‹ Les étangsChapitre 2 sur 3 · acte et y a · texte numérisé non relu

acte et y a

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Et nous prioi

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144 L^^ Etangs,

découvert et puni selon les lois, tt Ce i" de Tan de grâce 1786. »

Je ne connaissais que très-imparfaitement ce Jean de. Clairval, mauvais soldat et gentilhomme débauché; il m'était aussi peu sympathique que possible, et cependant j'éprouvais une émotion singulière à me le représenter étendu sans vie,, au milieu des ronces et des épines, avec son coup de couteau en plein milieu de la gorge. Cette mort n'était évidemment pas le résultat d'un duel; les épées de cette époque ne laissaient pas d'aussi larges plaies. L'ancien cornette avait-il été attaqué par des malfaiteurs ? mais dans ce cas les misérables ne lui eussent point laissé sa montre. Ils pouvaient

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n'avoir pas eu le temps de le dépouiller comme ils en avaient Tintention, les campagnes n'étaient pas sures* alors et des bandes de maraudeurs .dévastaient les provinces en dépit de la maréchaussée. 11 était bien extraordinaire que l'on osât commettre un 'pareil crime en plein midi, à deux pas de la route. Etaitce bien midi que marquait cette montre, n'était-ce pas plutôt minuit? Dans tous les cas, comment admettre que le comte se trouvât en pleine nuit dans ce bois du Grand- Trembleau. Que venait-il faire là?

A toute autre époque de l'année, j'aurais cru à quelque rendez-vous' galant, l'ancien cornette était, nous le savons, un fort mauvais sujet, très-capable de séduire une fille et

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de la mener à mal, mais en plein hiver au beau milieu de la nuit et •par un froid glacial ! Car il était dit dans le rapport du bailli que le crime devait remonter à deux jours et le dégel, si j'en crois cette même déclaration, n'avait commencé que la veille du i" janvier, 'par conséquent il faisait grand froid le jour du meurtre. Tout bien considéré il me sembla que maître Ivoy, l'apothicaire juré, devait être dans le vrai en supposant que le corps avait été apporté dans ce bois du Trembleau.

Je me rappelai tout à coup le fameux taillis du Mort dont le notaire 'de Villers m'avait parlé un jour que nous chassions. Ce taillis avait dû être lui aussi fort proche du château, à une demi-lieue environ au sud ; il

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me parut évident que le taillis du Grand-Trembleau et celui du Mort n'étaient qu'un seul et même bois.

Ce surnom moderne si étrange lui venait de l'assassinat dont il avait été le théâtre et qui assurément avait dû causer dans le pays une profonde impression.

Que la crise révolutionnaire eût effacé le souvenir de ce meurtre tout en conservant le nom donné au taillis, rien que de fort naturel.

Et d'ailleurs il était bien probable que le crime du Grand-Trembleau n'était pas aussi oublié dans le pays qu'il en avait l'air. Bon nWbre de paysans sans doute devaient avoir entendu parler de cette affaire; la vieille légende, ne devait pas être absolument morte, et je me promis bien

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au prochain voyage que je ferais à Villiers d'en réveiller Técho.

Pour le moment, je devais malheureusement me contenter des faibles indices que me fournissaient ces vieux papiers dépareillés et offrant des lacunes irréparables.

Peut-être bien ce récit n'a-t-il aucun intérêt pour Je lecteur? Aussi bien dois-je avouer qu'en récrivant j'ai songé bien plutôt à mon plaisir qu'au sien. Il faut prendre goût à ces recherches, avoir sous les yeux les pièces elles-mêmes^ les toucher du doigt, errer au milieu d'elles, respirer leur poussière, être influencé par leur aspect. Mille sensations que l'on éprouve ne se peuvent raconter.

I-,es papiers authentiques ont, je le répète, une physionomie, une élo-

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quence muette et, pour y être sensible, il faut les avoir maniés , classés, dénichés soi-même.

Ce qui me touchait dans cette déclaration du bailli, c'est moins le récit des faits qui y étaient contenus que Taspect du papier lui-même, tellement usé, comme je Tai dit, à force d'avoir été ouvert et refermé, qu'en beaucoup d'endroits récriture avait complètement disparu et j'avais eu grand'peine à reconstruire certaines phrases. Or ce document funèbre avait été trouvé parmi les papiers les plus intimes de ma tante d'Ouquenay. C'est elle qui, durant de longues années, l'avait conservé comme une relique, Tavait lu et relu, couvert de ses baisers et de ses larmes, car ces taches jaunâtres, où

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récriture avait été pour ainsi dire lavée et le papier détrempé, n'étaient autre chose que des traces de larmes.

Ma tante Anne avait donc aimé follement le cornette au régiment de Picardie? Grand Dieu! qui pourra dire à quel degré de passion profonde peut arriver, dans le cœur d'une fille laide et sans fortune, un sentiment inavoué et inavouable, à moins de faire éclater de rire.

C'est à Paris que ma tante Anne avait connu Jean de Clairval et lui avait donné son cœur. J'eus la patience de rechercher, dans les aimanachs royaux, de quels régiments se composait la garnison de Paris de 1770 à 178b, et j'eus la preuve que le régiment de Picardie avait séjourné dans la capitale pendant près de

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trois ans, Jean était alors au beau milieu de sa vie de débauche, car il fut cassé fort peu de temps après.

Etant admis, cette malheureuse passion de ma pauvre tante et la déclaration du bailli étant datée du i*"" janvier, les dévotions particulières auxquelles se livrait la citoyenne Grivault au commencement de Tannée devenaient parfaitement explicables. Toutes ces pieuses pratiques ne s^adressaient pas, comme je Tavais cru, à la mémoire de Claire d^Hanelay, mais bien à celle de Jean de Clairval. Leur renouvellement régulier au jour de la Saint- Jean ne laissait aucun doute à ce sujet.

J'eusse été bien surpris en apprenant qu'à une époque quelconque

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de sa vie ma bonne tante . avait inspiré une passion, mais il me semblaitpresque aussi extraordinaire que Tancien cornette eût été aimé d'une façon profonde et durable. Il était, extérieurement, peu fait pour séduire. J'ai une miniature qui lé représente dans son élégant costume de Picardie — habit bleu à boutons blancs avec collet, parements, veste et doublures rouges; chapeau galonné d'argent. — C'est un garçon robuste, à Tair impudent et hautain, lia, comme son père, le front bas, les yeux très-saillants, les lèvres épaisses et sensuelles, les mâchoires larges, le nez lourd et ramassé... 11 fallait vraiment que la citoyenne Grivault eût bien de la tendresse à dépenser.

Quel étrange mystère que cet amour-

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là! Je crois d'ailleurs que la mort subite et particulièrement dramatique de Jean de Clairval fut un puissant stimidant pour la passion de ma tante. Elle transforma en une sorte de culte pieux et rendit éternel un sentiment qui, sans aucun doute, se fût éteint de lui-même, La séparation rend parfois de ces services aux absents.

J'avoue qu'à la première lecture de l'enquête il me vint une pensée dont j'ai honte maintenant. Me demandant en effet à qui pouvait être profitable la mort du comte Jean, je songeai malgré moi à ce René d'Orchamps, à ce pauvre orphelin réduit à la misère et confié aux soins de M"" d'Hanelay. Je n'avais aucun renseignement sur le carac-

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tère et les instincts de ce jeune homme, mais je savais qu^ayant été recueilli aux Etangs en 1754, il devait avoir au moment du crime, c'està-dire en 1786, vingt-cinq ou vingtsix ans. C'était par conséquent un homme fait, très-capable de passions violentes; or, dépouillé par un procès dont il n'était pas la cause, aigri par le malheur, il était possible que des idées de vengeance eussent germé dans ce cœur et qu'il eût trempé au moins indirectement dans ce... J'eus honte, comme je le disais, de cette supposition. Rien ne m'autorisait à lé considérer comme un misérable. Il était de bonne naissance et avait été élevé en compagnie du petit ange. Comment n'eùtil pas gagné dans son voisinage

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quelque chose de cette pureté de cœur, de cette noblesse si visiblement empreints sur les traits de la jeune fille?

Le compte rendu d'une seconde enquête faite quelque temps après le crime — impossible de mettre plus de lenteur dans des circonstances aussi graves — ne me laissa aucun doute sur la conduite absolument irréprochable de René d*Orchamps. Ce compte rendu, que je ne découvris qu'après coup, emplissait deux cahiers malheureusement déchirés en beaucoup d'endroits. Je transcris ici les passages les plus saillants de cette interminable et inutile enquête. Il s'agit de la déposition des témoins :

« Par-devant nous, procureur.,.

ijô Les Etangs,

et au nom de Sa Majesté, roi de France et de Navarre ,

« A comparu, ce jour, le nommé Nicaise Dumont , ancien gardechasse dans les bois du domaine des Étangs, homme honnête et craignant Dieu, resté au service du comte de Clairval en qualité d'homme de confiance, lequel, après avoir prêté serment, nous a dit habiter depuis trente années le rendez -vous de chasse, dit le Pavillon des Etangs, situé sur la lisière du bois, au nord du château ; et lui ayant demandé s'il était seul dans sa demeure lors de l'attentat commis dans les environs, nous a répondu qu'il occupait seul avec son enfant le rez-dechaussée du pavillon, dont le premier étage était alors habité par demoi-

selle Glaire d'Hanelay, dont la mère venait de mourir quelqiies jours auparavant.

« Et lui ayant demandé de plus si le chevalier René d^Ouquenay d^Orchamps n^habitait plus dans le pavillon, il nous a été répondu que ledit chevalier était depuis deux ans parti pour Paris, et que récemment il avait dû s'embarquer pour aller chercher fortune au delà des mers. »

Ainsi donc ma pauvre petite fée Printemps était alors seule au monde :

sa mère venait de mourir, son ami d'enfance, son frère, était parti lui aussi. Elle se trouvait probablement sans ressource, sans espérance, écrasée de douleur... En faut-il davantage pour expliquer Tentrée au couvent de cette pauvre enfant

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Mais pourquoi René ne Tavait-il pas épousée? Comme à sa place je Teusse fait de bon cœur! Ah le vilain garçon! Avant de s'embarquer, il n'était donc pas venu dire adieu et embrasser une dernière fois ces deux femmes dont il avait partagé le toit pendant si longtemps. S'il s'était rendu au Pavillon, il eût trouvé M'"' d'Hanelay malade, affaiblie ; il eût deviné sûrement sa mort ; il eiit compris que Claire allait être orpheline, elle aussi, et se trouver sans secours, sans appui. Il eût renoncé, sans aucun doute, à ses idées d'aventure et fût resté près d'elle... Peutêtre bien, après tout, M'"V d'Hanelay était-elle morte tout à coup j peutêtre l'embarquement de René étaitil antérieur à cette mort? Mais que

diable allait -il faire au delà des mers?

Continuons la lecture de Tenquête ;

« Et comme ledit Nicaise Dumont se laissait entraîner à ^parler en dehors du sujet, Pavons prié de rentrer dans la question et lui avons demandé si dans la journée du 29 décembre il n^avait pas vu rôder dans les environs des gens de mauvaise mine,

« Nous a répondu n^avoir rien remarqué de particulier, n'étant pas ce jour-là sorti de chez lui, occupé qu'il était à préparer un porc qu'il voulait saler.

« Ayant interrogé ledit Nicaise Dumont sur les ennemis personnels que pouvait avoir le comte Jean de Clairval, il nous a dit ne lui en pas connaitre.

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« Cependant, pressé par nous, a déclaré que par ses légèretés et son amoiu- du plaisir, le comte avait dû porter le trouble dans beaucoup de familles et s'attirer Tanimosité de beaucoup de gens. Toutefois ledit Nicaise a affirmé ne rien savoir de positif qui pût expliquer l'assassinat.

({ Avons interrogé Claude Bert, meunier, âgé de soixante ans, qui nous a déclaré savoir que le comte Jean de Clairval avait coutume de poursuivre les filles du pays ; et, invité par nous à parler en toute franchise, nous a dit avoir surpris. Tannée dernière, ledit comte dans le grenier du moulin, cherchant à violenter la

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fille Rose Bert, sa nièce. Et comme la nuit commençait à venir et qu'il ne pouvait reconnaître le comte, lui, Claude Bert, avait pris un bâton et en avait frappé le seigneur des Étangs qui, se faisant connaître, lui avait remis une année de son fermage à la condition de ne point faire scandale et ne pas ébruiter Taventure.

« Avons interrogé Bernard Leroux et Jacques Pain, qui tous deux nous ont dit avoir vu le comte Jean de Clairval, quelques jours avant le meurtre, parlant en cachette à une fille de couleur, arrivée depuis peu dans le pays en compagnie d'une bande de gens de bohème, faisant

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métier de fabriquer des corbeilles et de réparer des chaudrons ou autres ustensiles; grands pillards et païens, campant, comme on sait, en dehors des villages. Et comme le comte causait avec la fille, un de ceux de cette bande au teint cuivré et cheveux crépus, être arrivé tout à coup et avoir parlé avec grande colère audit comte, qui dut quitter la place, non sans menacer ce Bohémien, qui avait plutôt figure de diable que figure d'homme»

« Après avoir entendu cette déposition des sieurs Bernard, Leroux et Jacques Pain et Tavoir fait confirmer par plusieurs habitants du bourg notoirement honoirables, avons pensé que ces gens sans aveu sont réputés habiles à manier le couteau et

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que leur présence était un indice qui nous mettrait sans doute sur la voie de la vérité. Avons donc prié le lieutenant de la maréchaussée de poursuivre cette bande. Mais nous a été répondu que ces mauvaises gens avaient quitté le pays sans qu^on pvit savoir de quel côté ils s'étaient dirigés et que pour des raisons diverses il était prudent de retarder leur poursuite. »

Il faut avouer que voilà des paroles étranges dans la bouche à\\n procureur. Comment! dans une affaire aussi grave, on arrive à soulever un coin du voile et sans raison on le laisse retomber! par négligence, incurie ou faiblesse, on cesse toutes les recherches ! Qui nous dit que le comte Jean n'avait pas poursuivi de nouveau la

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bohémienne en dépit de la grande colère de ce mauvais gars à figure de diable? qui nous dit que ce dernier, surprenant de nouveau le gentilhomme en flagrant délit de séduction, ne s'était pas jeté sur lui un couteau à la main et ne Tavait pas poignardé? Rien de tout cela n'était prouvé, il est vrai, mais une simple présomption méritait bien que toute la maréchaussée de la province se mît en campagne.

Ilfaut, pour être juste, se rappeler que la France avait déjà ressenti à cette époque les premiers ébranlements qui devaient amener bientôt la Révolution. Le trouble qui depuis longtemps était dans les esprits commençait à se traduire-par des actes et des faits : les liens du faisceau se

détendaient d^eux-mêmes et la vieille machine monarchique, en dépit de «on glorieux passé, craquait déjà de tous côtés. Les autorités locales, indécises, enfiévrées, ne se sentant pas soutenues par une volonté unique, ferme et active, avaient fort à faire de conserver intact le prestige et le peu de puissance qui leur restait.

D^ailleurs on ne disposait pas alors des moyens matériels qui rendent, à rheure qu^il est, Faction de la justice si rapide et si sûre. Elle n'avait ni télégraphe pour transmettre ses ordres ni chemin de fer pour allonger son bras.. En beaucoup de provinces la maréchaussée était hésitante, se sentant impuissante à réprimer tous les délits. Elle était comme en pays ennemi, assiégée pour ainsi

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dire, et elle songeait plutôt à se cantonner, à se grouper pour se mieux défendre, qu'à se disperser et courir le pays à la poursuite d'une bande dont on ignorait les ressources et les accointances.

Il est d'ailleurs évident, d'après l'ensemble des dépositions, que le comte Jean de Clairval avait dans le pays la plus détestable réputation et y était détesté.

Un certain Féron raconte avec une grande émotion que le seigneur des Etangs lui a emprunté de l'argent à plusieurs reprises et a toujours refusé de le rembourser.

Les seigneurs de Sainte-Claire^ Louis et François de Tenescourt, amis ou plutôt compagnons de plaisir du comte, ne paraissent pas avpir sur

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le caractère et Thonorabilité de ce dernier une opinion bien favorable.

