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une résistance machinale, prononçait durement des paroles de mépris, haussait les épaules et s'en allait.
Joris avait plusieurs fois, confus et tremblant, assisté à ces lamentables scènes.
Hélas! il avait entrevu la détresse de sa mère. Après son mariag-e,bien vite, dans l'illusion qu'elle faisait de la sorte honneur à son mari, elle avait cédé à un entraînement fâcheux. On l'avait flattée, on l'avait troublée, on l'avait, sans résistance et sans méchanceté, rendue futile et hautaine. On avait choyé la fille du banquier que tous croyaient prospère ; on avait accablé d'adulations la femme, ag-réable au surplus par son allure éléo^ante et sa gaîté facile, d'un jeune avocat qui au Palais jouissait d'une réputation rare de probité et de talent, et qui déjà, entré dans la vie politique, voyait s'ouvrir à son ambition la carrière la plus honorable ; ses succès au Barreau lui avaient assuré une prompte et sûre estime ; depuis nombre d'années élu
conseiller communal, on l'avait choisi comme échevin, et tous le désignaient à la première vacance pour la haute fonction de bourg-mestre, où son père, qui l'avait jusqu'à sa mort exercée, lui avait laissé un glorieux exemple d^honneur, d'intelligence et de bonté.
Peu de chose avait mis fin à de si grandes espérances. La vanité mondaine de M™^ Helmius allait de jour en jour s'aggravant ; son mari en était douloureusement froissé; il hasarda quelques observations, elles demeurèrent inefficaces. Tout, dans la vie quotidienne, se transpose en des intérêts de fortune. Louis Helmius, à qui Varlot, aux termes du contrat, aurait dû fournir la dot de sa femme, avait accepté, en attendant que même la rente lui en fût versée, de demeurer chez son beau-père, à ses dépens. Emportée dans le tourbillonnement tumultueux du luxe, bien qu'elle fût née pauvre et qu'elle eût été élevée parmi des habitudes de stricteéconomie,
à présent M™^ Helmius, fascinée et pour fasciner, ne savait plus restreindre ses dépenses. Une légèreté insouciante dans Talarme la poussait à avoir recours à la bourse paternelle, qui, sans compter, s^ouvrait à ses moindres caprices. Pourtant les notes, les réclamations des fournisseurs affluaient. Louis Helmius avait beau regimber, se plaindre, crier avec indignation sa lassitude et son dégoût, rien n'endiguait le torrent, le flot montait toujours. Et à présent la catastrophe avait fondu sur eux. Varlot avait eu une foi trop aveugle dans son succès grandissant. Il s'était compromis, ou laissé compromettre. S'il n'avait pas agi en homme malhonnête, du moins son imprévoyance, sa faiblesse avaient été inconcevables. Lui-même à jamais ruiné avait ruiné l'entreprise dont il montrait à juste titre tant de fierté; il avait ruiné sa clientèle, ses associés, ses commettants, ses amis ; il avait ruiné, avec son honneur propre, le bonheur de sa fille et de ses petits-enfants.
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Cela, Louis Heimias ne le lui pardonnait pas. Il avait abandonné à la faillite le peu que lui-même possédait ; il n'avait revendiqué aucun droit, aucune créance; mais il avait exigé en retour, impérieusement, que jamais le souvenir, le nom de son beau-père ne fût évoqué sousaucun prétexte devant ses enfants ni devant lui. Tout juste autorisait-il, à des intervalles fort espacés, que sa femme allât porter au vieillard, dans la retraite où il expiait, la furtive consolation de sa présence douloureuse. Et le malheureux Joris, hébété d'une situation ainsi tendue, n'osait plus, quelque désir qu'il en conçût, s'enquérir du sort de son bon-papa, ni auprès de sa mère, qui fondait en larmes, ni auprès de son père, exaspéré.
Et puis, il y avait d'autres causes de malaise et de discorde dans la famille.
Joris supposait bien que si son père vivait loin d'eux, la plus grande partie du tem[)S,
d'autres affections le retenaient. Avant l'infortune de tous, pour séjourner plus souvent à Paris, que de fois il les avait abandonnés! Il ne plaidait plus guère; il s'était démis, à l'Hôtel-de-Ville, de ses fonctions. De vagues rumeurs, propaaées avec innocence par d'inconscients camarades, avaient mis le jeune garçon à même de soupçonner la vérité. 11 n'ignorait pas que, deux ans auparavant, un duel avait eu lieu, que l'adversaire de Louis Helniius avait été abattu d'une balle... On avait parlé d'une institutrice séduite et des menaces d'un frère. Joris n'en savait pas plus long; il n'osait pas interroger.
La loi belge interdit le duel, elle punit avec sévérité tout attentat par le duel à la vie d'un homme, à plus forte raison quand il a abouti à un dénouement fatal. L'enfant n'était pas dupe, lorsqu'on lui avait raconté que son père voyageait au loin, en Amérique : au bout de quelques mois, on l'emmena enfin avec ses sœurs l'embrasser, hors du
pays, tout auprès de la frontière, à Lille.
Une période calme s'ensuivit. M. Helmius, qui entreprenait à Paris des affaires d'ordre industriel et contentieux, semblait, lorsque parfois il rentrait pour peu de jours à Bruxelles, content de sa nouvelle destinée. A deux ou trois reprises il emmena avec lui sa femme ; les enfants restaient sous la garde de leur grand-père, l'un ou l'autre se réfugiait aussi chez leur excellente aïeule paternelle qui les gâtait avec délices et qu'ils adoraient bien tendrement : ainsi Joris s'était trouvé seul dans la grande maison lorsque Varlot s'en était ailé... Il y eut alors un temps d'affolement et de désarroi: Louis Helmius et sa femme^sans cesse appelés, passaient d'une ville à l'autre, mais entre eux se rétablissait un peu d'entente, de sympathie, de conciliation.
On habitait un appartement modeste et
Iristeinent meublé dans la rue de Châteaudun, non loin du carrefour. Louis Helmius avait tout à côté son bureau d'affaires. Joris fut alors inscrit en qualité d'externe au lycée Fontanes, et, pour qu'il pût y suivre avec profit les cours de la septième, il allait, chaque soir, après la classe, prendre des répétitions de latin chez son professeur.
Heures moroses, heures d'inutile ennui! On lui avait aisément, au début, démontré que la discipline lourde lui en serait indispensable.il avait à Bruxelles appris moins de latin que ses nouveaux camarades; il se sentait très inférieur à leur bien petite science. Ils prenaient à la dictée le texte des versions; Joris, que certaines différences dans la prononciation des mots déconcerta quelque temps, n'avait point été rompu à cet exercice encore. Il apportait chez M. Bellag-e des à-peu-près effarants. Assis à une longue table grise, constellée de taches d'encre, de graisse et de bougie, dans le bruit perpétuel que menait
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une nuée d'enfants sous la menace incessante du maître, il demeurait, Tatlention en vain rivée sur son papier, à retordre avec une ingéniosité patiente et malheureuse l'entrelacs enchevêtré des phrases barbares et des mots inextricables, à compulser dans le désespoir sa grammaire et son lexique, pour n'aboutir à rien, pour n'aboutir à rien !...
De temps à autre, M. Bellage, las de proférer d'inutiles injures ou de frapper des doigts avec sa règle, venait par-dessus l'épaule d'Helmius voir ce qu'il faisait. Son ventre énorme s'appuyait au coude de l'enfant; son souffle poussif l'atteignait à l'ureiUe et dans les cheveux ; il puait la crasse. Avec un ricanement il s'éloignait :
— Triste! murmurait-il entre ses dents; après quoi, il reprenait le cours de ses exploits favoris: il se répandait en vaines et grossières injures ou distribuait d'ici de là des coups de règle bien cinglants. D'autres fois, on l'entendait ronfler : il s'était retiré
dans la pièce voisine, dont la porte restait ouverte ; les mains sur le ventre croisées, la bouche imbécilement béante, il dormait dans un fauteuil. L'instant venu, il se réveillait à moitié pour le moins, et, frappant de petits coups saccadés sur le bord de la table, il rappelait chez ses élèves de Tattention et de la tenue. D'une voix sourde, pâteuse, il lisait alors dans un vieux cahier le « corrigé » de la version ; les plus habiles le prenaient au vol; chacun faisait de son mieux pour transcrire sur sa copie une traduction en quelque sorte officielle, sans avoir compris un mot du texte, sans avoir essayé d'y rien comprendre. Souvent aussi il faisait réciter le rudiment ; il fallait le débiter sans manquer d'une syl' labe, avec les exemples, par cœur; jamais il ne donnait une explication, entendait qui pouvait.
En vérité si, à force de persévérance, de volonlé, de conscients et de laborieux elïorts.
Joris Helmius, en moins de trois mois, se plaça parmi les meilleurs élèves de la classe de septième A, au lycée Fontanes, M. Bellage, son maître, et les répétitions de M. Bellage n'avaient guère contribué à ce triomphe. Dans sa chaire comme dans son fauteuil familial, sa lourdeur opaque l'engourdissait, tandis que se poursuivait le bourdonnement continu des leçons vaguement ânonnées. Il ne se ranimait de temps à autre que pour invectiver ses élèves, leur partager au hasard une profusion de pensums et de retenues, ou pour murmurer enfin, avant de se retirer, comme il l'avait fait en entrant, une traditionnelle prière.
