Les étangs
« Raoul, dis-je tout en galopant, est-ce que nous allons continuer longtemps de ce train-là? A combien sommes-nous de chez toi?
— A deux ou trois lieues, mon ami, pas davantage; dépêchons, dépêchons. »
Il rentra la tête dans le col de sa
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peau de bique, fit sentir Péperon à son cheval, qui n^en avait pourtant pas besoin, et patata, patata, nous voilà montant la côte à fond de train.
Je commençais à être furieusement agacé : nous étions partis dès le matin pour chasser le renard, en dépit des avertissements du baromètre. Le temps était devenu exécrable ; naturellement, nous n Wions pas pu chasser, les chiens étaient au diable et depuis une grande demiheure, la pluie me cinglait le visage.
Au haut de la côte, nous fûmes salués par un épouvantable coup de tonnerre. Je m^arrétai court et regardai derrière moi ; le ciel était noir comme un four et de gros nuages endiablés nous poursuivaient avec un acharnement croissant.
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« Mon cher garçon, fîs-je avec aigreur, il faut absolument trouver un abri. J^ai une rivière dans le dos, un torrent dans mes bottes...
. — Un abri! Crois-tu que cela soit si facile à trouver?
— Gagnons du moins ce bouquet de bois qui est dans la vallée. N'estce pas un bouquet de bois que j'aperçois là-bas à travers la pluie ?
— Tiens, au fait, voilà une idée.
C'est là, si je ne me trompe, qu'habite l'Américain. Allons-y, mon cher. ))
Et ce diable de Raoul se lança comme un véritable fou, descendant la côte au grandissime trot, quoique le sol argileux et détrempé fut prodigieusement glissant et que son cheval fut très-peu sur du devant. Jolie
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bête d^ailleurs, mais dont je n'aurais pas voulu pour rien : de Facier dans les jarrets, du coton dans les épaules ; pointant au bourdonnement d'une mouche, horriblement sur Tœil, naturellement... un cheval à se faire tuer. Précisément Fidéal de mon ami Raoul. Singulier garçon! 11 n'y mettait ni forfanterie, ni orgueil : l'imprudence était instinctive chez lui; il s'y complaisait, s'y trouvait à l'aise. Au collège , où nous passâmes près de dix ans ensemble, ses folies sont restées légendaires. Il me faisait trembler et je m'étais attaché à lui en raison même des inquiétudes qu^il me causait. On eût dit que j'avais pour mission sur cette terre de protéger ses jours.
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Lorsqu^à la fin de nos études nous dûmes nous séparer, je lui fis mes adieux comme à quelqu'un que Ton ne doit plus revoir. 11 me semblait impossible qu'il ne se rompît pas le cou à son premier pas dans la vie. Il n'en fut rien pourtant.
Une année environ avant cette chasse manquée dont je parlais il n'y a qu'un instant, j'étais en chemin de fer me rendant à Fontainebleau. Le train venait de s'ébranler et sortait déjà de la gare assez rapidement; j'allongeais mes jambes et je dépliais mon journal, lorsque tout à coup j'entends des cris. Je me précipite à la portière et je me trouve face à face avec mon ami Raoul, accroché, suspendu dans le vide, et riant comme un fou. De
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loin le chef de gare et les employésgesticulaient avec violence.
« Raoul, mon ami, m^écrai-je en le saisissant au collet.
— Darthel, toi! Ah! par exemple!
Veux-tu bien me lâcher, que j^entre chez toi. »
Et, en effet, le plus aisément du monde et en moins de temps qu^il n^en faut pour le raconter, il avait passé par la fenêtre et était assis à côté de moi.
« Je suis arrivé un peu en retard, dit-il en s^installant. Mais quelle bonne chance, te retrouver, mon brave Auguste! »
Il me serrait les mains, me regardait de la tète aux pieds avec une affectueuse curiosité qui réveilla en moi le souvenir de notre vieille
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camaraderie. Bientôt nous eûmes retrouvé rintimité d^autrefois; je sus que depuis cinq années, son père et lui, retirés tous deux des affaires, étaient venus s^installer dans cette iolie vallée de la Sorne qui confine à rOrléanais et à la Sologne. Leur propriété avait de Timportance et rhabitation où ils vivaient en famille était des plus confortables et des mieux aménagées. Je sus que sa jeune femme était blonde et charmante ; que son bambin avait comme son père d'étonnantes dispositions pour se faire casser les rems j que leur chasse était superbe et qu'on me recevrait à cœur ouvert. Je promis en le quittant d'aller lui- faire une visite et c'est par suite de cette promesse que je me trouvais descen-
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dant au grand trot la côte des Landes et me dirigeant vers la demeure de l'Américain.
J'éprouvai un certain soulagement lorsque nous fûmes dans la vallée. Nous prîmes à droite et bientôt j'aperçus un vieux pont en ruines, rnais conservant encore sous le lierre et la mousse une apparence monumentale tout à fait en désaccord avec le chemin étroit et défoncé qui y aboutissait. Quoique par cette pluie battante je ne fusse guère en goût d'observation, je remarquai cependant à la clef de voûte de Tune des deux arches un de ces larges écussons tapageurs et superbes que Ton sculptait si bien au commencement de Louis XV. Quant à Tautre arche, elle était compléte-
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ment effondrée. La rivière était d'ailleurs si peu profonde que nous pûmes la passer à gué sans la moindre peine.
« Voici un sentier qui doit nous mener chez notre bonhomme, fit Raoul après un moment d^hésitation.
— Comment^ malheureux, tu ne sais même pas le chemin?
— Je n'ai jamais mis les pieds chez lui. C'est un original, un sauvage qui ne veut voir personne, voilà tout ce que j'en sais, et je ne suis pas assez curieux pour faire six grandes lieues dans le simple but de présenter mes devoirs à un pareil ours. 11 est très-possible, je ne te le cacherai pas, qu'il nous laisse à la porte... Tiens, voici très-probablement la place des anciens étangs. »
lo Les Etangs.
Le terrain s'affaissait en effet sur une vaste étendue envahie depuis longtemps par la lande. Rien de.
plus sauvage que ce pays : un sol inculte, de maigres buissons et de temps en temps un chêne isolé, noueux, ramassé sur lui-même et craquant sous Teffbrt du vent. Bientôt nous eûmes pénétré dans ce bouquet de bois que j'avais aperçu du haut de la colline et quelques minutes après nous nous arrêtions devant un grand mur noirâtre et moussu 'qui servait d'enceinte à la propriété de l'Américain.
Il était évident que l'ermite de ces lieux devait recevoir peu de visites, car le sentier qui longeait cette sombre clôture était à peine tracé. A chaque instant nous devions écarter
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Les Étangs. il
les branches et les ronces qui nous barraient le passage, et c^est en se faufilant au milieu des fourrés que Ton arrivait à une porte assez large et fort basse dont Tun des battants, presque complètement envahi par le lierre, semblait avoir pris racine.
Porte de prison, de forteresse, de cloître, chancelante, vermoulue, rapiécée en maints endroits à Taide de planches à peine rabotées.
« C^est ici, fit Raoul en frappant du manche de son fouet. »
Immédiatement un chien se mit à aboyer avec rage, et pendant quelques instants il nous fut impossible d'obtenir d'autre réponse que cellelà.
Cependant j'étais glacé sous cette.
pluie diluvienne qui me transperçait^
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en sorte que perdant patience, j ^appelai de toute la force de mes poumons.
Bientôt nous entendîmes un bruit de sabots s'approchant de la porte, et une voix chevrotante, éraillée, nous cria dans un patois à peine compréhensible :
« 11 n^y a pas d^auberge ici. »
J'allais répliquer, mais je m'adoucis immédiatement en entendant la barre s'abaisser et la clef grincer dans la serrure.
« Vous savez bien, la mère, que nous ne viendrions pas vous déranger s'il y avait une auberge dans les environs, vous le savez bien, fît Raoul d'une voix douce et conciciliante. »
La porte s'ouvrit et nous aper-
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çûmes une petite vieille à la face stupide qui nous dévisageait. Elle avait relevé sa jupe par -dessus sa tête pour traverser la cour et sous son jupon trop court on voyait ses jambes brunes et noueuses comme un vieux sarment de vigne. Au bout à\\n moment elle comprit enfin que nous n'étions pas des voleurs de grands chemins ; et, désireuse aussi probablement de ne pas rester plus longtemps exposée au déluge, elle nous laissa passer.
Il est impossible de trouver quelque chose de plus pittoresque et de plus charmant que le spectacle qui s'offrit alors à nos yeux.
Imaginez un tout petit manoir à moitié en ruines, perdu, noyé dans la plus insoumise des végétations et
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comme dévoré par elle. On Feût pris sans peine pour le château de la belle au Bois dormant et c'était à se demander si quelque fée coquette et amoiu-euse de Timprévu n'avait pas disposé elle-même ces paquets de fleurs et contourné ces lianes. Cette demeure étrange, aux fenêtres barricadées, aux mansardes bouchées et qui semblaient prêtes à se rompre sous rétreinte des plantes qui les enlaçaient, avait été construite au xvii° siècle, du moins en partie, car on distinguait à première vue certaines parties datant d'une époque bien antérieure, tandis que d'autres étaient au contraire de construction plus récente. A gauche en particidier, se dressait une tourelle à pans coupés dont on devinait les
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élégants détails sous le manteau de lierre qui la recouvrait, son toit pointu se perdait dans les branches d'un chêne séculaire et vers son milieu une étroite fenêtre à meneaux, encore munie de ses petites vitres à losanges enchâssées de leurs vieux plombs, vous regardait curieu sèment. Tout près de la tourelle, une porte basse, étroite, sorte de cave à moitié bouchée par le tronc d^un énorme figuier fléchissant sous le poids des années, branlant, craquant au vent et de tous côtés soutenu par des étais presque aussi vieux que lui.
En somme, le pavillon Louis XIV avait été en quelque sorte greffé sur les ruines d'un petit castel Renaissance et plus tard, au commence-
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i6 Les Etangs.
ment du xviir siècle, il avait été remanié lui-même en beaucoup de ses parties ; mais je ne vis tout cela clairement que beaucoup plus tard, lorsque je pus examiner à loisir. A première vue j'eus tout simplement rimpression d'un ensemble délicieux et la sensation de cette saveur particulière aux reliques du passé, ensevelies sous leur crasse, comme on dit, et rencontrées par hasard dans le taudis d'un brocanteur.
• Cependant la vieille femme avait attaché nos chevaux sous un misérable hangar qui était adossé au mur.
Elle alla fouiller derrière un amas de débris sans nom et rapporta deux minces poignées de foin qu'elle étala généreusement devant nos pauvres bêtes.
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Les Etangs. ly
Cela fait, elle nous examina encore avec une défiance visible, marmotta je ne sais quels lambeaux de phrases incompréhensibles :
« Eh bien, venez vous chaufFer dans la cuisine, » dit-elle enfin.*
Et traînant ses sabots à travers les flaques d'eau, elle nous conduisit vers la petite porte basse que j^avais remarquée près du vieux figuier.
Nous entrâmes dans une vaste salle enfumée, un peu sombre et dallée comme une sacristie. Les arcs de la voûte, composés de doubles nervures élégantes comme des tiges de roseau, venaient se confondre au centre du plafond en une clef de voûte pendante, rendue informe, malheureusement, par les plâtrages dont on Tavait couverte!
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i8 Les Étangs,
Il y avait sans doute sous cette niasse de plâtre quelque signe nobiliaire, écu ou devise, que Ton avait cru sage de dissimuler sous la révolution. Mais ce qui me frappa d^abord en • entrant dans cette salle, c'est rénorme cheminée en pierre qui en occupait tout le fond et formait comme une pièce à part. Elle n'était pas remarquable par la profusion er la richesse de ses détails, mais exquise par l'harmonie de ses lignes et la justesse de ses proportions.
