Les étangs noirs
L'insouciance naturelle aux enjants est souvent pervertie par d'angoissantes anxiétés. S'il convient quon ne leur cache pas totalement cette tourmente d'horreurs, de lâchetés et de déboires où les aînés en qui ils ont foi se trouvent engagés, s' ils peuvent tirer pour l'avenir quelque profit d entrevoir comme par une lucarne les réalités saignantes auxquelles l'existence les mêlera, du moins l'expérience d'un éducateur subtil serait indispensable à bien former leur intelligence, A n' acquérir que par eux-mêmes des impressions confuses, l'ingénuité de leur âme s'altère; le divin don d'enfance peu à peu s' efface ; leurs plaisirs s'aggravent de mélan* colie inépuisable ; un scepticisme malin contrarie la libre expansion de leurs jeux; toute leur vie se débat au milieu d'élans
qiiils contraignent jde soubresauts réprimés. Pour qu'ils sentent à la longue se dissiper en eux le long amas des défiances farouches, de C orgueil con triste et des troublantes indécisions, — de quels effluves de bonté caressante, de quelle constance de ferveur, de quels généreux abandons, de quelle ùpai. santé lucidité cV esprit faudra-t-il que les caressent ceux à qui ils auront associé leurs destinées? Quel baiser frissonnant et tendre détruii^a ce que les années taciturnes ont sans défense accumulé? Bien des désabusés juvéniles, sous le fard indifférent de leur dissipation, portent pour toujours un visage que torturent le doute et la tristesse. Que peuventils savoir des heures claires de la vie? Ils se sont d'avance dépris de ce qui en forme le délice et la beauté. Les afflictions familières nont pas conservé à leurs yeux une importance plus réelle que le passage futile des instants les plus légers. Ils considèrent toutes choses également. Rien ne les émeut à fond,
comme rien ne les exalte. Si, par hasard, ils se livrent à des frémissements de U amour, à des enthousiasmes d'art, à des extases devant la nature, ils sentent avec vivacité que ces mouvements ne sont en eux que superficiels et éphémères, eux qui nativement s'y fussent laissé emporter peut-être jusquà la démence! Ils ont beau s'aiguillonner de volonté factice, s'exciter dans un délire d'illusion consciente, jamais ils ne parviennent à se trouver ni à se donner tout entiers. U amertume amoncelée durant leur enfance appesantit son poids trop fort ; leur essor est brisé ; ah ! qui jamais les aidera à se rendre à eux-mêmes?
Dans la maison où vivaient auprès de lui son grand-père maternel, son père, sa mère et ses sœurs, Joris Helmius, au son des cloches bourdonnantes de la vieille église toute proche, menait une existence déjà un peu rêveuse. La rue, le plus souvent silencieuse, ne résonnait qu'au roulement alternatif d'un omnibus qui montait au pas de ses trois chevaux ou qui se précipitait, au retour, vers le parvis en pente de Sainte-Gudule.A l'autre bout, d'une marche retentissante et cadencée, une troupe de soldats défilait par la place voisine ; le soir, des ivrognes braillaient, ou bien, en hoquetant, s'invectivaient d'un trottoir à Tautre.Mais le calme un peu assoupi
des rues bourgeoises au centre de Bruxelles se rétablissait durablement, et le petit Joris restait parfois des heures, le front contre les vitres, à ne rien contempler dans la buée de son haleine, sinon ses propres songes.
Il connaissait aussi de plus actifs plaisirs. Presque chaque jour on l'envoyait au Parc s'amuser avec des camarades de son âge ; à travers les allées, autour des pelouses de o^azon et des bassins endormis, dans le quinconce d'ormes et même par les bosquets réservés des bas-fonds, il suivait assidûment leurs ébats écervelés.
Mais il préférait qu'on l'emmenât, petit garçon bien sage, faire des courses dans la ville. Avec son costume à carreaux verts et rouges à l'écossaise, les genoux nus sous le court jupon flottant, le toquet à plume crânement campé sur l'oreille, il se sentait bien accueilli de toutes parts, et, pendant qu'à ses côtés on causait, lui semblait-il, de choses inaccessibles et sérieuses, il pouvait à loisir s'égarer
parles chers détours de ses pensées confuses. Au retour il se livrait avec ses sœurs à des parties à la fois calmes et joyeuses. Un large perron orné de plantes descendait de la maison à un carré d'herbe assez vaste que séparaient, à gauche, d'une étroite chaussée, les ramures contournées en guirlande de pommiers nains et noueux. On y courait à perdre le souffle, on s'y bousculait en riant et on poussait de grands cris. On y explorait des terres inconnues et imaginaires dont on faisait la conquête difficile ; on s'y perfectionnait à des parades militaires que Joris commandait, imperturbable, d'une voix éclatante et impérieuse.