Fainéantise d'esprit et de corps, Joris Helmius en prit à jamais l'horreur et le dégoût. Il vécut là des moments de révolte intime et de mépris; sa sensibilité se développait.
Thérèse et Lucie dans le jardin s'amusent à se relancer une balle ; leur frère achève ses devoirs, à l'intérieur de la maison, près d'une fenêtre ouverte. Personne ne les surveille.
— Joris, viens vite à notre secours! s'écrie soudain l'une d'elles. La balle a passé pardessus le mur.
Joris s'empresse, descend, s'informe, et va sonner à la porte du voisin. Mais déjà il entend des rires et des cris joyeux; il aurait presque envie de fuir; il est gêné quand, lui ayant ouvert, on lui demande ce qu'il désire. A peine a-t-il eu le temps de balbutier quelques paroles timides, deux petites filles se sont élancées, et battant des mains, répondent :
— La balle, nous ne l'avons plus. Nous
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l'avons renvoyée à Thérèse et à Lucie, et nous jouons ensemble.
Ainsi s'établirent les premières relations entre les Helmius, fixés maintenant à Rueil, et leurs voisins Dublot.
Les réunions chez les uns et les autres devinrent quotidiennes. Tandis que s'amusaient entre elles les fillettes, M^^ Dublot passait les après-midi auprès de Mme Helmius. Leur ouvrage sur les genoux, elles causaient des espérances ruinées et des épreuves de leur vie passée. L'une, depuis longtemps veuve, l'autre maintenant déchue de sa juvénile splendeur, pauvre après avoir été riche, en exil loin de ses amis anciens dont la plupart l'avaient oubliée, navrée au cœur par Tinfortune de son père et désormais par son mari tenue à l'écart et délaissée, toutes deux sans joie s'entretenaient de leurs soucis de ménage. Elles connaissaient des jours difficiles ; l'argent n'affluait pas.
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M. Dublot, sans fortune, était mort inopinément, très jeune encore. M™® Helmius n'obtenait pas sans peine la maigre pension que chaque mois M. Helmius prélevait, en faveur de ses enfants, sur des gains incertains et médiocres. Il s'était engagé dans des afiPaires dont les unes avaient périclité, d'autres ne donnaient pas les bénéfices qu'on en escomptait. Des temps meilleurs ne pouvaient manquer de venir; il fallait savoir attendre et patienter. Il travaillait dans l'ardeur la plus âpre des premières heures du jour jusqu'au moment de se coucher. Jamais il ne se reposait,jamais il ne distrayait rien de son temps ou de ses ressources en faveur de quelque fantaisie ou d'un plaisir personnel.
Hélas î il fallait donc attendre. M'^^ Helmius se résignait. Mais les enfants, qui grandissaient,avaient besoin qu'on s'occupât de leur instruction. Pour Joris c'était simple : chaque matin il se rendait au lycée par le chemin de fer ; son père, avec qui il allait déjeuner,
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le dirig-eait. Mais pour les petites, dont il semblait de jour eu jour qu'il se désintéressât, Lucie, toute jeune, M™^ Helmius lui consacrait ses matinées et la faisait travailler un peu ; Thérèse était d'âg^e à suivre des cours.
M""® Dublot eût aimé la réunir à ses filles : une maîtresse de français, d'histoire et de calcul venait à Rueil deux fois par semaine. Mais Louis Helmius exig-eait une méthode d'éducation plus assidue et, à ses yeux, plus profitable. On dénicha une pension voisine, dont le prog-ramme lui ag-réa ; par malheur, si séduisant que le rendissent les termes d'un habile prospectus ou les discours mielleux de la directrice , il n'était pratiqué qu'en apparence : la petite Thérèse, en dépit d'une application exacte et persévérante, n'avait rien appris que des balivernes et des sottises, au bout du premier semestre.
Une discussion grave eut lieu. Il était impossible que Thérèse fût menée à Paris à
jours fixes; le déplacement joint aux frais d'études aurait coûté trop cher ; Louis Helmius ne pouvait, dans l'état présent de ses affaires, en supporter la dépense. D'autre part, laisser l'enfant croupir dans le milieu de docte et plate nullité où elle s'était étiolée ces derniers mois eût été, à vrai dire, un crime contre elle. Il fallait donc se résoudre à une solution inespérée qui s'offrait, bien qu'il en eût la répugnance! Sa mère lui écrivait pour le presser de céder, sa femme insistait avec une vigueur qu'il ne lui connaissait pas; les avantag-es étaient évidents.
Pourquoi à la rentrée Thérèse ne serait-elle pas conduite en Belgique, à Huy, en qualité de pensionnaire, au couvent des Servantes de Notre-Dame, sous la direction de sa grandtante paternelle, la révérende Mère Aloysie, supérieure de l'Ordre?
C'était une femme d'une intelligence apaisée,tranquillement lumineuse et tendre. D'une ferveur religieuse exemplaire, elle ne s'était
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pas détachée des liens d'affection extérieure; elle portait un intérêt ardent et constant à tous les membres de sa famille. Elle déplorait les erreurs de son neveu Louis; certes, elle avait souvent prié pour obtenir du Ciel sa conversion; elle ne doutait pas que les infortunes oti il était précipité ne fussent le triste châtiment de son irréligion, de son libertinage d'esprit : s'il consentait à revenir à une conduite plus sage, elle n'eût pas hésité à s'en porter garant, ses fautes lui seraient pardonnées; il fallait avoir confiance dans la miséricorde divine ; ses péchés anciens s'effaceraient d'eux-mêmes. Au reste, elle sentait combien il aurait été superflu d'insister; elle aimait, malgré son indignité, ce neveu malheureux; elle se gardait de lui causer par ses admonestations un tourment bien inutile; elle lui indiquait en quelques chaleureuses paroles, chaque fois qu'elle avait la joie de le voir, la cause de ses regrets, ses motifs d'espérer encore ; après quoi, elle passait, rési-
gnée pour le moment, à des sujets plus frivoles.
Très unie de cœur et de pensée avec sa sœur, M'"^ Heiraius la mère, que tous dans la famille révéraient pour sa bonté toujours agissante et sereine, ensemble elles avaient, depuis ces misérables revers, exercé une influence consolante et fortifiante sur la jeune M"e Helmius. Elle en était venue à détester, à mépriser ses premiers égarements. Elle avait compris que la vie est chose grave et trop souvent pénible; qu'il faut se trouver, pour avoir le courage de la supporter, un appui en dehors d'elle : indifférente jusqu'alors, elle inclina peu à peu vers la pratique du catholicisme; elle reçut l'instruction religieuse qui lui faisait défaut; encouragée par sa nouvelle amie, M^^ Dublot, très pieuse, bientôt à son exemple elle se soumit avec une pleine humilité à toute la discipline de la plus étroite dévotion.
D'avance elle était acquise aux propositions
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de sa belle-mère et de Mère Aloysie. Il lui en coûtait cependant de se séparer de sa fille aînée, mais peut-être fut-elle d'autant plus vite acquise par cette considération que se séparer de sa fille aînée c'était se meurtrir elle-même, c'était consentir à un sacrifice qui devait être agréable au Seigneur.
Comment obtenir du père son consentement ? Helmius chérissait profondément sa mère, et aussi sa vieille tante religieuse, mais il était inébranlable dans ses convictions politiques et philosophiques. Il avait mené, aux heures où tout lui souriait jadis, un combat acharné contre la foi, en faveur de la libre-pensée; il avait, puissant dans sa ville natale, contribué à y établir dans les écoles publiques la laïcité de l'enseignement. Au milieu des difficultés de son existence, il n'abdiquait en rien la rigueur de cet antagonisme; affilié à la franc-maçonnerie parisienne, toujours chaud d'un dévouement intarissable, il
lui dédiait sans compter le labeur de mainte soirée. Quelle apparence que jamais il accordât qu'une de ses filles fût soumise à un système d'éducation dont il avait horreur!
Et cependant — si faible est la volonté des hommes — un jour, obsédé au delà de tout ce que la résolution la plus ferme peut endurer, il céda, il consentit. Jour d'angoisse et de mortifiant opprobre î Quoi! il n'avait pu se maintenir ferme dans sa résistance; il s'était laissé fléchir, alors qu'il s'ag-issait de sa fille!
Mais elle-même l'avait tant imploré; il avait tant été circonvenu de toutes parts, et par sa femme, et par sa tante, et par son admirable et chère mère ! Comment avaientelles pu toutes ainsi former un pacte étroit contre sa sensibilité ?
Que sa femme eût été seule, elle ne l'aurait certes pas emporté ; il sentait amèrement quels reproches il lui aurait pu adresser; elle lui était devenue étrangère et hostile ; il ne respectait en elle que la mère de ses enfants.