Ses pieds -droits étaient composés de trois colonnettes délicates, accouplées et terminées en guise de chapiteau par une simple couronne de chardons très-découpés. Ce détail eût suffi à lui seul pour me prouver que ce joli monument datait de la
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seconde moitié duxv^ siècle ; rensemble d^ailleurs confirmait absolument cette révélation. Epoque charmante où apparaissent les premières élégances touffues et joyeuses de la belle Renaissance. Ce n^est encore qu^une lueur et comme le reflet rosé d'un soleil qui se. lève. Il y a alors dans Tarchitectiire française une sorte de frisson, analogue à celui d^une belle fille qui prépare sa toilette de bal.
La partie inférieure du manteau de la cheminée était décorée dans toute son étendxie par une frise haute de o'",40 environ et représentant une chasse au sanglier. Ce délicieux basrelief, admirable de conservation, fouillé comme une dentelle, ciselé comme la garde d\me épée princière.
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avait été coloré autrefois. J'avoue qu^à la vue de cette merveille j'oubliai Tétat pitoyable où m'avait mis l'orage. N'était-il pas révoltant qu'un pareil bijou fût resté ignoré de tous et comme enfoui dans la demeure d'un paysan stupide et à moitié sauvage. Et cependant il devait y avoir chez cet homme une sorte de respect instinctif, un goût inné pour les jolies choses. Les énormes chenets en fer forgé sur lesquels la vieille venait de jeter un fagot étaient entretenus avec un soin qui indiquait plus que de la propreté ; un grand et fort beau crucifix en ir^ire, en- .
touré de son cadre Louis XIV, était pendu au mur et placé soigneusement à son jour; le fauteuil en cuir avec son haut dossier, ses oreillettes,
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ses bras polis et arrondis par Fusage, ressemblait à celui d'un châtelain.
Dans un coin, près de la fenêtre, à côté d'un tourne-broche monumental qui depuis bien longtemps n'avait pas servi, j'aperçus une rangée de livres déposés sur une planche ; et m'étant approché de cette humble bibliothèque, tandis que Raoul et la vieille servante soufflaient le feu à pleins poumons, je fus assez surpris de reconnaître des volumes dépareillés de la belle édition des œuvres de Rousseau publiée à Genève en 1782, avec les jolies gravures de Moreau, grandes marges, reliures pleines..., puis le Montaigne, de 1739, V Imitation de Jésus-Christ, un livre des Confessions de saint Augustin, VAlmanach de la cour de l'an 1750 et
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le livre des Postes avec le double L royal sur le dos.
Bien évidemment le vieil Américain avait trouvé dans le grenier de la maison ces livres, ces objets curieux et il les avait conservés sans se douter le moins du monde de leur valeur artistique. Il n'en est pas moins vrai qu'un paysan français n'en eût pas fait autant. Il eût vendu ces vieilleries. Il n'eût eu aucune envie, par exemple, de conserver ce beau fusil damasquiné d'argent et muni de sa joue en cuir, qui n'était plus bon qu'à figurer dans une vitrine et que je voyais accroché au mur.
Il eût échangé contre une commode en acajou ce petit bonheur du jour, vieillot, flétri mais charmant, avec ses cuivres intacts et ses petits clous
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à fleur. Le paysan français n^eùt eu aucun respect pour ces souvenirs du passé dont la valeur vénale pouvait lui procurer quelques écus.
L'Américain, au contraire, les avait gardés, entretenus avec soin, avait trouvé un plaisir instinctif à en orner sa demeure. J'avoue qu'à part moi, je me sentais pour cet homme une certaine sympathie.
Tout en faisant ces réflexions, je m'étais assis devant le feu qui flambait joyeusement et je commençais à être entouré d'un nuage de vapeur, lorsqu'au fond de la pièce une petite porte étroite que je n'avais pas remarquée, s'ouvrit en grinçant et nous vîmes apparaître un grand vieillard voûté, maigre, appuyé sur un bâton et chaussé de gros sabots qu'il traî-
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nait.avec effort sur les dalles de la salle. Il avait d'ailleurs la mise d'un vieux paysan peu fortuné : sa blouse, son pantalon étaient extrêmement usés et couverts de pièces disparates. Le col de son gilet et celui de sa chemise étaient d^une hauteur inaccoutumée et sa vaste casquette de loutre, d'où s'échappaient ses longs cheveux blancs, achevait de donner à son accoutrement un aspect vraiment comique. Toutefois^ il avait dans sa démarche tant d'aisance et de simplicité, une dignité si grave et si naturelle, qu'on pensait, en le voyant, à tout autre chose qu'à sourire.
Il fixa sur nous ses petits yeux brillants, se découvrit lentement, et nous dit d'une voix faible et avec un accent
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anglais très prononcé : « Je vous salue, messieurs, soyez les bienvenus. ))
Puis il s'approcha de son fauteuil, empoigna les bras et s'assit.
« Excusçz-nous, lui dis-je, d'avoir autant insisté pour nous réfugier ici> mais nous étions tellement mouillés. . .
soyez sûr que sans cette tempête nous n'aurions pas forcé, pour ainsi dire, votre porte. »
Ce qui m'agaçait, c'est que le vieillard me dévisageait avec une étrange insistance, sans que son impassible physionomie exprimât le moins du monde qu'il eût compris le cens de mes paroles. Pas un muscle de son visage n'avait bougé.
Quant à Raoul, après avoir ôté sa peau de bique et s'être confortable-
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ment installé devant la cheminée, il exposait successivement au feu toutes les parties de sa personne, aussi librement qu^il Veut fait à son propre foyer.
« Vous ne savez pas sans doute, mon cher ami, fit-il en ôtant sa veste, que nous sommes voisins ; » — et il tourna vers notre hôte sa figure joviale et ouverte.
Celui-ci ne répondit rien, et avec beaucoup de gravité il se mit à repousser de sa canne les branchettes éparses devant le foyer en murmurant :
« Mouillés, vraiment très mouillés; chaufFez-vous, messieurs. »
Le vieillard avait été choqué bien certainement par la trop grande familiarité de Raoul. Je me hâtai derépa-
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rer la chose en lui faisant mille compliments sur les charmes de sa demeure.
Cependant la vieille sorcière, qui entrait en ce moment, apportant une bouteille et des verres, me dit en me touchant le coude :
« Parlez donc plus haut , vous voyez bien qu^il est sourd. »
L'étrange impassibilité de notre hôte m'était expliquée et je ne songeai plus qu'à élever la voix assez haut et à prononcer assez distinctement pour être compris et obtenir une réponse, car le bonhomme commençait à m'intéresser singuUèrement. Je tenais absolument à savoir au juste quel prix il attachait à ces jolies choses dont il était devenu possesseur presque malgré lui. Peut-être
bien eût-il été enchanté de m'en céder quelques-unes, la chose était même plus que probable, de sorte que je sentais se réveiller en moi toutes les convoitises de Tamateurqui flaire une piste. C'est un sentiment pitoyable, mais absolument irrésistible ; que ceux qui ne Pont jamais ressenti me lancent la première pierre. Il y avait là en particulier, tout près de moi, sur une planche, un chaudron en cuivre rouge dont l'anse tordue et ciselée me causait des éblouissements.
« Pourquoi donc, lui dis-je malicieusement, avez-vous conservé cette maison dans l'état où elle est?
— Je suis vieux, les réparations covitent trop cher... tout cela durera plus longtemps que moi. »
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l,es Etangs. 2p
I Tout en disant cela, il emplit deux j verres d'un petit vin transparent et doré et en versa quelques gouttes dans le troisième. Il prit celui-ci, ôta encore sa casquette et se soulevant avec effort :
« Messieurs, dit-il, je bois à vos santés.
— Voilà comment sont les paysans dans un pays libre, murmura mon ami Raoul.
Ce diable de Raoul ne laissait alqrs passer aucune occasion de mettre en évidence les bienfaits de la république, il en est revenu depuis. Ce qui est sûr, ce qui m'a frappé cent fois, c'est combien la vie des champs donne aux êtres les plus simples une sorte de dignité naturelle que Ton ne retrouve pas dans les villes.
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« D'où vous vient tout ce que je vois-là? fis-je au vieillard.
— Vous dites, monsieur? »
Et il tendit Toreille avec cette grimace particulière aux sourds. Je poursuivis en élevant la voix :
« C'est dans ce pays-ci que vous avez rencontré cette chaise, ce vieux chaudron?
— Oh, il est percé et ne peut plus servir, répondit-il avec un petit sourire moitié railleur, moitié méfiant.
Ces vieilleries-là étaient dans la baraque quand je Tai achetée. »
Evidemment il n'avait aucun goût et sous ces allures importantes se cachait le plus obscur des paysans.
« Vos titres de propriété doivent être furieusement intéressants... »
et voyant qu'il était incapable de me
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comprendre, je me retournai vers Raoul qui brûlait sa botte :
« Ces titres doivent être on ne peut plus curieux, lui dis-je. La salle où nous sommes remonte au xv* siècle et si j'en juge par cette cheminée, elle devait faire partie d'un manoir seigneurial. On retrouverait aisément le nom du propriétaire en enlevant le plâtre qui cache cette clef de voûte. L'écusson et les armes de la famille sont bien certainement là-dessous. »
Quoique mon ami Raoul et le vieil Américain.fussent absolument indifférents à ce que je disais, je continuai cependant, car j'étais plein de mon sujet et j'avais besoin de faire prendre l'air à mes idées..
a Vois-tu, cher ami, voici ce qui a
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dû se passer : le petit manoir du XV* siècle se trouva insuffisant vers le commencement de Louis XIV ; les mœurs étaient changées, la vie du seigneur n^était plus la même. Après avoir cherché vainement à Tagrandir on Fabandonna complètement , ou bien il fut utilisé comme rendez- vous de chasse et Ton construisit pour le remplacer un vaste château, aéré, au goût du jour enfin. Ce château doit exister encore dans le voisinage, à moins qu^il n^ait été démoli pendant ,1a révolution ; et dans ce cas les ruines n'en sont pas loin..»
Raoul qui n'avait aucun goût pour l'archéologie, m'éclata de rire au nez..
« Et qu'est-ce que tu en sais ?
L'outrecuidance de tous ces ama-
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teurs de vieilleries est véritablement quelque chose d'inouï. Donnez-leur une pierre grosse comme une noisette et ils vous feront le dessin de la maison, vous diront le caractère de ses habitants. Franchement, comment peux-tu savoir qu'au xvii* siècle on a trouvé ce petit manoir insuffisant et qu'on Ta abandonné pour construire dans les environs un vaste château?
— N'as- tu pas remarqué, répondisse avec beaucoup de calme, ce pont monumental que nous avons rencontré tout à l'heure ? N'est-il pas clair que ce pont livrait passage à une route large et spacieuse qui ellemême conduisait à un château important. Cela est clair comme le jour, et ce qui prouve que ce n'était pas là
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34 ^^«f Étangs,
une simple route de grande communication entre une ville et une autre ville, c'est qu'elle n'existe plus : le jour ou le château fut démoli, rasé, la route devint inutile et disparut.
Voilà pourquoi je demande où sont les ruines du château. Il est bien évident de plus que Ton n'aurait jamais eu l'idée sous Louis XIV de construire un pont semblable pour con duire à un petit manoir du xv® siècle sans importance aucune et dont la seule archictecture aurait fait fuir les gens de ce temps-là. Il est vrai qu'au XVII® siècle on fit ici quelques constructions. Sans doute une partie du manoir primitif était tombée en ruine et on voulut utiliser les pierres ; ce ne fut qu'une sorte de réparation et l'on n'eut d'autre but que d'élever
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un pavillon, une demeure fort modeste destinée sans doute au régisseur du domaine.
— Tu parles comme un livre , fit Raoul en regardant à sa montre , mais nous abusons singulièrement de l'hospitalité de notre hôte. »
Le vieillard, en effet, ne paraissait pas goûter beaucoup ma savante dissertation; soit qu'il ne comprît pas bien ce que je disais, soit qu'il y fût indifférent, il avait les paupières abaissées quoiqu'il ne dormît pas, car il donnait à chaque instant des signes évidents d'impatience.