Au fond de la cour, par-dessus la barrière ouverte d'un box, un cheval vieilli passait la tête et, de son long regard humide, surveillait tous ces jeux ; les enfants l'aimaient et le choyaient, lui prodiguaient les friandises et les caresses. Deux autres chevaux, plus fringants sous leur robe alezane, piaffaient dans
une écurie commune; on leur apportait aussi du sucre et du pain. Sur les losanges du sol, Jean, le cocher, avait tracé patiemment avec des sables bleus et blancs des spirales savantes autour d'emblèmes ingénieux; il n'aimait point qu'on piétinât ces œuvres fragiles; avec des gestes de faux courroux, l'étrille à la main, il expulsait les jeunes envahisseurs, ou parfois il feignait de leur vouloir vider dans les jambes les seaux d'eau dont il se servait. On se réfugiait alors dans la remise, toute pleine de fraîcheur et de parfums épais. Un phaéton y posait sur un chevalet de bois gris ses extrémités recourbées; une berline lourde de forme surannée s'y immobilisait dans l'ombre. On jouait à s'y rendre de cérémonieuses visites ; on y entrait, on en sortait avec des mines d'effarement badin, et parfois elle conduisait, quand de paisibles séjours s'y étaient suffisamment prolongés, par des contrées lointaines et mystérieuses : lorsqu'enfin on mettait pied à terre, c'est qu'on avait dé-
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barque en Amérique ou en Egypte, à Gibraltar ou à Moscou.
Jean en sifflotant passait. On grimpait derrière lui jusqu'au grenier,dont il entr'ouvrait la porte : quel plaisir de s'y glisser parmi Tentassement obscur des bottes de paille et de foin qui sentaient si bon ! On se faufilait à quatre pattes, se creusant entre elles des chemins de taupe, et on s'y poursuivait à tâtons de la voix et des mains. Ou bien, la lucarne brusquement ouverte au jour, on contemplait sans lassitude un canari chanteur sautiller dans sa cage suspendue.
Si Jean préparait le coupé pour le service de M™= Helmius ou de M. Varlot, son père, les enfants l'assistaient de leur mieux. Quand il avait amené devant la voiture reluisante le cheval fraîchement vêtu de tout le luxe de son harnais verni, après que, lui ayant mis le mors et la gourmette, illui avait abattu sous le frontal une mèche de la crinière, il permettait parfois à Joris,qui s'acquittait de cette
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lâche plein d'une fierté empressée, de boucler au brancard la dossière ou le trait.
Aux grands jours du Carnaval, à la berline profonde s'attelaient les deux chevaux. Tandis que M"^ Helmius, accompagnée de quelque amie, occupait le fond, elle s'emplissait des rires et de la turbulence d'une troupe d'enfants joyeusement costumés. Il y avait des bergères roses ou bleues, des fées toutes menues et toutes puissantes, avec leur baguette d'or à la main, un pierrot candide et embarrassé, un enchanteur au bonnet si haut qu'il en écrasait la pointe à chaque mouvement un peu brusque, et surtout des militaires très farouches. Joris une fois avait porté un superbe uniforme de zouave avec des dorures et on lui avait dessiné, au moyen d'un bouchon noirci à la fumée, de superbes moustaches recourbées triomphalement.
La berline ainsi chargée suivait au pas, à la file des autres voitures, ce qu'on appelait « le Cours » par les rues principales de la
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ville. De moments en moments, un arrêt se produisait ; des masques mêlés à la cohue dansaient ou se prenaient de querelles feintes, lançaient aux dames de légers bouquets, ou, allègres, se frappaient le dos réciproquement à coups sonores de vessies gonflées d'air.
Les enfants reconnaissaient, penchés aux fenêtres des maisons ou debout dans les vitrines des boutiques, les camarades comme eux travestis qui les regardaient passer; ils échangeaient quelques paroles pétulantes, des saluts dont le caractère différait selon les costumes. Déplace en place^ des orchestres se faisaient entendre. La tête toute enivrée de tumulte, de bonheur et d'un peu de lassitude, on rentrait chez les parents Helmius, où, autour d'une table surchargée de gâteaux, de sirops et de vins de Champagne, la fête s'achevait dans le délire le plus bruyant.