Autrefois même, il avait résolu de divorcer ; elle sut faire valoir alors la pénible condition que crée aux enfants le divorce de leurs parents. Cette objection unique l'avait retenu et fortement ébranlé dans son cœur; une inquiétude persistante l'avait troublé ; il se trouva enchaîné.
Mais avec sa mère, avec sa tante, la fillette elle-même! Ou'allait-elle penser de lui? Comment lui expliquer? Il demeura quelque temps inexorable; des circonstances fortuites le contraignirent à composer.
L'argent, toujours l'argent ! Il ne lui en venait guère, et il vivait assez chichement sons les apparences aisées qu'il conservait en présence de sa clientèle. Sa confiance en l'avenir demeurait imperturbable, autant que le présent restait décevant et embarrassé. Il ne désarmerait jamais; son opiniâtreté à un travail dont le succès toujours douteux ne le rebutait pas s'accroissait jusqu'à une sorte d'acharnement maladif.
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Il avait emprunté pour faire face aux plus immédiates nécessités : il devait de nombreuses petites sommes à plusieurs fournisseurs ; sa femme, toujours, ne pouvait s'empêcher de contracter des dettes et d'acheter sans cesse et sans compter. Il lui avait été impossible de payer le dernier trimestre de pension pour Thérèse, et il n'avait plus rien.
A Huy, la pauvre petite, éloignée de sa mère, dont l'onéreux défaut d'ordre et de prudence lui pouvait être un exemple fatal, serait défrayée de tout, choyée et, à coup stjr, toujours bien conseillée par sa g-rand'mère et par sa grand'tante. Après tout, les idées religieuses qu'Helmius voyait partager à toutes les femmes de sa famille, si elle aussi avait l'esprit ainsi formé qu'elle les piit admettre, de quel droit lui imposerait-il de n'en être pas instruite? Quelque jour, plus tard, comme tant d'autres avant elle, plus mûre, son intelligence en pourrait aussi rejeter le poison.
Et puis, par un dernier et sensible argument, M°^^ Helmius avait trouvé le moyen d^amollir sa résistance :
— Si tu consens, Louis, lui avait-elle dit, — je me soumets moi-même. Je reconnaîtrai, par un écrit qui restera entre tes mains, que j'ai eu des torts graves envers toi. J'avouerai que tu n'as renoncé au divorce que tu voulais obtenir qu'en faveur de nos enfants et pour qu'ils n'aient pas à souffrir. Je ne te suis plus rien qu'en apparence; je ne te serai plus rien en réalité. Tu continueras seule, ment — et seulement afin que je puisse subvenir aux besoins de nos enfants, — à me verser une modique pension. Je sais que tu as ailleurs une autre famille qui t'est chère; je m'engage à ne jamais tenter de te disputer à elle. Laisse-moi décider de l'éducation de nos filles. Je souffrirai sans intervenir que tu continues à diriger selon tes vues celle de notre Joris ; c'est un gros sacrifice à quoi je consens, car je l'aime aussi, sois-en sûr.
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Réfléchis à ma proposition; l'acceptes- tu?
Il avait accepté, non sans combattre encore. Sûrement, mieux que l'idée de sa tranquillité définitivement acquise et de sa liberté reconnue,la pensée que sa fille serait heureuse avait amené son acquiescement. Thérèse, à Huy, serait soustraite au spectacle odieux des difficultés de l'existence; on la chérirait, elle ne serait plus livrée au souffle capricieux des quotidiennes incertitudes.
Entre mille d'un souci s'était de la sorte allégé l'esprit de Louis Helmius. Il lui en restait de bien sérieux encore! Quand donc un soleil plus favorable sourirait-il à ses labeurs désespérés?
Ses efforts étaient soutenus par le calme et judicieux encouragement de celle dont, délibérément un jour et sans hésiter, il avait fait sa compagne d'élection, sûre et définitive. Gomme lui elle était animée d'une indomptable confiance en l'avenir; il n'était pas une
idée, un sentiment, une aspiration qui ne leur fussent communs ; leurs âmes palpitaient d'accord.
Ah ! trop outrageuse destinée! Ce qui pourrail former la félicité d'un être humain engendre chez ceux qui lui sont chers la souffrance et la désolation. Sans doute, depuis longtemps, M™« Helmius en avait pris son parti, elle s'était résignée, et, consolée par les ferveurs soumises de sa foi nouvelle^ à peine était-elle sensible à l'offense et à la douleur. Mais, à ses côtés, entre elle-même et son mari, quelqu'un obscurément ressentait la honte^ la gêne servile, la tressaillante peine de leur lamentable séparation : quelqu'un que tous deux aimaient et à qui tous deux se fussent refiisé à causer le moindre chagrin, leur fils Joris, trop en état déjà, sans qu'ils y eussent songé, d'apercevoir la vérité et de la comprendre en partie.
A Tâge où la sensibilité enfantine s'aiguise et se transforme, où s'éveille dans le trouble l'appelincertain des sens, Joris, presque livré seul à lui-même, fut amené, en dépit de sa nature nativement enthousiaste et confiante, à se renfermer de plus en plus dans le secret de ses pensées, à refréner l'expression de ses joies aussi bien que de ses tristesses. Et il aimait, de toute la jeunesse de son âme, ce qui lui apparaissait beau, ardent et généreux; ses émerveillements demeuraient solitaires, il n'osait les traduire en paroles ni en gestes, par crainte de se heurter à trop d'indifférence, à l;i préoccupation constante de soucis étrangers. Lorsque, enfi'i, l'impérieuse nécessité
de se livrer un peu le pressait à la lë^orge, il se déboadait soudain par un flux vertigineux de discours où les mots s'enlaçaient aux mois selon les hasards de l'improvisation, guidés par des rapports de son et d'image plutôt que par le sens. Ainsi se faisait-il sur ses véritables sentiments illusion à lui-même autant qu'aux autres, qui, ne pouvant soupçonner le motif douloureux de son apparente et momentanée folie, se réjouissaient de ce qu'elle contenait de bizarreries inattendues, de caprice et de fantaisie.
Ni sa mère ni, trop jeunes, ses sœurs ne pressentaient le mystère sacré dans cet enfant de songe, tantôt mélancolique et taciturne, tantôt agité, par brusque contraste, d'un singulier délire de loquacité.
Son père, s'il avait pris le temps de l'étudier, l'aurait compris peut-être. En sa présence, Joris se livrait, sans qu'il en eût conscience, à certaines effusions de son esprit en fête. Tous les jours de la semaine, entre la
classe du malin et la classe du soir, après avoir tous deux hâtivement déjeuné, bien vile ils s'enfermaient de façon qu'on ne pût les déranger, et ils se lisaient à voix haute les vers des poètes qu'ils aimaient.
Louis Helmius prenait un vieux Corneille, dont les âpres moralités tragiques, en même temps qu'elles sonnaient graves et persuasives aux nobles accents de sa voix, lui paraissaient propres à développer chez son fils une vigueur saine du jugement. Mais Joris en était à la période de la vie où l'on préfère la mollesse sensuelle et souvent flottante d'Alfred de Musset; il cilait de mémoire des poèmes entiers ; à tout propos, en le comparant aux autres, il l'exaltait dans une ferveur ingénue et tenace. Tous deux s'enthousiasmaient, duratit quelques jours, de Racine, de Molière ou de La Fontaine, d'Alfred de Vigny ou de Lamartine ; ils s'unissaient en une admiration éperdue devant l'œuvre formidable et toujours nouvelle de Victor Hugo. Louis
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Helmius s'y montrait plus touché par les aspirations d'ordre politique, par les affirmations philosophiques, et Joris parl'enchanlement musical du rythme et des images: quand s'ouvraient devant leurs yeux comme d'eux-mêmes les tomes des Contemplations, de la Légende des siècles, des Châtiments, une joie sainte s'emparait d'eux également, ils frémissaient d'une pareille extase.
Ils prirent part, avec une même sincérité convaincue, à la fête illustre par laquelle Paris et le monde rendirent un grandiose hommage à la gloire du poète magnanime, quand il entra dans sa quatre-vingtième année. Joris était mêlé à la foule des admirateurs forcenés qui, le soir où Ton reprit à la Comédie Française le Roi s'amuse, s'efforcèrent à la sortie de dételer la voilure où le Maître avait pris place pour le traîner en triomphe en l'acclamant. Il avait réussi, selon son désir, à le voir un moment, de très près, dans son allure lente et presque lourde.
point très haut de taille, avec sa superbe tête de rêve, de force et de bonté. Inoubliables étaient ses yeux ; dans son regard planait comme un reflet profond de ses songes; si puissants, si doux, si lointains et voilés, ses yeux voyaient au delà de ce que les yeux des hommes peuvent voir. Jamais Joris n'en perdit le souvenir.
A mesure que paraissaient les derniers volumes de son œuvre, dans quelle fièvre les Helmius les attendaient ! Comme ils se prêtèrent, pleins d'une foi un peu complaisante, aux argumentations hasardées de tAne ; comme ils acceptèrent l'ironie bonhomme de Religions et Religion ; surtout comme ils s'enivrèrent au souffle diversement lyrique des Quatre Vents de l'Esprit, à la pathétique et frissonnante grandeur de Torquemada I Images de beauté et d'orgueil au milieu d'un tourbillon de ténèbres.