« Eh bien, lui dis-je en élevant la voix et en profitant du moment où il venait d'ouvrir les yeux, n'est-il pas vrai que dans les environs se trouvent les ruines d'un château? »
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L^Américain se redressa comme un homme qu'on arrache à ses réflexions et après m'avoir fait répéter ma question, il répondit avec une certaine brusquerie :
« Des ruines? je ne connais pas de ruines. Il y a les Trous aux Renards à une demi-lieue d'ici, est-ce cela que vous voulez dire?
— • Qu'est-ce que c'est que ces trous ?
— Oh! ce n'est pas curieux, cela ressemble à des souterrains, à des espèces de caves.
— Voilà précisément la preuve de ce que j'avançais, m'écriai-je en foudroyant d'un regard le sceptique Raoul.
— Tu es prodigieux, murmura- t-il en affectant, de rire.
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— J'ai le sens commun, voilà tour. »
Cinq minutes après nous étions à cheval. Il n'en est pas moins vrai que j'aurais donné beaucoup pour fouiller à mon aise dans la demeure du vieux bonhomme.
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A deux ou trois jours de là comme je chassais en plaine avec mon ami le notaire, le soleil se mit a chauffer si fort vers les midi que d^un commun accord, nous nous couchâmes bravement à Tombre d^une haie pour y souffler un peu. L'occasion me parut excellente pour obtenir quel-
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ques renseignements sur le petit manoir des Étangs et je me mis en devoir d^interroger Thonorable tabellion.
J^ai dit qu^il était mon ami et je n'hésite pas à le répéter, quoique à vrai dire, nos relations eussent à peine huit jours de date ; mais notre connaissance s'était faite dans une de ces circonstances particulières où cinq minutes suffisent pour faire de vieux amis.
Le lendemain de mon arrivée chez Raoul, en effet, je cheminais paisiblement sur la grande route après une longue promenade de découverte, lorsque j'aperçus un cheval, galopant au milieu d'un nuage de poussière et tramant après lui une masise de forme bizarre que l'éloignement
m'empêchait absolument de définir.
Etait-ce une voiture, un traineau?...
Ce qui est certain c'est que le galop de la bête était régulier quoique rapide et ne ressemblait nullement à celui d'un cheval emporté; j'attendis donc au milieu de la route et je distinguai bientôt deux jambes fort maigres dont les gros pieds s'agitaient en l'air. Les brancards du cabriolet que traînait le cheval s'étaient à moitié brisés, la voiture avait été projetée en arrière, de sorte que le fond de la capote traînait sur la route. Dans cette espèce de bénitier, un homme, renversé sur le dos, la tête en bas et les pieds en l'air, se démenait comme un diable.
Je pourrais exagérer les difficultés du sauvetage que j'exécutai là, mais
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j'aime mieux avouer que je fus héroïque à peu de frais, le cheval me voyant immobile devant lui s'arrêta court et se laissa prendre par la bride sans se défendre le moins du monde :
(( Etes-vous blessé, monsieur?
dis-je en regardant les deux grosses bottes ?
— Je le suis dans mon amourpropre, mais pas autrement, répondit une grosse voix qui semblait sortir d'un soupirail de cave. C'est devant l'enseigne du marchand de tabac, comme à... Veuillez m'aider un peu, je vous prie... comme à l'ordinaire. »
Le malheureux avait besoin d'aide en effet; il était comme enfoui sous les couvertures et les coussins ; dans
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sa chute, son chapeau s'était enfoncé sur ses yeux et, bien entendu, il avait mieux aimé rester dans cette position gênante que d'abandonner les rênes.
J'eus peine à garder mon sérieux en contemplant le personnage qui se dressait devant moi : il était cravaté de blanc, chevelu comme Absalon, avait le nez prodigieusement court, et Tœil gauche à moitié fermé.
« Qu'est-ce que vous pensez de cela, me dit-il avec une expression d'un comique irrésistible?
— Mais je pense que vous aiuiez pu vous tuer.
— Je ne tiens pas à la vie. »
Il parlait avec une grande volubilité, sans arrêts, sans nuances aucunes, avec cette particularité, toutefois, que son visage et ses gestes
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44 ^^^ Etangs,
étaient en désaccord absolu avec le sens de ses paroles :
« Non, je ne tiens pas à la vie, mais je redoute le ridicule, étant notaire!
— Cela se conçoit; mais personne n'est à Tabri d^un accident de voiture ; remettez- vous , monsieur...
vous avez là un cheval ombrageux. . .
jolie bête d'ailleurs.
— Affreux animal, voulez -vous dire; depuis deux ans, il n'a pas manqué une seule fois de se cabrer devant cette enseigne! mais que voulez- vous, j'avais absolument besoin de sortir ce matin ; impossible d'atteler Sara qui a des rhumatismes.
— Sara est votre jument, probablement?
— Bien entendu, une jument qui me vient de famille... Je vais donc
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trouver M. Raoul et je lui dis : « Mon « cher ami, vous savez dans quel « état est Sara, soyez assez bon « pour me prêter Dartagnan.
« — Dartagnan? mais très-volontt tiers, me répond M. Raoul avec son « obligeance ordinaire, seulement, « méfiez-vous du marchand de ta- « bac? »
« Je n^hésite pas et, à point nommé, devant Tenseigne du marchand de tabac, patatra, il pointe, il rue, fait un écart à droite, un écart à gauche, les brancards se brisent... je me trouve la tète en bas : naturellement mes idées se bouleversent, l'image de la mort m' apparaît comme une solution probable... Pennettezmoi de vous embrasser, monsieur.
Prisez-vous? »
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C^est ainsi que j'avais fait du même coup la connaissance du tabellion et celle du cheval favori de Raoul, cet insupportable Dartagnan dont j'ai parlé précédemment.
Nous étions donc assis, le notaire et moi, à Fombre d'une petite haie, les jambes allongées et causant comme de bons amis.
« Connaissez-vous, lui dis-je, dans les environs, une sorte de rendezvous de chasse, de pavillon fort ancien et habité par un Américain?
— Oui, parfaitement : Jacques Dripper, sourd comme un pot. Mais c'est une masure que son château; oh! je le connais bien, à trois quarts de lieue d'ici, derrière le bois que vous voyez là-bas.
— Je croyais les Etangs dans une
toute autre direction. Et vous connaissez ce Jacques Dripper?
— Je le connais sans le connaître.
J^en ai entendu parler ; son originalité, sa sauvagerie l'ont rendu célèbre dans le pays. Il y a six ou huit ans, — je venais de m^installer ici comme notaire, — j^eus occasion de me présenter chez lui, un original, habitant passagèrement le pays, m'ayant chargé de faire des offres à TAméricain pour Tacquisition de sa propriété.
— Comment, est-ce que vraiment il se déposséderait de ce bijou? Si .
cela était, je l'achèterais tout de suite.
— Vous plaisantez. La maison est en ruine, c'est un nid à rats, plus triste qu'un cimetière, à deux lieues
de toute habitation... vous plaisantez certainement.
— Non, sur l'honneur.
— Allons, vous êtes absolument comme cet original, qui me poussa il y a huit ans à faire cette fatale démarche. » Et comme je le regardais avec étonnement, il reprit :
« Fatale en ce sens, que m'étant présenté chez Dripper avec toute Turbanité désirable, et lui ayant dit deux mots sur TafFaire qui m^amenait, le furieux leva sur moi sa canne et après avoif ouvert la porte, lança son chien contre moi. Il n'est pas jusqu'à sa servante qui n'ait été avec moi d'une violence !. . . Ah! si vous voulez acheter . les Etangs , vous ferez pas mal, je crois, d'attendre la mort de cet homme des bois. Je serais
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étonné, d'ailleurs, qu'il en eût encore pour longtemps , car il doit avoir un âge incalculable.
— Est-ce qu'il habite ce pays-ci depuis longtemps?
— C'est sous le premier Empire, il me semble, qu'un mauvais vent le poussa de notre côté, vers 1808 ou 18 10, autant qu'il m'en souvient. Il avait acheté la masure des Étangs et les six ou huit arpents qui l'entourent, d'un certain Nicaise Dumond qui mourut peu de temps après.
— Qui était-ce, que ce Nicaise Dumond.^
— Ah je n'en sais absolument rien ; il était sans doute propriétaire depuis fort longtemps.
— Vous devez avoir dans vos ar-
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jo Les Étangs,
chives des papiers ayant rapport au passé de ce petit manoir?
— Je ne le crois pas; dans tous les cas j^ai bien peu de chose.
— Ce petit bien devait faire partie d'un vaste domaine dont le château a été rasé pendant la Révolution. Les caves du château existent encore au milieu des champs , à ce qu'il paraît.
— Oui, vous avez raison, j'ai aperçu de loin les excavations dont vous parlez, l'autre jour en me rendant au bois du Mort y à cause d'un procès en délimitation qu'a un de mes clients. Mais il n'y a pas seulement des excavations, j'ai cru remarquer des fossés très -nettement tracé,s.
— Vous avez dit le bois du Mort?
Singulier nom.
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— Oui, du Mort y en deux mots.
Ce bois-là jouit d'une fort mauvaise réputation parmi nos paysans et il faut être un gaillard bien trempé pour le traverser la nuit. C'est quelqu'une de ces sottes superstitions, de ces croyances populaires, qui sont un si grand obstacle au progrès.
— Permettez, cher maître, je ne suis pas du tout de votre avis : il y a entre le passé et le présent une solidarité dont il est dangereux et un peu niais de vouloir effacer les traces. Ces superstitions , comme vous le dites, ne sauraient... »
Le notaire m'arrêta net en me posant la main sur le bras. « Votre chien est en arrêt, murmura- t-il , voyez, là, derrière le buisson. »
Presque au même moment, imliè-
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vre superbe nous partit entre les jambes. Je tirai beaucoup trop bas. Mon notaire prit son temps, ajusta soigneusement et j'eus le déplaisir de voir ranimai rouler dans le sillon. On a beau dire, ces accidents-là sont contrariants. Je n'avais même pas tiré mon second coup; le sourire muet et énorme de cet homme ébouriffé me parut insupportable : « Voyezvous, me dit-il paternellement et en faisant mine d'ajuster, quand un lièvre part, tirez toujours ainsi. » Le comique, c'est que je tire beaucoup mieux que lui; sans aucune fatuité, je lui rendrais des points. Mais, peu importe tout cela.
Le lendemain soir, nous fumions après le dîner sur la terrasse de mon ami Raoul, lorsqu'arriva le notaire.
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Il venait fort souvent passer la soirée chez ses voisins, où Ton se livrait avec passion au jeu de dominos. Le cigare terminé, nous rentrâmes au salon et nous primes place autour de la table.
« Mon cher ami, me dit le notaire en ouvrant la boîte et en renversant les dés, j^ai cherché ce matin dans mes cartons au sujet de notre conversation d^hier. Comme vous Taviez supposé, la petite propriété de TAméricain faisait partie avant la Révolution d^un domaine important, qui comprenait aussi le bois du Mort et s'étendait jusqu'au petit ruisseau qui limite la ferme de M. Raoul où nous avons chassé hier.
— Et les fameux fossés voisins des Etangs? fis-je.
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54 I^^^ Étangs,
— Ce sont bien ceux du château seigneurial. Quant au domaine, il fur sous la Révolution taillé, morcelé, haché en mille morceaux que se disputèrent les paysans émancipés.
Chose assez étrange, il n'y eut dans le cas présent aucune réclamation lorsque le calme et la paix furent rétablis ; la famille d'Ouquenay étaitelle éteinte? ou bien...
— D'Ouquenay, m'écriai-je, mais c'est ma tante? »
Tous ceux qui étaient là partirent d'un grand éclat de rire.