Ils déclarent avoir été priés à souper au château des Etangs le 29 décembre. — Ce qui indique clairement que Tassassinat a eu lieu, non pas le

29 à midi, comme on le croyait d'abord, mais dans la nuit du 29 au

30 à minuit. — Le comte Jean, absent depuis fort longtemps et revenu aux Étangs depuis quatre ou cinq jours seulement, les reçutavec gaieté, ainsi que fait un joyeux compagnon qui n'a pas vu ses amis depuis longtemps.

Le baron de Tenescourt dit même avoir remarqué que le comte Jean n'avait jamais été plus gai. Vers la fin du repas qui avait été copieux, il donne Tordre de seller son cheval et annonce à ses convives qu'il est dans

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Tobligation de s'absenter pour une affaire qui ne souffre pas de retard, les priant de se considérer au château comme chez eux et d'y rester jusqu'à son retour. Et il part en riant fort.

11 est démontré d'ailleurs que le comte partit seul et refusa d'être accompagné par son valet de chambre qui le lui avait proposé. Les compagnons du comte se séparèrent au jour après avoir bu toute la nuit.

Sans doute ils étaient alors dans un état d'ivresse trop marqué pour s'étonner que leiu* hôte ne fut pas encore rentré* Mais comment se faitil que les gens du château n'aient pas immédiatement fait des recherches pour retrouver leur maître ? — Voilà ce que je ne peux comprendre.

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Il est possible^ après tout^ que ces recherches aient été faites, quoique rien neTindique, et puis Tancien cornette avait sans doute habitué son monde à ces excentricités de conduite. — En vrai coureur d^aventures qu'il était, il partait tout à coup et revenait sans prévenir. Il semble démontré que depuis la mort de son père, c'est-à-dire depuis deux ans au moins, il n'avait pas séjourné huit jours aux Etangs.

Ah! pauvre tante d'Ouquenay!

L'enquête, qui d'ailleurs n'aboutit qu'à l'arrestation de quelques vagabonds relâchés bientôt, faute de preuves, se poursuivit assez longtemps. Et comme il arrive d'ordinaire lorsqu'on a perdu ou négligé la bonne piste, on battit le bois un peu à l'aven-

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ture et Ton s'attacha à des détails insignifiants. La justice poussa le scrupule jusqu'à se présenter au couvent des ursulines de Montargis, où la pauvre Claire s'était réfugiée. On voulait probablement recueillir de sa bouche des renseignements précis sur le caractère et le passé du comte.

Mais cette démarche, dont l'inutilité saute aux yeux, n'eut aucun résultat. Quels éclaircissements pouvait donner sur la vie tapageuse et vagabonde de l'ancien cornette cette chaste fille qui avait passé toute sa vie en compagnie de sa vieille mère dans l'ermitage des Etangs?

Elle, moins que personne assurément, devait être en état d'éclairer la justice.

C'est par cette démarche auprès

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de M"* d^Hanelay que se termine Teriquête. Malgré mon ardent désir d^en savoir davantage, je dus me contenter des détails que Ton vient de lire, bien plutôt faits pour exciter ma curiosité que pour la satisfaire.

Rien de plus désagréable que de se heurter ainsi contre un mur lorsqu'on a bonne envie de continuer sa route. Ce qui m'irritait, c'est que mon imagination comblait, malgré moi, les lacunes. En dépit de moimême, je soulevais tous les voiles, j'imaginais le plus sombre roman...

Aussi bien, est-il juste de dire qu'il y avait là une jolie étoffe pour en tailler un. J'inventais mille combinaisons, mais je ne sais pourquoi, au milieu de tous ces rêves, l'inexpli-

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cable René et la belle petite fée Printemps m'apparaissaient toujours, se souriant Tun à Tautre, et se moquant un peu de moi.

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Je passai tout mon hiver en recherches inutiles. Je découvris, il est vrai, une foule de détails curieux sur les d^Ouquenay, mais le crime mystérieux qui semble avoir été la fin de cette famille me resta complètement inexplicable. La Révolution avait effacé toute trace de ce passé pourtant si voisin.

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Parmi les types étranges dont je fis la connaissance en fouillant dans le passé, figure un certain capitaine d'Ouquenay qui dépasse en bravoure et en folie ce qu'on peut imaginer.

Pauvre comme Job, n^ayant rien à perdre, affamé de coups d^épée, il pénétra en 1647 ^ ^^ suite du duc de Guise dans la ville de Naples, que les Espagnols étaient en train de réduire à la dernière extrémité.

C'est dans les mémoires du duc qu^il faut lire les détails de cette folle équipée.

Tout manquait : le pain, la poudre, les chevaux, les munitions, la révolte était partout prête à éclater, et, au milieu de cet enfer, ce duc endiablé ne perd pas un seul instant sa bonne humeur et son sang-froid...

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Tout cela tient du prodige. Les assiégés et les assiégeants se pressaient si chaudement que dans les faubourgs certaines maisons étaient occupées à la fois par les uns et par les autres. Les Espagnols, par exemple, s'étaient retranchés au troisième et au second étage, tandis que les Napolitains se barricadaient au premier et au rez-de-chaussée, et cette situation durait des journées et des nuits. On entrevoit ce que devaient être ces combats à bout portant. Or notre capitaine d'Ouquenay était dans Tun de ces postes étranges. Accablé de fatigue et méprisant le voisinage immédiat de Tennemi, il s'était couché dans un excellent Ut qui se trouvait là et dot-mai t à poings fermés, lorsqu'il est réveillé

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tout à coup par le bruit du plafond qui s^efFondre et, au milieu d^une pluie de plâtras, une douzaine d^Espagnols lui tombent du cieL II saisit son épée, saute par là fenêtre, qui fort heui-eusement n'était qu^à quelques pieds du sol, donne Talarme, rallie .ses hommes, rentre dans la maison dont il s'empare, et, sans prendre la peine de s'habiller, profitant de ce premier succès, il chasse les ennemis dé la rue tout entière ; si bien qu'à l'Angelus de midi il était encore en chemise, n'ayant pris le temps que d'enfiler les bottes d'un trompette espagnol qu'il avait tué dans l'escalier. Cela ressemble un peu, je l'avoue, aux rodomontades éspaignolles de Brantôme, et je ne jurerais pas que le fait soit absolu-

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ment exact ; il faut se rappeler d'ailleurs que le duc était en Espagne lorsqu'il écrivit ses mémoires. Il se seryit de Tencre du pays, mais, certes, sa plume était française.

Le brave d'Ouquenay n'en fut pas moins fait prisonnier vers la fin de 1647 ^^ mourut à Séville.

J'ai retrouvé bien d'autres détails sur les d'Ouquenay et je pourrais presque reconstituer l'histoire de famille.

Les seules aventures de la citoyenne Grivault fourniraient à elles seules des chapitres étonnants dont le seul défaut serait de paraître invraisemblables. Je possède bon nombre de billets échangés au plus fort de la Terreur entre mon grand-père d'Ambrun et sa belle-sœur. Rien au monde n'est plus curieux. Ma tante

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Anne était alors réfugiée rue de la Cerisaie, — la maison existe encore, — près de la Bastille, chez le concierge Mucius, farouche sans-culotte qui après l'avoir arrêtée s'en était épris au point de lui offrir sa main, la veille de thermidor. On croit rêver. Ce Mucius mourut sacristain à Saint-Philippe-du-Roule. Il avait été frotteur au Luxembourg sous le Directoire.

Mais ne nous perdons pas dans d'inutiles bavardages.

Aux premiers jours, je ressentis l'irrésistible désir de revoir le pays où s'étaient passés les événements dont je venais de retrouver la trace dans mes vieux papiers. J'écrivis un beau soir à mon ami Raoul et le lendemain j'étais installé chez lui avec

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la ferme intention de prolonger un peu ma visite# Toutes mes curiosités un instant assoupies, se réveillèrent tout à coup au point d'en devenir importunes. Sous chaque touffe d'herbe je croyais entrevoir une révélation. Si je fermais les yeux, j'apercevais le château Louis XIV avec sa vaste façade régulière et imposante. Je voyais le comte Jean soupant avec ses amis; la table était encombrée de bouteilles, éclairée par deux grands candélabres en argent, garnis de bougies de cire; puis l'ancien cornette appelait un valet et donnait l'ordre de seller son cheval. Je me représentais les bohémiens à figure de diable campés sous les saules qui bordent le ruisseau, et vingt fois au détour d'un

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sentier, par-dessus la haie d'aubépine, sous le soleil du anatin, je crus reconnaître la fée Printemps trottinant dans rherbe avec un petit panier au bras. D'autres fois c'était René que j'apercevais dans mon rêve lisant à l'ombre d'un taillis, pâle, triste... Je ne sais pourquoi je me le figurais toujours ainsi.

Je cherchais à vérifier par l'aspect des lieux l'enquête du bailli et je ne me promenais plus qu'avec pies papiers sous le bras. Une tois dans ce petit bois du Grand -Trembleau, échappé par miracle au défrichement général et devenu depuis le taillis du Mort, je découvris, à cent mètres environ de la lisière, queK ques pierres couvertes de mousse et presque complètement enfouies dans

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le sol. Ces pierres avaient été taillées, et l'une d'elles avait conservé la trace d'une moulure. A tort ou à raison, je me figurai que c'étaient là les débris de la croix que l'on avait dû élever à l'endroit oii le corps du comte avait été trouvé.

Le fait est que le taillis du Mort, malgré son vilain nom, devint le but ordinaire de mes promenades. J'affectioniiais tout particulièrement un endroit délicieux qui était au nord, sur la lisière. C'est là que je m'arrêtais. Les grands arbres projetaient une ombre épaisse, la mousse était douillette comme une peau d'ours ; pas un être humain ne venait vous troubler et la vue s'étendait au loin sur toute la vallée. C'était poiw moi comme une carte en relief, un plan

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explicatif annexé aux pièces du procès. A un kilomètre environ vers la gauche, on apercevait les fossés de l'ancien château et les quatre vieux ormes qui avaient dû faire partie de la grande allée conduisant au pont.

A regarder ainsi les choses de loin et de haut, on comprenait parfaitement la situation qu'avaient dû occuper les bâtiments, et sans trop de peine on eût pu en dessiner le plan.

Un pli de terrain indiquait clairement qu'un petit canal avait été creusé poiu- conduire dans les fossés les eaux de la rivière. ..

Rien n'est triste comme ces destructions volontaires, comme ces constatations de la folie humaine qui croit assurer l'avenir en supprimant une page du passé. Ce qui me

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consolait, c'est la vue du petit bois au milieu duquel se dressait la cheminée rouge du pavillon des Étangs et le toit pointu de la tourelle.

On devinait le petit manoir caché dans son fourré verdoyant avec son enclos et son potager...

Bien souvent, j^avais eu Tenvie de retourner chez le vieil Américain, mais je n^avais jamais trouvé un prétexte suffisant pour affronter sa mauvaise humeur. Je me contentais de rôder autour de sa demeure où la vie semblait à jamais éteinte. Pas un bruit humain, autour de Termitage, pas une trace de roue dans le sentier qui y conduisait.

Une fois cependant que je flânais par là, suivant mon habitude, j'aperçus la vieille debout devant la grande

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porte entr^ouverte et paraissant fort agitée. J^allais m'éloigner discrètement pour ne pas TefFaroucher, mais au même instant elle m^aperçut et faisant de grands gestes :

« C'est donc vous, cria-t-elle, hé!

venez donc plus vite ; depuis ce matin que Ton vous attend. »

Je traduis ses paroles en langage intelligible, car elle parlait un jargon difficile à comprendre. En m'approchant, je fus effrayé par l'expression de son visage.

« Entrez, me dit-elle; il n'est que temps. » Et tandis que d'une main tremblante elle attachait mon cheval sous l'espèce de hangar dont j'ai ' déjà parlé, elle ajouta :

« G'est-y pas le petit Picou qui a été vous chercher?

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— Non pas, la mère, répondis-je sans rien ajouter, car je ne comprenais rien à tout cela si ce n'est que je pénétrais sans difficulté auprès du vieillard.

— Ah! ça n'est pas le gars qui vous a prévenu? Voilà ce que c'est que de vivre comme des sauvages :

on fait peur aux autres, et puis, quand on a besoin d'eux, il n'y a plus personne et l'on peut mourir comme un chien sans qu'on se dérange pour vous donner une goutte d'eau.

— Qu'a donc votre maître, ma bonne femme?

— Il a qu'il s'en va directement dans l'autre monde si vous ne lui trouvez pas un remède. »

Elle me prenait évidemment pour

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le médecin. Je compris, d'après ses paroles un peu incohérentes, que depuis plusieurs mois déjà son maître était sujet à des attaques et que la nuit dernière il en avait eu une plus violente que les autres. Elle avait été réveillée par un grand bruit venant de Tétage supérieur où le vieillard ne montait presque jamais si ce n'est pour aller chercher des graines ou fouiller parmi les débris de toute sorte qui y étaient entassés.

En entendant ce bruit, la vieille avait eu grand'peur ; elle avait d'abord frappé à la porte de la chambre que Jacques Dripper occupe au rez-dechaussée et n'ayant pas reçu de réponse, elle s'était décidée à monter au premier étage. C'est là, au seuil d'un corridor encombré de planches

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qu^elle Tarait aperçu, gisant à terre et presque nu.

Et le croyant mort, elle avait poussé un cri en laissant échapper la chandelle. Un peu remise de ce premier effroi , elle avait fait de grands efforts . pour descendre à rétage inférieur ce grand corps inanimé et elle avait failli tomber avec lui dans Tescalier vermoulu. Cependant le ^vieillard avait bientôt repris ses sens, il avait pu s'aider et elle était parvenue à le recoucher dans son lit où il était resté depuis sans connaissance et passant alternativement du délire le plus violent à un état de prostration plus efïirayant encore.

Tout en me poussant doucement vers la chambre, elle murmura :

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« Ne lui dites pas que vous êtes médecin ; ça pourrait lui porter un coup, quoiqu^il n'ait pas bien sa tête.

— Je ne suis pas le médecin, la mère; c'est par hasard que je me trouve ici, mais le docteur ne tardera pas à venir puisque vous Tavez demandé. »

Elle me regarda d'un air stupéfait, mais craignant sans doute de se retrouver seule avec son malheureux maître, elle ouvrit la porte et j'entrai.

C'était une pièce singulière que celle où couchait Jacques Dripper :

Les murs étaient nus, blanchis à la chaux ; une table grossière qu'il avait très probablement fabriquée luimême était devant l'étroite fenêtre ;

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dans un coin, deux ou trois paires de lourds sabots ; sur un de ces sièges à trois pieds dont on se sert dans les étables, était une cruche sans anse; et un peu partout on voyait des outils de jardinage, des instruments de travail : pioches, bêches, faucilles, lignes et filets pour pêcher.

Au milieu de tout cela, un bois de lit Louis XV. délicatement sculpté, avec sa vieille tenture flétrie, tombant en lambeaux. Ce lit faisait évidemment partie de l'ancien mobilier du château. Peut-être était-ce celui où Claire d'Hanelay avait dormi pendant de longues années. Il avait dû être fort élégant, ce pauvre lit échoué dans cette chambre misérable ; on eût dit qu'il souffrait comme doit souffrir un gentilhomme réduit

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à mendier sa vie au coin de quelque ruelle.

Parmi des draps jaunâtres et grossiers comme la toile à voile, le vieillard était étendu, pâle, livide; ses yeux, démesurément ouverts, avaient cet éclat particulier aux moribonds.

C'était le regard fixe d'un être qui n'est plus dans le présent et dont l'âme va s'échapper. Ses grandes mains osseuses et maigres étaient étalées inertes sur les pauvres vêtements qui lui servaient de couverture. En m'apercevant, il se souleva comme sous l'influence d'une secousse électrique et me regard^ fixement; ses lèvres s'agitèrent, il frémit convulsivement et il retomba épuisé.

Cependant, voyant qu'il était rede-

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venu calme et que ses yeux se rouvraient doucement, je pensai qu'il avait recouvré sa connaissance et je cherchai par mes paroles à effacer la fâcheuse impression que je venais de lui causer.

« Eh bien, mon cher voisin, lui dis-je comme si je Tavais quitté la veille, vous êtes donc souffrant?...