Tout frissannant d'amour, d'extases, de splendeurs, L'hymne universel chante au fond des profondeurs
Avec toutes les fleurs et toutes les étoiles.
Il chante Dieu rêvant sous les flamboyants voiles ;
Il chante ; il est superbe, éclatant, triomphant,
Doux comme un nid d'oiseaux dans la main d'un enfant;
Il enivre l'azur, il éblouit l'espace ;
Il adore et bénit...
Mais les heures sonl brèves et exclusives. il fallait se séparer. A peine avait-on trouvé le loisir de s'informer de la santé de chacun, de dire un mot au sujet du lycée. Le père et le fils, qu'une flamme commune avait un instant environnés et confondus, restaient inconnus l'un à l'autre, ils ne se pénétraient pas.
Joris achevait peu à peu ses études avec conscience. Il ne se pliait que par une sorte de résignation réfléchie aux contraintes de l'universitaire routine. Que de temps mal employé, que d'assiduité en pure perte ! Il avait subi, au cours de ses classes, les professeurs les plus divers : l'indolent qui ne s'intéresse ni aux élèves qu'il a charge d'instruire ni aux matières qu'il devrait enseigner;
le prétentieux qui, rapide et du bout des lèvres, effleure les sujets les plus graves et fait peser obstinément sur de si jeunes cerveaux le poids incommode de sa supériorité ; le niais qui, vieilli et usé, avec des allures de pion, ne parle que des foudres du règlement ou de la discipline nécessaire, qui ne parvient pas à maintenir l'ordre, et qui perd la notion qu'il est là pour apprendre à d'autres ce que sans doute sa mémoire baveuse n'a pas été capable de conserver.
Cependant, à l'atmosphère de poussière et d'ennui se mêlent des bribes indistinctes de vrai savoir ; on en sort, à chaque vacance, en dépit de la distraction et du dégoût, imprégné plus sûrement. Quand enfin on s'échappe, on sait fort peu de choses, mais du moins on les sait. Ah! si le lycée n'était pcTS un conservatoire de paresse et d'incuriosité, une inattentive usine à bachot, d'admirables cerveaux humains y pourraient trouver à se nourrir. Déjà des éducateurs trop peu nom-
breux s'employaient à éveiller chez les enfants le goût d'apprendre et parvenaient à les intéresser : Joris aurait cité, non sans bien des réserves, son professeur de seconde, deux professeurs d'histoire, surtout un professeur d'anglais d'esprit cultivé et fin, qui lui fit lire, en dehors des classes, Byron et Shakespeare — et qui même lui apprit l'anglais. Par contre il connut, en sciences, professeurs de mathématiques,professeursde physique, les types les plus invraisemblables de pédants brouillons, imbéciles ou lunatiques.
Déjà il rêvait au temps prochain qui le libérerait de cette geôle. 11 se soumettait sans murmure à l'obligation d'achever ses études et de gagner le diplôme qui en marque le terme, avant d'aborder des études supérieures. Mais il caressait un projet de délices : il désirait retourner dans la ville où, enfant, il avait vécu si heureux. Son père lui avait d'abord présenté quelques objections, puis avait
cédé. L'époque fortunée de son existence s'était écoulée pendant qu'il suivait, étudiant, les cours de l'Université de Bruxelles; il se réjouissait, en somme, que Joris à son tour pût apprécier de la même vie le charme libre et facile.
Les motifs qui dictaient à Joris sa détermination lui demeuraient à lui-même bien obscurs. Les souvenirs de sa jeune enfance l'éblouissaient de mirages attirants. Il se représentait les lieux où elle s'était passée comme une sorte de jardin enchanteur et bien doux, où la vie était aisée, affectueuse et confiante. Dans des allées d'ombre tiède et de parfums, le printemps de ses songes épanouissait des fleurs de beauté. Il se trouverait là un bienfaisant refuge, le souffle des décevantes hantises neluiflétrirait plus, avant l'âge, le cœur et la raison. Sans regrets il s'éloignait des siens.
Thérèse, après la mort de sa grand'tante et de sa grand'mère, était rentrée à Paris.
Elle consolait le deuil de M^^® Helmius et la secondait dans la direction de son ménage. Studieuse, zélée et d'une intelligence très droite, elle n'accueillait pas volontiers, en dehors des choses que ses livres d'étude lui enseignaient, les écarts d'imagination dont elle voyait son frère transporté, les fantaisies dont il se leurrait l'esprit : il n'aurait point trouvé en elle la confidente de ses espoirs et de ses rêves. Et puis, autant que sa mère il la voyait étroitement dévote : l'une et l'autre il les chérissait dans le fond de son cœur ; il leur était profondément reconnaissant des tendres soins dont elles l'environnaient, disposées toujours à satisfaire, au point de vue matériel, ses moindres désirs; mais il se sentait vivre par l'esprit dans un monde différent. Les relations qu'elles s'étaient créées, principalement à l'église, ne retenaient pas Joris; il ne se sentait pas en communion d'idées; elles ne l'intéressaient pas ; la maison fut pour lui sans attraits ; hormis aux heures
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des repas et la nuit, il prit insensiblement le pli de ne plus jamais y séjourner.
Avec son père, sur certains points il s'entendait beaucoup mieux. Ses goûts littéraires étaient encouragés ; ses instincts, tour à tour sceptiques en philosophie, anarchiques ou révolutionnaires en politique, ne se heurtaient pas à Tobstacle aveugle d'un dogme; ils trouvaient à s'exprimer, ils étaient combattus, on pouvait causer.
Par malheur, les moments de mutuelle confidence n'étaient guères fréquents. De jour en jour M. Helmius se laissait envahir un peu plus par les hommes d'affaires avec qui il traitait, par des gêneurs de toute sorte. Des semaines passaient sans qu'ils pussent échanger mieux que des paroles rapides et sans portée. Joris guettait avec impatience qu'il se libérât ; souvent il était tard, il lui fallait partir. Ou bien M""® Helmius survenait; d'autres fois elle déléguait Thérèse réclamer un sup-
plément d argent et c'était, à n'en plus finir, un exposé des dépenses et des besoins du ménage, de longues explications, de minutieuses recherches, des reproches, des soupirs, des sanglots.
Naguères M. Helmius, en dehors des heures régulières qu'il réservait à Joris, lui avait assigné des rendez-vous à la campagne, certains dimanches. Ils marchaient à travers bois ou longeaient les bords delà rivière. De Montlignon à Parmain, de Mériel à Viarmes et à Luzarches, ils parcoururent en devisant les riantes forêts de Montmorency, de Tlsle- Adam et de Carnelle; ils suivirent les rives de rOise, de la Thève et de la Nonette, visitèrent les charmilles et les pelouses de Chantilly, s'arrêtèrent auprès des étangs de Comelle, devant le château de la Reine-Blanche.
Maintenant, même le dimanche, le temps lui manquait, répondait-il aux regrets de Joris. Toute la journée il compulsait des dos-
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siers, il expédiait des lettres urgentes. Mais, sans qu'il le lui révélât, d'autres obligations pressantes le captivaient aussi, des attaches qui lui étaient douces.
Une fois, après la classe du soir, un samedi, en sortant du lycée, Joris flânait et dissertait, entouré de camarades, dans la salle des Pas-Perdus, à la gare Saint-Lazare. Ils venaient d'atteindre l'escalier descendant à la Gourde Rome, lorsque, stupéfait, le cœur serré, il s'était arrêté et, sous un prétexte quelconque, avait relardé la marche de ses compagnons. Un fiacre découvert traversait au pas la cour, venait se ranger au pied de l'escalier. Et Joris ne s'était pas trompé : avec un jeune garçon qui portait l'uniforme des élèves du lycée Michelet, à Vanves, c'était bien son père qui en descendait.
Jamais jusqu'alors l'idée n'avait surgi en lui que son père pût avoir dans son second ménage des enfants. Le château de ses illu-
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sions s'écroulait. Il avait été si sûr de posséder seul, entière, l'affection paternelle. Dans la désunion de la famille il avait gardé une foi absolue d'une union d'esprit et de coeur, entre son père et lui, exclusive et totale. S'il avait connu son jeune frère, s'il avait vécu à ses côtés, il lui eût semblé naturel que, sans en être diminuée, la sollicitude de leur père se partageât entre eux. Mais de loin et en secret comment en peser la force et la valeur relative? 11 éprouva, avec bassesse, une convulsion de jalousie: l'autre n'était-il pas sans cesse auprès de leur père commun, sans que des heures précises lui fussent spécialement réservées? Il se confiait à lui librement; ils causaient ensemble, il profitait du dimanche et des vacances d'été !