A la veille de Pâques et au début de Tété,
toute la famille s'entassait dans une calèche découverte, et Joris, tout heureux, grimpait auprès de Jean, sur le siège. Il se rappelait l'invariable itinéraire : on descendait, entre Sainle-Gudule et le lourd édifice de la Banque Nationale, par la rue du Bois-Sauvage; ensuite, pour ménager aux chevaux des pentes plus douces, on se détournait parla petite rue du Marquis, la rue de Loxum et la rue d'Arenberg ; on gagnait la place de la Monnaie, et par le Fossé-aux-Loups, devant l'an cien temple des Augustins, par la place du Samedi, on pénétrait dans le quartier morne de Téglise du Béguinage et du Grand-Hospice Pachéco. Au bord du canal de Willebroeck, devant le pont ouvert pour livrer passage à un train de bateaux, on stationnait quelques minutes. A gauche, par-dessus le toit du Marché aux Poisî^ons d'où s'exhalaient de saines odeurs iodées, au delà du clocher de Sainte-Catherine, la flèche dentelée de THôtelde-Ville s'élançait cimée de son saint Michel
triomphant; à droite, sous la masse morose de FEntrepôt, vers le bassin du Commerce, où bien souvent Joris avait assisté avec fièvre aux jeux populaires des bateliers, c'était un fourmillement de péniches. Au coin du Marché aux Porcs, il y avait une élégante maison en briques grises aux encadrements de pierre bleue. Aux portes d'estaminets nombreux, dans la rue de Locquenghien et dans la rue d'Ophem, entraient ou sortaient par groupes les petits carabiniers verts et jaunes, dont on longeait ensuite la caserne sous un mur ridiculement crénelé. On traversait le canal de Charleroi sur le tablier en bois d'un pont tournant, plus loin la Senne étroite, lente et bourbeuse, où des usines déversent leurs détritus et leurs chiffons, tandis que par-dessus les clôtures de tristes jardinets, des branches d'arbres malingres cherchent à s'incliner. L'église Saint-Jean-Baptiste dépassée vers la Place Communale de Molenbeek et son marché, on rejoint enfin, après des ruelles noires
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OÙ s'ouvrent des impasses sous le porche de maisons pauvres dont les façades écaillées sont blanchies à la chaux, dans la réconfortante odeur mêlée de l'org-e et du houblon, la populeuse Chaussée de Gand.
Des baquets de brasseurs, au trot de leurs deux limoniers, transportent leur double charsre de tonneaux; un seul cheval épais, gris, rouan ou bai foncé, tire au pas, pleine de briques dures, une cariole en planches obliques que des chaînes de fer assemblent et soutiennent; un homme, la g-uide dans les doigts, se tient debout sur la plateforme basse d'un fardier dont les roues lourdement le cahotent de pavé en pavé; de courtes charrettes de sable fin, d'autres où miroite le cuivre des pots à lait, d'autres dont, sur la caisse pleine, s'entrebâille le couvercle aux parfums chauds des pains dorés et ronds, sont menées vio;-oureusement par un attelage de chiens fauves de qui halète la langue rose entre leurs dents luisantes et pointues.
La rue tortueuse et mouvementée se prolong-e entre la double file des maisons ornées presque toutes, à leur premier étag^e, d'une hampe de bois aux trois couleurs entrelacées avec parfois un drapeau qui flotte. Les boutiques populaires sans interruption se succèdent : des fripiers, des marchands d'habits, des marchands de casquettes, de beurre et d'œufs, de meubles ou de cigares, que signale, au-dessus de l'étalage, la traditionnelle carotte rouge ou le nègre ventru qui fume.
Après le carrefour des Ouatre-Venls, au bord des Etangs Noirs, la chaussée cesse d'être faubourienne et court rustique entre sa double rangée d'arbres à travers champs. Tout auprès, dans une ruelle, au delà d'une usine que l'on contourne, s'ouvre une porte cochère peinte en blanc, et l'on se sent enfin pour quelques jours chez soi, lorsque, en jappant, tout joyeux, un dogue de belle race fait accueil à ses maîtres. Dès que Joris a mis
pied à terre, il lui prodig^ue ses caresses. C'est son ami particulier. Ils courent les allées du potager et le verger; ils se roulent sur les pelouses du jardin avant que Joris songe à suivre les autres dans la maison: et, à l'heure du déjeuner, il faut à plusieurs reprises qu'on l'appelle.
Par une porte à peine surélevée de trois marches, on pénètre dans la salle-à-manger. Deux fenêtres du côté opposé regardent au loin la campagne nue. Aux murs clairement enluminés sont peintes des pièces de gibier suspendues parmi des gerbes de feuillages et de fleurs. L'arôme préservé des fruits de l'autre automne y flotte confondu dans des relents de moisissure humide et renfermée. N'importe. La causerie, autour des plats qui fument sur la table, s'égaie et sourit, plus intime et plus confiante qu'elle n'est à la ville. M. et M°^® Helmius mêlent de plaisants propos aux saillies ingénues de leurs enfants; ils inventent des jeux, ils les dirigent, ils y
prennent part, et lorsque est venu le soir M. Varlot lui-même, « bon papa », les trouve tous ensemble si joyeux qu'il lui faut s'évertuer encore, en dépit de sa bonne humeur naturelle, pour se hausser à Tunisson et se montrer plus insoucieux que les autres.
Dans les derniers temps, ces fêtes de famille se faisaient rares. Joris s'apercevait que son père voyageait plus souvent; sa mère et son grand-père étaientplus tristes. Pour lui-même les journées ne s'écoulaient plus libres et oisives. Il entrait dans la période de ses études ; il subit des maîtres de lecture, d'écriture, de calcul et de piano. Bientôt on le trouva en état de suivre les classes où l'on commence en Belgique à apprendre le latin; il entra en sixième à V Athénée, où il devint un élève satisfaisant.