« Enfin, dit Raoul, il fait des révélations : sa tante a été morcelée en 93 ; de là son horreur pour la Révolution. C'est bien simple, mais c'est atroce, l'idée de cette malheu* reuse tante!...
— Mon cher garçon, je dois te prévenir que tu deviens inconvenant, puisque tu ne t'en aperçois pas toimême. Je sais parfaitement ce que je dis : ma tante maternelle, dont je parlais...
— Tu es furieusement chatouilleux, mon gentilhomme! Mais au fait, je la connais fort bien, ta tante maternelle; n'est-ce pas elle qui venait au collège ? Je la vois d'ici :
haute comme un peuplier, veuve, toujours en noir, un nez prodigieusement aristocratique et du coton dans les oreilles. Tu l'appelais tante Grivault, à cette époque, comment en un plomb vil l'or s'était-il changé? »
Raoul avait des qualités de cœur tellement rares que j'avais toujours
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j6 Les Étangs,
passé par dessus ses défauts, mais j'avoue qu'en ce moment la pesanteur de la plaisanterie faillit me faire perdre contenance. Je me contins et je lui répondis :
« Ce que tu ne sais pas, c'est que cette tante Grivault, haute comme un peuplier, et qui d'ailleurs n'avait jamais été mariée , était une d'Ouquenay, une d'Ouquenay de Clairval.
— Alors ta mère était aussi une d'Ouquenay de Clairval?
— Pas le moins du monde, ma mère était une demoiselle d'Ambrun.
— Comment! les deux sœurs n'avaient donc pas le même père? Et puis enfin tu barbotes, mon cher ami, car...
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• — Raoul, je t'en prie, ta gaieté m'est insupportable...
— Eh bien, tu ne barbotes pas, mais il est clair que si ta tante est une demoiselle Grivault, c'est qu'elle est fille de M. Grivault, un simple prolétaire comme le notaire et ton serviteur.
— C'est pourtant fort simple, fîsje en touchant de mon doigt l'un des dés étalés sur la table : voici la branche des d'Ouquenay, cinq-trois, quatre-deux, bon. »
J'étais piqué et, chose fort ordinaire en pareil cas, j'étais d'autant plus désireux de rendre ma démonstration limpide que la question était moins claire pour moi.
« Ah! je crois comprendre, dit le riotaire, madame votre tante était fille d'un second mariage.
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— Mais non, pas le moins du monde, ne m'embrouillez pas. Tout cela était fort net dans mon esprit, il n'y a qu'un instant et avec toutes ces observations plus ou moins déplacées, on m'a fait perdre le fil.
— Tiens, voilà le double-six, cela va t'aider.
— Tu m'impatientes. 11 y a la branche des d'Ouquenay d'Orchamp et celle des d'Ouquenay de Clairval ; or ma tante...
— Qui a été morcelée, pauvre chère dame!
— Ma tante, ou pour mieux dire ma grand'tante, la tante de ma mère...
— Il fait des concessions.
— Jamais je ne ferai de concessions à Tesprit révolutionnaire... où
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en étais-je?... sais-tu ce qu'elle a amené ta révolution? le démembrement, rémiettement de la société, le mépris de toute tradition.
— Messieurs, insinua le notaire, si nous commencions notre partie de dominos et il étala ses deux grandes mains sur les dés.
— Malheureux, vous allez brouiller la généalogie de notre ami. »
Ce qui est chose navrante, c'est qu'en efFet j'ignorais complètement le passé de ma famille et je le constatais pour la première fois.
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Oui, vraiment, je ne savais presque rien sur les parents de ma mère.
Quoique la chose puisse paraître extraordinaire, à première vue, elle est pourtant fort aisée à expliquer :
Mon père, Joseph Darthel, fils d'un modeste maître d'école de Picardie, avait eu des commencements extré-
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mement durs. J^ai des lettres de lui, adressées à ses sœurs, qui sont admirables de courage et d'énergie. Il était merveilleusement trempé pour la lutte, outre qu'il avait une taille de héros, des façons pleines de franchise, de rondeur, de loyauté et le plus joli visage du monde, ce qui ne gâte rien. Si bien que, la Providence aidant, il se trouva, vers Tâge de quarante ans, possesseur de forges importantes et en bon chemin de faire une fortune considérable.
C'était le moment ou jamais de couronner son cœur par un mariage ; il le comprit et épousa M"* Germaine d'Ambrun, fille de Robert d'Ambrun
— qui, par parenthèse, fut inspecteur des assignats pendant la révolution
— et de Sophie d'Ouquenay de
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Clairval, laquelle Sophie d'Ouquenay de Clairval, — ma grand^mère — était sœur de ma bonne vieille tante Anne de Clairval dont les oreilles étaient perpétuellement bourrées de coton comme Ta déjà fait remarquer Raoul et qui venait me voir au collège sous le nom de M"® Grivault.
On en écrirait long sur les métamorphoses de ma tante de Clairval, elle ne se contentait pas d'être la citoyenne Grivault; au plus fort de la Terreur et dans un moment où sa tète ne tenait plus sur ses épaules que par la force de l'habitude , son beaufrère, qui jouait gros à ce jeu-là, la transforma en citoyen Grivault et remploya comme découpeur dans la fabrication des assignats qu'il avait sous sa direction. Il est vrai de dire
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que mon grand-père d^Ambrun ne fit pas de grands efforts d'imagination en transformant ainsi sa belle-s<eur; ce hardi subterfuge qui sauva la vie de la pauvre femme était indiqué d'avance, ma tante Anne n'ayaiît jamais eu aucun des charmes du beau sexe et possédant au contraire toutes les apparences de Tautre.
Elle était fort laide et c'est cette particularité jointe à sa pauvreté qui explique sans doute son éternel célibat.
On voit donc clairement que ma grand'mère était une d'Ouquenay de Clairval et que sa sœur, Anne de Clairval, autrement dit la citoyenne Grivault, était la propre tante de ma mère et la grand'tante de votre serviteur.
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Comment se fait-il maintenant que mon père qui se parait volontiers de sa roture et était pour Tancien régime d'une extrême sévérité ait choisi sa femme dans Taristocratie et Tait prise sans fortune par-dessus le marché ? C'est là un fait qui peut paraître inexplicable à ceux qui n'ont pas connu ma bonne mère, mais qui me semble à moi la chose la plus natiu-elle du monde : il était impossible de rester insensible non pas seulement aux charmes de son joli visage, à la distinction, à la grâce de toute sa personne, mais aussi aux trésors de son cœur, à sa douceur angélique, à sa touchante modestie. Mon père était bien homme à apprécier ces séductions,
ces vertus; peut-être aussi avait-il
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subi Fempire de cette loi des contrastes qui veut qu'on admire et que Fon recherche chez autrui les qualités dont on est privé.
Ce qui me dépasse absolument c'est qu'ayant fait ce mariage, qui très-certainement flattait sa vanité, mon père n'ait jamais pu tolérer que sa femme fît la moindre allusion à ses parents. Le nom de d'Ouquenay de Clairval eût été souillé de quelque tache honteuse qu'il n'eût pas été plus sévère pour lui ; il avait, en L'entendant prononcer, des sourires ironiques, de petites exclamations méprisantes et toute sa personne exprimait un tel sentiment de pitié et de hauteur que ma chère maman se taisait bien vite en rougissant.
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Les Etangs, 6j
J'étais bien enfant, mais je me souviens que je rougissa^is aussi en la voyant rougir, et j'étais indigné sans savoir pourquoi.
Il ne faudrait pas supposer que mon père eut mauvais cœur et se plût à faire souffrir sa femme; il paraissait au contraire très-troublé, dès qu'il s'apercevait de la peine qu'il venait de lui faire et il cherchait à réparer le mal par mille attentions que lui dictait sa tendresse, mais dix minutes après, si le cas se fut représenté, il n'eût pas manqué de donner une nouvelle leçon à toute la bande des d'Ouquenay.
Mon père avak la faiblesse — seulement en apparence, je le crois — d'être plus fier des sabots qu'il avait portés que jamais marquis ne le fut
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de sa perruque. S^ils eussent encore existé, ces sabots vénérables, il les eût fait dorer, les eût exposés au milieu du salon et eût exigé qu^on les saluât en passant. Il estimait qu^un maître de forges qui 2ifait son trou et gagné sa fortune à la sueur de son front — et il façonnait son toupet en prononçant ces mots — est de beaucoup supérieur à n'importe quel duc ou marquis. « Vois-tu, mon enfant, me disait-il, un homme n'a de valeur que par ses propres actions et tous les ancêtres du monde ne l'empêcheront pas d'être un misérable sot, s'il n'a pas fait preuve d'intelligence et d'énergie. Le temps des privilèges et des panaches est passé ; on peut mourir de faim avec des parchemins plein ses poches. Nous revenons à la
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simplicité chrétienne : à chacun suivant ses œuvres, voilà la devise de notre temps. Fiche-toi cela dans ta petite cervelle. »
Jamais on ne se fut douté que Fhumilité chrétienne et la simplicité fussent Tidéal de mon père. 11 est certain qu^il avait fait naître en moi un fort grand respect pour ses capacités, sa force, sa puissance, mais c'était de Tadmiration, de Pamour filial que j'éprouvais pour ma mère. J'avais les larmes aux yeux lorsqu'elle m'enveloppait de son regard doux et tranquille. Comme je comprenais instinctivement les nuances délicates de sa nature! Et comme en dépit de sa faiblesse et de sa résignation, elle me semblait supérieure à tous les autres!
Là où l'auteiu- de mes jours perdait
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beaucoup de ses allures autoritaires et laissait bien voir les défauts de son armure, c^est chez la vieille tante Anne d'Ouquenay, où nous allions en famille faire visite deux ou trois fois par an. La vieille citoyenne Grivault avec son coton, sa laideur toute masculine, ses vêtements de Tautre monde et sa pauvreté était, chose étrange, la seule personne au monde qui pût intimider mon père. Il est vrai de dire qu'alors son trouble était complet, sa voix changeait de timbre, ses gestes devenaient gauches et les paroles sortaient de sa bouche avec des retards et des hésitations tout à fait étranges. C'est fort curieux.
Ma tante Anne habitait au troisième étage dans une sombre et
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Les Étangs, ji
vieille maison de la rue de FObservance, près de TEcole de médecine, à cent pas de la maison de Marat et à cent cinquante de celle de Danton.
Etait-ce en. souvenir des terreurs passées que ma tante avait choisi cette retraite obscure et vivait ainsi dans cette sépulcrale forteresse? Je n^ai pas souvenir d'enfance qui me soit resté plus vivant que celui de cette demeure. Il y avait à la porte un gros heurtoir en fer, on entrait sous une voûte très -sombre, humide et sonore, à droite une petite fenêtre à guillotine par où le concierge passait sa vieille tète et vous demandait ce que vous vouliez; à gauche un puits logé dans Tépaisseur du mur et fermé par une grille épaisse et contournée ; ce puits me donnait des fris-
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7a Les Étangs,
sons. Au fond de la voûte, dans Tobscurité, s'ouvrait Tescalier avec sa rampe en bois, massive et lourde. Arrivé au troisième étage, on s^arrêtait devant le paillasson de ma tante, et Ton soufflait un peu. Mon père tirait le cordon de la sonnette, un bruit de grelot fêlé se faisait entendre. LoïUe, la fidèle servante, arrivait lentement, détachait la chaîne, ouvrait avec prudence et nous invitait à entrer. Elle était boiteuse, la pauvre Loïlle, ridée comme une vieille pomme, toujours encapuchonnée, silencieuse et dévouée à rendre un caniche jaloux.
Rien de plus triste et de plus froid que Taustère cellule qui servait de chambre à la maîtresse de la maison.