Alors Joris se sentit, dans la vie, fort isolé... Des amis très aimés cependant l'entouraient de toutes parts; l'intimité continuelle du lycée s'était pour beaucoup prolongée au dehors. Il s'entretenait avec eux de
leurs études, de leurs rêves, de leur vie, de leurs enthousiasmes, de leurs ambitions encore puériles. Mais jamais, même au plus cher d'entre tous, à Stéphane Bersange, chez qui il fréquentait sans cesse et dont les parents l'avaient accueilli'comme un fils, il ne fit une allusion à la situation troublée et délicate de sa famille. Il était retenu par une pudeur inexplicable.
Stéphane Bersange !... Depuis que Joris Helmius avait quitté Paris, de qui aurait-il eu le regret, sinon de Stéphane Bersange?
Une étroite, une fraternelle union s'était nouée entre les deux jeunes gens; l'un n'aurait pas pu vivre sans l'autre. Toute impression leur était commune; ils échangeaient leurs moindres sentiments. Ils s'étaient rencontrés au lycée, en quatrième, et jamais l'ardeur réciproque de leur sympathie n'avait diminué. Après les classes ils se retrouvaient régulièrement, et, bien qu'ils habitassent des quartiers fort éloignés, à tour de rôle ils se reconduisaient en menant des causeries interminables sur ce qu'ils avaient vu ou sur
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ce qu'ils pensaient. Ils fouillaient et discutaient la valeur des livres nouveaux ou anciens dont ils venaient d'achever la lecture; leur accord était parfait, hormis, par la volonté de conserver chacun une part intacte de leur double personnahté, une constante et singulière divergence d'opinion toutes les fois qu'était prononcé le nom de Victor Hugo ou le nom d'Honoré de Balzac. Joris exaltait Hugo; Stéphane, qui l'avait peu pratiqué, affectait de faire de lui moins de cas que de Lamartine ou de Musset. Par, contre il prônait par-dessus tout au monde l'œuvre de Balzac, et Joris, qui l'avait entr'ouverte à peine, la considérait comme très inférieure. Ainsi se renouvelait pour eux l'occasion d'exercer en toute ingénuité une verve combative en faveur des héros dont ils avaient assumé la défense l'un vis-à-vis de l'autre.
Les jeudis, les dimanches, le plus souvent ils les passaient ensemble, soit à se promener au Bois de Boulogne et dans le parc silen-
cieux de Saint-Gloud, soit, chaque fois qu'il leur était possible, à se hâter, dès leur déjeuner fini, vers quelque matinée théâtrale, à rOpéra-Gomique, à l'Odéon, à la Comédie- Française. Ils en savaient à fond le répertoire, ils en connurent les pièces nouvelles, dont Tappréciation apportait un précieux aliment à leurs chères causeries, car ils ne craignaient pas déjuger, selon des vues qui leur étaient propres, le talent des auteurs et le mérite des comédiens.
Bientôt la fièvre les enflamma. Ils s'étaient d'abord récité à eux-mêmes des tirades enthousiastes, ou bien, sur des modèles aisément reconnaissables, ils en avaient improvisé. Avec des camarades qui partageaient leurs goûts, ils instituèrent une société dramatique, et, à intervalles irréguliers, ils invitaient leurs familles à des spectacles répétés avec grand soin, dans un mystère absolu. Leur entreprise fut téméraire : au Médecin malgré Lui, aux Précieuses ridicules, aux
Plaideurs ils firent succéder, sans hésitationj les scènes du i^"!' acte et du 4® acte de Rmj- BlaSy le Gringoire de Théodore de Banville. Leurs choix s'ég-araient aussi, par les exigences de ce qu'ils croyaient leurs talents originaux, sur des ouvrages médiocres comme la Ciguë on U Habit vert d'Emile Augier, sui des saynètes et des comédies de Duranty, de Verconsin, de M. Grenet-Dancourt.
En ces temps-là, il avait plu aux frères Coquelin que l'agrément du monologue fui apprécié partout et sans cesse; un monsieui en habit noir se campait en face du public, sur le bord de l'estrade ou devant le marbre de la cheminée, et débitait impunément, presque toujours d'une voix dépourvue de timbre et de relief, les insanités les plus plates et les plus insupportables. Stéphane Bersange triomphait avec les fantaisies froidement outrancièresde Charles Cros,rinventeui subtil et le maître du genre ; Joris Helmiuî se contentait de réciter, non sans chaleur, la
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Soirée perdue ^ d'Alfred de Musset, ou seulement les EcreuisseSjde M. Jacques Normand, qui jouissaient, à cette époque, d'une vogue universelle. Du reste il n'était point, comme son ami, recherché dans les soirées mondaines; il ne se résignait à l'y suivre que de loin en loin, pestant et contraint, quand il ne pouvait refuser d'interpréter avec lui Dupont et Durand, par exemple, ou quelque autre scène dialoguée qui leur assurait, croyaient-ils, à tous les deux des succès considérables.
Leur mutuelle affection de jour en jour avait grandi; ils s'aimaient avec la plus naturelle simplicité; ils s'étaient fondus d'âme et de pensée ; ils se réfléchissaient l'un dans l'autre comme au miroir de leur conscience.
A présent Joris était rentré à Bruxelles; ils s'écrivaient des lettres pleines de confidences. Leurs vies n'étaient plus mêlées. Malgré l'intimité reprise aux vacances, leurs desti-
nées s'écartaient sur plusieurs points et les eussent insensiblement séparés, si la force fraternelle d'une amitié tenace ne les avait rendus l'un à l'autre indulgents quand même et toujours solidaires.
Stéphane, échappé du lycée, entrait dans une maison de banque; il lui fallait gagner, sans rémission, de quoi vivre; les besognes imposées dévoraient la plus grande portion de ses jours; il lisait cependant,et même, fréquentant les musées et les salons, il sentit se développer en lui le désir de peindre. S'il disposait de quelques heures de loisir, bien vite il emportait son chevalet à la campagne, et, devant un site qu'il avait choisi, toujours transporté d'une ferveur admirable, il couvrait sa toile d'harmonieuses couleurs.
Joris vivait de la vie libre des étudiants. Les cours ne retenaient sa présence à l'Université que par exception. Il préparait ses examens simplement, sans efforts superflus, sans zèle excessif. Il traversa, surtout au
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début, la période la plus agréable de son existence. Cependant il s'intéressait à Tart, il visitait les expositions, il se lia avec plusieurs artistes. Une revue littéraire, un peu batailleuse et noblement convaincue, venait d'être fondée par quelques jeunes gens ; il en fut collaborateur, et y publia, à maintes reprises, des poèmes.
A Paris déjà il avait pris part aux réunions où des élèves du lycée se lisaient leurs vers et les discutaient avecpassion.il avait assisté, l'esprit tout enfiévré, à des mêlées d'idées ardentes et sincères ; il ne s'y précipitait §^uère,une retenue foncière l'en avait empêché, mais il les suivait assidûment. Plusieurs de ses camarades, plus âgés que lui, étaient plus avancés dans leurs études ; certains s'exaltaient, avec dans leurs paroles une autorité si sûre qu'il eût redouté de leur causer une douleur poignante, s'il les avait interrompus ou contredits dans leurs propos aventureux.
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De fermes, de fécondes relations sortirent de ce g-roupement fortuit, lis écoutaient, recueillis, celui d'entre tous qui était le plus jeune, un garçon au corps sec, long, chétiP, avec des cheveux roux, et, derrière les verres d'un binocle toujours tordu et cabossé, de petits yeux vifs, à la fois chauds et malicieux, Ses vers souores se déroulaient dans une ampleur hautaine ; jamais une incertitude nt faisait trébucher l'image, ou ne le portait à er conduire le dessin au hasard : l'élève Georgeî Michel possédait ce métier d'une trame solide cette netteté mélancolique de l'expression marque doublement ingénue et orgueiileus( des poèmes que, sous la signature Ephraïn Mikhaël, il publia durant les brèves annéei qui précédèrent sa mort, à peine âgé de 26 ans Helmius aimait l'entendre discourir sur l génie des maîtres, Hugo, Leconte de Lisle Théodore de Banville, et par lui il apprit 1 nom, presque secret encore, de José-Marii de Heredia.
A ses côtés le plus souvent, un tle ses condisciples, Pierre Ouillard, mêlait aux mille traits d'une érudition déjà souriante ses remarques ingénieuses sur les choses familières delà vie; il jugeait avecune énergie narquoise les événements de la politique et les hommes au pouvoir; il s'intéressait en poète conscient aux traditions et aux mystères religieux, à la légende fabuleuse des dieux, des héros et des saints. Peut-être confusément se formaient en son esprit les strophes fières de la Fille aux mains coupées, et, à coup sûr, de toute sa ferveur il exaltait par-dessus tout ce qui Témerveillait du monde, la gloire rayonnante et dominatrice du Verbe.
Un autre, d'une main dispensatrice de gemmes et de minéraux, préludait par des gammes d'une subtilité chatoyante à allumer l'éclat égal et fastueux de ses thyrses,de ses sceptres et de ses torches.
Tous trois étaient unis par d'affectueux sentiments. Ils formaient, par la prééminence
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de leur savoir et de leur talent, sans que leur simplicité de bons et loyaux camarade* s'en doutât, l'âme insigne, la raison d'être essentielle de ce cercle d'amis.