Le travail régulier imposé à son jeune cerveau introduisait un peu d'ordre et de clarté dans la suite obscure de ses rêveries; et ses
jeux, désormais intermittents, comme des condisciples turbulents s'y mêlaient, se firent, dans le jardin de la demeure paternelle, plus tumultueux et violents.
Un matin, au début du printemps, plus que de coutume la classe était inattentive. Aucun élève ne s'intéressait aux mystères de la déclinaison latine. Le vieux professeur, M. Monchalont, avait beau, de sa voix aigre et monotone, insister négligemment, il n'excitait ni l'appétit de comprendre ni un désir d'émulation. Au lieu de subir, résignés, les deux heures si longues dont la récréation était précédée, tous donnaient des signes d'impatience. Nul jeu clandestin ne les distrayait; un murmure perpétuel se propageait de place en place; les sentencieux rappels à l'ordre, les châtiments infligés, les menaces de proscription ne parvenaient pasàlo dominer;
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il grossissait constamment, et sans vergogne s'étendait.
Un banc à l'écart des autres contre la chaire était vacant. M. Monchalont appela l'élève Helmius et l'invita à s'y asseoir. Helmius ne savait à quoi attribuer, faveur inexplicable ou insolite punition, ce traitement singulier. Mais il ne s'en montra surpris qu'un court instant, ayant l'esprit absorbé par d'angoissantes rêveries.
Il se souvenait de la soirée. Seul, dans le bureau de son père absent depuis plusieurs jours, sous la lueur d'une lampe, il s'appliquait à ses devoirs,lorsque,tout à coup, levant la tête, il avait devant lui aperçu, très pâle et le regardant en silence, son grand-père maternel. Depuis longtemps peut-être il était là, aucun bruit n'avait rompu le silence de la chambre.
— Mon pauvre Joris, lui avait-il dit, je ne voulais pas te déranger; tu travailles. Mais je
voulais te dire au revoir; je pars pour Liège demain de grand matin; tu dormiras encore.
— Au revoir, grand-père. Quand reviendrez-vous ? Serai-je longtemps seul à la maison?
— Non. Je compte rentrer le soir, et, en tout cas, il n'est pas impossible que ton père et ta mère reviennent de Paris demain,
eux aussi. Adieu, mon cher petit Joris.
Et Joris avait eu conscience que son grandpère, dont il se savait particulièrement aimé, l'avait serré dans ses bras d'une étreinte plus longue et plus tendre que jamais ; il avait surpris dans ses yeux couler des larmes, mais il n'avait rien dit.
En vain toute la nuit il y avait songé. Pourquoi le grand-père Yarlot, que ses affaires à chaque instant éloignaient de sa maison de Bruxelles pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, lui était-il venu faire de tels adieux, cette fois-ci? Qu'y avait-il de particulier dans ce départ?
Il y songeait encore en se levant, en s'habillant; sans une autre idée dans la cervelle, il s'était rendu à sa classe de V Athénée, et il assistait à la leçon, l'esprit vague.
La cloche sonna l'heure. Une irruption emplit la cour. Tous les élèves s'élancèrent; il se formait de toutes parts des conciliabules. Helmius se trouva dans un coin, tout seul.
Soudain, un des plus grands parmi ces gamins de dix ans se détacha d'un groupe, vint à lui, et d'une voix à la fois emphatique et tremblante lui demanda avec brusquerie :
— Eh bien, Helmius, où est M. Varlot, ton grand-père?
L'enfant se sentit au cœur poindre une amère blessure. Il détourna son visage, dans la crainte de pleurer. Mais il sut réprimer le flux douloureux des larmes, et il ne fit aucune réponse.
A présent tous s'étaient rapprochés. Tous
lui jetaient, avec une ironie brutale, la même question. Il ne répondait pas, mais sa souffrance était affreuse. Et enfin il fut, comme d'un crachat, frappé en plein visage :
— Où est Varlot, voleur?
A ce moment M. Monchalont passait dans la cour. — Venez ici, Helmius, lui cria-t-il, — et la foule des mauvais enfants s'entr'ouvrit ; il put rejoindre le maître, qui les tançait d'un regard sévère.
— Ils ne savent ce qu'ils font ni ce qu'ils disent, mon pauvre petit !
Et, pendant les mortelles minutes que durait encore la récréation, il s'efforça de l'égayer par ses propos.
La classe pour une heure reprit. Que cette heure fut infinie! Comme Joris en attendait le terme, dans l'ennui d'une colère contenue ! Sa résolution était nette : il avait, dans l'assaut des infamies que lui jetaient ses condisciples, entrevu l'horreur du fait accompli; il avait hâte d'en vérifier la tragique épouvante;
il sentait en son âme la peur de trop savoir, et il voulait savoir.