La pauvreté de la chère femme
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apparaissait d^ abord : de maigres petits rideaux transparents et reprisés en beaucoup d^endroits, mais d^une blancheur irréprochable, encadraient la fenêtre et entouraient rétroite couchette. Trois ou quatre chaises de forme antique et recou* vertes de housses décolorées attendaient les visiteurs derrière les petits tapis... Cependant ma bonne tante, calme et sérieuse comme un chef arabe, assise dans son grand fauteuil et ayant au bras son sac en soie violette, nous attendait. Ses deux mains maigres, perdues dans les plis de ses gants, reposaient sur ses genoux, à la façon des divinités égyptiennes, et sous les grands tuyaux de son bonnet qui ressemblait beaucoup à la coiffe d'une religieuse, s'épanouis-
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74 L^^ Etangs,
saient deux toufFes de cheveux frisés en boucles. Ce qui m'étonnait, c'est la diversité de coloration de ces deux toufFes. Je les vis tantôt grises, tantôt noires; dans les dernières années elles étaient plus volontiers blondes, mais d'un blond tirant sur le roux et nuancé de reflets verdâtres tout à fait singuliers. La citoyenne Grivault mettait ses toufFes comme on met ses décorations : dans les grandes circonstances seulement. C'était une habitude, et j'ose dire à sa louange que la coquetterie n'y était pour rien.
La laideur remarquable de ma bonne tante, sa taille hors ligne, ses façons toutes masculines et ses costumes à la mode du siècle dernier lui donnaient un caractère dont on ne
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peut nier Tétrangeté ; elle n'en avait pas moins un grand air, une irrésistible dignité et l'on n'éprouvait en sa présence aucune envie de se moquer, mon père moins que personne.
Quant à moi, elle m'inspirait une crainte mystérieuse ; elle avait à mes yeux quelque chose de surnaturel et elle m'eût proposé de m'emporter à travers les airs dans quelque pays enchanté, que je n'eusse pas été surpris le moins du monde.
On doit juger, d'après cela, quelle devait être mon émotion, lorsqu'à la visite du jour de l'an il fallait lui réciter ma fable, puis embrasser sa main qu'elle dégantait tout exprès.
11 est vrai qu'après cette cérémonie elle ouvrait son sac violet et sortait un petit cornet de pralines détesta-
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'jS Les Étangs*
bles, un beau louis d^or enveloppé dans un morceau de papier et m'offrait le tout avec une vilaine grimace qui n^était autre chose qu'un affectueux sourire. Chère vieille tante! que de privations représentait ce louis d'or !
Dans nos relations avec elle, il y avait une particularité assez singulière : nous n'allions jamais lui faire notre visite du jour de Tan que le 2 janvier. Le i*' de ce mois sa porte était close et personne n'entrait chez elle. Mon père avait beau s'indigner contre cette habitude, qu'il qualifiait d'insupportable manie, il n'en est pas moins vrai qu'il fallait en supporter les conséquences.
« Ma tante est triste ce jour-là, disait ma mère, elle remplit ses devoirs de dévotion.
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— C'est précisément là qu'est la manie et le paradoxe. Elle a dans Tannée trois cent soixante-cinq jours pour être triste et elle va précisément choisir celui où tout le monde est gai.
— Sans doute elle a ses raisons pour agir ainsi, » répondait ma mère avec une certaine expression de douceur un peu froide à laquelle son mari n'était jamais insensible.
La vérité est que mon père, toujours absorbé par les affaires, eût été enchanté de ne consacrer aux devoirs de famille que le premier jour de Tannée, tandis que la visite de la rue de TObservance Tobligeait à perdre une partie du lendemain. Le i*"' janvier, nous allions justement rue de Vaugirard déjeuner chez le père de
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Raoul ; c^eût été une grande économie de temps que de faire notre visite chez la tante après ce déjeuner.
Quoi qu^il en soit, mon père dut se soumettre aux habitudes de la dernière des d'Ouquenay.
Ce jour-là, ma tante sortait de chez elle au bras de sa fidèle LoïUe et se rendait à Téglise Saint-Sulpice.
Dans les dernières années de sa vie, devenue trop faible pour faire à pied cette petite course, elle montait dans une citadine qui la conduisait et la ramenait aupetitpas. Cétait toujours la même voiture jaune, très-élevée sur ses grandes roues qui grinçaient en tournant. Le cocher, le cheval et la voiture n'avaient plus que le souffle et Ton eût dit qu'au moindre cahot cet ensemble allait tomber en miettes.
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Comme il nous arrivait parfois d^entrer à Saint-Sulpice le matin du jour de Tan pour entendre la messe avant d'aller déjeuner rue de Vaugirard, je vis bien souvent le carrosse de ma tante stationner à la porte de Féglise où il faisait toujours sensation. JeTaperçus, elle aussi, la pauvre femme, réfugiée dans un coin de la chapelle des morts, vêtue d'un grand manteau noir à petite pèferine et coiffée d'un chapeau immense qui rappelait avec une fidélité désolante la capote profonde des cabriolets fort à la mode à cette époque. Quant à Loïlle, agenouillée derrière sa maîtresse, les mains jointes, la tête baissée, enveloppée dans un châle beaucoup trop grand, elle avait Tair d'un paquet oublié sur la dalle.
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8o Les Étangs,
Quoique les deux vieilles femmes, absorbées par la prière, n'eussent assurément aucun désir d'attirer les regards, elles étaient cependant fort remarquées ; seules dans la chapelle, elles assistaient à une messe mortuaire qui semblait dite pour elles seule»». La marchande de cierges se démenait activement autour de son triangle dont elle activait Tillumination et devant cette cérémonie funèbre la foule passait en toilette de fête. Dans les poches gonflées, on devinait des paquets de bonbons, on se saluait avec de petites mines joyeuses et discrètes, on s'offrait de Teau bénite, on se souhaitait à voix basse bonne et heureuse année. — Et au milieu de tous ces vœux pour l'avenir, les deux pauvres femmes
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Les Étangs, 8i
s'abîmant dans le passé avaient quelque chose de profondément touchant.
J'étais trop jeune pour faire à ce sujet de longues réflexions, et puis j'étais habitué à considérer ma tante Anne comme un être tellement à part qu'il me semblait tout naturel de la voir contraster ainsi avec le reste des mortels.
D'ailleurs le lendemain, lorsque nous allions lui faire visite, nous la retrouvions absolument calme. Ses émotions de la veille n'avaient laissé aucune trace apparente siu- son visage ou dans ses façons. Sans se lever de son siège elle nous saluait du geste :
« Venez, ma nièce, approchez que je vous baise sur votre joli front. »
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Je crois l'entendre ; je me vois encore dans cette petite chambre, assis sur le bord d'une chaise, n'osant faire un mouvement, les yeux fixés sur le petit pot noir qui était à poste fixe dans les cendres de la cheminée. — Si par hasard les deux pauvres tisons généralement endormis se réveillaient un peu, il s'échappait bientôt du petit pot noir un léger pich pich et une odeur de pruneaux se répandait dans la chambre.
Alors ma tante, avec une lenteur pleine de dignité, tirait le large ruban moiré au bout duquel un amour à cheval sur un cygne était suspendu. C'était le ruban de la sonnette ; et presque immédiatement la vieille servante entrait.
« Tu permets, ma belle, faisait ma
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tante Anne, en s^adressant à ma mère. LoïUe, écarte les pruneaux d'Agen qui se dessèchent. »
Puis elle saluait mon père d^me imperceptible inclinaison de tête et ajoutait avec une aisance et une froideur hautaine dont rien ne peut rendre Texpression :
« Veuillez m'excuser, monsieur mon neveu. »
Et mon père, fort embarrassé de sa personne, répondait par un salut respectueux, puis tournait et retournait son chapeau comme on fait d'un bambin maussade qui ne veut pas vous laisser la paix.
Cette gêne, que mon père n'était pas maître de dissimuler et qui pourtant n'était guère dans ses habitudes, me faisait véritablement
84 I^^^ Étangs,
soufFrir. Partout ailleurs je ne Teusse même pas remarquée, mais, elle m'était pénible en présence de ma tante d'Ouquenay, en présence aussi de ces quatre ou cinq personnages coiffés, poudrés, enrubanés qui pendaient au mur dans leur petit cadre flétri. Ces personnages, m^intimidaient beaucoup et je n^osais les regarder que du coin de Tceil. Us faisaient partie de ce monde féerique auquel appartenait ma tante. Une fois, en sortant de la rue de TObservance, j'avais demandé à ma mère quels étaient ces beaux messieurs, mais mon père avait immédiatement répondu en se moquant :
« Ce sont les aïeux de la citoyenne Grivault \ la fine fleur de Taristocratie, eh! eh! »•
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— ^ir
Par cette réponse, mon cher papa reprenait ses avantages et se vengeait d^avoir bercé son chapeau.
Toutefois, comme ma mère paraissait affligée, je ne reparlai plus jamais de ces miniatures.
Parmi les émotions diverses que j'éprouvais chez ma tante, il en était une bien étrange, qui les dominait toutes et que je cachais au plus profond de mon cœur. 11 y avait dans cette émotion quelque chose' de tendre, de timide, d'incompréhensible; c'était un mélange de respect, d'admiration, de honte. Je n'oserais dire que cela fût de Famour, mais cela y ressemblait beaucoup. Dieu me pardonne. Je n'étais encore qu'un enfant, cela est vrài^ mais il y a des bouffées d'air tiède
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qui parfois devancent le printemps.
Ce sentiment indéfinissable n^avait pour objet, comme on peut le penser, ni ma bonne tante Anne, ni sa fidèle Loïlle ; il s'adressait à un pastel inachevé, suspendu près du lit, audessus d'un rameau de buis. C'était le portrait d'une jeune fiUe mise à la mode du siècle dernier, souriante, très - légèrement poudrée , fraîche comme une rose. Son col et sa poitrine étaient nus sous un fichu léger comme un zéphyr et fripé comme un bonnet de mousseline qu'on aurait ramassé de l'autre côté du moulin.
Au milieu de cette neige, un petit bouquet bleu, non pas flétri mais comme pâmé et prêt à s'endormir dans ce tiède petit coin. Mon imagination n'était pourtant pas précoce ;
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j'avais la candeur d^une tourterelle privée et cependant je ne pouvais regarder ce portrait sans rougir. II rayonnait, me chauffait la joue. Je ne m'étais jamais demandé si la jeune fille au bouquet bleu était jolie ou laide, chaste ou coquette; j'ignorais bien entendu toutes ces nuances et je subissais le charme de cet art exquis avec un abandon et une sincérité d'innocence que je ne me rappelle pas sans quelque orgueil. J'ai vraiment bien mérité de posséder ce bijou qui peut compter parmi les chefsd'œuvre de Greuze.
Hélas! il a fallu pour qu'il vînt prendre sa place dans mon cabinet que les maigres tisons delà citoyenne Grivault achevassent de s'éteindre; que ma tante Anne elle-même se re-
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tirât dans Tautre monde où je la vois toujours grave et gantée, flanquée de son grand sac violet et suivie de sa vieille LoïUe. Il a fallu que ma pauvre mère, héritière directede sa tante, mourût aussi; (jue mon père enfin achevât une longue vie de lutte et de travail... Il a fallu tout cela pour que le cher pastel, après avoir séjourné honteusement dans les fouillis du grenier pendant une dizaine d^années, vînt illuminer ma demeure et, de nouveau, charmer mes yeux.
Je le retrouvai caché derrière une vieille malle. 11 avait été relégué là par mon père, sans doute à cause de ses allures aristocratiques et des flétrissures de son vieux cadre, qui pourtant était une merveille de sculpture élégante et délicate. En l'apercevant
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par hasard, j^éprouvai une émotion véritablement délicieuse. Tant d'années s'étaient écoulées, tant d'événements et de préoccupations étaient survenus depuis ma dernière visite rue de l'Observance! Je descendis mon trésor et, sans plus attendre, je me mis en devoir d'enlever les souillures dont il était déshonoré . A chaque mouvement de l'éponge humide que je promenais sur la glace, mes souvenirs d'enfance me revenaient en foule à l'esprit et je sentais revivre une à une les émotions passées.
