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Renéd'Ouquenay d'Orchamps, dit Jacques Dripper, décédé au manoir des Etangs j dans sa quatre-vingt-troisième année.
Priez pour lui.
Je courus au presbytère aussitôt, mais dès les premières paroles que je prononçai au sujet de cette inscription, le curé m'arrêta doucement ;
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« Je regrette, mon cher monsieur, me dit-il, de ne pouvoir satisfaire complètement votre curiosité. Soyez sûr d^ailleurs que cette inscription n'est pas le résultat d'une pure fantaisie • En la faisant tracer sur la croix, je n'ai fait qu'exécuter lés dernières volontés du mourant. Il a voulu que le nom qui lui appartient et qu'il a dû cacher pour des raisons graves, pendant une partie de sa vie, fût rétabli sur sa tombe à côté de cet autre nom sous lequel vous l'avez connu.
« — Mais cette inscription semble fraîchementpeinte,monsieurlecuré?
« — Elle date de quinze jours seulement, le chevalier d'Orchamps avait désiré qu'elle fût tracée deux ans après sa mort; j'ai fait venir le pein-
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tre le lendemain du second anniversaire.
« Il avait pour agir ainsi des raisons particulières...
« — Que je suis le premier à respecter, monsieur le curé. Je serai d'ailleurs d'autant moins indiscret que je crois connaître en grande partie l'existence de René d'Orchamps.
Cette inscription ne fait que confirmer des soupçons déjà bien anciens.
J'ajouterai que je suis un peu parent de ce pauvre homme. »
Et je racontai au prêtre l'histoire que l'on vient de lire.
« Je n'aurais sans doute que peu de chose à ajouter, dit le prêtre, s'il m'était permis de révéler ce que me confia le chevalier. Durant de longues années j'ai été son seul ami et
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son confident dévoué. Il a beaucoup soufFert en ce monde et il est mort en chrétien.
« Prions pour lui, monsieur, et vénérons sa mémoire. »
Le curé s^arrêta, réfléchit un in-^ stant, se dirigea vers son secrétaire et revint vers moi, tenant un anneau d^or fort aminci par le temps.
« Cette bague, dit-il, me fut donnée par notre ami quelques heures avant de mourir. Il y attachait un fort grand prix et je fus très-sensible à ce souvenir, quoique la nature du présent soit peu en rapport avec mon 'caractère. C^est comme vous le voyez un anneau de fiançailles. Voulezvous me permettre de vous offrir ce bijou? ou plutôt, veuillez considérer que j^en étais seulement dépositaire
et que le chevalier d'Or champs vous Pavait destiné. Vous allez vous marier, mon cher monsieur; cette hague sera votre alliance. Ces anneaux-là s'attristent à ne pas être portés et ce n'est pas leur fait de rester solitaires au fond d'un vieux tiroir. »
Je remerciai l'excellent homme avec effusion et, rentré chez moi, mon premier soin fut d'ouvrir la bague; je pus déchiffrer sans trop de peine deux noms encore visibles :
René d'un côté et de l'autre : Claire
C'est lors du voyage qu'il fit aux Étangs à l'occasion de la mort du comte, que René dut mettre au doigt de Claire cet anneau de fiançailles. La chère enfant ne fait-elle pas allusion à cette scène dans l'une
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340 I^^^ Étangs.
de ses lettres lorsqu'elle parle de la jolie allée où pour la première fois ils ^e jurèrent d'être Tun à l'autre?
L'allée subsiste encore, et depuis vingt ans l'anneau ne m'a pas quitté.
Ma jeune femme fut d'abord séduite par mon installation et nous restâmes sous nos grands arbres dans le bon vieux nid que la providence semblait nous offrir. Nous y étions si bien! pourquoi chercher ailleurs un mieux qui nous aurait fui? Et puis le bonheur est comme ces verres de Venise au pied fragile, aux anses frémissantes : un mouvement brusque et tout est en miettes.
Les enfants vinrent. . . je ne retournai plus à Paris, j'achetai des terres,
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je pris racine. Nous pûmes faire quelque bien autour de nous, et rapidement ma femme fut adorée.
J^ai cinq enfants et précisément en ce moment même, Blanche, qui est Taînée, traverse le jardin... et sans chapeau, la folle, par ce soleil! Ma chère fillette! elle est si bonne que je n^ose pas parler de sa beauté.
Mes quatre garçons sont des gars robustes ; rudes poignes, c^est la vie des champs qui leur vaut cela, et cœur d'or ; c'est leur mère qui les a dotés.
J'ai appris le latin à tout ce monde-là; de sorte que j'ai fini par le savoir un peu moi-même et en certains jours de pluie le De senectuie me fait venir les larmes aux yeux.
Tous mes fils veulent être ou sol-
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dats ou fermiers. Je n^y vois pas de mal; que le ciel les protège!
Mais allons manger la soupe, il est deux heures et mes affamés n'aiment pas à attendre.
Quand nous sommes tous là autoiu* de la table et que je les aperçois si bien portants, en si bel appétit , jeunes, heureux, Fâme épanouie, le cœur piu* et joyeux, j'éprouve comme une ivresse de reconnaissance, et, le diable m'emporte, j'ai peur d'avoir volé le bonheur de quelqu'un.
« Mais, papa, vous ne dites rien, fait Blanche.
— Je ne dis rien, je ne dis rien...
eh, parbleu! si j'ouvrais la bouche je fondrais en larmes. »
Ma femme ne s'y trompe pas, elle me lance à travers la table un petit
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regard qui n^a Tair de rien, mais qui veut dire : je te comprends, mon pauvre homme. Et puis après le dîner nous allons causer de tout cela. Au bout de vingt ans de mariage on se connaît naturellement, on se devine, les cœurs prennent Thabitude de battre à Tunisson.
J^ai idée que la petite fée Printemps qui est là-haut nous sert beaucoup auprès du bon Dieu et nous a valu bien des douceurs.
Qui croirait que ma femme en fût jalouse, jalouse du pastel au bouquet bleu!
Eh bien non, disait-elle, non, ce n'est pas là une beauté régulière ; c'est un gentil visage, une physionomie piquante, rien de plus.
Elle n'en pensait pas un mot.
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Quelle duplicité! Depuis, nous en avons bien ri.
Mais pour le coup voici la cloche et sûrement je vais être grondé, car on me gronde.
Les Étangs, juin 1874.
Paris. — J. Clate, imprimeur, 7, rue Saint-Beno^*
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