A peine le premier tintement de la cloche avait résonné, ii s'était glissé, de beaucoup le premier, hors de la classe, il s'était évadé de Y Athénée, il courait à travers les rues. Comme il haletait, en s'arrêtant, pour rassembler tout son courag-e, au dernier tournant! Cette minute indécise s'abatlit de tout son poids au fond de lui-même et détermina pour l'avenir la gravité de son âme. Il n'avait que trop prévu le spectacle dont il lui était infligé d'être le spectateur horrifié. Il se précipitait en avant. Des groupes tumultueux emplissaient d'une sourde rumeur, aussi loin qu'on pouvait l'apercevoir, la rue descendante vers la porte fermée de la maison de banque.
Parfois le petit Joris y était venu, dans le cabinet de son grand-père. Il savait bien qu'on l'avait considéré, à cause de cette fondation par laquelle s'était instituée en Belgique une forme nouvelle de crédit, comme un instiga-
leur du développement du commerce et de l'industrie ;il se souvenait du respectunanime dont il l'avait vu environné ; il se souvenait des paroles admiratives dont on se servait pour parler de lui.
Et maintenant !...
Joris Helmius entendait les mots cruels et indig-nés, les mots qui le blessaient dans son affection désorientée et douloureuse. Tout d'abord il s'en trouva étourdi jusqu'à perdre le don d'entendre et de comprendre. Mais il se raidit dans sa volonté. Il voulait en savoir plus : il voulait savoir. Et de tout entendre, d'ici de là, par bribe il entrevit.
Quand Pierre Varlot, venu, jeune et pauvre, du Luxembourg- natal, avait créé à Bruxelles l'indispensable institution de crédit économique, soutenu par quelques partisans convaincus, il l'avait modestement installée dans un vieil hôtel qu'il avait loué. L'enfant se souvenait des fenêtres anciennes d'où il
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avait passé tant d'Iieures à contempler l'eau et les bateaux du canal. Le succès était venu très vite; la banque s'était consolidée; la nécessité de son existence s'imposait. Le public avait confiance. La direction s'appuyait sur le conseil d'hommes dont la compétence et la probité étaient estimées universellement, (ju'était-il donc advenu ? Joris ne se doutait pas, à l'âg-e qu'il avait alors, de cette griserie dangereuse où vivent les hommes d'argent. Il surprit néanmoins, parmi les conversations furieuses et stupéfaites, des indices qui le glaçaient. La belle maison où son grand-père habitait avec lui-même, ses sœurs et ses parents, avait coûté fort cher à bâtir et à installer; et puis, quand il avait fallu, à cause de l'exiguïté de son premier emplacement, construire à la banque un local plus spacieux, des folies d'architecture s'étaient accumulées. Varlot, qu'on croyait prudent en raison de ses dehors simples, n'av.ût pas écouté les avis de ceux qui l'entouraient ; il
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s'était enivré du désir de faire g-rand ; il rêvait d'un palais fastueux et imposant, puis, s'apercevant peu à peu que les réserves couraient le risque de s'épuiser, il ne trouva pas la force de résister à la tentation où si fréquemment les financiers succombent. Pour chercher son salut dans le jeu , il descendit, par crainte d'éveiller chez le public confiant d'intempestives alarmes, jusqu'à se livrer à des agents intermédiaires. Ils abusèrent de la situation, ils le ruinèrent, et, comme il avait eng-ag-é avec les siens une partie des fonds sociaux, ils sapèrent du même coup le crédit et l'autorité de la banque. C'étaient — Helmius l'avait deviné vaguement — des actionnaires, des déposants, dont la foule massée dans la rue venait exiger qu'on lui rendît des comptes.
Jadis il avait été choyé, chez son grandpère, par les administrateurs, ses amis; bien des famihers parlaient en intéressés de ses
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affaires. Joris eut peur d'en rencontrer, dans cette cohue, Tun ou Taulre qui le pourrait reconnaître. Pourtant il ne portait plus en lui la hardiesse de courir; il s'éloigna d'un pas qu'alourdissaient l'ang-oisse et la douleur. Ses yeux ne s'étaient pas humectés, mais il tremblait de fièvre, et la souffrance en lui s'approfondissait. Ses réflexions avaient peine à prendre forme, et la seule résolution qu'il trouvât l'énergie de formuler en son esprit fut de feindre, quoi qu'il pût advenir, de ne rien soupçonner de ces choses affreuses. Il comptait conserver de la sorte intacts en son cœur toute son affection et tout son respect à son grand-père malheureux.
Ainsi, pensif et triste, il se dirigeait vers la paternelle demeure, quand son grand ami, Jean, le cocher, l'accostant tout à coup, lui dit:
— Je vous ai cherché, monsieur Joris.
Votre père est rentré de Paris, il est chez
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M""" Helmius, votre bonne-maman. On vous attend pour déjeuner.
Il trouva à son père et à son excellente vieille grand'mère un visage tourmenté et anxieux. Le repas s'acheva morne et lent. On évitait de parler. Pourtant, Joris fut averti doucement qu^il ne se rendrait plus aux classes de la journée, et que, par le train du soir, son père l'emmènerait avec lui à Paris.