J'étais certain maintenant qu'autrefois j'avais été, quoique à mon insu, légèrement amoureux de cette ravissante fille et qu'au murmure des pruneaux d'Agen, mijotant dans leur pot noir, mon petit cœur s'était donné
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de lui-même à ces jolis yeux bleus.
Jl y a tout un arbre dans la graine que le vent emporte, et parfois aussi tout un amour dans le sourire ému d^un enfant.
Imaginez la plus jolie fille du monde ayant dansé sur Therbe depuis un bon moment, joyeuse, toute moite encore, heureuse de vivre, d^être trouvée jolie, de respirer le grand air et retournant tout à coup la tète pour répondre à je ne sais quelle malice un peu trop tendre sans doute, que son danseur vient de lui murmurer en passant. Son joli cou est légèrement tordu , sous la gaze légère sa poitrine virginale se gonfle un peu; songez qu^elle est essoufflée et qu'il faut reprendre haleine pour répondre à Taudacieux. Déjà sa bouche est
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Etc
entr'ouverte , on aperçoit le blanc laiteux de ses dents ; le coin de sa bouche est imperceptiblement soulevé. Si elle osait rire, on verrait apparaître la jolie fossette qui s^ébauche coquettement vers le milieu de la joue.
. Qu'a-t-on pu lui dire, mon Dieu?
et que va-t-elle répondre? Comment expliquer ce regard si brillant sous les cils? Qu^est-ce que ce mélange d'ironie et de tendresse, de hauteur railleuse, d'enfantine mutinerie et d'aristocratique aisance? Qu'a-t-il donc pu murmurer, ce vilain danseur?...
Et ce qui est charmant, c'est que la belle au bouquet bleu, c'est que ma petite fée Printemps me laissera tout supposer plutôt que de me ré-
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pondre et restera éternellement voilée de sa pudeur coquette, mystérieuse, charmante, ayant bien envie de tout me raconter, mais ne me disant rien.
Ah! la séduisante époque, que cell où Fart savait saisir ces nuances et rendre ces délicatesses. Quel charme dans ces délicieux sous-entendus, perceptibles seulement pour les délicats et devant lesquels les sots se sont voilé la face, pour faire croire qu'ils les comprenaient. Que de raffinements artistiques dans ce pastel inachevé!
Je pensais ainsi tout en promenant Téponge, et à mesure que le portrait apparaissait plus nettement, je me demandais quelle était, dans ce chef-d'œuvre, la part de Tartiste et
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celle du modèle, où s'arrêtait la réalité, oii commençait Tinterprétation du peintre ; je cherchais à me représenter cette jolie fille telle qu'aurait pu la rendre une brutale photographie. J'analysais chacun de ses traits et je voulais trouver quelque trace de prose sous cette séduisante poésie.
Etait-ce une illusion? Je ne sais, mais il me semblait que le petit nez rose de la fée Printemps rappelait un peu celui de ma bonne tante.
C'était une ressemblance lointaine, bien entendu, un air de famille... et après tout, il n'y avait rien d'impossible à ce que ces deux nez fussent un peu parents. Mais j'étais, à ce sujet, je l'avoue, dans la plus complète ignorance. Ce rameau bénit,
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P4 ^^^ Étangs.
placé pieusement sous le cadre, la place particulière que le portrait avait occupée dans la chambre, prouvaient sinon des liens de parenté, au moins une grande affection entre ma tante Anne et la belle inconnue. Elles avaient dû s^aimer, se connaître ; elles étaient contemporaines. Et vraiment il me fallait un effort de réflexion pour me convaincre que la chose était possible, tant la triste austérité de Tune me semblait incompatible avec le joyeux épanouissement de Tautre.
C^est longtemps après Tinstallation du pastel dans le plus beau panneau de ma chambre à coucher qu'il me vint à Tidée de décoller la moire dont on avait recouvert le derrière du portrait pour empêcher la pous-
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sière d'y pénétrer. Il était possible qu'il y eût là, sous cette moire, une date, un nom, un indice quelconque, peut-être la signature du peintre.
Ce fut une inspiration d'en haut, car à peine avais-je soulevé l'étoffe que j'aperçus les traces d'une grande écriture naïve et hardie. Malheureusement plusieurs fragments du carton avaient adhéré à la moire, et il me fallut les détacher avec le plus grand soin, puis les remettre en place avant de pouvoir lire ces mots ;
« Claire d'Henelay, née en 1765, entrée en religion le premier de janvier de l'an 1787. »
Je restai Confondu. Comment était-il possible que cette joyeuse enfant se fût retirée dans un cloître presque au moment où elle posait si
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ç6 Les Étangs,
coquettement pour son portrait.
Comment découvrir sur ce visage étincelant de jeunesse et de malice la trace d'une ride ou d'un chagrin, le dégoût du monde, Tindice d'une vocation religieuse? Mais le petit bouquet bleu de son corsage était à peine fané lorsqu'elle s'était donnée à Dieu!... Et l'on avait coupé les boucles blondes de ses jolis cheveux, et la petite fossette s'était effacée!... Je me figurais la chère enfant — était-ce une impiété? — sous sa coiffe de nonne, les yeux brillant toujours du même éclat, et de ses lèvres roses murmurant quelque jolie prière qui faisait sourire le bon Dieu.
11 était impossible vraiment que cette chère fille fût née pour le
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cloître et en eût choisi volontairement les austères joies. Quelque accident imprévu, terrible, Ty avait poussée. Un amour contrarié sans doute, une résistance prolongée aux volontés d^un père tyrannique et sans pitié.
Ce fut cet incident qui éveilla ma curiosité et me donna le désir de fouiller dans cet amas de vieilles paperasses, contenu dans une grande armoire, tout au fond de Fapparteihent. Il y a dans presque toutes les familles de ces armoires-là : sorte de tombeaux où, parmi les mémoires d'ouvriers, les liasses de notes acquittées, d'inventaires après décès, de grimoires de notaires et d'avoués, de brochures et de papiers de toute espèce, dorment en paix des trésors
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de famille oubliés à jamais et plus sûrement protégés par Tindifférence des vivants qu'ils ne pourraient Fétre par les plus savantes serrures.
Ce mépris du passé est particulier à notre orgueilleuse époque où Tindividualisme veut tout tenir de soimême et brise tous les liens^ même ceux du sang. Il y a dans cette folie plus de naïf enfantillage que d'impiété réelle. Les gens du premier Empire qui avaient vu la Révolution croyaient sincèrement que l'humanité renaissait avec eux, que le monde , las de toiu-ner à droite, recommençait sa course en sens inverse, et que la Providence, mûrie par l'expérience, avait décidément changé ses lois. Mon père était particulièrement imbu de ces idées, et
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d'ailleurs accablé de travail, enfiévré de succès et d'ambition, il était excusable d'avoir laissé dormir sous la poussière les papiers d'une famille qui n'était pas la sienne. Il avait cru bien faire aussi en cherchant à m'inoculer, avec son énergique ardeur pour les affaires, son indifférence dédaigneuse pour un passé qu'il voulait mépriser. Ma pauvre mère, il est vrai, aurait bien pu me conter ce qu'elle savait sur ses parents, m'apprendre à les connaître et à les aimer ; mais elle avait retardé ces confidences, qui auraient pu me mettre dans un courant d'idées absolument contraires à celles de son mari.
Elle attendait sans doute, pour s'ouvrir à moi, que je fusse un
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lOO Les Étangs.
homme capable de juger... et elle était morte bien avant ce moment.
Puis, étaient venues les études sérieuses, les luttes, les examens et en même temps les entraînements et les plaisirs. Mon père m'avait initié à ses affaires, il m'avait fait travailler avec lui et de façon à ne pas me laisser le loisir de satisfaire mes curiosités. Enfin, à Tâge de vingt-huit ans, lorsque je m'étais trouvé seul, dans une position fort belle assurément, mais très-difficile à dégager, il m'avait fallu pendant près de deux années travailler plus que jamais pour mener à bonne fin une liquidation qui devait me délivrer pour jamais d'un labeur contraire à mes goûts. J'y mis l'ardeur d'un forçat qui lime sa chaîne. Que de nuits
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Les Etangs, loi
passées, que d'inquiétudes ! Et quel calme aussi , quelle joie après ce prodigieux coup de collier! J'étaif encore jeune , plus riche qu^il n'était besoin pour satisfaire mes goûts; trop durement élevé par mon père pour ne pas jouir délicieusement des moindres douceurs de la vie et, en même temps, assez mûri par les affaires et le contact des hommes pour ne pas tomber dans les excès d'une indépendance trop complète.
La restauration du joli pastel, puis ma visite chez Raoul et la découverte du château des Étangs, remontent à cette époque et sont les premières joies artistiques de mon épanouissement moral. J'ai été heureux. Ma vie* a été jusqu'à présent
parsemée de pierres blanches et si
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par hasard j^avais à essuyer quelque bourrasque, je crois bien que j'aurais le bon sens de tendre le dos sans me plaindre, persuadé que le ciel m'a payé d'avance.
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J'enirepris donc ^inventaire de la fameuse armoire. Il y avait une espèce d^ordre chronologique dans cet amas; les liasses avaient été jetées là les unes après les autres, au fur et à mesure qu^on avait voulu s'en débarrasser, de sorte qu'en les dépouillant une à une, je remontais
I04 Les Étangs.
assez régulièrement dans le passé.
Bientôt je trouvai plusieurs cahiers recouverts d'un épais papier rose sur lesquels était écrit, au-dessous d'un numéro d'ordre :
Inventaire après le décès de Ger^ maine d'Ambrnn, fille de Robert d'Ambrun et de Sophie d'Ouquenaj de ClairvaU
C'était là le détail des choses mobilières que possédait ma mère au moment de sa mort. Pauvre chère femme bien-aimée!
Quinze années déjà! quinze années depuis ce jour où je l'avais embrassée pour la dernière fois. Elle était dans i son lit, pâle, immobile, déjà mourante, les yeux fixés siu* moi.' Elle fit un effort pour me sourire encore, et comme elle ne pouvait plus parler,
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elle agita son doigt maigre et froid sur la soie de la couverture et je vis qu^elle écrivait mon nom. Je fondis en larmes. La sœur qui était là m'entraîna dans la pièce voisine qui donnait sur le jardin et que le soleil, tamisé par les arbres , éclairait joyeusement. On entendait de là le roulement lointain des voitures qui se rendaient au bois... aux premiers coups de TAngelus du soir ma mère rendit son âme à Dieu.
L'inventaire était fait consciencieusement; écrit de cette longue écriture inclinée, veule, indifférente qui dévore le papier et ne semble pas faite pour exprimer des idées. Les auteurs de ce travail n'avaient rien oublié; ils avaient fouillé de leurs vilaines mains tachées d'encre dans
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io6 Les Étangs*
le trésor des souvenirs intimes, pesant chacune de ces reliques, prisant sa valeur marchande. Ils avaient bouleversé cette armoire à glace que je considérais autrefois comme une une sorte de tabernacle et où ma chère maman rangeait avec tant de soin ses livres de prière, quelques lettres de ses amies de pension ; puis ses bijoux de jeune fille et de femme, le collier d^ambre qu^on m^avait mis au cou le lendemain de ma naissance, avec le ruban blanc de ma première communion, et tout Un petit musée d'objets sans prix pour les autres, mais dans chacun desquels elle avait laissé une parcelle de son cœur.
Que de fois elle m^avait montré tout cela, ouvrant ses petits coffres et ses cartons, rangeant, mettant de
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Les Etangs, ioj
Tordre, caressant toute chose de son bon regard rêveur et m'embrassant après avoir refermé la porte du sanctuaire !
C'était là des reliques saintes, et cependant, après les avoir inventoriées, on les avait entassées, mises en paquets dans cette même armoire à glace et le meuble ainsi bourré comme le sont les rayons d'une boutique, avait été relégué dans la chambre aux débarras où le Jour n'entrait pas deux fois par année,
C'est dans l'oubli des autres qu'est la mort véritable, la cruelle, l'effrayante. La Providence arrête les battements de notre cœur et ferme nos yeux; ce sont les parents et les amis qui nous achèvent et nous sup*priment définitivement.