Je passais par hasard-.. J'étais venu de ce côté pour examiner les ruines du château des Étangs... »

Et comme il semblait prendre intérêt à ce que je disais, je poursuivis :

« Vous n'avez pas connu ce château puisqu'il était démoli bien avant votre arrivée en France; mais j'ai trouvé des papiers fort curieux. )>

Je parlais un peu à l'aventure dans

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le seul but de le distraire et de le sortir de sa torpeur... Je n'y réussis que trop bien, car se redressant tout à coup avec violence, il me saisit le bras avec une force dont je ne Taurais jamais cru capable. 11 était haletant, et, le cou tendu, il avançait vers moi son visage effrayant. Cependant il parlait avec un tel emportement et sa langue était tellement épaisse, sa prononciation tellement embarrassée qu'il m'était impossible de comprendre le sens de ses paroles.

J'avouç que cet accès de fureur me troubla quelque peu. J'appelai la vieille servante et tous deux nous eûmes grand'peine à maintenir ce pauvre diable. Au milieu des efforts qu'il faisait pour se dégager, il ne me quittait pas des yeux, me regar-

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dant avec une expression farouche qui malgré moi me donnait le frisson.

A un certain moment même où je détournais la tète, il me donna dans la poitrine un coup si violent que je faillis être renversé. Après quoi, immobile, hébété comme pourrait rétre un homme qui vient de commettre un crime, il se laissa recoucher et bientôt fondit en larmes.

Je ne voulais pas laisser la pauvre femme seule en compagnie de ce malheureux. J^attendis donc le médecin qui n'arriva qu'à huit heures du soir, crotté comme un caniche.

11 examina rapidement le malade, fit la grimace et se retournant vers la vieille femme :

« La mère, dit-il, donnez-moi donc un morceau de pain et de fromage;

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ie n^ai rien mangé de toute la journée. »

J'avais moi-même une faim terrible.

ce Je vous laisse, docteur, dis-je en prenant mon chapeau, comment trouvez-vous le malade ?

— Mais pas mal, il va s'en aller tout doucement et sans douleur. »

Je le saluai, j'allai brider mon cheval et je partis au galop. On était fort inquiet chez Raoul lorsque je rentrai le soir. Je ne pus dormir de la nuit, poursuivi que j'étais par le souvenir de ce pauvre paysan étendu sur son lit Louis XV et pleiu-ant après son horrible crise ».

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Le lendemain matin je repartis pour les Etangs; je voulais revoir encore une fois ce vieillard étrange dont le; souvenir ne me quittait plus.

En arrivant, je fus d'abord étonné de trouver la grande porte ouverte.

La vieille m'aperçut de loin et cacha son visage dans son tablier; je com-

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pris que, suivant les prévisions du docteur, tout était fini. J^entrai dans la chambre où le mort était étendu, recouvert d'un drap bien blanc. Le curé du bourg de Rieu, qui la veille au soir avait pu administrer le mourant, était revenu le matin et priait au pied du lit avec une grande ferveur. Le visage du défunt me surprit étrangement ; la mort, en calmant ses traits, lui avait donné une expression de noblesse et d'énergie véritablement admirables ; ses lèvres semblaient sourire et je sus en effet qu'il s'était éteint doucement en parlant de tendresse et de bonheur. Le pauvre homme l'avait peut-être cherché bien longtemps, sans l'atteindre, ce bonheur dont il parlait en mourant. Peut-être à travers le voile

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de la mort, de plus en plus transparent à mesure que la dernière heure avance, entrevoyait-il l'idéal qu'il avait rêvé; et c'est sans doute à ce mirage que s'adressait ce dernier sourire dont on voyait la trace sur ses lèvres pâlies.

Au bout d'un instant, je m'approchai du lit, je pris la petite branche de buis qui était là et la trempai dans l'eau bénite que contenait une assiette. Au mouvement que je fis, le prêtre se retourna et m'aperçut ; il avait les yeux humides et le visage fort coloré.

«Pardon, monsieur, me dit-il, je ne vous avais pas vu entrer, vous connaissiez Jacques Dripper ?

— Je l'ai vu deux fois dans ma vie. monsieur le curé, et c'est le

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hasard qui m^a amené chez lui.

— Fort bien, monsieur, fit le curé qui, les mains jointes, ne cessait de regarder le beau visage du vieillard, fort bien; excusez la question que je vous ai faite. Le pauvre homme depuis bien longtemps vivait en solitaire et ses goûts lui ont attiré peu de sympathies dans la contrée ; il ne faudrait pas se hâter de le juger sévèrement. Dieu sait s^il a bien ou mal fait. Sa dernière heure a été profondément édifiante, monsieur, je vous l'affirme,

— Je n^avais pas cru qu'en sa qualité d'Américain il fût catholique?

— 11 rétait pourtant et du fond du cœur, peut-être ne pratiquait-il pas aussi régulièrement qu'il aurait

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pu le faire, mais ce n'était pas indifférence religieuse ; c'était bien plutôt par habitude de la solitude qu'il se rendait si peu souvent à l'église.

A force d'éviter les autres, il a fini par être évité lui-même et il y aura peu de monde à son enterrement; d'autant moins de monde que l'on est dans ce moment-ci fort occupé par la moisson. Si vous vouliez assister demain au service... j'en serais heureux, monsieur. Au cas où ma demande serait indiscrète, vous voudriez bien me la pardonner, n'estce pas ? Mais Jacques Dripper mérite, je vous jure, qu'on le reconduise au seuil, et il n'a ni amis", ni parents.

— N'insistez pas, monsieur le curé, je vous en prie, j'irai sûrement joindre mes prières aux vôtres, —

j'aurais assisté à la messe mortuaire alors mênie que vous ne m'y eussiez pas invité. »

Et dans le fait je m'étais bien promis d'aller à l'enterrement de ce pauvre ermite.

Je ne connais rien de plus touchant qu'un cercueil traversant la campagne porté dans une charrette avec l'enfant qui agite sa sonnette et la croix d'argent qui brille au soleil.

Dans les pays pauvres, les cérémonies ne sont pas pompeuses. Je vis cependant le lendemain matin que le bon curé avait tenu à faire les choses aussi bien que possible; il était soigneusement rasé, sa tonsure était fraîche, et ses habits sacerdotaux, sur lesquels on voyait nettement le pli du tiroir, n'étaient

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certainement pas ceux dont il se servait ordinairement en semblable circonstance ; il officia d'ailleurs avec une onction vraiment touchante. Il était évident que le bon curé avait pour le défunt une estime particulière; y en eus bientôt une preuve nouvelle : lorsqu'on eut descendu le corps dans la fosse et que la dernière pelletée de terre eut été jetée, le prêtre s'approcha de moi et d'un air assez embarrassé :

« Monsieur, me dit-il, c'est en nous et en cette pauvre servante que se résume toute la famille du vieillard qui vient de mourir, et il est bien probable que nous serons à peu près seuls à prier pour lui. Vous le voyez, aucune de ces tombes n'est absolument nue; si pauvre qu'on

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soit, on cherche à orner un peu la place où repose celui qu^on a aimé ; il est bien triste dépenser que la sépulture de ce pauvre homme n^aura pas une fleur, pas une barrière, qu^elle sera la plus abandonnée de touteç. Je serais bien disposé à lui avoir une croix un peu moins simple que celle des indigents et si vous... »

11 me regarda, le brave prêtre, avec un embarras visible, n^osant exprimer jusqu^au bout la bonne pensée qui lui sortait du cœur.

« Tout à vous, monsieur le curé, dis-je tout à coup, disposez de moi, j'en serai enchanté. Combien faut-il pour que cela soit convenable ?

— Une vingtaine de francs. . . peutêtre. J'en mettrai autant et... mais c'est sans doute trop demander? »

Pour toute réponse, je lui tendis ma main qu^il serra avec une effusion bien peu en rapport avec le très-petit service qu'il venait de me demander.

La chasse ouvrit deux ou trois jours après et je dois dire que la pénible impression causée par la mort du vieillard s'efFaça. J'étais alors un passionné chasseur et les environs de YiUiers étaient particulièrement giboyeux. Nous eûmes, cette annéelà, une ouverture superbe. Malheureusement, dès le second jour, ma pauvre Bellone s'enfonça dans la patte un morceau de verre et fut sur le flanc pour un grand mois.

Raoul avait de bons chiens, mais aucun d'eux ne valait Bellone. Elle est morte cinq ou six ans après,

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l'excellente bête, me laissant son fils pour la remplacer. Et, dans ce moment-ci même, tandis que j'écris ces lignes, je Taperçois là-bas, chauffant au soleil ses rhumatismes, près du vieux figuier de la toiu-elle, car, j'oubliais de le dire, j'achetai les Etangs.

L'opération ne fut pas longue :

une quinzaine de jours après la mort du vieil Américain, nous battions une luzerne lorsque j'aperçus à l'horizon, se détachant sur le ciel bleu, la longue et maigre silhouette du notaire. Il fit un grand détour pour ne pas déranger notre chasse et vint se mettre à côté de moi.

« Eh bien, monsieur Darthel, me dit-il, vous allez devenir notre voisin? » Et, comme je le regardais avec étonnement : « Est-ce que vous

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auriez déjà renoncé à vos projets?

Vous paraissiez, Tannée dernière, si enthousiasmé par ce petit bien des Étangs. 11 est à vendre pour le quart d^heure. — Je Tacheté' tout de suite, m'écriai-je. Ah! les Etangs sont à vendre! Au fait, cela est tout naturel, puisque le pauvre homme est mort.

La chasse me fait perdre la tête, le diable m^emporte! J^achète, j^achète tout de suite. Je me ferai de cela un vrai paradis, voyez-vous bien.

L'enthousiasme me remontait à la tète. J^ai été sujet toute ma vie à ces retours subits.

« Que vaut cette petite propriété, mon cher notaire ? Parlez-moi sincèrement.

— Ma conscience m'oblige à vous avouer qu'elle n'a pas, commercia-

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lement, une valeur considérable.

Vous aurez cela pour pas grand chose, en payant comptant, car les créanciers ne seraient pas fâchés de rentrer dans leur argent. Le vieux Dripper avait beaucoup de dettes , et sa propriété est hypothéquée au point que si Tactif couvre le passif, on devra s^estimer heureux. — Il n'avait donc aucune ressource en dehors de ce bien? — Tant qu'il a pu travailler, il a vécu du produit de sa terre; peut-être avait-il alors quelque argent de côté, mais rage est arrivé ; sa sauvagerie a augmenté ; il a laissé son jardin en friche plutôt que d'admettre un étranger chez lui, et, très-probablement, il a mangé sou à sou son petit capital. )>

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Le fait est que deux jours après, par devant les notaires de Villiers et de Rieu, j'achetais les Etangs en bloc pour la somme de vingt mille francs, à la seule condition qu'on laisserait les bâtiments intacts avec leur crasse, leur fouillis. Tandis que le marché se concluait, mon notaire me poussait le coude. Il m'attira même dans un coin et me dit :

« Vous faites une folie ; vous payez cela deux fois trop cher. Songez qu'en dehors de l'en clos et du bouquet de bois, vous n'avez pas un pouce de terre ; songez que la maison est ce qu'il y a au monde de plus délabré ; tout ce qu'elle contient ne vaut pas cent écus ; on n'a même pas cru devoir faire un inventaire détaillé. »

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Il faut dire qu'à cette époque les marchands de bric-à-brac n'avaient point encore pénétré dans les campagnes, et il eût été difficile de persuader à quelqu'un qu'un bois de lit Louis XV, à moitié vermoulu, était bon à autre chose qu'à mettre au feu. Je passai dans le pays pour avoir fait une acquisition absolument folle, et pendant bien longtemps je surpris des soiu-ires qui s'adressaient à ma naïveté. Mon ami Raoul , tout le premier, se tenait les côtes à la seule pensée de mes opérations.

Quoi qu'il en soit , j'étais le plus heureux des hommes. Le joiu- où le notaire me remit un gros trousseau de vieilles clés rouillées, j'éprouvai une sensation délicieuse. J'entrai dans cette propriété conune dans un

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roman : c'était un rêve qui prenait un corps et se faisait réalité.

Quand j'arrivai aux Etangs, la vieille était accroupie sur le seuil de la porte; elle vint à moi et me regarda comme font les chiens qui craignent une correction. « Faut-il m'en aller? » murmura -t- elle. Et lorsque je lui eus dit que je la gardais près de moi , elle voulut m'embrasser les mains.

Cependant je fis venir immédiatement les ouvriers qui nettoyèrent deux pièces du rez-de-chaussée. J'achetai quelques meubles indispensables et je m'installai séance tenante.

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Je n'oublierai jamais Témotion que je ressentis en me réveillant pour la première fois dans cette grande salle Louis XV, dont j'avais fait ma chambre à coucher. Le soleil, pénétrant à travers les vitraux de la fenêtre, s'étalait sur la frise sculptée de la vieille cheminée, seigneuriale.

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A rentrecroisement des élégantes nervures de la voûte, Técusson des d'Ouquenay resplendissait dans tout réclat de sa fraîcheur première. Autour de moi, tout était joie y harmonie, plaisir des yeux, reflets dorés.

Ma vieille Joséphine — c'était le nom de la bonne femme — avait allumé , pour assainir la pièce sans doute, un grand feu clair et pétillant que le soleil rendait tout rose, et devant le foyer se dressaient les énormes chenets étincelants comme une lame d^épée.

11 me fallut un effort pour me rappeler à la réalité et me convaincre que j^étais chez moi, dans mon cher petit manoir. Je sautai du lit, j'ouvris les fenêtres et une bouffée d'air embaumé pénétra dans la chambre,

tandis qu'une nuée de merles et de pinsons me saluaient de leur ramage.

11 y a des moments où la vie s'illumine tout à coup. Un horizon radieux s'entr'ouvre ; le cœur bat plus vite, et Ton se sent frissonner d'aise comme sous la caresse d'une main paternelle et bénie. On ne voit dans la nature que sourires et promesses ; tout est bien, tout est beau, tout est bon, rame a des appétits de bonheur, des soifs de tendresse, des besoins de reconnaissance qui font venir les larmes aux yeux. Ces larmes-là sont les diamants de la jeunesse et l'heure arrive bien vite où la source en est tarie.

J'eus donc un moment d'attendrissement : j'avais trouvé mon nid, mon

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cadre, et si j^ose dire Tétui de mon existence. Je sentis tout de suite que je ne sortirais plus de cette oasis et en effet, je ne Tai plus quittée.

L'enclos qui comprenait, comme on sait, la cour avec ses grands arbres et Tancien potager, était un fouillis inextricable. Les arbres fruitiers étaient redevenus sauvages, accablés sous le poids des églantiers et des lianes qui les enlaçaient de leurs verts réseaux. On ne se promenait pas, on se faufilait au milieu de ce fourré. Cependant les bordures de buis, hautes comme des charmilles, indiquaient au milieu du désordre la place où jadis les allées avaient été tracées. A un certain endroit on distinguait le contour d'un bassin envahi, comblé par la

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végétation; les racines en avaient disjoint les pierres et Ton entrevoyait sous les feuilles les fragments écornés d'un joli triton soufflant dans sa conque. Puis, à quelques pas de là, gisait une petite colonne enguirlandée, suivant le goût du dernier siècle, et qui avait dû supporter un cadran solaire. Tout en me frayant un chemin, j'entendais tout un concert de murmures, de bourdonnements, de bruits inaccoutumés : évidemment je dérangeais bien du monde en pénétrant chez moi. Les oiseaux s'envolaient, les branches me fouettaient le visage et les gouttes de rosée tombaient sur moi comme une pluie de perles.

Que de fois ma petite Claire avait dû s'arrêter au bord de ce bassin

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et sourire au triton joufflu! Que de fois elle avait consulté ce cadran solaire en abritant ses yeux du soleil!

C'est dans ce jardin qu'étant encore toute petite fillette, elle avait joué avec Renéj sur ce banc de pierre, devant cette bergère en faïence coloriée, et restée intacte par miracle, qu'elle avait appris ses leçons ou façonné de jolis bouquets en chantant Colinette, tandis que M™' d'Hanelay, coiffée de sa cornette, entortillée de sa mante à ramages, la regardait de l'un de ces balcons.

Au milieu de la verdure, sous le joyeux soleil du matin, on ne peut s'imaginer quel réjouissant aspect avait mon petit manoir avec ses hautes cheminées de briques rou-

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geâtres et son graild toit où rampait la clématite odorante.

