plus célèbre des Estienne, Henri II, mourut à rtiôpital de Lyon, en 1598. Charles était mort en 1564 dans les prisons du Chà:elet. Cette famille a eu, comme on voit, une singulière destinée!

(2) 11 a été publié plusieurs généalogies des Estienne. Aucune ne fait mention d'un Gommer Estienne, imprimeur-libraire à Paris en 1555, dont l'existence est révélée sur la souscription d'un petit livre fort curieux acheté par le libraire Potier à. la vente de la Bibliothèque Parison, le 29 février 1856. Ce Gommer n'était sans doute pas de la famille des grands Estienne; mais comme on n'a connu jusqu'ici point d'antre famille de ce nom dans l'imprimerie au XV'I"' siècle, il est bon d'enregistrer le fait. Le livre en question est un Psautier [Psalterium Davidicum) in-16, qu'on croit imprimé pour le connétable Anne de Montmorency, parce qu'il est orné à la première page d'un cadre gravé sur bois portant sa devise grecque, ses armes et son monogramme. Il est certain que l'exemplaire de M. Parison a été imprimé pour le connétable et lui a appartenu, car on voit encore ses initiales sur la reliure; mais cela ne prouve pas que l'édition ait été faite uniquement pour lui, car alors on n'y aurait pas mis l'adresse d'un libraire; or on lit au bas de la première page: « Parisiis, apud Gommaerum Stephanum, in vico Bellovaco, ad insigne HominisSylvestris, 1555. » D'où je conclus que l'éditeur de ce livre en a seulement fait tirer un exemplaire pour l'usage du connétable; mais que le reste de l'édition a été mis en vente. Peut-être est-ce Gommer qui avait imprimé de 1539 à 1552 au collège des Lombards (collegium Italorum), au témoignage de Lottin (Catalogue, etc., t. IF, p. 29), et qui venant s'établir ensuite dans la rue de Beauvais, à l'enseigne du Sauvage, fut la tige de la seconde famille des Estienne, libraires à Paris au XVII- siècle. (Voyez Lottin, zVyîof. p, 63, et Renouard, Annales des Est., 3" édit., 1^. 1/20.]

ET LES TYPES GRECS IiE F1\AN(^;01S l^f. 3/

Dans cet inventaire, il n'est question que de caractères grecs, et non de matrices. Mais, chose singulière ! on y trouve mentionnée une fonte du grec de gros-parangon, quoique les matrices de ce caractère ne se soient pas trouvées parmi celles qui avaient été rachetées à Genève. Il est vrai que ce grec est dit demi-usé, et qu'il pouvait provenir de quelque vieille fonte acquise par l'imprimerie royale à la vente d'une ancienne imprimerie.

Voici, au reste, les termes de cet inventaire :

1° Gros-parangon demi-usé 1327 livres.

presque neuf. 973

2" Gros-romain ,

use 29b

3° Cicéro demi-usé 270

Le gros-romain presque neuf avait sans doute été fourni récemment par Antoine Estienne, le détenteur des matrices rachetées à Genève. Quant au gros-parangon, il était alors impossible de le renouveler, car on n'en avait pas de matrices.

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aussitôt après la mort d'Antoine Estienne, sinon avant, l'imprimerie royale reçut en dépôt les matrices genevoises, car nous les y retrouvons en effet quelque temps après. Non content de cela, le gouvernement songea à y faire rentrer les poinçons mêmes, dont l'existence avait été récemment révélée au public par le curieux Mémoire de Vitré déjà cité, et où on lit le passage suivant :

« Je dois rendre ce lémoignagne à l'hoimeur de messieurs de la chambre des comptes, que les poinçons y sont encore aujourd'huy très soigneusement conservés, dans des boëtes toutes garnies de veloux. Je sçay mesme que quelques grands, les ayant obtenus du roy en don, pour en tirer de l'argent, ils s'y sont fortement opposez. 11 est vray que je fis considérer à quelquesuns de messieurs de cette compagnie, qui me firent l'honneur de m'en parler, de quelle importance estoient ces choses-là, et leur dis qu'il pourroit venir un temps auquel on puniroit comme des sacrilèges ceux qui auroient donné les mains au transport de ces poinçons-là ; qu'il y avoit lieu d'espérer qu'enfin on se lasseroit de tant ferrailler, et que Dieu peut-estre nous donneroit sa paix ; qu'alors on ne les laisseroit pas là sans les faire servir, quand on en auroit besoin, ou en France ou aux autres pays catholiques, avec Tagrément du roy, en leur permettant d'en faire frapper des matrices, à la charge de mettre aux ouvrages qu'ils en feroient les mots typis régis christianissimi. »

Mais si on avait retrouvé la trace des poinçons grecs, on avait alors si «empiétement perdu de vue les circonstances de ce dépôt, que M. de Lou-

vois, dans une lettre du 10 décembre 4683, crut devoir demandera la chambre des comptes comment « la cassette qui le renfermoit avoit été portée à '■ la chambre, comment la chambre en étoit chargée, en vertu de quel ordre, « et copie de cet ordre, s'il se pouvoit » (1).