Cette première arrivée à Paris, quelle imag-e désolée il en conservait! Cependant, toute son enfance, aux récits de ses parents, s'était enfiévrée du désir de connaître comme eux la ville ardente, et d'y aller vivre peut-être quelque jour.
La nuit avait été long-ue et froide, de gare en gare troublée par le cri des employés, par le sifflement des machines, par le heurt brusque des bouillottes changées, par le battement des portières.
Ensuite, cette monotone course au trot à demi assoupi d'un fiacre sale, par les rues mornes où brûlait dans la lueur glacée du petit matin la flamme lugubre des becs de gaz;
toutes les maisons grises se succédant avec leurs hauts murs parfois couverts d'affiches multicolores ; les boutiques toutes pareilles interminablement closes de leurs volets métalliques, le pavé gras et noir où s'attroupaient par endroits, autour du tombereau à ordures, quelques boueux déguenillés. Pas une frondaison d'arbre; pas un espace de gaîté; tout juste, au bout du chemin, un morceau de ciel maussade.
L'enfant associait à cette découverte pénible des heures sans beauté le dernier souvenir qu'il avait emporte de Bruxelles, lorsque, rentré quelques minutes, sous la conduite d'une servante, dans sa chère maison natale pour y choisir quelques objets précieux, des jouets, des livres, un homme noir au milieu d'autres hommes noirs, plus élégant et décoré, s'était avancé souriant et lui avait dit d'un ton qu'il voulait léger :
— Tu es le fils de mon ami Helmius, mon petit bonhomme? Eh bien, va prendre dans
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ta chambre tout ce qu'il le plaira; mais, voistu, il ne faut pas que tu ouvres d'autre porte, ni que tu prennes rien ailleurs dans les armoires.
Et Joris revoyait depuis, inexplicablement^ quelqu'un fixer toujours, à la boug-ie, par un double cachet de cire rouge, des bandes de papier sur les serrures des meubles...
Les sabots las du cheval sonnaient sans fierté dans les rues désertes. Devant une sombre porte entrebâillée, il s'arrêta. Une bonne en tablier blanc venait d'y apparaître; elle appela le concierge pour décharger les malles, et, s'élant emparée des menus paquets, couvertures de voyage, parapluies et petits sacs, s'empressa de guider M. Helmius et son fils vers l'appartement de ses maîtres, au cinquième étage.
Joris, les yeux brouillés de tristesse et de sommeil, ne les reconnaissait pas, bien qu'il les eût naguères entrevus à plusieurs repri-
ses. Tout de suite on le fît se déshabiller; on le coucha dans le lit du fils de Ja maison, qui lui laissa, engrommelant,uneplace étroite. Mais quand il se réveilla, bien tard, au chaud soleil qui déjà envahissait toute la chambre, il fut ému et joyeux de reconnaître son camarade Alfred Ouienne, avec qui souvent il s'était livré à de si bonnes parties de barres ou de ballon. Il se sentait tout troublé de se trouver chez lui, à Paris.
Son père^ Marcel Quienne, s'y était établi depuis peu. Il avait délaissé sa première profession d'ingénieur dans les bassins houillers de la Belgique pour écrire des pièces de théâtre : au Gymnase, au Palais-Royal, il rencontrait des succès durables. Il voulait vivre sa vraie vie, dans les coulisses et les salles de rédaction, où sa verve spirituelle et parfois mordante était appréciée et mise en valeur. C'était du reste un excellent homme, vif, rieur^ jovial, et les siens le tenaient en une véritable adoration. Bientôt il eut mis Joris
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à son aise; il le plaisantait avec des manières enfantines; il sut conquérir sa confiance et dissiper, en badinant allègrement, la lourde nuée de ses soucis.
Le déjeuner fini, M. Quienne, la cigarette aux lèvres, s'écria : — Allons, mets ton chapeau, Joris; nous allons te montrer Paris.
Les premières rues qu'ils parcoururent étaient grises et mornes comme celles qu'il avait vues le matin. Elles descendaient rapides ou s'allongeaient en sinuant. De petites boutiques noires de mercerie pauvre ou de papeterie sans éclat s'entr'ouvraient entre la double enfilade des hautes portes cochères et des fenêtres de rez-de-chaussée poussiéreux que des rideaux voilaient. Des passants hâtifs allaient et venaient sur les trottoirs; quelques voitures se croisaient. Joris se décontenançait , incrédule aux promesses merveilleuses de son hôte et de son ami.