. Au milieu de mon épanouissement j'eus, il faut Tavouer, un instant assez désagréable à passer; ce fut celui où il fallut pénétrer dans les pièces du premier étage : outre que les fenêtres hermétiquement closes et barricadées solidement ne laissaient pas pénétrer le moindre rayon de lumière, il y avait un amoncellement de choses impossibles à décrire : poutres, planches, débris de meubles, ustensiles de toute sorte, bottes de foin, bois à brûler, pommes de terre desséchées... Pour avancer d'un mètre il fallait travailler pendant une heure, et cependant je ne voulais pas qu'un autre que moi ou ma vieille servante mît la main dans

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ce fouillis qui pouvait receler quelque objet précieux. Après une journée de cette rude besogne, ma blouse de chasse que j^avais endossée était en lambeaux et j'avais Taspect d'un homme qui sort d'une cheminée.

Toutefois j'avais débarricadé deux fenêtres et j'avais presque complètement déblayé le corridor ainsi qu'une des grandes chambres. C'est le lendemain qu'ayant jeté par la fenêtre une provision de vieilles souches, j'aperçus au fond du corridor une petite porte étroite dont je n'avais même pas soupçonné l'existence.

Ayant vainement cherché la clef dans la ferraille que j'avais réunie dans un coin, je pris le parti de forcer la serrure. La porte céda, mais

il faisait tellement sombre dans cette pièce que je dus aller chercher une lumière avant d'y pénétrer.

C'était une chambre, ou pour mieux dire un grand cabinet complètement entouré de hautes boiseries du commencement de Louis XV, autant du moins que yen pus juger par leur ensemble, car les détails de Tornementation disparaissaient complètement sous un amas de toiles d'araignées couvertes de poussière et tombant en certains endroits comme les lambeaux d'un drapeau mutilé. A chaque pas que je faisais, le plancher semblait vouloir s'effondrer. La chambre était d'ailleurs dans un état prodigieux de désordre et de dévastation. Non-seulement les souris et les rats avaient rongé les cou-

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vertures du lit, éventré les matelas, dévasté les coussins, mais les chouettes, se frayant un passage entre les planches qui bouchaient la fenêtre, avaient élu domicile dans cette chambre abandonnée. Tout cela faisait peine à voir. Quelques fragments de rideaux pendaient encore le long du mur et autour du lit tandis que d^autres loques se confondaient avec les ordures qui recouvraient le plancher d'une couche épaisse et grisâtre. Deux chaises d'une forme charmante et recouvertes de tapisseries des Gobelins gisaient à terre, renversées, à moitié brisées, les tiroirs d'une jolie commode à cuivres finement ciselés, étaient restés ouverts. Dans une de ces petites toilettes Louis XV dont le dessus

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s'ouvre en trois parties, on voyait les peignes et les brosses, la boîte à poudre, des ciseaux à ongles, déformés par la rouille, deux petits étuis encore pleins de longues épingles, à terre, auprès de la toilette, les fragments d'un admirable pot à l'eau en vieux saxe.

C'était la confusion qui suit un départ précipité.

L'étroitesse du lit, la délicatesse des meubles semblaient indiquer que cette chambre avait été celle de Claire d'Hanelay; mais comment était-il admissible que les différents , propriétaires qui s'étaient succédé aux Étangs eussent conservé cette pièce dans l'état où la pauvre enfant l'avait laissée en entrant au couvent?

Je pensais ainsi tout en fouillant

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Z22 Les Etangs,

parmi ce chaos, tandis que ma vieille servante, les jupes retroussées, les pieds et les jambes nus, balayait, raclait, lavait à tour de bras.

« Eh, la mère, est-ce qu'il y a longtemps que vous habitez le pays ?

lui dis-je.

— Mais je ne Tai jamais quitté, le pays! Où donc monsieur veut-il que j'aie habité, me répondit-elle en tournant vers moi son vieux visage noir de poussière.

— Est-ce à Rieu ou à Villiers que vous êtes née ? » Ce sont comme on

. sait les deux bourgs les plus voisins des Etangs.

« Ah! dame, je ne saurais pas dire cela. Je suis d'ici, puisque défunt mon père y habitait.

— Comment, vous êtes d'ici ! voulez-

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VOUS dire que vous êtes née aux Etangs?

— Oui, monsieur, je crois bien que je suis venue au monde dans cette maison-ci.

— Comment donc vous appelezvous?

— Monsieur veut rire bien sûr? Je m'appelle la mère Dumont, puisque défunt mon père se nommait Nicaise Dumont.

— Nicaise Dumont! m'écriai -je en lui prenant le bras, mais je le connais ; c'est lui qui a déposé dans l'enquête du bailli.

— Vous dites! fit-elle de cet air soupçonneux et hébété dont les paysans ont le secret.

— Je ne dis rien, ma vieille Joséphine, continuons notre ouvrage. »

Elle reprit docilement son éponge

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sans faire aucune observation. N'étaitil pas étrange que j'eusse âmes côtés et à mon service la fille de ce Nicaise Dumont, qui avait habité si longtemps le pavillon des Étangs en compagnie de M"® d'Hanelay, de Claire et de René, qui avait connu tous les détails de leur vie, les avait aimés sans doute, et avait été pour ainsi dire témoin du fameux drame!

On éprouve parfois une sorte de frisson en voyant apparaître un coin de la réalité.

Je me rappelais parfaitement la déposition de Nicaise Dumont, si fort occupé à préparer un porc, le soir même du meurtre.

« Mais alors, ma vieille Joséphine, c'est votre père qui a acheté les Étangs?

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— Acheté les Etangs! mais avec quoi donc défunt mon père aurait-il acheté ce bien-là?

— Avec ses économies probablement. »

Elle ne me répondit pas et me regarda d'un air stupide.

Il n'en est pas moins vrai qu'il ne pouvait y avoir aucun doute à ce sujet. J'avais examiné rapidement mes titres de propriété et je savais très -positivement que Nicaise Dumont avait été acquéreur des Étangs sous le Directoire , moyennant une somme insignifiante et que plus tard, sous l'Empire, en 1806 ou 1808, il avait revendu ce bien à Jacques Dripper, né au Canada et nouvellement arrivé en France.

« Quel âge avez-vous, Joséphine?

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— Monsieur, j'aurai soixanteneuf ans bientôt... à ce que je crois.

— Et vous n'avez pas quitté les Étangs depuis votre naissance?

— Nous avons toujours été ici avec défunt mon père, tous les deux tout seuls. Ma mère à moi était morte le jour où je venais au monde.

C'est une chose drôle, cela! comme si elle avait eu besoin de s'en aller pour me faire de la place. La place ne manque pas dans ce pays -ci.

Enfin, c'est comme cela! Je suis restée avec le pauvre cher homme pour lui faire une société et puis pour l'aider à cultiver l'enclos. C'est que fallait pas s'amuser avec défunt mon père! D'ailleurs dans l'ancien temps, ça n'était pas comme maintenant. La jeunesse d'aujourd'hui a du

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sang de navet dans les veines. Moi, je piochais comme un homme. Le travail d'un journalier ne me faisait pas peur. Et les arrosages ! c'était le plus dur. Nous faisions surtout des légumes que j'allais vendre à Rieu avec mon âne. Ça se vendait bien, mais dame, fallait arroser. Ça m'a rendue forte ; vous voyez qu'à mon âge, yen vaux bien une autre pour le travail, je suis bien membrée ; on ne peut pas me retirer cela.

— Et vous n'avez jamais eu envie de vous marier?

— Pendant un bout de temps , cette idée-là m'a travaillée. Au bourg où j'allais vendre mes légumes, je n'étais pas sans rencontrer des gars bien plantés. J'avais seize ans, pas jolie si vous voulez, mais charpentée

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dans la perfection, charpentée à remporter mon âne sur mon dos. Aussi vrai que le jour nous éclaire, je Taurais remporté sur mon dos... si bien que ça m^attirait des compliments. »

Je ne pus m^empécher de rire.

« Mais mon père, poursuivit la vieille, n^aurait jamais voulu voir un galant ici. Alors je n^y ai plus pensé.

Et puis sur le coup de mes dix-huit ans , mon maître est venu s'installer ici et j'ai été encore bien plus occupée qu'avant.

— Vous voulez parler de Jacques Dripper quand vous, dites : Mon maître, de Jacques Dripper à qui votre père a vendu les Etangs?

—Ah ! je ne sais pas s'il lui a vendu ou pas vendu. Ce qui est sûr, c'est que c'était un brave homme et quand

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défunt, mon père est mort, mon maître a'pleuré. Il n'y a que moi qui aie vu cela, mais je Fai vu.

— Vous n'avez pas songé alors à vous établir? Vous deviez être en mesure de le faire ; votre père devait vous laisser de l'argent, puisque quelques années avant il avait vendu cette propriété?

— Il m'a laissé douze francs six sous, le pauvre cher homme! Et puis on m'aurait donné des écus plein cette chambre que je n'aurais pas quitté mon maître.

— Et pourquoi ?

— Parce que j'avais promis de ne pas le quitter et je suis toujours restée auprès de lui comme ça se doit quand on a promis.

— Sans doute il vous payait bien?

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— Bien sûr qu'il m'aurait payée s'il avait pu... mais ça, c'est son affaire et pas la mienne. »

J'essayai bien souvent de faire causer encore ma vieille Joséphine, mais sans y réussir; je pris donc le parti de la laisser en repos et je ne songeai plus qu'à mettre en état ma maison.

Mon souci était de ne lui rien enlever de* son caractère et de respecter en elle jusqu'aux moindres traces du passé. Mais il était indispensable cependant que je fusse clos et à couvert chez moi, que les chouettes ne vinssent plus s'installer dans les chambres, que les parquets pussent supporter le poids d'un homme. Rien de délicat comme ces restaurations respectueuses qui veu-

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lent des ouvriers habiles, intelligents et soumis. J^eus le bonheur de trouver à Montargis un menuisier tout à fait naïf et fort adroit; je Tinstallai chez moi et je le fis travailler sous mes yeux. Cependant, je reprenais en détail la fameuse salle.

Jamais montre de prix ne fut nettoyée avec autant de soin et de respect que ne le furent par moi les sculptures de la cheminée. Vous verrez cette frise reproduite tout entière dans le beau dictionnaire d^architecture de VioUet-le-Ducavec un dessin de Tensemble. Je n^oublierai jamais Tair solennel avec lequel le savant architecte me fit jurer de ne jamais allumer de feu dans ma cheminée. «Eh! cher maître, lui dis-je avec indignation, pour qui

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me prenez-vous? Exposer ce bijou à Taction corrosive de la fumée, de la poussière, des cendres, mais j^aimerais mieux geler sur place. »

Bien entendu, je fis installer un calorifère dans la cave.

La restauration de la salle marcha comme sur des roulettes. La serrurerie seule présenta de grandes difficultés. Les ouvriers du xv* et du XVI* siècle travaillaient le fer avec une aisance, une délicatesse et un goût qui sont perdus depuis longtemps. 11 fallut recommencer dix fois la même pièce avant d^arriver à une reproduction supportable du modèle.

Malgré ces ennuis, mon œuvre prenait tournure : on eût dit que le passé se réveillait peu à peu et sortait de son linceul.

Bientôt mon vieux Pierre arriva de Paris, — Pierre était Tancien valet de chambre de mon père et je Pavais conservé à mon service. — Ce brave garçon m'arriva donc avec tout un convoi de bagages qu'il avait accompagné à cheval dans le double but d'éviter les indiscrétions du roulage et de m'amener ma jument, qui décidément ne pouvait pas voyager en diligence. — Les chemins de fer n^existaient pas encore dans notre pays, bien entendu. Parmi ces bagages il y avait mes livres, mes gravures, mes chers papiers soigneusement enfermés dans deux malles, quelques meubles et tout ce monde de choses intimes sans lesquelles la vie n'est qu'un exil, à mon avis du moins. Ce qui m'a toujours empé-

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234 ^^^ Étangs,

ché de voyager, c'est la privation du fauteuil, de la lampe, de la table, des tapis accoutumés. J'ai bien souvent rêvé de courir le monde, mais piano^ piano, dans Tune de ces maisons roulantes dont les saltimbanques usent d'ordinaire, avec mon chien, mon chat, mon linge, mon bureau, mes livres, mon plan de Gomboust que j'ai l'habitude de considérer en taisant ma toilette et qui, de cette façon, est entré profondément dans ma vie.

Certaines gens ont pour idéal, lorsqu'ils voyagent, d'éviter les encombrements ; moins ils ont de choses autour de leur personne, plus ils sont dépouillés et plus ils se trouvent alertes, agiles, heureux. J'ai précisément les goûts contraires ; l'encombrement m'est nécessaire et délicieux;

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je ne peux pas vivre sans mes accessoires ; mes dépendances font partie de moi-même et je crois vraiment qu'ils en sont la meilleure partie.

J^ai toujours considéré que la maison fait partie du vêtement de Thomme.

Les colimaçons sont dans le vrai et voyager tout nu m'est impossible.

Le frisson me prend à la première poste.

Ce sont ces dépendances indispensables que Pierre m^apportait dans deux grandes voitures de déménagement.

Je fus enchanté de retrouver tout cela, mais ce qui me causa le plus de joie, ce furent les deux caisses que m'envoyait mon ami Sauvageot.

J'aurais à raconter mille détails curieux sur cet homme excellent, de-

venu célèbre depuis. 11 neseeontentait pas d'être le plus délicat et le plus ardent des chercheurs; il était encore le plus complaisant et le meilleur des amis. Le premier de tous il était venu visiter mon petit manoir, ma cheminée merveilleuse et il s'était passionné pour la restauration que j'entreprenais, de sorte qu'il s'était mis en campagne et m'envoyait une admirable table à pupitres et à stalles, dénichée chez un tisserand de Vézelai et provenant bien certainement de la bibliothèque abbatiale. C'est un meuble du xvi* siècle, dessiné par des artistes italiens. A cet envoi étaient jointes deux petites tapisseries carrées de la même époque que la table et telles que Sauvageot était seul capable d'en trouver.

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« Je les ai fait laver soigneusement, me disait-il dans sa lettre, et les réparations sont peu de chose. Cherchez une ouvrière adroite, peu intelligente, docile, mettez-la au travail et ne la quittez pas d^un instant. Il est important de choisir vous-même le ton de chacune de ses aiguillées.

Vous recevrez dans la semaine un paquet de vieilles laines et de vieilles soies. C'est toute une palette dont je vous recommande d'être économe ; vous savez comme les bleus et les rouges sont difficiles à trouver...

Grande difficulté pour les tapisseries de la petite chaise. Les teinturiers — j'en ai vu deux — affirment qu'il est absolumentimpossibled'enlevercette tache sans décolorer en même temps le tissu. » Il s'agit ici de l'une des deux

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chaises trouvées dans la chambre de Claire et que Sauvageot avait emportée pour la faire nettoyer à Paris.

« C'est une tache de sang à ce que prétendent ces deux spécialistes; je ne sais s'ils ont tort ou raison ; dans tous les cas voilà un bien joli morceau perdu. Quant à vos boiseries de la petite pièce, soyez sûr que vous les ferez réparer aux Etangs infiniment mieux qu'elles ne pourraient l'être à Paris ; plus votre tailleur de bois sera modeste, et plus il copiera soigneusement... »

Ces boiseries de la chambre du fond — celle que j'avais pris l'habitude d'appeler la chambre de Claire — me donnaient en effet beaucoup de mal. Certaines parties en étaient absolument vermoulues. Les deux

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tiers d'une des faces de la chambre, y compris ^encadrement de la glace, devaient être refaits. J'avais, il est vrai, de l'autre côté de la chambre, un panneau qui pouvait me servir de modèle, mais il fallait avant tout le détacher du mur et il était, au moins en apparence, dans un état si peu rassurant qu'au moindre effort de la pince ou du marteau, il était à craindre qu'il ne tombât en miettes.

L'important — j'entre dans tous ces détails parce qu'ils eurent, quoique indirectement, une importance singulière — l'important, dis-je, était d'agir avec la plus grande douceur; il fallait, non pas arracher, mais cueillir ce panneau précieux, et, par conséquent, se rendre parfaitement compte de la façon dont il était fixé

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au mur. J'avais donc passé mon bras entre le mur et la boiserie et j'explorais à Taventure, lorsque mon doigt rencontra un anneau de fer, assez semblable à ceux dont les rideaux sont munis. Je voulus l'attirer à moi, mais il tenait ferme, maintenu qu'il était par une solide tige de fer qui montait derrière la boiserie. Cependant, à un effort que je fis de haut en bas, l'anneau céda et la barre de fer s'ébranla tout entière, en grinçant comme l'espagnolette d'une fenêtre fermée depuis de longues années.