Il ne paraît pas qu'on ait pu répondre d'une manière satisfaisante à ces diverses demandes, car la chambre des comptes ignorait elle-même d'où lui venait ce dépôt.

Cinq jours après, Louis XIV écrivait aux gens de la chambre des comptes une lettre qui prouve qu'on ignorait même de quoi se composait au juste le dépôt en question :

Lettre du roi aux gens tenant la chambre des comptes, pour leur ordonner de remettre au directeur de l'imprimerie royale une layette renfermant des poinçons de caractères grecs.

Louis, etc., à nos amés et féaux les gens tenant notre chambre des comptes à Paris, salut. Ayant été informé qu'il y a dans le greffe de notredite chambre une layette remplie de poinçons ou matrices de lettres grecques et autres, déposées audit greffe depuis longtemps, lesquelles pourroient s'y gâter (2), et qu'elles peuvent servir à notre imprimerie pour en faire des caractères, voulant qu'elles soient mises entre les mains de notre amé Sébastien Màbre-Cramoisy, directeur de notredite imprimerie, et pour cet effet tirées du greffe de notredite chambre; à ces causes, nous vous mandons et ordonnons de faire incessamment remettre cesdits poinçons et matrices entre les mains dudit Cramoisy, desquels il se chargera au bas du procès-verbal que vous en ferez faire, pour, par lui, être conservés en notre dite imprimerie ; car tel est notre plaisir.

Donné à Versailles, le quinzième jour du mois de décembre, l'an de grâce mil six cent quatre-vingt-trois, et de notre règne le quarante-unième.

Signé : LOUIS. Et plus bas : Par le roi, Colbert.

Avant de s'exécuter, la chambre des comptes exigea trois lettres de cacher, une pour la compagnie, l'autre pour M. le premier président, et la troisième pour les avocat et procureur généraux. Ces formalités remplies, la layette fut remise. Elle consistait en huit paquets de poinçons, dont on fit faire |)resque aussitôt des matrices; c'est du moins ce qu'il est permis de conclure des inventaires de l'imprimerie royale qui furent dressés par la veuve de Sébastien Màbre-Cramoisy, pour être remis au nouveau directeur, Jean Anisson, nommé le 15 janvier 1691. L'inventaire signé par ce dernier, le 29 janvier, nous apprend, en effet, qu'il y avait alors à l'imprimerie royale

(1) M. de Guignes, Essai, etc., p. xcu (en tête du premier volume de la collection des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale).

(i) Elles auraient probablement péri dans l'incendie de la chambre des comptes si elles v fussent restées.

deux assortiments de matrices des deux plus petits caractères, c'est-à-dire celui provenant de Genève, et celui exécuté récemment à Paris :

Gros-parangon ... 82 (1) poinçons 497 matrices.

assortiment . . 614

assortiment . . 537

„. , , ^ . (1" assortiment . . 481 '

Cicéro (2) poinçons < „„

^ ' ^ ' {T assortiment . . 350 (désassorties

l 1er

Gros-romain. . . . 447 poinçons <

De plus cet inventaire nous fait connaître le poids des caractères grecs fondus que possédait l'imprimerie royale :

Gros-parangon demi-usé 1093 livres (3).

^ . ( presque neuf 1502

Gros-romain ' '^

presque usé 1021

„. ^ ( usé 258

Cicéro \ .

\ presque usé 489

En outre ,

Un saint-augustin , plus de demi-neuf 557

(On n'avait ni poinçons ni matrices de ce caractère.)

Dans un inventaire général du 8 février 1691, signé Muguet et Coignard, on retrouve le même détail de poinçons et de matrices des caractères grecs; Malheureusement on n'a fait que copier le premier , et nous ne pouvons par conséquent rectifier celui-ci.

Dès le début de la direction de Jean Anisson, on songea à réparer ce qui pouvait manquer dans les caractères grecs du roi. Le 7 février 1692, dit M. de Guignes (4), M. de Pontchartrain passa avec le graveur Grandjean un marché par lequel celui-ci « s'engagea de faire 136 poinçons de lettres « grecques de gros-romain; plus, d'en frapper deux matrices de chacun en « beau cuivre rouge, avec une fleur de lis marquée ainsi que sur le poinçon. « L'une de ces matrices sera justifiée au premier assortiment des matrices « de gros-romain grec, et l'autre au second assortiment du même gros-ro- « main grec. »

(1) Ce chitfre est évidemment inexact. Il a été emprunté à un état où on a fait suivre d'un p certaines lettres, comme devant indiquer celles dont on avait des poinçons, mais où on a omis tout le gros de l'alphabet. Il y avait certainement plus de 300 poinçons pour le gros-parangon.

(2) Ici, on a mieux fait que de se tromper de chiffre, on n'en a point mis du tout, quoiqu'il y ait plus de 300 poinçons de ce corps.

(3) On voit par ce chiffre qu'on n'avait point fondu de caractères de ce corps depuis 1670, car il avait seulement diminué de quantité.

(4) Notices et extraits des manuscrits, etc., t. 1, p. xcni.

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