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Les siècles et les hommes se dévorent Tun Tautre. Il semble en vérité que le souvenir des tendresses d^autrefois soit une chaîne qui retarde notre marche : plus notre course en ce monde est rapide et plus nous avons hâte de nous débarrasser du fardeau. Bienheureux ceux dont la fièvre se calme et qui prennent alors le temps de se baisser à terre pour chercher dans la poussière du chemin la tTace de ceux qui les ont précédés. A mesure que je fouillais plus avant, je constatais combien ma bonne mère avait le respect du passé.
C^est elle qui avait mis à part les objets divers provenant de la succession de ma tante d^Ouquenay et avait soigneusement renfermé les papiers dans des enveloppes spé-
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ciales sur lesquelles elle avait écrit la nature du contenu de sa jolie écriture un peu ronde, calme et pure.
Elle était depuis longtemps passée de mode cette écriture française si aimable et si franche, mais ma chère maman était d^une autre époque ; elle s^était mariée fort tard, et par son âge aussi bien que par ses goûts, elle n^était pas la femme des nouveaux usages.
Les cahiers où ma tante inscrivait sa dépense étaient particulièrement touchants. Je ne pouvais constater sans émotion le mélange d^incroyable économie et d'étonnante générosité dont ces livres de compte me fournissaient la preuve, ce soin de tenir son rang quand même, de rester
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iio Les Étangs,
digne dans un état de gêne bien voisin de la misère.
La chère vieille femme qui me donnait un beau louis d'or au commencement de chaque année et un petit écu de temps en temps, — elle ne parlait jamais que par louis d'or et par écu, — vivait, elle et sa servante, avec quelques sous par jour. Je crois bien que les fameux pruneaux d'Agen étaient la partie substantielle et comme le fond de son alimentation. Sur la feuille des dépenses du mois de mai 1831, je lis : « deux livres de pain, — une côtelette pour Loïlle qui est souffrante, — idem, quatre sous de bouillon, — un quart de beurre... » Sans doute il y avait eu une rechute dans la santé de Loïlle, car je vois : « chez Ta^othi-
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Les Etangs, m
Caire, quatre livres dix sous » et une paire de bas drapés pour elle.
Et puis LoïUe s^était guérie, car il n'y a plus trace de côtelettes et de bouillon ; le petit ménage était rentré dans ses austères habitudes. Je fis une singulière découverte en feuilletant ces cahiers où était inscrite la dépense de cinq ou six années :
pendant la dernière semaine de décembre les deux pauvres femmes paraissaient avoir eu Thabitude de ne se nourrir que de pain et d'eau. Ma tante était fort pieuse, il est vrai, mais ne poussait pourtant pas la dévotion jusqu'à jeûner ainsi lorsque l'Eglise ne l'ordonne pas.
Il y avait donc dans cette sévère abstinence de la fin de décembre quelque chose de particulier qu'il m'était
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impossible de comprendre. La pauvre citoyenne Grivault obéissait-elle à la nécessité, économisait -elle de la sorte pour subvenir à ses dépenses du jour de Tan, relativement trèsconsidérables? En effet, en dehors du petit écu donné à LoïUe, du beau louis d'or que je recevais moi-même le 2 janvier, il y avait toujours, à la date du premier de l'an, une grosse somme variant de deux louis à deux louis dix sous, et inscrite sous le titre de messes, cierges et aumônes.
Et ces mots étaient écrits avec beaucoup plus de soin que le reste , on y devinait un certain recueillement.
Je crus avoir trouvé l'explication de cette dévotion exceptionnelle en me rappelant tout à coup T inscription
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du portrait. C'était en janvier 1787 que la belle Claire d'Hanelay avait renoncé au monde et s^était donnée à Dieu. Or étant admis qu'une tendre affection avait uni ma tante à la charmante jeune fille, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que la survivante des deux amies célébrât cette date par des actes de piété.
Cependant ma tante Anne avait des idées religieuses beaucoup trop profondes pour considérer une prise de voile comme un événement funèbre, et en mémoire d'un événement semblable revêtir le grand deuil et faire dire une messe de mort.
Mon indécision fut bien plus grande encore lorsqu'en poursuivant l'examen des livres de compte, je constatai qu'à la fête de la Saint-
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Jean, la dépense de deux louis dW pour messes, cierges et aumônes se renouvelait régulièrement , absolument comme à la date du i*' janvier.
Il est bien vrai que ma tante d'Ouquenay étant morte à quatre-vingtquatre ans, et ayant survécu probablement à tous ceux de sa famille, devait avoir bien des motifs de deuil, et s^il y avait lieu de s'étonner de quelque chose c'est que Ton ne trouvât pas dans ses papiers la trace d'un plus grand nombre de ces tristes anniversaires. Toutefois, en y réfléchissant un peu , il me sembla que ces deux sommes scrupuleusement identiques, consacrées à deux œuvres pieuses absolument semblables, devaient avoir une même origine et répondre à la même intention ; n'était-
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il pas possible qu^il s^agît dans le premier cas de Fentrée en religion de Claire et que le second anniversaire fût celui de sa mort? Je comprenais si bien que tout ce qui touchait cette charmante créature laissât un souvenir ineffaçable dans la mémoire de ceux qui Tavaient connue !
On se passionne pour ces espèces de rébus où la vérité n^apparaît qu^avec une lenteur qui en double le prix, où Ton pénètre dans Tintimité des gens par la porte dérobéfe et le plus souvent avec effraction.
Un mot, un signe, une rature, sont autant d'indices précieux, et récriture des gens devient un miroir où Ton cherche à étudier leur âme.
Nos pères prenaient leur temps pour écrire un billet; ils étaient
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ii6 Les Étangs,
comme en visite lorsqu'ils avaient la plume à la main et devant leur gros papier rugueux ils se recueillaient un instant et rajustaient leurs manchettes. Ce n'était pas coquetterie mais simple respect d'eux-mêmes et des autres. La politesse et la dignité étaient un plaisir de l'existence; la courtoisie était comme un détail de toilette. Ce souci de la forme dépassait un peu le but parfois. A examiner certaines écritures du vieux temps, on croirait avoir sous les yeux le tracé chorégraphique de quelque ballet d'apparat. Les signatures de notaire, en particulier, sont en ce genre des œuvres absolument uniques. Ce qu'il fallait de recueillement, de soin, de légèreté de main, de talent naturel et d'étude sérieuse
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pour exécuter ces chefs-d^œuvre est vraiment prodigieux. Comment un homme capable de prendre cette peine pour tracer son nom n'en aurait-il pas eu le respect ?
Je le vois d'ici, ce cher notaire à perruque, je le vois déposer sa tabatière d'or sur le coin de la table, tâter son jabot, s'asseoir noblement, ajuster son papier, examiner sa plume, la tremper dans l'encre et, devenant tout à coup sérieux, lancer sur le papier ce premier jet élégant et hardi, prélude des plus étonnantes variations j sa main passe et repasse, s'allonge et se replie. Bientôt il semble que la passion l'emporte ; les traits se multiplient et par des retours subits et rapides, elle est entraînée de tous les côtés en même
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ii8 Les Etangs,
temps. Vingt fois elle revient sur sa route sans passer par le même chemin. On tremble, on a le vertige.
Sans doute elle erre à Taventure, cette audacieuse main, et bientôt elle va s'arrêter confuse au milieu de rinextricable chaos où elle s'emprisonne à plaisir. Mais non : le tabellion sourit et nous rassure; la plume grinçante, fatiguée mais soumise, achève une dernière volte, exécute une dernière pirouette et tout à coup épuisée, sans force, tombe la tête la première dans le trou de Técritoire où elle reste immobile et droite comme un peuplier au bord d'un étang.
Le notaire a signé.
Pas une erreur, pas un faux trait.
Est-il possible de mettre plus de
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Les Etangs, np
grâce et d^audace, plus d^entrain et plus de franchise dans une improvisation. Ces chefs-d'œuvre devaient exciter une admiration d'autant plus vive que Tart calligraphique était alors moins répandu. Sur ces vieux actes la signature du notaire brille parmi celles de ses nobles clients comme un soleil au milieu des chandelles.
La plus étourdissante que j'aie rencontrée en fouillant mes papiers, est assurément celle de maître Durand Tournedeau; le nom prête, il est vrai. Je dois avouer par la même occasion qu'il était impossible d'écrire d'une façon moins régulière que ne faisaient les d'Ouquenay, tant d'Orchamp que de Clairval.
J'ai un spécimen de leur talent
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I20 Les Etangs»
calligraphique dans un contrat de mariage datant de 1750. Pièce d^autant plus intéressante pour moi qu^elle me remit sur la trace de ma chère petite fée dont la personnalité restait un peu nuageuse dans mon esprit.
Ce contrat de mariage est celui de Clotilde-Louise- Aimée d^Ouquenay de Clairval, — une tante de la citoyenne Grivault, bien certainement, — avec Pierre d'Hanelay, officier sur les vaisseaux du roi. C'est de cette union qu'était issu le petit ange au bouquet bleu. Et, véritablement, je n'en fus pas surpris. Il est aisé de voir qu'il s'agissait là d'un mariage d'amour; quoi de plus naturel que le fruit en eût conservé la trace. Dans les apports de la future
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épouse, je ne vois stipulée qu^une somme de 3,000 livres donnée en toute propriété par le comte d^Ouquenay de Glairval, seigneur des Etangs, qui me paraît être alors le chef de la famille, — j'ai son portrait, soit dit en passant : un gros homme au front trop bas; nous y reviendrons.
Quant au jeune marin, il a quelques louis, ses armes, ses épaulettes et sa jolie figure. Je crois le voir avec son habit rouge, ses façons élégantes et faciles, son collet tout neigeux de poudre odorante, ses dents blanches et son œil de colombe. Non pas que j^aie la preuve de tous ces avantages, mais cela se sent, se devine. En écrivant leur nom à côté de maître Durand Tour-
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laa Les Étangs.
nedeau, les deux jeunes époux avaient envie d^éclater de rire et brûlaient de s'embrasser; cela est clair comme le jour. Impossible de trouver deux signatures plus impatientes, plus joyeuses, plus rayonnantes. Celle du jeune homme, en particulier , est pétrie de grâces toutes féminines. Cet aimable garçon devait avoir, comme sa fille, une fossette sur chaque joue; il est bien le père de la fée Printemps et la chère mignonne n'eût pas signé plus gracieusement.
Hélas ! le pauvre officier de marine, le brillant d'Hanelay ne vécut pas assez longtemps pour voir sa petite Claire et recevoir d'elle ses premières caresses. Par quelle étrange dérision du sort les marins
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sont-ils ainsi poussés vers le mariage et réquitation, alors que leur profession s^oppose absolument à ce qu^ils soient jamais époux et cavaliers ? A la date de 1754, un peu plus d'une année après la signature du contrat, je vois un cahier de vilaine apparence, muni d'un grand timbre de la généralité de Montargis et contenant un extrait des minutes du greffe de la justice de paix, concernant la levée des scellés apposés sur les objets appartenant en propre à Pierre d'Hanelay et laissés à sa femme lors de son embarquement.
Je ne retrouve pas Tacte de décès, mais voici une lettre adressée par le malheureux garçon à M"® d'Hanelay, chez le comte d'Ouquenay de Clairval en son château des Étangs, etc.
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124 ^^^ Etangs.
C'est toujours récriture délicate du contrat de mariage, mais la main du malade, on pourrait dire du mourant, a tremblé quelque peu. Cette lettre est sur grand papier rude, souillée de taches jaunâtres et tailladée de nombreux coups de ciseau.