Je songeai tout de suite à ces armoires secrètes, si fort à la mode autrefois et que l'épaisseur des murs rendait si facile à dissimuler. La question était de savoir où se trouvait

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Touverture de cette armoire. Je me mis à ausculter en tous sens et je constatai bientôt que, fort près de la corniche, un petit panneau, encadré de moulures et de fleurs sculptées, résonnait d'une façon plus sonore que le reste. C'était évidemment ce petit panneau que la tige de fer avait pour mission de faire basculer.

J'avoue que j'oubliai un peu les soins minutieux que nécessitait la conservation de mes chères boiseries; je pris une pince, et, deux minutes après, j'allongeais mon bras dans un trou profond dont l'ouverture pouvait avoir un demi-mètre en tous sens.

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Je retirai de là une caisse assez étroite, recouverte en cuir rouge et parsemée de nombreux clous dorés.

Comme on peut le penser, j^en fis immédiatement sauter la serrure pour être plus tôt en possession du trésor qui devait y être renfermé. Ce trésor consistait en trois petits sacs de peau

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contenant des lettres encore munies de leur cachet de cire et datant d\ine époque antérieure à la Révolution.

Presque toutes avaient été adressées au chevalier René' d'Ouquenay d'Orchamps par Claire d^Hanelay.

Mon premier soin, avant même de songer à les lire, fut de les classer par ordre de dates.

Pauvres papiers, ils étaient desséchés, racornis comme au sortir d^un four. La première de ces lettres fut écrite peu de temps après le départ du jeune René pour Paris. On devine le chagrin de la pauvre petite sous la gaieté qu'elle affecte en parlant à son ami. Rien de charmant comme ces épanchements de jeune fille; c'était bienlà le style que devait avoir

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le petit ange au bouquet bleu; c'est bien ainsi qu'elle devait sentir et parler. C'était bien là aussi l'écriture charmante que devaient tracer ses jolis doigts effilés. 11 y a des rondeurs, des hésitations qui sentent la fillette et, à côté de cela, des saillies, des jets de plume qui s'échappent comme un éclat de rire trop longtemps contenu. C'est une plaisanterie qui s'envole, un trait dont on n'était pas maître 5 les mots se pressent sur les lèvres souriantes, la petite fossette se creuse dans la joue, la plume a le fou rire et la voilà qui dégringole, griffonnant, perdant la tète, comme un petit chat qui dévide un écheveau.

Puis, tout à coup, le calme se fait, les déliés s'allongent, les pleim s'étalent avec une grâce charmante

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— c^est la bonne vieille écriture française, coquette et posée tout à la fois. ' La fée Printemps s^applique, elle veut se faire pardonner le griffonnage qui précède. Elle penche la tête, mord sa lèvre de ses petites dents. . • Voilà deux lignes admirables, ordonnées comme une figure du menuet de la Reine.

Mais de nouveau la plume s^emporte, fait un faux pas et voilà sur le bord du papier im mignon petit pâté, frangé comme une aurore boréale.

Claire aura tourné la tête, un papillon passant par là, et la boucle de ses cheveux cendrés a caressé le pâté d^encre...

Ah! les jolies lettres, ah! les petits poulets à croquer et comme ce bon parfum de jeunesse se conserve

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intact au fond des cachettes, en dépit des années!

A monsieur le Chevalier René d'Ouquenay d^Or^ champs^ che^ monsieur de La Frillière^ en son hôtel de la rue Jacob ^ proche celui d^Aligre,

7 avril 1784.

« Les voilà, M. le chevalier, les voilà ces manchettes et ces cravates que vous souhaitez depuis si longtemps. La batiste en est-elle assez fine? la broderie suffisamment coquette? Examinez, chevalier, examinez ces jours et ce point et cette dentelle ; que vous semble de ce travail de fée? D^autres doigts que les miens eussent-ils vraiment fait un pareil chef-d'œuvre?... Allons, chevalier, animez- vous, façonnez-moi quelque jolie réponse, brodez-moi

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quelque petit bout de prose; je vous passe Taiguille : chacun son tour à se piquer les doigts. Et maintenant entendez bien ceci :

« Je place mes merveilles dans un carton bleu que tu trouveras à droite en ouvrant la caisse. Il ne faut ni brusquerie ni hâte en dénouant les rubans sous peine de tout chiffonner, Les livres sont tout au fond, maintenus solidement, puis viennent les chemises que maman te recommande — les traiter honnêtement, ce sont chemises de visite, de bal ou de comédie — puis douze belles pommes, ta veste en soie de Lyon. Dans un étui moiré est un nœud d'épée en compagnie d'un joli bouton de rose à peine ouvert, encore tout frileux; c'est le premier de Tannée. Enfin,

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Les Ètaîtgs, 249

chevalier, dans quelque coin de la caisse, peut-être parmi les pommes, peut-être ailleurs, vous trouverez deux baisers tout ronds, pas plus grands que cela, deux bijoux, deux amours de baisers, deux baisers sans pareils pour votre joli museau philosophique que je vous prie d'accepter avec la permission de maman.

« Quant au reste, il me faut un peu de temps, car j'ai beaucoup d'ouvrage pour tenir notre petit ménage en belle ordonnance.

(( Tu veux savoir comment se passent mes joiu'nées? Le plus simplement du monde, mon ami. Rien n'est changé depuis ton départ, si ce n'est que l'on se sent plus à l'aise, naturellement, et comme soulagé.

Un air de fête et de gaieté s'est

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Z$o Les Étangs,

répandu partout; les merles emplissent les lilas de leurs éclats de rire, le ciel est plus bleu, les herbes sont plus vertes, nos belles parmentières profitent de l'occasion pour fleurir.

C^est d'une gaieté ! Il n^y a que Mouton qui ne partage pas cette félicité.

Le pauvre chien s'obstine à venir chaque matin gémir à ta porte en balayant le sol de sa longue queue. Je le caresse et nous allons tous deux au fond du jardin pour causer un peu de toi...

Je ris, mon René, et j'ai pourtant bien envie de pleurer.

« Mais parlons de nos affaires :

« Dimanche prochain, en allant à

la messe à Rieu, nous emporterons

dans la carriole la caisse en question.

Nous la recommanderons bien au

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père Nicot qui le soir même la remettra au coche, et, mardi, à moins d^accident, les manchettes seront à Paris. C'est rue des Prouvaires, au Singe d^ovy que tu devras aller réclamer ton paquet.

« Au revoir, mon ami; Nicaise, qui part pour le marché, va emporter ma lettre et maman m'attend pour que je lui fasse la lecture, car depuis quelques jours elle lit trèspéniblement ; ses pauvres yeux s'affaiblissent de plus en plus.

« Nous avons eu avant-hier la visite du comte qui nous aperçut par hasard dans le potager au moment où il passait à cheval.

« Il nous salua de son grand air que tu connais, mit pied à terre et vint baiser la main de maman. Il voulut

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bien m^adresser des reproches sur ce que j'oublie le chemin du château où Ton danse, paraît-il, du matin au soin Les de Plaindor, les de Sirvien y sont en ce moment-ci et Ton y exécute, sous la direction d'un maître à danser, des menuets admirables. Le comte veut m'y voir figurer et maman ne dit pas non. J'irai sans doute, « Adieu, mon ami. »

Les lettres de M"** d'Hanelay sont fort rares. En voici une adressée à René qui nous laisse entrevoir ce qu'il y avait de noblesse et de résignation dans Tâme de cette pauvre femme : «..• A certains jours j'éprouve une grande difficulté à écrire; les lignes que je viens de tracer se confondent et se brouillent au

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point que je ne sais où poser ma plume. Ce sont les petites misèrea que Dieu nous envoie pour nous prévenir que Theure s'avance et qu'il faut songer au départ. A la fin de la vie comme à la fin du jour, le crépuscule arrive ; c'est la loi. Mais parlons de toi...

« Je connais ton cœur, mon ami, je sais la hauteur de ton caractère et je l'approuve. C'est le seul héritage que t'aient laissé tes malheureux parents : sois-en plus soucieux que d'une fortune. On peut tout supporter quand on a le respect de son nom. Tu ne veux et tu ne peux vivre plus longtemps de la charité d'autrui ; il te faut travailler, gagner ton pain. Cette nécessité écraserait un sot; elle doit relever ton courage.

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N'émiette pas ta force en regrets inutiles. Les larmes et les soupirs sont un luxe trop coûteux pour ta bourse. Ne t'abaisse pas jusqu'à te plaindre, entre la tête haute et le cœur ferme dans cette société nouvelle oii tu dois faire ta place. Il se prépare pour la noblesse française de grandes épreuves : sois de ceux qui ne fuient pas la lutte parce que les armes sont changées.

« Tu te piques de philosophie, lis donc alors dans ton propre cœur et sois sincère avec toi-même. Le comte ne te devait rien, il ne nous devait rien non plus et cependant depuis dix-huit ans son hospitalité nous aide à vivre. Tu dis qu'il en coûtait à son orgueil que des êtres alliés de près ou de loin à sa famille

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fussent publiquement réduits à la mendicité...

« Prends garde de chercher un prétexte pour t'éviter le poids de la reconnaissance. Tout le monde peut discuter la générosité du comte de Clairval, excepté nous qui en avons accepté les effets.

« Chasse ces pensées qui ne sont pas dignes de toi. Ton parrain, qui est riche et puissant, te veut du bien et s^intéresse à ton avenir; tu dois te mettre en mesure de remplir l'emploi qu'il te veut procurer. L'instruction solide que tu dois au cher curé et l'intelligence que Dieu t'a donnée doivent te rendre la chose facile.

« Et puis enfin, mon enfant chéri, songe à ce pavillon des Etangs où

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tu as laissé ton cœur, comme tu dis.

Tu aimes Claire, mon ami, et la pauvre petite te le rend avec usure.

Le ciel vous destine Tun à Tautre ; je le crois comme toi et j^en remercie Dieu, mais il faut avant tout que tu puisses être le protecteur de ta femme... J^arrive à la fin de ma vie, bientôt je ne serai plus là... Ai-je besoin de t^en dire davantage? Ne frissonnes-tu: pas, comme moi, à la seule pensée que notre Claire se trouverait à ma mort et à celle du comte de Clairval, qui peut être emporté d^un moment à Tautre, se trouverait, dis-je, dans la plus effrayante des dépendances.

« Hâte-toi de devenir un homme.

Travaille, mon René, travaille, par respect de ton nom, par dignité

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de toi-même et par amour pour nous. ))

Les craintes exprimées dans cette lettre ne sont que trop réelles : le fils unique du comte de Clairval, ce vicomte Jean qui court le monde depuis qu'on l'a chassé du régiment de Picardie, n'est pas fait assurément pour être plus tard le protecteur de la pauvre Claire. Quant au comte, il paraît être d'un tempérament violent et très-sanguin. Il est fait plusieurs fois allusion à ses emportements. Une fois entre autres, à propos d'un chien tué maladroitement par un garde, le vieillard est pris d'un accès de colère, suivi d'une attaque, qui met le château dans un grand émoi. C'est à ce fait sans doute que M"*' ^'Hanelay fait allu-

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sion lorsqu'elle parle de la santé menaçante du seigneur des Etangs.

Claire à René.

Juin 1784.

« Tu es dans Tobligation, je suppose, de danser un couplet de Folie d'Espagne, de seize mesures à trois temps. Te voilà dans le plus grand embarras du monde. Tu te dis :

« Mon Dieu, mon Dieu, que deve- « nir?... Allons trouver cette bonne « petite Claire. »

« La bonne petite Claire te rassure par quelques paroles obligeantes et commence ainsi sa leçon :

« Monsieur, vous pouvez fort bien, pour la première mesure, faire un

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contre-temps et Faccompagner, sMl est du pied droit, de deux mouvements de bras à même temps, mais contraire ; savoir : de Tépaule du bi:as gauche de bas en haut, et du coude du bras droit de haut en bas. Voilà.

« — Voilà qui est fort bien, mademoiselle, et je vous rends mille grâces.

« — Vous ne me devez point d'obligation pour un aussi mince service, monsieur; passons à la seconde mesure. Nous n'avons ici que l'embarras du choix. Un pas doublé ou bien un temps de courante serait assez dans vos moyens, ce me semble?

« — Tout cela me sourit assez, mademoiselle, mais...

« — Vous préférez un pas do gaillarde, je le vois; •

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26o Les Etangs.

« — Eh; eh! sans doute, mais...

« — Bourée, fleuret, contre-temps, chassés, pas de sissonne, pirouettes ou cabrioles, dites-moi, monsieur, vos préférences.

« — Je voudrais, avant tout, quelque chose de...

« — Voulez-vous un saut de basque, un pas de porte-chaise ou bien de sabotier? un pas de maréchal, un saut de pendu, une aile de pigeon?

« — Je préférerais, mademoiselle, ne pas danser du tout.

« — Doucement, chevalier, ne disons point de folie ; point d^impatience et détaillons. Il y a neuf espèces de coupés, dont sept peuvent se décomposer en demi-coupés basques.. •

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« — As-tu résisté à cette leçon, mon petit René? Si tu ne t'es pas percé de ton épée , si tu ne t'es pas jeté par la fenêtre, je te prierai de me rendre un petit service. Il s'agirait de te rendre sans tarder chez M"® Castagnarie, rue des Prouvaires, à la Musique Royale, et d'y acheter le cahier des contredanses où se trouvent les Plaisirs grecs et la Clairon, Ces contredanses sont décrites par de la Cuisse, maître de danse et musicien de l'orchestre du Théâtre- Français. Rien de plus Joli, à ce qu'il parait. Et maintenant, chevalier, votre servante. Ne faudra-t-il donc pas, affreux grondeur, que nous sachions danser le jour de nos noces! »

Le chagrin de René semble s'adoucir peu à peu. On devine que

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rélève du bon curé de Rieu ne trouve pas sans charme la fréquentation des beaux esprits dont son parrain fait sa société. Toutefois, dans la seule lettre que je possède de lui, il est impossible de montrer plus de tendresse et de sensibilité au souvenir du pavillon des Etangs.

Il s'attarde à mille détails de sa vie passée ; il s'inquiète du rosier blanc que Claire « grefFa de sa jolie main blanche » ; il parle des fruits du potager, fait à Nicaise certaines recommandations au sujet de Mouton « le fidèle compagnon de ses rêveries » . Et tout cela dans un style qui rappelle étrangement certaines pages de Bernardin de Saint-Pierre, alors qu'il écrivait la Pierre d'Abraham :

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« Etres chéris et vertueux, s'écrie René, qu'ai-je donc fait pour mériter votre tendresse? Vous, madame, qui avez eu pour moi tout le dévouement d'une mère, et toi, mon aimable Claire, croyez-en le serment d'une âme honnête et sensible, vous m'êtes plus chères que tout au monde et votre bonheur est le but constant de mes efforts. Alors même que les lois de la nature... »

Il faut se souvenir que l'on parlait ainsi à la fin de Louis XVI ; on avait soif de bonhomie, de simplicité naïve, de pureté primitive, et ce n'était pas seulement une protestation contre l'art de Louis XV, c'était aussi la conséquence de l'esprit démocratique qui commençaità envahir la société. Voyez de tous côtés :

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La cabane la plus humble remplace le somptueux palais. Le héros n^est plus roi, prince ou demi-dieu; c'est un simple laboureur déshérité du sort, un brave père de famille, pauvre bien entendu, mais honnête et philosophe; c'est une malheureuse victime de Finfàme société, se consolant de ses misères par la contemplation de la nature. Et si le simple laboureur, le brave père de famille élevé loin des villes parle comme un académicien , ce qui donne d'ailleurs à la littérature de ce temps un étrange caractère, c'est que l'on écrivait encore avec les plumes taillées au siècle dernier, c'est que les traditions aristocratiques du grand art étaient plus lentes à se transformer que le reste

et survivaient à Fétat moral dont elles avaient été Texpression.

On peut dire en somme que les œuvres de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre eurent une influence sociale analogue à celle des romans d'Eugène Sue. Mais passons.

Il est bien certain que René avait été singulièrement influencé par les beaux esprits qui fréquentaient Thôtel de son parrain. J'ai eu la curiosité de rechercher sur un vieux plan la place que devait occuper cette demeure. Elle était située rue Jacob, presque en face de Thôtel d'AIigre, et son jardin se prolongeait jusqu'à la caserne des mousquetaires gris.