Plus loin les voies s'élargirent. Elles s'em-
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plissaient du tumulte des véiiicules de toute espèce, depuis les voitures traînées à bras, les fourgons de livraison grinçant sur leurs essieux, les fiacres innombrables, jusqu'aux équipages luxueux qui piaffaient d'impatience dans les carrefours encombrés. Ceux qui allaient à pied se mêlaient, se coudoyaient, s'évitaient avec une dextérité surprenante, nouant leurs pas à travers la foule mouvementée en un lacis rapide d'insaisissables détours. Et on avait beau nommer à Joris les monuments les uns après les autres, la Trinité, la gare Saint-Lazare, l'église Saint-Augustin, lui signaler les longues perspectives de la Ghaussée-d'Antin ou du boulevard Malesherbes, c'est à ce tohu-bohu étrangement ordonné et splendide que son attention de toutes ses forces s'attachait; toutes ces roues enchevêtrées, cet éclat des boiseries vernies, des cuirs et des harnais que frappe d'éclairs le soleil qui s'y joue, cette hardiesse élégante des chevaux de luxe confondus parmi
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la multitude des haridelles, aux flancs saignants de meurtrissures entre les brancards délustrés où les asservit un rude et long' labeur. Et puis, autour de lui, le pressant, l'entourant, l'enivrant de son bruit et de ses gestes, le fol eff*arement de ce monde partout massé, ces hommes à longs pas se dégageant de la cohue pour plus loin de nouveau s'y fondre, ces femmes avec une grâce fière poursuivant à travers les groupes leur chemin, s'arrétant pour se mirer une seconde devant une glace, rétablir un pli de leur toilette, ou s'attroupant, vives et bousculées, devant la devanture d'un magasin.
Le spectacle encore changea d'aspect : des pelouses vertes avec de belles fleurs, entourées par de larges espaces de gravier où des enfants en clairs vêtements couraient à loisir, où des nourrices à longs rubans éclatants dodelinaient dans l'ombre des arbres leurs poupons criards, où les jeunes filles et les
jeunes mères assises sur des chaises bavardaient au bord des allées. A travers la brillante cohue poursuivis par les lazzi amusés de M. Quienne, Joris et x\lfred, hissés dans la voiturette aux chèvres, furent un instant promenés à pas lents, au milieu des Champs- Elysées; ensuite ils grimpèrent sur les chevaux de bois; Alfred, habitué, avec la petite pointe de fer qu'on lui avait remise, enlevait à chaque tour des anneaux ; Joris y était moins habile. Auprès d'un étalao-e en plein vent ils g-oûtèrent de madeleines; un vieux marchand, qui portait sur les épaules un récipient orné de petits drapeaux, cessa d'agiter sa sonnette pour leur verser au robinet à chacun un verre de coco, puis, l'âme en fête, quoique un peu las, par un chemin de lente flânerie, ils rentrèrent, à l'heure où s'allument les lampes.
Semaines d'ivresse et de contentement! Paris, avec ses promenades et son mouvement
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qui jamais ne cesse, éblouissait Joris. Et les Ouienne étaient si bons ! Le père toujours g-ai inventait mille drôleries réjouissantes ; Alfred, quand il n'était pas retenu à l'école, ne quittait guère son ami; avec lui il coarait sur le balcon, il lui rapportait sans compter des images d'Epinal, lui enseignait doctement les puériles et traditionnelles légendes d'Ali- Baba, de Cadet-Koussel et de Geneviève de Brabant.
Enfin, par la grâce souriante et tendre de M""® Ouienne, il se sentait volontiers cajolé. Sa beauté déjà mûre se soutenait avec coquetterie au moyen de fards discrets, de poudres odorantes et des mille fanfreluches d'une toilette savante. Un monde se révélait à Joris, et il s'efforçait de vivre, les yeux et les narines dilatés, l'âme à la fois frémissante et intimidée, dans le voisinage le plus étroit de sa voix, de ses gestes, de son parfum.
Néanmoins il se retrouva avec plaisir ins-
tallé dans un hôtel non loin de l'Arc de l'Etoile, avec sa mère et ses sœurs. M°^« Helmius languissait de tristesse taciturne; Thérèse et Lucie, les deux petites, l'observaient sans la comprendre, tout émues. Elles coururent vers Joris avec des cris joyeux; il semblait que son retour apportât au milieu de ténèbres renfrognées une flamme de beauté, d'apaisement et d'espoir.
De grand matin, M. Helmius s'en allait à ses affaires, il ne rentrait que pour dîner; souvent, à peine le café pris, il sortait encore; les enfants le voyaient peu. Avec leur mère, ils passaient les après-midi dans l'insipide recherche d'un appartement. Lorsqu'elle les laissait à l'hôtel, ils se trouvaient soulag-és.
Ils se souvenaient de bonnes journées aux Champs-Elysées, dont ils fréquentaient^ aussi souvent qu'il leur était permis, les théâtres de marionnettes. Il y en avait, en ce temps-là, cinq, et ils en appréciaient, ils en discutaient avec chaleur les mérites
différents : ils goûtaient peu les pantins ou fantoches dont se meuvent par des fils liés à leurs mains et à leurs pieds les corps en bois, anguleux et sans grâce ; et puis ils ne représentaient guères, au son de la harpe et de l'accordéon, que des ballets à falbalas, des figurations et des ensembles où l'importance des paroles disparaissait. Les pièces dialoguées du « Vrai Guignol » ou du « Théâtre de Guignolet ,> les captivaient davantage. Le Seigneur Polichinelle, en somptueux vêtements de soie blanche, rose ou bleue sous son tricorne à plumes, venait faire aux jeunes assistants, avec d'aimables salutations, l'annonce du spectacle, et aussitôt le héros populaire, tantôt secondé, tantôt à son tour dupé par son fils Guillaume, plus fin et plus léger que lui-même, commençait Tinépuisable série de ses fanfaronnades, de ses roueries, de ses coups d'audace, de ruse et de rapine. Au bon moment, ils s'armaient tous deux du bâton souverain, dont ils rossaient
comme il convient, dont ils abattaient et roulaient dans la poussière les représentants autorisés de la propriété, de la richesse et de Tordre établi.