A la recherche d'insolubles problèmes di rythme et de l'expression tel déjà s'égarait tel autre s'engageait sur la voie glissante d( la familiarité et de la vulgarisation, le publi' ciste étouffait sous le masque de l'artiste. Leî plus éloquents n'étaient pas les meilleurs, les plus entreprenants n'étaient pas les plus forts,
Helmius avait discerné où de vraies valeun existaient, encore un peu cachées, sans éclai comme sans prétention. La bonté fine, l'intelligence lucide des trois amis l'avaient cap tivé; ce fut eux dont il rechercha l'exemple, et il ne fit plus accueil en lui-même qu'à ce qu'il portait de vaillant et de pur; sa vie se voua à l'étude, à l'art, à la poésie.
Ah! les chaleureuses amitiés! qui, mieus que Joris, en aurait éprouvé le bienfait? Loir
du foyer familial, désormais un peu défiant de son père même, il ne connaissait d'aise et de bien-être qu'au milieu de ses amis. Comme, à chaque voyage^ il les retrouvait tous, à Paris, avec plaisir; tout de suite il semblait qu'il ne les eût jamais quittés. Auprès de Stéphane Bersange se passait la majeure partie de ses congés. L'un à Tautre racontait remploi de ses journées depuis leur rencontre dernière; ils n'omettaient aucune pensée, aucune démarche, aucune sensation; ils ne se cachaient rien de leurs aspirations, si vagues qu'elles fussent.
Bersange manquait bien à Helmius, làbas ; il ne lui était pas un soutien ; c'était luimême dédoublé. Néanmoins des relations nouvelles s'étaient offertes; il ne les avait pas cherchées, elles étaient venues à lui. Sa nature indolente était souvent trop rêveuse pour qu'il se déterminât avant longtemps à accomplir une action décisive. De graves catastrophes avaient ébranlé et emporté sa confiance
sentimentale ; il appréhendait dans toute entreprise une issue mauvaise ; il laissait venir à lui, jamais il ne se livra le premier. Par l'effet de quelle attirance mystérieuse plusieurs s'étaient-ils donc rapprochés, malgré leur naturelle insouciance, de cet enfant limide,qui devait leur paraître maussade ?
Lui-même attachait à l'amitié des hommes un prix inestimable. Il avait, empressé, retrouvé à Bruxelles des compagnons de son enfance, qui poursuivaient, à l'Université, des études semblables aux siennes. Les deux frères Féhx et Robert Thoré, dont le père occupait une situation politique très en vue, et qui, eux aussi, s'intéressaient avec chaleur aux choses de la politique, firent à Helmius un simple et complet accueil dans leur intimité la plus profonde. Fréquemment à ses côtés ils déjeunaient dans son restaurant ordinaire ; ils l'emmenaient dîner chez eux et passer, à causer, à rire, à fumer, des soirées longues et délicieuses. D'autres étu-
diants les rejoig-naient, presque tous éloignés de leurs familles et heureux de se retremper aussi dans la tiédeur apaisante d'un intérieur calme et uni. Marc Gueldron, vif en dépit d'un embonpoint précoce, mêlait à des soucis littéraires un singulier enthousiasme sporlif, ou vantait le charme de la campagne tournaisienne, dont il était originaire. Pierre Darneau, qu'alentissait le poids d'une paresse constante, s'animait cependant si l'on parlait de musique : c'était sa passion, et, à deux ou trois reprises, il emmena ses amis à Monschez ses parents, où, après un repas magnifique et joyeux, ils savourèrent le délice d'un concert improvisé : chant, piano et violon, le père, la mère, les sœurs de Darneau, comme lui-même, se prodiguaient sans lassitude, artistes véri^ tables.
Le plus assidu chez les Thoré vécut bientôt avec Helmius, chaque jour, ainsi qu'un frère : René Van Impe, d'une bonté intelligente et perspicace, que tout intéressait, fut toujours
pour chacun l'exemple de droiture et le conseil propice. Il était rare, à n'importe quelle heure du jour, que les deux amis ne se trouvassent point l'un chez l'autre. Beaucoup de leurs lectures étaient communes, et leurs pensées sans exception. Van Impe adorait le lucide Stendhal, et Baudelaire et Paul Verlaine, maissurtout les problètnesde sociologie occupaient son esprit généreux ; que de fois il avait analysé pour Helmius attentif Lassalle, Karl Marx, Proudhon et Bakounine. A Gand, sa ville natale, lorsqu'il y était élève de rhétorique ou de seconde, il avait contribué à organiser la célèbre coopérative ouvrière Vooruit, et, chaque fois qu'il retournait dans le village où son père vivait retiré, aux environs, il ne manquait pas au passage d'en revoir les chefs et d'en parcourir l'établissement.
Plus régulier dans ses habitudes, plus matinal que Joris, René Van Impe se plaisait à le surprendre au saut du lit. Il raillait alors,
avec une douceur souriante, ses petits-levers, et, tout en l'excitant à faire hâte, il l'attendait sans impatience, causait de mille choses, discutait, journal en main, les nouvelles de la matinée, ou se plongeait parmi les pages d'un livre, saisi au hasard dans la bibliothèque. Mais Helmius ne se pressait guère, entrecoupait les soins de sa toilette par des caprices de flâneur, suivait des yeux les lents nuages qui montaient au-dessus des toits de tuiles rouges vers les tours abruptes de Sainte. Gudule, revenait à Van Impe, dont il interrompait de boutades endiablées les chères réflexions, ou bien, attardé devant la fenêtre de sa chambre, contemplait, de l'autre côté d'une cour exiguë, les gestes savants d'un ouvrier appliquant aux dos et aux plats de livres reliés le fer des filets dorés, des fleurons et des titres.
Ils descendaient par les rues affairées, couraient les quartiers populeux des boutiques achalandées, des marchés, de la batellerie,
revenaient le long du canal, an milieu des entassements de bois el de briques roses, gagnaient,, passé la halle aux poissons el l'édifice balourd de la Bourse, la vieille rue au Beurre entre des boulangeries odorantes de pains d'épices, de pains à la Grecque, de pains d'amandes, jusqu'à la Grand-Place élincelante de fleurs au milieu de ses façades sculptées, avec d'un côté la Maison du Roi, et de l'autre l'Hôtel-de-VilIe.
Un cortège de noces pénétrait dans la cour; les jeunes gens dévisageaient, à sa descente de voiture, la mariée rougissant sous ses voiles blancs et sa couronne de fleurs d'oranger, appréciaient à leur façon ses qualités de fraîcheur, de beauté, pénétraient dans la vaste salle des mariages pour connaître le nom des nouveaux époux, et imaginaient, au gré de leur fantaisie, des romans d'amour singuliers.
Sur la place, devant l'escalier que décorent deux lions, un spectacle ridicule, un mntin, les réjouit. Entourés d'une foule mo-
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queuse,deux hauts gendarmes en bonnets à poils, impassibles pour des heures, gardaient, sabre au clair,une feuille de papier manuscrit fixée sur un pilori de bois blanc : ainsi exécutc-t-on en effigie les sentences qui condamnent les contumaces.
Au brouhaha amusé des Galeries Saint- Hubert la promenade venait se fondre. Des groupes d'étudiants erraient, animés de discussions graves ou d'alertes plaisanteries. On déjeunait ensuite dans quelque taverne proche, on se dispersait pour travailler, pour lire, pour sommeiller un peu, avant de se rejoindre de nouveau, le soir.
Et les douces journées se succédaient, insoucieuses, gaies etconfiariles; chacune apportait son plaisir, et nulle Délaissait de regret.
Joris Helmius jouissait de cette vie, sans en avoir conscience. Les tourmentes de son jeune âge s'apaisaient dans son souvenir; à peine lui en demeurait-il, durant les heures graves, un reste de stupeur et un instinct craintif. 11 s'adonnait au travail, parce que le travail l'amusait, comme il s'adonnait à des plaisirs différents. Une assidue présence d'amis lui dérobait l'aspect lugubre ou menaçant des choses ; il se sentait chaud de se tenir auprès d'eux, de partag-er leur insouciance, leurs joies faciles, leurs ambitions, leurs espoirs.
Ne subir aucune contrainte ! Le bonheur actuel l'avait libéré de sa modération et de
ses répugnances. Parmi des camarades qui causaient et qui plaisantaient, il causait et il plaisantait à Tunisson ; devant ceux que préoccupaient les arcanes de l'intelligence et du savoir, il exaltait la puissance merveilleuse du rythme, et il magnifiait dans un constant enthousiasme le génie et la gloire des poètes. Volontiers il se mêlait aux buveurs des estaminets populaires. Il y humait une odeur réconfortante et salubre. Derrière le comptoir de bois verni, le patron, coiffé de sa casquette de soie noire, préside à la répartition des liquides, tire lui-même à la pompe, d'un grand jet fréquemment répété, la belle bière mousseuse dont s'emplissent les verres. Entre les tables alignées, les serveuses vont et viennent d'un client à rautre,emportent les commandes, s'empressent, les bras chargés de vastes plateaux qui jamais ne chavirent. La conversation, dans la fuméedes gros cigares et des lourdes pipes, hésite, s'alentit, comme en suspens. Mais on y savoure largement les
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breuvages aigres et sucrés, le faro amer el velouteux, l'onctueux et profond lambic, riche de goût et d'arôme.