C'est là que M. de la VriUière avait table ouverte et recevait bon nombre des amis d'Helvétius dans les bu-

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reaux duquel îl avait lui-même commencé sa carrière et ébauché sa fortime.

Ce monsieur de la Vrillière n^est autre que le fermier général dont parle M"* d'Épinay dans ses mémoires : grand mangeur, fort riche, un peu ridicule, très-aimé pour sa rondeur. C'est lui qui fut le fondateur de ce fameux jardin du Colysée et qui inaugura la galère antique, qui voguait sur le lac, par ce plongeon que raconte Grimm avec tant d'esprit, sans toutefois nommer personne.

Il est vraiment fâcheux que les lettres de René ne soient pas plus nombreuses; elles nous expliqueraient sans doute son caractère qu'il est difficile de bien comprendre et au

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sujet duquel nous sommes réduits aux simples conjectures. Ce qui est certain c^est que Claire, avec son tact et son esprit, est légèrement choquée par les travers de son ami.

Elle le raille avec une gaieté charmante sur ses allures un peu pédantes et boursouflées. Mais que de tendresse véritable dans ces railleries, que d'émotion dans cette malicieuse gaieté, que d'aisance et de charme !

« Pousse la galanterie, mon René, jusqu'à te faire un peu bête pour causer avec moi, » lui dit-elle quelque part.

Et presque immédiatement elle ajoute :

« J'ai fait une jolie petite place dans le bosquet, tout au fond du

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jardin, c'est là que nous lisons tes lettres. A ce propos, tandis que j^y songe, maman te prie de lui envoyer les Saisons de ce marquis de Saint- Lambert que tu vois chez ton parrain et que mon père connut autrefois aux gardes lorraines. Tu peux demander à ton académicien s^il se rappelle le vicomte d'Hanelay...

J^ai donc fait une jolie petite place dans le bosquet, nous nous y réfugions pour lire tes épîtres, maman s'installe -en disant : « Que nous <( mande -t -il, ce parpaillot, que «nous mande -t- il ? sois prompte, « mon enfant, lis-nous cela sans tar- « der. »

« Mouton me regarde de ses grands yeux inquiets, remue la queue d'impatience et semble dirie aussi :

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« Que nous mande-t-il, ce parpaillot? »

« Je romps le cachet, je regarde la date, j^ouvre la feuille, je retourne le papier, je souffle un grain de poussière.,. Sais-tu pourquoi tout ce manège ? — pour faire attendre mon désir. — Je n^aime pas qu^un désir entre chez moi comme un ouragan et le chapeau sur la tête. Rien de plus piquant au contraire que de lui faire faire antichambre.

« Et puis enfin, les moments agréables ne s'avalent pas gloutonnement comme une tranche de pâté au retour de la chasse, ce sont des bonbons délicats qui demandent à être grignottés confortablement.

« Adieu, mon ami.»

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Claire à René.

« Hélas ! que je suis donc ignorante! C'est dans ta lettre de ce matin que je lis pour la première fois de ma vie le nom de monsieur Diderot ; j'ignore donc tout ce qu'il a pu écrire sur les chefs-d'œuvre de notre grand peintre. Tu sais, n'est-ce pas, comment nous vivons ici : les gazettes ne nous arrivent guère et, viendraient-elles dans notre cher coin, que bien certainement maman ne me les laisserait pas lire. C'est dans le passé que nous cherchons nos lectures. Je suis donc excusable, mon ami, de ne pas être très au courant des choses présentes.

« Je savais que M. Greuze était un

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Eta

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peintre de talent ; j^avais vu au château et au bourg de Rieu plusieurs gravures faites d'après ses tableaux et vraiment pleines de sentiment, mais je ne me doutais pas qu'il fût illustre à ce point.

« Il est vrai qu'il prit soin de nous en prévenir dès son arrivée chez le comte, mais il faisait l'éloge de son propre génie en termes si outrés et mêlait à tout cela des paroles tellement révoltantes contre sa femme, que tout d'abord je ne le crus pas dans son bon sens. Il me parut complètement fou le lendemain, je l'avoue, lorsque je le vis arriver au Pavillon, se précipiter vers moi et m'exprimer son violent désir « d'im" mortaliser mes traits en les fixant sur la toile. » 11 m'eût demandé la

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2J2 Les Etangs,

bourse ou la vie que Texpression de son visage n'eût pas été difFérente.

— Je fus prise, comme tu peux le penser, d'une grande envie de rire et j'appelai maman, qui consentit à ce que M. Greuze immortalisât mes traits comme il le souhaitait.

« Voilà toute l'histoire de ce portrait qui t'inquiète si fort. Il faut n'y voir que le caprice d'un vieillard. Je ne veux pas dire par là que je suis laide à faire peur, mais ma figure n'est certainement pas de celles qui puissent expliquer un pareil enthousiasme. Enfin son génie lui donne le droit d'être original et il en use largement. Il se trouvait à Rome en même temps que le comte et c'est là, paraît-il, qu'ils se sont connus.

Pour le moment, M. Greuze, pour-

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suivi par la jalousie et la haine, fuit l'espèce humaine en général et en particulier sa femme qui veut, à ce qu'il assure, Tempoisonner. C'est à cet accès de misanthropie que nous devons sa visite au château. Quand il parle de la méchanceté de son indigne épouse, des crimes de cette « misérable créature » son exaltation est prodigieuse, et cependant il se contient lorsque je suis là. Je lui en suis véritablement reconnaissante. Je souhaiterais qu'il se contînt également un peu lorsqu'il fait allusion à cet antre de brigands que l'on appelle l'Académie. Que peut-on lui avoir fait, mon Dieu, dans cette Académie ? Septime Sévère, Caracalla, le directeur Lagrenée, vengeance, infamie... tout cela se

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mêle, s^enchevêtre . . . c'est à n'y rien comprendre. Il est vrai que la tempête passe vite. Instantanément il se calme, reprend ses pastels, sourit, ferme un œil, puis les deux, presque complètement. Il est visiblement dans un autre monde. Il se penche, se recule; le petit doigt relevé, il agite dans Taîr son petit bâton rose. En certains moments on dirait qu'il assiste à un concert délicieux; d'autres fois ses lèvres s'agitent comme celles d'un gourmand qui flaire un mets de son choix, et en effet ces couleurs qu'il mélange avec tant d'art sont comme des crèmes nuancées et appétissantes dont il semble mêler et combiner les saveurs.

« Hier il s'arrête tout à coup au milieu de son travail, et se retour-

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Les Êtanffs,

nant vers son hôte qui était derrière lui:

« — Monsieur le comte, lui dit-il avec conviction, je vous envie le plaisir de me voir peindre.

« — Et moi, je vous envie votre merveilleux talent, mon cher Greuze.

« — Vous n^êtes pas le seul, monsieur le comte, vous n^êtes pas le seul.»

Un nuage passa sur son front et je crus que Caracalla, Septime Sévère et le président Lagrenée allaient rentrer en scène, mais il n'en fut rien. M. Greuze regarda longuement son œuvre avec une véritable tendresse, déposa sa palette et se caressant le menton :

« — Créer un être, lui donner la vie, Texpression, le sentiment, réaliser ridéal de la grâce, de la beauté

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et cela à Taide de quelques pâtes diversement colorées et d'un morceau de toile tendu sur un châssis !

« — C'est admirable, fît le comte ! — Assurément, répondit Greuze. »

Cette lettre est on ne peut plus intéressante pour moi en ce qu'elle donne au charmant pastel que je possède un caractère d'irréfutable authenticité ! Comment se fait-il que Greuze n'ait pas complètement terminé ce délicieux portrait, commencé avec tant d'ardeur, c'est ce que je ne saurais dire. Greuze devait avoir alors, si je ne me trompe, cinquante-six ou cinquante-sept ans et ne possédait pas encore cette modestie que Diderot redoute si fort pour lui. « Lorsqu'il deviendra modeste, dit le grand critique, je crains bien

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qu'il n'ait raison de Têtre, » et il ajoute : « Il est un peu vain, notre peintre, mais sa vanité est celle d^un enfant; c'est Tivresse du talent. »

Au reste le Greuze que Claire nous fait entrevoir dans son joli croquis est peint tout entier dans les Salons de Diderot, et c'est là qu'il faut aller chercher tous les détails qu'ignore M"* d'Hanelay.

La trop séduisante femme à laquelle l'auteur de la Cruche cassée avait uni son sort était une détestable créature et avait occupé dans la vie de son mari une énorme place.

Le malheureux l'avait aimée à la folie, l'aimait encore, Taima toujours. Son œuvre est encombrée des portraits de sa femme. 11 la peint

sous toutes ses formes ; en déshabillé

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de nuit, le bonnet fripé, les cheveux en désordre ; il la peint enceinte, et il ne résiste pas au bonheur d'exhiber ses- charmes avec une immodestie que son grand talent suffit à peine à faire excuser.

« Le peintre a penché sa femme Qn avant, écrit Diderot dans Tun de ses articles, et par cette attitude il semble dire au spectateur ; Voyez la gorge de ma femme. Je la vois, monsieur Greuze. Eh bien, votre femme a la gorge molle et jaune. Si elle ressemble, tant pis encore pour vous, pour elle et pour le tableau... La couleur jaune et la mollesse sont de madame, mais le défaut de transparence et le mat sont de monsieur. » Ces légères imperfections physiques étaient les moindres défauts de cette malheu-

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reuse femme dont la grande préoccupation semble avoir été de tromper et de voler son pauvre mari par tous les moyens imaginables. Il existe un mémoire plein de détails à la fois comiques et terribles que Greuze rédigea en 92 dans le but d'obtenir une séparation judiciaire. Rien de navrant comme les plaintes de ce vieillard.

Quant aux emportements du peintre au sujet de Septime Sévère, Caracalla et Lagrenée, ils sont parfaitement explicables, quoique Claire en ait ignoré la cause. Cette cause datait de loin et il est même assez étonnant qu^en 1785 ou 1784 le ressentiment du grand artiste fût encore aussi vivace. Voici le fait tel que Diderot nous le raconte :

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zSo Les Etangs.

a Greuze avait choisi pour sujet de son tableau de réception, ^Empereur Septime Sévère reprochant à Caracalla, son fils, d'avoir attenté à sa vie.

« 11 paraît constant que le chefd'œuvre était détestable ; mais n'anticipons pas.

« Le jour vint où ce tableau, achevé avec le plus grand soin, prôné par Tartiste même comme un morceau à lutter contre ce que Poussin avait fait de mieux, fut présenté à FAcadémie... Greuze, fort peu inquiet de son arrêt, attend dans une pièce voisine.

« Au bout d'une heure les deux battants de la porte s'ouvrent, Greuze entre et le directeur lui dit :

« — Monsieur, l'Académie vous reçoit; approchez et prêtez serment. »

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« L'agréé, ravi, satisfait à toutes les cérémonies de la réception. Lorsqu'elle est finie, le directeur lui dit ;

« — Monsieur, F Académie vous a reçu, mais c'est comme peintre de genre: elle a eu égard à vos anciennes productions qui sont excellentes et elle a fermé les yeux sur celle-ci qui n'est digne ni d'elle ni de vous. »

Le coup était rude, il faut en convenir, et celui qui l'avait porté était Lagrenée, alors directeur de l'Académie.

Claire à René.

« Le récit de ce souper philosophique où tu accompagnas ton parrain me paraît admirable. C'est le moindre éloge que j'en puisse fah-e,

28a Les Étangs.

n'ayant pas tout compris. Ce qui est merveilleux, c'est qu'on puisse dire de si belles choses en mangeant; je n'en peux encore revenir et maman, qui a bien plus d'expérience que moi, m'assure qu'en effet c'est une chose étonnante. Je ne me doutais guère, en brodant tes cravates, que tu les mènerais souper en aussi belle compagnie...

« Porter le flambeau de la vérité dans l'antre obscur des vieilles croyances, dis-tu; mais, mon petit René, pourquoi ces vieilles croyances sont- elles dans cet antre obscur?

Je me figure une espèce de cave humide, n'est-ce pas? Qui les a mises dans ce vilain endroit , et dans quel but? Enfin elles sont là, ces vieilles croyances, à ce que tu

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assures, et vous allez descendre dans cette cave avec le flambeau de la vérité. Que pensez- vous faire ensuite? Parle-moi sans détour. Mettre le feu à ces vieilles croyances ? Vous serez enfumés comme des jambons, et ton parrain justement, qui est un gros homme et respire péniblement, va se trouver dans une situation terrible. Ah! voilà certes une jolie besogne; tu vas roussir tes bas, tacher tes habits, souiller ton linge...

Décidément^ chevalier, rendez-moi mes manchettes.

« Tu ajoutes plus loin que la raison veut être émancipée, que rhomme gémit sous le poids des superstitions... » Par ces superstitions tu entends les vieilles croyances? Mais puisqu^il est entendu

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qu'elles sont enterrées dans l'antre obscur, comment peuvent-elles peser aussi lourdement sur ^humanité?

Serait-ce par hasard que Thumanité a été enfouie sous les vieilles croyances? Dans ce cas, la situation est épouvantable, et il n'y a pas à hésiter; il faut, coûte que coûte, déterrer rhumanité, mais ce n'est plus un flambeau qui vous est nécessaire, c'est une pioche.

« Chevalier, chevalier, rendezmoi mes manchettes. »

Je ne sais vraiment comment faire un choix parmi toutes ces lettres. Il faudrait les copier toutes et en publier l'ensemble. Je le ferai sans doute quelque jour. Mais ne perdraientelles pas une partie de leur saveur à être imprimées sur beau papier

blanc tout neuf et à courir les librairies? Comment faire comprendre le charme de cette jolie écriture délicate, spirituelle? comment rendre la physionomie de ces billets plies en quatre, chiffonnés, jaunis, encore empreints du parfum d'autrefois et ornés de ce charmant cachet rouge, au milieu duquel figure une petite frégate filant vent arrière? Claire devait tenir de son père ce cachetlà. C'est celui de l'expédition d'Amérique. J'ai retrouvé la même petite frégate sur ces médaillons de bracelet qui eurent alors une si grande vogue. Le vaisseau, détaillé avec un soin précieux, est estampé sur une feuille d'or, découpé avec une adresse de fée et collé sur un cHnquant rouge ou bleu.

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Ah! les jolies lettres! ah! le cher fouillis! Que d'heures délicieuses je leur dois! De combien de flâneries dans le passé elles furent le prétexte ! Que de bonnes rêveries dans ma grande bergère jaune , tout près d'un bon feu bien clair, tandis qu'à travers les petites vitres j'apercevais la neige tombant à gros flocons. Tous ces personnages , dont par • hasard j'avais retrouvé la trace, avaient fini par prendre dans mon cerveau une étrange réalité. Je les entendais, je croyais les voir, je connaissais leur physionomie, j'habitais sous le même toit qu'eux, je me servais de leurs meubles, j'avais devant moi le jardin où ils s'étaient promenés, je m'asseyais sur le banc de pierre où ils avaient pris place, je réglais ma

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montre sur leur cadran solaire, j^émiettais mon pain aux poissons de leur joli bassin, et, dans le bosquet du fond, la bergère en faïence, réinstallée sur son piédestal dont le temps l'avait précipitée^ me souriait comme elle leur avait souri. C'était Perrette, cette bergère, et c'est encore elle, la Perrette du pot au lait, le bras nu, la chemise flottante, la jambe fine, le pied cambré dans sa mule coquette à talons effilés.

Je fus comme enveloppé dans ce milieu vieillot et charmant, et je peux dire que cet hiver-là fut comme un long rêve. Et, après tout, le rêve n'est-il pas le pain quotidien de l'existence? La vie n'est-elle pas l'espérance sans cesse renouvelée du moment qui va suivre^ Chaque

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instant du jour n^est-il pas une attente, un espoir, un souhait, une fiction ? Dépouillez la réalité de cette efflorescence , de cette végétation dont Tentoure incessamment notre imagination et voyez ce qu'il en reste. La réalité n'est que le prétexte de la vie. Ce qui est n'est que la pierre étroite sur laquelle nous mettons, le pied pour nous élancer vers ce qui n'est pas.

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^V^ ^l!r^g7>>frg^-To " ^ û"" ^^

A la date du ï6 octobre 178$ se place un événement qui modifia singulièrement Inexistence de nos amis et eut sur leur destinée une influence décisive.