Les ressources dont s'avisait leur double ingéniosité se renouvelaient de semaine en semaine, et pour rien au monde les enfants n'auraient consenti, une fois, à n'y être pas initiés. Au surplus, aucun enseignement moral ne se dégageait pour eux de ces représentations. Ils riaient, ou ils avaient peur ; ils frémissaient de joie et ils battaient des mains ; c'était là tout leur plaisir.
Sans doute, une sympathie particulière les liait étroitement au personnage de Guillaume, et ils détestaient plus que tout autre le gendarme, mais ils étaient peu enclins à généraliser leurs réflexions ou leurs sentiments; leur tendresse ne portait que sur cette espèce de gavroche sémillant, qui n'était pas à leurs yeux un type, mais une personne vraie, vivante, déterminée; quand il était poursuivi
et traqué, leur haine de même ne se fixait que sur son persécuteur.
M. Quienne avait donné à Joris un petit théâtre; il s'étudiait à y reproduire les pièces qu'il avait applaudies. Bien qu'il en eût retenu par cœur maints passages, sa mémoire ne le satisfaisait pas toujours ; il inventait des fables d'une fantaisie éperdue, mais surtout il ne manquait jamais d*en faire précéder et suivre le spectacle par l'apparition de Polichinelle dont, la pratique sur la langue, il débitait sans se lasser les fades boniments.
Ainsi se passe toute chose : les plus riches situations, la puissance, le prestige de la renommée et de la gloire, soi-même on se flatte de les bien tenir; on croit à leur réalité; déjà le démon fantaisiste des heures s'en moque et les bafoue : que vienne le terme, deux mots vains d'éloge, un commentaire banal, — et tout est dit.
Les sentiments que Joris Helmius, si jeune, si peu préparé devant la vie, éprouvait à Tég-ard de ses parents étaient d'une nature fort étrang-e. Si on l'avait interrogé, il aurait répondu en toute simplicité qu'il les chérissait, son père, sa mère, l'un et l'autre, de toute la force de son affection filiale, et qu'il leur portait à tous les deux une confiance égale et entière. Se serait-il trompé? Non, certes, ou très peu. En réalité, il discernait ce que son père, ce que sa mère l'un et l'autre possédaient, quoique si différents, de qualités rares, sensibles et généreuses. Il les chérissait de toute la force de son affection fdiale, il
leur portait à tous les deux une confiance égale et entière.
Cependant, pour quel motif, que lui-même ne s'avouait pas, dont peut-être jamais il n'avait scruté ni recherché les origines mystérieuses, pour quel motif vis-à-vis d'eux sans cesse se renfermait-il par instinct dans une réserve étonnante? Il se rendait bien compte qu'il ne leur témoignait pas, comme font tant d'autres enfants, son affection par des marques d'épanchement naturel et chaleureux.
Au fond de lui-même, il se sentait brûler du désir de se livrer, de se répandre en effusions de baisers et de caresses; mais il se contraignait, mais, au risque de souffrir, il maîtrisait, par une lutte perpétuelle de discrétion, ses ardeurs de plus en plus secrètes.
Maintes fois son père lui avait dit:
— Qu'as-tu donc, Joris ? Pourquoi ne parles-tu pas? A quoi penses-tu ? Ne trouves-tu rien à nous dire ?
L'enfant attristé hochait silencieusement
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la tête ; à ce moment-là il ne trouvait rien à dire, il ne pensait à rien, il ne sentait rien. Une sorte de rêverie torpide dont ne se dég-ageait qu'avec peine une forme fantomatique d'idée absorbait presque l'activité de son cerveau. Il s'y adjoig^nait d'hésitantes hantises de souvenirs obstinés. Mais cette brume en des heures heureuses fondait, et Joris, affolé des merveilles vivantes, fiévreux d'admirations et de ferveurs enthousiastes, au hasard égrenait la fantaisie sonore de ses extases mêlées de rires.
La lumière épanouie de ces joies brèves se fanait dès qu'il heurtait du regard le mur de désenchantement dont il se sentait investi de tous côtés.
Une mésintelligence sourde séparait depuis longtemps M. Helmius de sa femme. Des querelles éclataient à tous propos ; elle gémissait en sanglotant ; lui, qui au début avait conservé avec la plus diligente attention un ton mesuré et courtois, bientôt, agacé par