Joris ne détestait pas la compagnie d'étudiants noceurs, braillards et grossiers. Leur dévergondage bruyant, leur obstinée gourmandise decorruption l'étourdissaient, l'étreigriaient,le dépossédaient voluptueusement de réfléchir et de vouloir. Tous ses scrupules s'anéantissaient.
Il suivait leurs bandes tumultueuses au fond de cafés-concerts mornes, où ils semaient l'effroi parmi les servantes et les chanteuses. Les habitués paisibles avaient beau manifester leur mécontentement, la tolérance vis-àvis d'eux atteignait les suprêmes limites. Ils menaient un odieux boucan; ils molestaient d'équivoques quolibets les lamentables artistes exiiibées sur l'estrade; des querelles s'envenimaient, des injures traversaient la salle, des coups de cannes s'abattaient. Les ribauds déchaînés se faisaient de plus en plus exi-
géants; il fallait à la fin qu'on fît appel à la police pour les expulser.
Joris hantait par curiosité ces bagarres slupides, il s'en rendait le témoin insatiable. Rarement il s'y était à vrai dire immiscé par des actes. Sa pitié la plus sincère enveloppait les pauvresses vouées à la violence frénétique de ses compagnons ; il la marquait quand, une bouquetière étant survenue, il lui achetait des fleurs pour les distribuer, galant et empressé, à ces femmes malheureuses. Touchées d'une attention si surprenante^ les soirs où elles le voyaient apparaître avec les autres^ elles ne manquaient jamais de lui adresser, à travers le masque enfariné de leurs visages souffreteux, une œillade de bon accueil et de gratitude. C'était d*avoir apporté en des lieux si misérables cette petite joie que Joris tirait principalement le délice d'y retourner.
Au lendemain de ces expéditions. Van Impe, qui n'aimait pas y prendre part, le
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réveillait d'an sommeil plus pesant, mais, lui trouvant une apparence d'aise et de satisfaction, il se gardait de le gronder^ comme il l'eût désiré, et de lui faire la moindre remontrance. Cependant il redoutait avec raison les conséquences possibles de fréquentations triviales. Helmius s'y plongeait étonrdiment, et s'en échappait avec une égale facilité. A d'autres moments, il était ravi de joies purement intellectuelles ; le péril n'était donc pas immédiat; il suffisait de surveiller, il serait temps, plus tard, de le conjurer.
Van Impe avait pénétré à fond le caractère de son ami. Il observait à merveille dans cette dissipation, dans ce laisser-aller quotidien, le poids douloureux des désirs qui lui tourmentaient le corps et l'esprit ; à tant d'étudiants d'ailleurs ce malaise était commun. Certains l'avaient maîtrisé, qui trouvaient dans l'intimité d'une femme par hasard rencontrée de quoi satisfaire ou paUier rinccssaîit et vaijuc besoin de tendresse
qui, à tout âge, dévore le cœur des hommes.
N'avaient-ils pas eux-mèmes,René et Joris, l'un et Faulre par les circonstances de leur vie isolés de la source éternelle de bienfaisante exultation, de force et de courage, tenté d'être enivrés par un regard et repus par un sourire ? La fièvre s'était vite éteinte : ils n'avaient rencontré qu'une indifférente, éprise tout au plus de jeux précieux, mais Tesprit dépourvu de générosité et de douceur, souvent vide, sinon hostile. Et chaque fois ils avaient supporté une période lente de désenchantement; l'élude suffisait à l'un pour la traverser avec sérénité; l'autre l'endurait avec impatience, et se débauchait pour oublier.
Ah i leurs chers livres, alors, comme ils leur étaient utiles! Que d'heures à disserter cote à côte, au sujet de leurs lectures ! Ou bien ils s'en allaient visiter ensemble les musées et les expositions de tableaux.
C'est ainsi qu'ils assistèrent un jour au
vernissage du Salon, qu'un groupe d'artistes nouveaux, les XX, avait organisé.
Parmi une foule étonnante d'hommes à l'aspect grave, en redingote noire, et décorés, de dames étalant le luxe de leurs toilettes d'apparat, on se montrait les types cocasses d'amateurs sérieux et d'artistes en renom, qui se grommelaient à l'oreille, en ricanant :
— C'est ridicule, tout cela ; c'est idiot, ce n'est pas de la peinture !
Mais la rigueur de leurs appréciations s'atténuait jusqu'à complimenter, emplis d'une décence obséquieuse, les exposants et le secrétaire de leur naissante société, lequel, à force de clairvoyance sublile et entêtée, était parvenu à réunir les tendances les plus divergentes d'un art renouvelé:
— Je suis heureux d'avoir vu cela. Gomme c'est intéressant, mon cher ami. Voilà qui nous change un peu de l'art officiel! — opinaientles plus hypocrites et les mieux élevés.
Mais qu'importaient leurs sentiments ? H
s'agissait de conquérir Tapprobation de quelques raffinés. Ils circulaient en silence d'une œuvre à la suivante, l'examinaient avec une minutieuse attention, gênés par l'insupportable et arrogant caquet de la cohue. Ils parvenaient à s'isoler, à se concentrer assez en eux-mêmes pour laisser affleurer des impressions fraîches et réfléchies. Tout d'abord ils parlaient peu, achevaient consciencieusement le tour des salles, revenaient aux ouvrages dont l'étrangetéou la beauté les avait séduits, se communiquaient à demi voix leur avis, puis se mettaient délibérément à en discuter avec feu le mérite.
A côté de Fantin-Latour délicieux et discret, du paysagiste Mesdag, du précis et songeur Mellery, Raffaëlli, de qui le nom se faisait célèbre en France, surprenait par ses petits tableaux mélancoliques, voilés de sentimentalité brutale; un pastelliste anglais, John Swan, captivait par la grande allure de ses fauves en chasse ; Constantin Meunier s'éle-
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vait de sa peinture timide au large style de ses bronzes puissants : le Puddleur^ le Débardeur, fig-ures de travailleurs énergiques et vraies.
D'autres encore troublaient la routine des jugements formés à l'avance par l'audace de leurs procédés et l'inattendu de leurs compositions. Joris et René appréciaient les fines atmosphères, la franchise d'une exécution parfois bousculée dans les paysages de Guillaume Vogels ; ils devinaient poindre une force de pensée inconnue, balbutiante, à travers les harmonies sensihles du Javanais Jan Toorop, aussi bien qu'aux natures mortes fantasques, presque tragiques, de James Ensor.
De toutes parts, des connaisseurs avisés échangeaient leurs impressions. Les deux amis écoutaient, s'efforçaient de comparer, en présence des tableaux, les arguments des uns et les critiques des autres. Ils en pesaient la valeur, ils tâchaient de voir clair dans leurs
sensations personnelles : ils vivaient dans la fièvre, ne percevaient plus rien au dehors.
Soudain, Joris, en prenant du recul pour mieux voir dans son ensemble une vaste peinture chaudement colorée, rapportée d'un voyage d'études au Maroc, se sentit inopinément transpercer d'une lumière différente. Le Maroc, l'art s'en trouvèrent éclipsés, il était enchaîné par une extase supérieure.
Devant lui^ un groupe de trois personnes s'étaient arrêtées. Un journaliste fameux, qu'il connaissait de vue, discourait d'un ton enjoué et vif; une dame âgée, de visage aimable et banal, hochait tranquillement la tête, une jeune fille parfois se risquait à répondre.
Les paroles, il ne les entendait pas, mais il avait compris que, à des affirmations mordantes de son interlocuteur, elle, amusée de sa propre hardiesse et à demi vaincue cependant, opposait avec ardeur des convictions
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sincères. Le timbre riche de sa voix abondait en inflexions souples et délicates. Joris, émerveillé, la reg^ardait; son apparition créait autour d'elle du soleil; elle était, là, debout, en robe claire, blonde et rose sous un chapeau de fleurs. Riante, eût dit Brantôme, du bout du nez et des lèvres, — bien mieux : de sa personne entière, — ses yeux pétillaient d'étincelles tendres, ses dents étaient une candeur ardente, ses joues fermes s'enflammaient, l'or printanier de ses cheveux voltigeait, boucles légères, sur l'arc pur de son front. Il admirait une taille délicieusement proportionnée, ni trop grande ni trop courte, un buste gracieux et élancé de déesse antique, ni altière comme Héra, ni froide et hautaine comme Artémis, mais, jeune, amoureuse et humaine, un parfum, une sveltesse, Aphro-
dite sursfissant des mers!
Pour qu'Helmius revînt à lui. Van Impequi s'était aperçu des motifs de sa contempla-
tion prolongée, se mit à lai parler. A quoi se fûl-il désormais attaché ? La jeune fille était partie ; où elle avait passé ne resplendissait plus rien ; la fête des couleurs s'était éteinte; les cadres ternis ne renfermaient que la triste apparence d'un rêve mort.