Le comte d^Ouquenay de Clairval, seigneur des Étangs, eut au sortir de table une attaque plus vio-

lente que les autres et mourut après huit jours d'agonie. Voici la lettre où Claire, sous la dictée de sa mère, annonce à René ce douloureux événement :

« ... Le comte est au plus mal.

Les médecins n^ont aucun espoir.

Ce matin même il a reçu les sacrements avec une piété qui nous fait bien voir que la bonté de Dieu ne se lasse pas et laisse jusqu'à la dernière heure une porte ouverte au repentir.

Deux courriers sont déjà partis pour annoncer à Jean Tétat désespéré de son père. Dieu veuille qu'il arrive à temps pour fermer les yeux du comte et obtenir le pardon de sa conduite passée. S'il est encore temps pour ce pauvre égaré de rentrer dans la bonne voie , cette dernière bénédic-

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tion paternelle doit assurer son retour au bien. Je prie Dieu qu'il en soit ainsi.

« Les quelques membres de cette famille si fort décimée vont se réunir autour du lit de mort. Le vieux capitaine Cyprien d'Ouquenay est arrivé hier au soir, en compagnie de sa fille Anne. Viens aussi, cher enfant, et hâte-toi. »

Cette demoiselle Anne d'Ouquenay, fille du capitaine Cyprien, n'est autre que ma tante de la rue de rObservance, la citoyenne Grivault.

Je suis bien obligé de m'avouer qu'elle était alors bien jeune , mais quelque effort que je fasse, il m'est impossible de me la figurer autrement que je ne l'ai vue.

J'ai d'ailleurs retrouvé sur le capi-

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2Cf2 Les Étangs,

taine Cyprien un détail bien curieux.

Il était fort pauvre, couvert de blessures et demeurait au Marais — un type de capitaine espagnol. — Il fut guillotiné en 93, mais d'une façon particulièrement brillante : Une fois monté sur Téchaufaud et ses jambes se trouvant libres, soit qu'on eût oublié de les lui lier, soit que les nœuds se fussent relâchés, il administra dans le dos du bourreau, et même un peu plus bas, le plus magistral des coups de pied. Le capitaine était d'un aspect tellement comique que la foule, au lieu de vociférer, ne put retenir un immense éclat de rire. Ce coup de pied, que je trouve admirable, lui eût peutêtre sauvé la vie et il le méritait bien} malheureusement le bourreau

ne partageait pas la gaieté générale ; il crut son honneur engagé à opérer rapidement et en quelques secondes le père de ma chère tante fut exécuté.

A partir de cette lettre de M"'**d^Ha' nelay, dont je viens de citer un passage, la correspondance cesse pendant deux ou trois mois.

Durant ce temps, René resta auprès de M'"^ d'Hanelay et de Claire qu'il tenait, sans doute, à ne pas laisser seules. La mort du vieux comte mettait, en effet, les deux pauvres femmes complètement à la merci de ce Jean, héritier des biens et du titre du défunt. C^était là une triste situation. L'ancien cornette, dont nous connaissons le passé déplorable, aurait-il assez de générosité et de

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délicatesse pour continuer les bienfaits de son père ou tout au moins les continuerait-il sans rien réclamer en échange ?

Claire était trop jolie pour passer inaperçue et ne pas éveiller les passions d'un homme habitué à ne rien respecter. M™** d'Hanelay dut éprouver alors de cruelles angoisses ; elle dut se rappeler sans doute cette lettre que lui avait écrite son mari un peu avant sa mort et dans laquelle il lui recommandait avec tant de sagesse de conserver son indépendance. La chère dame, quoique bien vieille et presque aveugle, n'eiit point hésité certainement à quitter ce pavillon des Etangs où elle vivait depuis plus de vingt ans, si Jean s'était installé au château immédiatement

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après la mort de son père . Mais le nouveau comte de Clairval n'était pas homme à abandonner aussi rapidement ses habitudes ; la vie de gentilhomme campagnard était trop calme et trop unie pour ce coureur d'aventures, en sorte qu'après un séjour de quelques semaines aux Étangs, il partit tout à coup.

René, de son côté, revint à Paris où l'appelaient ses travaux, et les deux pauvres femmes restèrent aux petits Etangs, tristes, inquiètes de l'avenir, sans cesse sous le coup d'une fantaisie de leur hôte qui, du jour au lendemain, pouvait les obliger à chercher ailleurs un asile.

Ces cruelles préoccupations se devinent dans les dernières lettres que je possède. Le temps n'est plus aux

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Z^6 Les Étangs,

joyeusesplaisanteries,àcet épanouissement, à ce bonheur de vivre que Claire exprime si bien dans le commencement de cette correspondance.

« Le comte est à Toulouse pour quelque temps encore, dit-elle dans Fun de ses billets ; on a reçu de ses nouvelles au château. Il a donné Tordre d'expédier à Paris les meubles du salon bleu ; cela nous fait craindre qu'il ne soit dans l'intention de revenir bientôt prendre possession du château > Où irons -nous s'il nous chasse, dis, mon ami, dis, mon René?

Si tu étais là au moins, si je sentais, comme à l'automne dernier, ta main dans la mienne ! Que ne puis-je travailler avec toi! Pourquoi faut-il que de toi seul dépende notre bonheur à tous les trois! ne pourrais-je donc

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Les Etangs, zyj

pas t'aider ? . . . Tu me dis que tu passes les nuits; il ne le faut pas, je ne le veux pas, je te le défends! et si tu allais tomber malade, grand Dieu!

malade loin de nous, loin de moi!

ménage tes forces : Dieu ne nous abandonnera pas; je le prie d^un si grand cœur! Il est impossible qu'on ne rende pas promptement justice à tes talents. L'emploi que tu demandes est si modeste! mais il nous suffira, ne crains rien. Il nous faudra bien peu de chose pour vivre à Taise et heureux ; on s'exagère beaucoup les difficultés de la vie. Adieu, mon ami, mon fiancé, mon mari. Je t'aime, mon René, et tout mon cœur est à toi. »

C'est la première fois que mademoiselle d'Hanelay exprime sa ten-

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2p8 Les Étangs,

dresse avec un pareil abandon. Il semble d'ailleurs positif que la mère et la fille ont pris la résolution de s'affranchir le plus promptement possible de Thospitalité qu'elles reçoivent sur les terres du comte.

Quinze jours après la lettre précédente, Claire dit encore ;

«... Jean vient d'écrire de Lyon où il est en ce moment. Il donne l'ordre de hâter les travaux du parc. On doit arracher les grandes charmilles, puis replanter un parterre à la mode anglaise. Hélas! pauvres vieux arbres, qu'ont-ils fait pour être ainsi sacrifiés?

Je ne saurais te dire' le chagrin que me causent ces cruautés. Aujourd'hui ce sont les charmilles qu'on arrache; demain peut-être viendra le tour de notre bosquet et, après, ce-

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lui des tilleuls.. . qui sait si notre vieux pavillon ne disparaîtra pas lui aussi.

Pourquoi nous sont-ils si chers, les lieux où nous avons vécu? qu'avonsnous laissé de nous-mêmes dans ces muets témoins de notre vie passée?

D'où vient qu'en entrant dans l'allée où nous nous sommes juré d'être l'un à l'autre, je me sens plus près de toi? Est-ce que ton âme voltige parla, mon René? Ces arbres sontils donc imprégnés de notre tendresse, comme les parois d'un vase le sont d'une senteur?

Non, mon ami, non, sous ces arbreslà l'air n'est pas le même. Le bourdonnement des insectes, le souffle du vent qui fait frissonner les feuilles n'y sont pas comme ailleurs de simples bruits; ce sont de douces voix

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joo Les Etangs.

qui parlent à mon cœur, me disent d'espérer, d'attendre, de t'aimer...

Est-il donc possible qu'on arrache jamais cette allée-là et qu'on nous chasse loin d'elle. Bienheureux ceux qui sont assiu*és de mourir dans la maison où ils sont nés! N'aurons-nous pas aussi notre cabane à nous, dans quelque vallon discret, loin des hommes pervers, au sein de cette nature qui ne refuse jamais ses dons à ceux qui les savent mériter? Je porte envie à ces êtres simples et vertueux qui vivent aux champs, loin de tout souci et qui, chaque soir, trouvent dans un repos bienfaisant et béni la récompense de leiu* travail.

Ne sont-ils pas les heureux de la terre, n'ont-ils pas trouvé, sans le chercher, le secret de la féhcité

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Les Éianffs,

humaine? Avec quel bonheur j'accepterais leur indépendance au prix de leur labeur quotidien? Je serais courageuse, je te le jure, mon René, je saurais lier les gerbes, pétrir ce beau pain blanc, traire mes vaches, vendre mes fromages, préparer le repas- du soir... et toi, mon ami, passionné comme tu Tes pour les beautés de la nature, ne ferais-tu pas un bon laboureur?... »>

Et la chère petite revient souvent à cette pastorale qu'on pourrait prendre pour une fantaisie de grande dame. Les idylles tombaient alors sur la France comme une pluie- parfumée, et Claire avait sans doute reçu quelques gouttes de cette pluie-là.

Qu'elle eût été gentille en bergère, d'ailleiu-s, et comme je comprendrais

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3C2 Les Étangs,

qu'un instinctif sentiment de coquetterie se fût mêlé à ses préoccupations pastorales !

La pauvre enfant n^eut pas longtemps à caresser ce rêve : sa mère, qui depuis quelques mois avait perdu la vue presque complètement, fut atteinte bientôt par je ne sais quelle maladie dont la gravité n^est que trop évidente. Tout à coup les lettres de Claire, si charmantes sous leur voile de mélancolie, deviennent courtes, rapides. Ce ne sont plus des causeries familières où la plume semble se promener, mais des bulletins émus où se lisent des alternatives d'énergique dévouement et de désespoir navrant. Rien de touchant comme la sollicitude incessante de la jeune fille dans ce rôle de garde-

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malade. Elle passe ses nuits et ses jours auprès de sa mère, étudiant les moindres symptômes, notant àFheure exacte un accès de toux, une défaillance ou un sourire. A la moindre lueur d^espoir elle renaît, respire et son cœur se fond en actions de grâces... Et puis une crise nouvelle la replonge dans ses angoisses, et cependant, malgré sa douleur, sa fatigue, elle trouve encore la force de rassurer René et de consoler sa chère malade dont la vie ne semble plus tenir qu'à sa tendresse. Elle était fée, elle devient ange.

La maladie de M"*'' d'Hanelay fut aggravée sans aucun doute par les terreurs que lui inspirait Tavenir.

Depuis la mort du comte elle se

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3C4 J-»^^ Étangs,

sentait sans ressource, sans protecteur, exposée ainsi que sa fille à tous les hasards. Il n^en fallait pas davantage pour porter un coup mortel à cette pauvre femme éprouvée déjà par Tâge et; la maladie.

Voici une lettre, sorte de testament, qu^elle écrivit peu de temps après la mort du comte. Ce billet a un triste aspect ; Tirrégularité des caractères, le tremblement de la main, la confusion des lignes, prouvent la peine que Ton eut à Técrire.

C'est quant à la forme une lutte pénible avec les ténèbres. Mais quelle belle et bonne âme nous révèle ce triste griffonnage! Cette dernière lettre est adressée à René ; j'en veux citer quelques passages :

« ... Tu as dû me trouver injuste

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et cruelle, mon ami. Dieu sait pourtant la tendresse que je te porte ! Je t'ai aimé à Tégal de mon propre entant; et c'est justement parce que votre bonheur à tous deux était mon unique préoccupation et le but final de ma vie en ce monde, que j'ai cru devoir user de mon autorité et retarder votre union. Ma conscience ne me reproche rien et la tienne, plus tard, te dira que j'eus raison.

Vos larmes m'ont fait cruellement souffrir, cher enfant, je te le jure.

Vous vous aimez, je le sais bien, mais il faut vivre, vivre indépendants ; il faut te créer des ressources, te faire par le travail une situation que ta seule naissance ne saurait te procurer. Or pour triompher des obstacles tu n'as pas trop de toute

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ton énergie; ce qu'un homme seul peut tenter lui devient impossible lorsqu'il a sur les bras le fardeau de tout un ménage. L'amour ne suffit pas à tout, mon enfant, il ne résiste pas toujours à certaines âpretés du sort. Use avec courage des quelques mois de vie qui me restent encore. La petite rente que je pense recevoir sans honte et qui nous suffit à vivre, s'éteindra avec moi, mais tant que je serai de ce monde, Claire ne manquera de rien et ton indépendance est assurée. Profite de ce moment de répit qui ne sera pas, hélas! de longue durée. Travaille à devenir un homme, un époux, un père, et dis- toi que la main de celle que tu aimes est le prix de tes efforts. ))

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Voici maintenant la fin de cette lettre qui fut achevée longtemps après et est presque illisible :

«♦C'est l'automne dernier que j'ai écrit ce qui précède, mon cher René.

Depuis, j'ai fait ce que j'ai pu pour prolonger ma vie et te donner le temps d'assurer ton avenir, mais je sens que ma fin s'approche et je veux vous voir unis avant de vous quitter. Votre tâche sera plus laborieuse et pénible que je n'aurais voulu, mes enfants chéris, mais vous serez deux à la peine ; et vos braves cœurs sont dignes d'être l'un à l'autre. J'ai fait de mon mieux pour ton éducation^ ne me reproche rien : mes ressources étaient bien restreintes et sois reconnaissant au curé de Rieu... Je ne peux plus écrire. Au reçu de ces

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joS Les Etangs.

lignes que je te ferai parvenir quand le moment sera venu, mon ami, arrive sans retard : Fheure de ton mariage aura sonné et ma tâche en ce monde sera près d'être achevée. »

Cette lettre ne fut pas envoyée, car je la retrouve non pliée et sans suscription. Sans doute M"'' d'Hanelay avait été surprise par la mort et n'avait pas eu le temps de réaliser son projet. Je n'ai malheureusement aucun détail sur cette triste fin, qui semble se mêler d'une façon étrange à la ténébreuse affaire dont nous avons parlé.

A la date du 20 décembre 1783, Claire écrit à René :

« La nuit a été moins mauvaise :

maman a pu dormir un peu et depuis ce matin sa respiration est

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Êtc

plus libre. Je ne crois pas me faire illusion, mon René : Texpression de son visage est tout autre. Ah! ce bon sommeil, comme il repose, comme il redonne -la vie ! Si ce mieux allait continuer, si ma mère allait guérir... il me semble que je deviendrais folle de joie. Et cependant on a vu de plus grands miracles. Si nous pouvions seulement atteindre le printemps ! Prie le bon Dieu, mon ami, prie-le de tout ton cœur ainsi que je le fais.

« Ce matin en se réveillant, elle m^a dit : « Tu es là, ma lille ? »

« Et comme je mettais ma main dans la sienne , elle ajouta tout bas :

« René va bien; je viens de penser à lui. » Puis elle sourit en m'atti-

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jio Les Etangs.

rant : « Bientôt fillette, bientôt, me dit-elle. »

« Mon cœur s'est mis à battre si violemment que je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Quelle bonne journée toute pleine d'espérance ! Malheureusement elle a été un peu troublée par une mauvaise nouvelle :

on m'a annoncé que Jean était arrivé au château avec force équipage.

Va-t-il s'installer définitivement ou n'est-ce encore qu'un séjour momentané ? Nous sommes à l'époque des grandes battues; il ne revient sans doute aux Etangs que pour tuer quelques sangliers. »

Cette lettre est adressée comme à l'ordinaire à M. le chevalier René d'Ouquenay d'Orchamps, chez M. de la VriHière, en son hôtel, etc.

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Toutefois, Claire a cru devoir ajouter ces mots : Dans le cas d^une absence de monsieur le chevalier, on est prié de lui faire parvenir cette lettre.

A la date du 1 5, je trouve le billet suivant, écrit à la hâte et déchirant par son laconisme :

« René, mon ami, notre mère vient de mourir. Elle a appelé, je suis accourue. Elle m^a souri et dans un soupir elle a rendu son âme à Dieu. Viens, viens vite, si tu ne veux pas que je meure. »

Ni ce billet, ni le précédent ne parvinrent au chevalier.

Les quelques lignes que voici, datées du 28, le prouvent clairement :

« Où es-tu, s'écrie la pauvre fille.

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OÙ es-tu donc ? Comment n'as-tu pas reçu mes deux lettres?

({ Si tu savais quel pressant besoin j'ai de toi, de ta protection, de ton secours, mon René! Que vais-je devenir ! Qui me défendra si tu n'arrives bientôt. La peur me glace...