L'estampille du lazaret du Havrede-Grâce prouve bien qu^elle venait d'un pays où régnait alors quelque épidémie contagieuse dont mourut évidemment le pauvre officier.
Rien de touchant comme cette funèbre épître, pleine de tendresse et de résignation. En voici quelques passages :
«...Et je n'aurai pas même pu embrasser Tenfant de notre amour! Il ouvrira les yeux à Theure où les miens se fermeront pour toujours.
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Aimez-le pour nous deux, ma Louise bien-aimée, parlez-lui de moi quelque peu lorsqu'il pourra comprendre, le pauvre orphelin! Dites-lui que son pare eût vécu pour Taimer et lui donna son cœur en mourant... mais acceptons sans murmurer les décisions de la Providence...
« C'est de votre avenir, mon aimable amie, que je veux occuper mes derniers instants. Permettez-moi de vous donner les quelques conseils que me dicte ma tendresse. Une pensée me soutient, c'est que votre douleur ne sera pas éternelle et que vous êtes assez jeune encore pour recommencer la vie et tenir d'un autre ce bonheur qui nous échappe à tous deux. Vous restez sans fortune, seide avec un enfant, ma Louise,
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il VOUS faut un protecteur à tous deux. Puis, Thospitalité que vous offrit le comte lors de mon embarquement était acceptable ne devant être que temporaire, mais ne pensezvous pas qu'elle serait impossible à rétat permanent? Épargnez -vous, épargnez à mon enfant la douleur d^une position forcément subalterne, rhumiliation d'être à tout jamais Fobligée d'autrui. Restez indépendante, mon amie, acceptez la main d'un homme honorable qui, sans trop de biens, en ait assez pour vous être un appui solide. Si peu riche que vous soyez, vos charmes et vos vertus sont tels qu'il sera votre obligé. Que mon souvenir ne vous arrête pas dans l'idée de contracter une nouvelle union. L'espérance
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que je fonde à ce sujet est la seule consolation qui puisse adoucir mes derniers instants....
« L'air du château des Étangs n'est pas celui qui vous convient, belle et isolée comme vous Fêtes.
La vie que l'on y mène ne fut jamais de mon goût... Jugez par les fâcheuses tendances que montre déjà le petit Jean de la pernicieuse influence que pourrait avoir ce petit drôle sur l'éducation de notre enfant... »
11 fallait que ce petit Jean, — qui n'est autre que le fils du comte, l'héritier du domaine des Étangs, — eût fait preuve de bien mauvais instincts pour que d'Hanelay le qualifiât de la sorte dans une lettre aussi solennelle et d'une forme aussi mesurée. Malheureusement le
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pauvre mourant ne se trompait pas :
le jugement qu'il porte sur le vicomte Jean se trouve pleinement confirmé par une pièce datée de 1778. Il s'agit d'un acte par lequel Jean d'Ouquenay, vicomte de Clairval, cornette aux chasseurs de Picardie, est cassé de son grade pour indiscipline et inconduite. Cet acte, fort curieux par sa rédaction, est signé du mestre-de-camp de Cellier.
Comme on le voit, le petit drôle était devenu un fort mauvais sujet.
Mais peu importe ce détail et revenons à Pierre d'Hanelay.
Je m'étais pris d'une vive sympathie pour ce malheureux garçon, mourant si loin des siens sans avoir eu le temps de goûter le bonheur que semblait lui réserver l'avenir.
Cette lettre si pleine de sagesse et de résignation me touchait d'autant plus que je dotais la fille des qualités du père et mon petit ange au bouquet bleu m'en paraissait plus séduisant encore.
Toutefois, je dois dire que les conseils donnés par le mourant ne furent pas suivis par sa veuve. Soit que la pauvre femme n'eût pas la force de contracter une nouvelle union , soit que sa pauvreté Tait empêchée de trouver un mari ou qu'elle ait craint de donner à sa fille un second père, le fait est qu'elle ne quitta pas le domaine d'Orchamps. Elle n'habita plus le château, il est vrai, mais s'installa avec son enfant dans ce pavillon des Étangs, qui en était éloigné, comme on sait, d'une demi-
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lieue environ et dont il a été question au début de ces notes.
D'après ce que je peux comprendre en fouillant parmi les procèsverbaux de gardes et les mémoires de travaux, ce petit manoir fut utilisé comme rendez-vous de chasse tant que les comtes de Clairval eurent un équipage et menèrent la vie de grand seigneur ; mais peu à peu, soit incurie, soit dissipation, leur fortune s'amoindrit considérablement, de plus, un long procès dont je ne comprends pas bien la cause et qui éclata entre les d'Ouquenay d'Orchamps et les d'Ouquenay de Clairval, paraît avoir été pour les deux branches une véritable ruine.
En sorte que le vieux pavillon cessa bientôt d'être un rendez-vous
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de chasse. Le rez-de-chaussée seul continua à être habité par un garde, sorte de factotum présidant aux coupes de bois. Plusieurs actes de vente sont signés au nom du comte par cet homme, que Ton appelait Nicaise Dimiont. Uimporiance de ces coupes prouve, par parenthèse, qu'une grande partie du domaine n'était qu'une forêt morcelée depuis et défrichée sous la Révolution, les nouveaux propriétaires payant avec la superficie la terre qu'ils venaient d'acquérir. Que de cantons déboisés en France par suite de la division des biens !
Au milieu d'une liasse de papiers sans aucun intérêt : — actes de vente des coupes, listes détaillées des réservés à ménager dans les petits
et grands taillis, etc., — et qui traversèrent sans encombre les orages révolutionnaires grâce à leur inutilité, je trouve un papier qui ne laisse aucun doute sur la situation de la veuve d'Hanelay après la mort de son mari ; en voici le contenu :
« Claude d'Ouquenay, comte de Clairval donne à dame d^Hanelay, qui lui en est reconnai santé et Ten remercie, la jouissance du premier étage de Tancien rendez-vous de chasse dit le pavillon des Etangs, à la charge pour elle d'élever, nourrir et traiter comme son propre enfant, René d'Ouquenay, d'Orchamps, orphelin de père et de mère, âgé de six ans passés.
(( La dame d'Hanelay s'engage à ne réclamer aucun service de
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Nicaise Dumont, qui continuera à habiter les trois pièces du rez-dechaussée et aura Tusage exclusif de récurie, grange, appentis, toit à porc.
Toutefois la dame veuve d^Hanelay aura la jouissance du jardin pour la promenade seulement et au besoin partagera la récolte des fruits avec ledit Nicaise Dumont, notre garde Forestier et homme de confiance. »
Ce compromis entre M"® d'Hanelay et le comte d^Ouquenay de Clairval, Thomme au front trop bas, fut signé en 17$$, par conséquent après la mort du marin.
Il est inutile de faire remarquer la hauteur avec laquelle la pauvre veuve est traitée. 11 semble qu'elle soit une étrangère. Pas une seule fois son titre de cousine n'est indiqué. Le vieux
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comte, — je dis vieux, car il mourut vers 1784, à Tâge de soixante-dixhuit ans, le vieux comte évitait-il de traiter la veuve en parent, pour ne pas avoir à rougir des conditions humiliantes dont il lui faisait payer son hospitalité? Qu'eût pensé le pauvre officier de marine, s'il eût pu voir sa belle Louise bien-aimée, comme il disait, réduite à partager la demeure d'un domestique, réduite à élever et à soigner Tenfant des autres en même temps que le sien propre, pour payer le droit de s'abriter sous un toit? Comme il eût souffert en la voyant ainsi, isolée, sans ressources, obligée de se servir ellemême.
Mais qu'était-ce que cet orphelin confié aux soins de la pauvre veuve?
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qu'était-ce que ce petit René d'Ouquenay d'Orchamps qui apparaît tout à coup? Il m'est impossible d'avoir sur lui des renseignements bien précis ; toutefois, il est certainemeut le dernier représentant de la branche des d'Ouquenay d'Orchamps.
Son père soutint à lui seul contre le comte de Clairval la fin de Tinterminable procès et mourut peu de temps après l'arrêt du parlement qui le condamnait définitivement et achevait sa ruine en même temps que celle de son fils René.
Le pauvre petit orphelin se trouvait donc dépouillé légalement, mais de la façon la plus complète, seul au monde et réduit à mendier son pain.
Or, le comte de Clairval ne pou-
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vait pas décemment tolérer une aussi cruelle extrémité. Riche encore aux yeux du monde, sortant vainqueur de ce fameux procès, il se donna une apparence de générosité en recueillant et faisant élever Tenfant ruiné par lui. On voit d^ailleurs que ce fut à peu de frais.
Peut-être après tout ce comte au front bas était-il poussé par un in^ stinctif respect de la famille. Car, après tout, son propre fils, ce vilain Jean, qui plus tard se fait chasser de son régiment, pouvait mourir sans enfants, et dans ce cas le petit René, dernier survivant des d'Orchamps, devenait Théritier du vicomte Jean, le dernier des de Clairval.
Je me faisais cette réflexion lorsque dans un petit coffret provenant
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de ma vieille tante Anne et religieusement conservé par ma mère, je découvris la curieuse déclaration que voici. Le papier en avait été bien souvent plié et déplié, froissé, couvert de larmes ; on avait dû lire ce qui y était écrit des centaines de fois. L^enveloppe qui renfermait cet étrange document était bien usée aussi. Les plaques de cire rouge portant ^empreinte du bailliage adhéraient encore cependant, et, d'une grande écriture officielle, étaient écrits ces mots :
« Copie conforme de la déclaration du Bailli. »
Voici quelle était cette déclaration :
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Déclaration du Bailli.
» Ce jourd^hui, premier de Tan de grâce 1786, a comparu devant nous, bailli de la commune de Rieu, siégeant en la salle ordinaire du bailliage, Jean Leroux, dit Claude, maître vigneron de la paroisse de Saint-Vallier, homme honnête et craignant Dieu, lequel^ dans un grand trouble,
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nous a dit que le matin même dudit jour, traversant la corne du taillis du Grand-Trembleau, en regard du château des Étangs, avait trouvé le corps froid d^un gentilhomme traîtreusement égorgé et gisant dans ce lieu à moitié caché sous les broussailles. Nous a de plus déclaré n'avoir point osé retourner le cadavre pour voir sa figure, et, après avoir fait le signe de la croix, s'être enfui par crainte d'être surpris en ce lieu et être venu nous raconter le fait en toute franchise de cœur. Et après avoir juré sur l'image du Christ qu'il avait dit la vérité, nous invita à vérifier les paroles par lui avancées.
« Ce que fimes sur l'heure. Et nous étant rendus avec notre greffier et le lieutenant de la sénéchaus-
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sée dans ledit bois du Grand-Trembleau, avons constaté par devant les témoins qui ci-dessous ont librement signé, la présence d'un homme mort, percé de deux grands coups provenant d'un couteau large et peu épais : l'un de ces coups étant entré dans le plein milieu de la gorge, Tautre sous le téton du cœur.
Ayant ensuite lavé le visage, qui était tout souillé de boue et défiguré par les broussailles et les épines, nous avons reconnu dans la personne du défunt monsieur le comte Jean d'Ouquenay de Clairval, seigneur des Étangs depuis la mort du comte son père et autrefois cornette aux chasseurs de Picardie.
« Ayant alors examiné avec une grande attention, avons remarqué
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que ledit comte Jean de Clairval n'avait point son épée et avait été dépouillé de son manteau. Cependant les manchettes de point et les dentelles de sa chemise ne lui avaient point été volées. Nous comptâmes jusqu'à douze louis restés dans la poche de sa veste avec sa tabatière. Constatâmes aussi que sa montre et cachets à ses armes pendaient à son gousset, mais la montre avait été brisée et les aiguilles s'étaient arrêtées à midi et vingt minutes, marquant ainsi Theure exacte où le crime avait été commis.
« Sur Inobservation de maître Ivoy, apothicaire juré en la paroisse de Rieu, que le corps de monsieur le comte semblait avoir été amené dans cet endroit depuis deux jours au
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