Protégez-moi, mon Dieu, et faites qu'il revienne. »

J'ai là une dernière lettre de Claire à peine commencée, les quelques mots qu'elle contient sont" écrits d'une main tremblante et dans tout le désordre de l'angoisse. Le papier est froissé, il semble qu'il ait été foulé aux pieds. De plus il est parsemé de larges taches jaunâtres et épaisses qui sont certainement des tâches de sang.

Voici le contenu de ce billet :

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« Avant le jour j'aurai quitté le pavillon où je ne peux plus rester.

Cet être infâme est revenu ; il reviendra encore... Je vais me réfugier chez le curé de Rieu, c'est là que tu... »

L'être infâme qui est revenu et reviendra encore ne peut être que Jean dont nous retrouvons trois jours plus tard le cadavre caché dans les broussailles du taillis du Mort.

Il est évident d'ailleurs que cette dernière lettre a été brusquement interrompue par une scène terrible., sanglante, et que cette scène, par conséquent, a eu lieu dans la chambre même de Claire. Je me rappelai l'étrange impression que j'avais eue lorsque j'étais entré pour la première fois dans cette pièce, close comme

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un tombeau depuis tant d'années ! Je me représentais Fextréme désordre qui y régnait : le petit bureau ouvert, les tiroirs bouleversés, les rideaux du lit arrachés, les meubles renversés... et cette fameuse tache dont la tapisserie d'une des chaises était souillée et qui dans mon souvenir me paraissait identique à celles de la lettre. Le temps et l'abandon n'avaient pas produit seuls un aussi grand désordre. Les meubles n'avaient jamais été assez vermoulus pour tomber d'eux-mêmes sur le parquet. Je le savais mieux que personne, puisque je les avais fait réparer un à un sous mes yeux.

Il y avait eu là une lutte, un combat terrible, et je restai persuadé, sans toutefois en avoir la preuve, que

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le comte Jean de Clairval y avait trouvé la mort.

Il faut convenir maintenant, — si Ton admet ma supposition, — que Tancien cornette au régiment de Picardie était un bien franc misérable méritant parfaitement les deux coups de couteau qu^une main inconnue lui avait donnés.

Ce qui m'étonnait, c'est qu'on eût conservé cette chambre dans Tétat où je l'avais trouvée. Pourquoi ne pas effacer les traces matérielles de cette horrible affaire? Dans quel but avait-on calfeutré les fenêtres, bouché les issues, et pour ainsi dire muré la porte? Peut-être après tout était-ce le moyen le plus sûr d'ensevelir à jamais le passé!

Je relus encore la fameuse en-

3i6 Les Etangs.

quête : il me parut évident que la justice avait fait fausse route et que ma façon d'expliquer les faits devait ne pas s'éloigner beaucoup de la vérité.

Le i" janvier 1786 le corps du comte avait été trouvé sur la lisière du taillis appelé depuis le bois du Mort, mais rien ne prouvait que ce fût là le lieu du meurtre. Il était dit simplement dans la déposition des amis du comte, — ses compagnons de débauche restés au château, — que le 30 décembre au soir, après souper, Jean avait donné ordre de seller son cheval et était parti gaiement sans vouloir être accompagné par personne. Depuis ce moment on ignorait absolument ce qu'il était devenu.

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Or les dernières lettres de notre petite fée Printemps ne laissent aucun doute sur les poursuites dont elle était Tobjet depuis que la mort de sa mère la laissait seule, sans appui et sans protecteur. Bien certainement le misérable avait voulu profiter de ce moment d^isolement pour déshonorer la pauvre fille; il avait déjà fait deux ou trois tentatives et comptait sur cette visite nocturne pour commettre son infamie. C'est donc au pavillon des Étangs, chez Claire d'Hanelay, qu'il se rendait le 30 décembre après souper.

Et s'il avait poursuivi sa victime avec cette féroce insistance, s'il avait été sans pitié pour ses larmes et son désespoir, c'est qu'il savait sans doute

que René pouvait revenir d'un mo-

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3i8 Les Etangs.

ment à l'autre et que les premiers moments de douleur passés, Claire trouverait plus aisément le moyen de se soustraire à ses poursuites.

Je m'imaginai le comte Jean arrivant au pavillon pendant la nuit et après avoir attaché son cheval à quelque arbre du bois, pénétrant dans la maison par l'escalier qui donne siur le jardin et dont il pouvait fort bien avoir une double clef.

Il arrivait ainsi jusqu'à la chambre de Claire sans avoir été entendu par Nicaise Dumont qui habitait, comme on sait, le rez-de-chaussée et par cette nuit d'hiver devait être enfermé chez lui soigneusement.

On se souvient sans doute de la déposition de ce brave homme : il y déclarait que le 30 décembre il avait

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été occupé fort avant dans la nuit à préparer ou à saler un porc. Il serait très-possible que ce détail fut conforme à la vérité ; il expliquerait dans tous les cas, qu'un couteau se fut trouvé sous sa main et qu'il s'en fût armé lorsqu'il avait entendu au-dessus de lui les cris désespérés de sa jeune maîtresse. Il était monté en toute hâte, une lutte s'était engagée et il s'était servi de son arme.

Mais en admettant que Nicaise Dumont fût le seul auteur de ce meurtre, il est impossible d'admettre qu'il ait pu sans le secours de personne porter le cadavre à une demilieue de là, dans le bois où on l'avait trouvé. Deux hommes n'avaient pas été de trop pour exécuter cette rude

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Etani

besogne. Je me figurais d'ailleurs 5ue René avait dû jouer un rôle important, sinon le principal^ dans cette triste affaire. \

L'instruction, il est vrai, le mettait hors de cause, assurant qu'au moment du crime il était embarqué pour un voyage lointain, mais il y a là une évidente confusion. Lorsque Claire écrivait ses trois derniers billets, René était absent de Paris, mais pour quelques jours seulement. Elle n'eut pas réclamé le retour immédiat de son fiancé avec autant d'insistance s'il eût été embarqué pour un voyage lointain. Dans tous les cas, ce voyage aurait eu une cause dont on retrouverait la trace dans la correspondance. René, loin de songer à quitter la France, ne pensait

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alors qu'à se rapprocher de celle qu'il aimait.

Il est possible que le chevalier d'Orchamps se soit embarqué, mais c'est postérieurement au meurtre du comte et son départ, signalé dans l'instruction, ne fait que me confirmer dans la conyiction qu'il y a pris une part active. Rien déplus simple d'ailleurs que d'expliquer cette énigme.

Les lettres de Claire arrivèrent régulièrement à l'hôtel de la rue Jacob et y restèrent, attendant René. Celui-ci étant probablement en tournée d'affaires et son retour devant être très-prochain, on n'avait pas jugé à propos d'exécuter la pressante recommandation de Claire.

René en rentrant à Paris, le soir probablement, trouvait donc chez lui

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322 Le^ Étangs.

la lettre du 25 lui annonçant la mort de M'"' d'Hanelay et celle du 28 où la pauvre fille réclamait sa présence.

Il est bien certain que sans perdre une minute, sans même saluer son parrain, il courait à la poste et piquait des deux; il était impossible qu^il n'eût pas fait cela: Or, en un jour et une nuit, un cavalier bien monté pouvait aller de Paris aux Étangs ; et la Providence voulut que René y arrivât le 30 décembre dans la nuit, assez à temps pour sauver sa fiancée et punir un coquin.

L'occasion serait belle pour décrire la course échevelée et ce pauvre garçon ayant en croupe le plus horrible^ des cauchemars, son arrivée subite dans la chambre de Claire et détailler la scène qui dut avoir lieu.

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Mais la vérité des faits m^oblige à avouer que je ne sais rien de positif sur le rôle qu'il joua dans cette affaire.

Est-ce lui qui tint le couteau et porta le coup? — est-ce Nicaise Dumont?

Je ne saïu-ais le dire. — Tous deux réunirent leurs efforts pour transporter le cadavre : voilà ce qui me paraît certain. La chose faite, le chevalier d'Orchamps, laissant sa fiancée aux soins dévoués de Nicaise, remonta à cheval et gagna le port le plus proche, le Havre très-probablement, où il s'embarqua. En sorte qu'il était déjà bien loin de la France lorsque le procès commença.

On se demandera sans doute pourquoi les deux pauvres enfants ne s'embarquèrent pas ensemble. Je me suis fait moi-même cette question.

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mais n'est-il pas bien naturel que le cadavre du comte se soit tout d'abord dressé devant eux comme un obstacle éternel à leur union.

Si excusable, si légitime que fut la conduite de René, il n'en est pas moins vrai qu'il venait de conmiettre un crime et que par une fatalité terrible, il était l'héritier de sa victime.

Il devait être éperdu, à moitié fou lorsqu'après avoir caché dans les broussailles l'homme qu'il venait de tuer et les mains encore tachées de sang, il se remit en selle, pour s'éloigner à jamais.

On peut supposer d'ailleurs qu'il espérait revenir plus tard aux Étangs, qu'il n'avait pas dit un adieu éternel à sa chère bien-aimée, qu'il avait pour l'avenir un plan

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de conduite, mais le plus probable est qu^il prit la fuite parce qu^il fallait fuir et avec aussi peu de réflexion qu^un- homme qui se jette par la fenêtre pour éviter les flammes dont sa chambre est envahie.

Notre pauvre petite fée Printemps dut se réfugier immédiatement aux Ursulines d'Orléans, où nous savons qu'elle mourut.

Quant à Nicaise Dumont, il resta dans le pavillon des Etangs ainsi qu'eût fait un chien fidèle, et c'est même une des raisons pour lesquelles je pense qu'il ne joua dans ce drame qu'un rôle secondaire. La conscience de n'en pas être le principal auteur pouvait seule lui donner

le courage de rester calme devant

les recherches de la justice. Sans doute il savait aussi que le danger était pour lui plus apparent que réel; il connaissait Tesprit de la province, savait que le comte Jean y était détesté, qu'il avait porté le trouble et la honte dans un trop grand nombre de familles, pour qu'on ne cherchât pas à éviter les révélations qu'entraînerait une enquête profonde et prolongée.

Le brave homme fut donc en compagnie de sa petite-fille, devenue depuis ma vieille servante, le gardien du manoir. Ce fut lui certainement qui barricada les fenêtres, les portes et fit une sorte de tombeau impénétrable de cette chambre où Claire avait vécu.

Est ce de sa propre autorité qu'il

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avait agi de la sorte ou bien René lui en avait-il donné Fordre avec rintention de retrouver plus tard sa demeure intacte et dans Fétat ou il Tavait laissée? — Je ne sais trop.

Dans tous les cas, la Révolution arriva. Au nom de la nation on s'empara du château qui fut démoli avec un tel soin qu'il n'en resta pas pierre sur pierre, le bois fut arraché, le sol partagé, défriché et si mon cher pavillon reista debout c'est à sa vieillesse, à son aspect modeste qu'il le doit et sans doute aussi à l'adresse de Nicaise qui en devint propriétaire en 93 ou 94 pour une poignée d'écus.

Bien souvent j'ai voulu interroger ma vieille servante sur ce passé lointain, mais quelque habileté que j'aie mise dans mes demandes, quelque

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soin que j'aie pris dans mes questions, je n'ai jamais pu obtenir un mot d'éclaircissement sur le sujet qui m'intéressait.

Aussitôt que J'y faisais allusion^ elle devenait stupide ou du moins faisait tout comme. Elle est morte, fidèle au secret qu'elle avait sans doute juré de garder éternellement. Et cependant elle devait savoir bien des choses. Les souvenirs d'enfance sont vivaces et il était impossible qu'elle n'eût pas fait mille conjectures, que son père n'eût pas laissé échapper quelques paroles qui avaient dû lui donner à réfléchir, car elle n'était pas sotte, la chère vieille! .

Elle a vu naître mon premier enfant et je n'oublierai jamais les preuves d'attachement et de fidélité

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qu'elle nous donna jusqu'à sa mort.

Je finis par respecter son mutisme, et, quelque envie que j'en eusse, je ne fis plus allusion aux choses qu'elle voulait taire. Il m'arriva souvent de prendre ma canne, mon chapeau et de sortir brusquement pour ne point succomber à la tentation de l'interroger. C'est particulièrement sur Jacques Dripper que j'aurais voulu avoir des renseignements précis» J'étais à son sujet travaillé par les plus étran* ges soupçons. Je m'étais imaginé, depuis longtemps déjà, que cet étrange Américain n'était autre que le chevalier d'Ouquenayd'Orchamps, René en un mot, rentré en France sous l'Empire et réfugié dans ce pavillon où s'était passée sa première jeunesse. Ce n'était là malheureusement

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qu'une simple présomption qu'il était bien difficile de prouver. Je n'avais dans mes papiers qu'une seule lettre de René, datant de sa jeunesse et dont j'ai, je crois, cité quelques passages. Je voulus du moins comparer l'écriture de cette lettre à celle de Jacques Dripper dont j'avais un spécimen dans mes titres de propriété.

Sur l'acte de vente passé en 1808, entre Nicaise Dumont et l'Américain, je retrouvai la signature de ce dernier, précédée de ces mots : « Approuvé l'écriture ci-dessus. » J'étudiai ces deux lignes avec le plus grand soin; les D surtout furent l'objet d'une analyse particulière.

Tout le monde sait, en effet, combien le D est indiscret par ses révélations : dans le jet de plume qu'il

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I^es Etangs. 331

nécessite, l'habitude de la main apparaît presque fatalement; il est difficile de dénaturer ce mouvement rapide et spontané.

J'en fus pour mes frais d'observation. L'écriture de la lettre était large, un peu massive , et fortement accentuée. Celle de l'acte de vente, au contraire, était longue, effilée, maladroite, tremblante. Il y avait pour moi quelque chose de tout à fait extraordinaire dans cette dernière écriture : les hésitations, les inexpériences dépassaient un peu la mesure et paraissaient affectées ; certaines lettres étaient tracées avec trop d'assurance pour que la gaucherie de certaines autres fût admissible. Et d'ailleurs le vieil Américain n'était pas illettré au point d'écrire

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avec cette enfantine maladresse ; n^avais-je pas siirpris chez lui, lors de ma première visite, quelques livres qui prouvaient un esprit cultivé? C'est même de cette première découverte que dataient mes douties à l'endroit de Tétrange paysan.

Je me mis à feuilleter chacun de ces livres; je les examinai page par page, espérant y trouver une note, un mot, écrit en marge, 11 est vrai que Ton y avait fait quelques annotations, mais elles avaient été efiiacées avec un soin extrême.

Tout cela ne prouvait rien, mais donnait de la consistance à mes soupçons. Ce qui les confirma d'une façon plus complète encore, ce fiit Texamen des papiers personnels de Jacques Dripper, sujet américain.

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né à Montréal. Il y avait, au milieu du visa et des timbres de toutes sortes , une signature très - lentement tracée et qui n^avait absolument rien dé commun avec récriture de la lettre et celle de Pacte de vente.

Il devint évident pour moi que les papiers américains étaient authentiques, mais n^appartenaient nullement au soi-disant Dripper que j'avais connu. Sans doute René s'était approprié ces papiers, les avait achetés ou les avait enlevés à quelque soldat tué sur la frontière, car on se battait encore aux États-Unis, lorsqu'il y était arrivé en 1786, quoique le traité de Versailles eût été signé depuis longtemps, et c'est à la faveur de ces pièces, lui constituant

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334 ^^^ Étangs.

une identité nouvelle, qu'il était rentré en France où il avait depuis conservé Tincognito,

Ce ne fut que deux ans après mon installation aux Etangs, et au moment où j'allais me marier, que j'eus enfin la confirmation positive de toutes mes suppositions. Ce fut même le fait d'un hasard singulier, et l'on peut dire que ces preuves me tombèrent du ciel.

J'avais conservé des relations fort amicales avec le curé de Rieu, et, lorsque mon mariage fut décidé, je voulus qu'il en fût. instruit des premiers; je me rendis donc aU presbytère. Or, en passant dans le cimetière, l'idée me vint d'aller voir la tombe où deux ans auparavant avait été enterré ce vieil Américain qui

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m'avait si fort intrigué et m'intri- . guait encore.

Je reconnus de loin la sépulture au soin avec lequel elle était entretenue. Rien ne m'étonnait de la part de notre bon curé, mais j'avoue que je fus stupéfait en apercevant sur la croix noire Finscription suivante :

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