Ils sortirent à pas lents du Musée, tous deux seuls, se dirigèrent vers le Parc, où la musique des pompiers, comme chaque jour, se faisait entendre. Ils longèrent sous les ormes inclinés et touffus les pelouses de l'allée principale ; elle s'emplissait du va-et-vient des jeunes gens élégants, bagues aux doigts, la boutonnière fleurie, qui bavardaient allègrement ou assiégeaient d'œillades infatuées les jeunes femmes assises à l'ombre entre leurs mères et leurs amies.
Au bord du grand bassin dont les eaux sombres reflètent la cime profonde des hautes frondaisons, ils s'arrêtèrent pensifs et prirent place sur un banc.
— Vois-tu ? disait Joris. Vois-tu, ce jardin
1 r8 LES ÉTANGS NOIRS
s*enchante aujourd'hui de clartés heureuses et de beauté. De toutes parts s'allument des frissons de lumière, un ruissellement de pierreries. Qu'importe qu'on trouve à ce vieux Parc un air de mélancolie majestueuse et calme ? Ne te semble-t-il pas, comme à moi, que tout rayonne, que tout s'éprenne, que tout attende un renouveau de sérénité virginale et de lucide espoir? A coup sûr, reg-arde : une divinité apparaîtra à nos prunelles éblouies. Te souviens-tu de la frémissante chair de marbre souriant en qui palpite, offerte aux baisers des yeux, la Vénus de Milo radieuse au fond de son Louvre morose? — Nous irons demain nous retremper au Musée ancien auprès des peintres primitifs de la Flandre. Il y a cette adoration des Rois Mages digne d'avoir été, quoique à tort, attribuée à Jan vanEijck,et que tu admires toujours avec passion. Mieux que ce paysage bleu, orfèvre, si réel, si lumineux dans le songe, par-dessus le toit d'humble chaume qui abrite l'âne
et le bœaf, mieux que l'attitude pieuse, exultante d'enthousiasme et de foi, qui tient prosternée la procession des adorateurs royaux, mieux même que le geste enfantin du petit Jésus éveillé dont la main les accueille et les bénit, nous reverrons, hallucinés, la douceur simple de cette Vierge sensible, pudique, de grâce et de candeur, pâle et lumineusement blonde, les paupières plus qu'à demi closes, avec un mouvement de gêne et de surprise dans le long flottement de sa robe bleue sans pli. Nous la regarderons vivre, René! — Elle vit, tu verras. Je ne sais où la voir quand elle reprend forme et marche parmi les vivants. Je la retrouverai, nous la verrons, cher ami, et nous saurons qui elle est !
René s'amusait de voir à Joris cette exaltation un peu incohérente, dont il devinait la cause. Etait-ce donc sérieux? Assistait-il à l'éclosion délirante d'un véritable amour?
Ils dînèrent avec d'autres amis, Darneau,
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Gueldron, chez les Thoré. Chacun raillait ou complimentait tour à tour Joris qui, feignant de ne comprendre pas, rit et plaisanta de son côté. Ils étaient donc au courant, déjà ? Oui les y avait mis? Certes pas René; sa discrétion était absolue, et il ne Tavait pas quitté de la journée. A plusieurs reprises, avec des regards malicieux qu'elle lui adressait, ;^jme Thoré prononça un nom : Marie Rilmerhausen, en l'accompagnant, chaque fois, de très vifs éloges. Joris avait compris; pourtant, dans le but d'obtenir, sans paraître les rechercher, des renseignements plus précis, il se mit à répéter ce nom, en l'estropiant avec intention, en se moquant de sa consonance germanique.
Il recueillit ainsi l'essentiel de ce qu'il voulait savoir. Marie Rilmerhausen! Tous ceux dont elle était connue vantaient son charme juvénile et joli. Son père occupait une situation peut-être médiocre, mais on l'estimait unanimement. Au berceau, elle avait perdu
sa mère. Elle avait été élevée surtout par ses deux tantes, M'^' Kersten, celle-là même qui l'avait aujourd'hui accompagnée aux XX, et la coquette et séduisante M"^® Désarmiles. Elle avait aisément pris ce qu'il y avait en elles de meilleur : le sérieux et la bonté de la première, la grâce fine et aimable de la seconde. Sa vie était active et sévère. Elle dirigeait le ménage paternel, la femme que son père avait épousée en secondes noces étantabsorbée par les exigences de son commerce.
Helmius se demandait si lui aussi avait été remarqué par la jeune fille. Il n'y croyait guères ; il n'y découvrait pas d'apparence. Comme avec sa belle-mère elle prenait soin, disait-on, du magasin, il ne fut pas long à présumer qu'il l'apercevrait parfois en flânant dans sa rue. Dès le lendemain matin, il y fut. Quelle surprise l'attendait ! Marie Rilmerhausen agenouillée disposait dans la devanture d'innombrables tissus frais, légers, multicolores.
Elle le vit soudain; sans y songer elle sourit, puis, se rendant compte, elle rougit, toute confuse, et se retira de la vitrine.
De ce double et involontaire mouvement Joris n'avait rien perdu; il sentit en lui se faire le grand jour. Mais il doutait encore; il n'osait s'avouer ce qu'il savait vrai maintenant. Il Paimait; de cela il était certain; d'elle quels pouvaient être envers lui les sentiments?
La rue où elle habitait lui devint à toute heure familière. Pas un jour sans qu'il y passât à plusieurs reprises. Elle le voyait souvent, et ne pouvait s'empêcher de sourire à la dérobée ; si prompte alors que se fît sa retraite, il était impossible qu'il ne s'en fût pas avisé.
Régulièrement chaque mardi vers onze heures, Marie Rilmerhausen, pour aller déjeuner chez sa tante, M""® Kersten, traversait la place Royale et montait la rue de Namur. Régulièrement chaque mardi, Joris Helmius l'y rencontrait et la saluait. Ils échangeaient un long regard, ils se souriaient, mais ils n'osaient pas s'arrêter, les parents de Marie le lui avaient défendu. Non qu'ils prétendissent contrecarrer les desseins et l'inclination réciproque des jeunes gens, mais comme, avant de se marier, Joris devait achever ses études de droit, à leur avis il était nécessaire de patienter et de ne pas s'engager de trop près. Tous deux avaient confiance dans l'avenir et étaient assez sûrs de leur mutuelle affection
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pour qu'un retard si prolongé ne soulevât en eux ni dépit ni révolte.
De M"^^ Kersten la bienveillance naturelle s'attendrissait à encourager tous les projets de félicité. Elle avait reçu Joris; elle l'avait ravi en célébrant les vertus de sa jolie nièce; elle eût désiré que se fît le plus proche possible le moment où elle l'appellerait son neveu aimé, presque son fils.
Sous le feuillage où filtrent au terrain sableux des vieux boulevards les taches tremblantes de la lumière, il multipliait de son mieux les occasions de causer avec Marie, quand M""® Kersten l'accompagnait. La banalité des paroles échangées alors à l'improviste n'empêchait pas de se comprendre au delà des mots, de se dire de ces choses pénétrantes qu'aucun mot n'exprime. Au gré de M™® Kersten, les convenances commandaient bientôt de se séparer, et ils se séparaient, heureux déjà de leur bonheur futur. Joris emportait, exalté, la vision du fin visage souriant aux
yeux d'or vivant et doux et de la caresse adorable qu'y balançaient, selon la brise tiède, les g-outtes éparpillées du soleil parmi les clairs frisons delà chevelure, sur le front, sur les joues^ à la pointe rose du nez, au feu chantant des lèvres, dans la chair blonde du cou.
Rares s'offraient les possibilités de se rapprocher. Si peu qu'il fréquentât le monde, il ne manquait pas un bal ou une soirée quand il présumait qu'elle s'y rendrait. Ainsi g-oûtèrent-ils, à plusieurs reprises, la volupté de causer, libres et seuls, de tout ce qu'ils voulurent, d'eux-mêmes, de leurs rêves et de leurs désirs, au milieu de ces solitudes effarées que crée le va-et-vient enveloppant d'une foule en fête. Pendant des semaines, il participa à un cours de danse où elle était parfois autorisée à rejoindre des amies. Mais sa belle-mère mit de plus en plus de mauvaise grâce à lui accorder cette faveur : elle se résigna, et ces rencontres cessèrent.
Auprès de son autre tante, M^^ Désarmiles, elle passait à Ostende les vacances d'été. Joris naturellement y alla; il se découvrit un camarade qui put, un soir, le présenter, au Kursaal. Elle était en robe bleue légèrement ouverte, avec des fleurs, sur la naissance de la poitrine, les bras moulés jusqu'au-dessus des coudes dans des gants blancs, un éventail aux doigts, la tête nue. Qu'elle était belle ainsi, et simple et radieuse dans sa toilette de parade, mais combien plus belle, mille fois plus radieuse et plus simple quand elle s'asseyait, à l'heure des bains, sur le sable de la plage, ou quand, sous le vent marin, environnée des plis d'un châle flottant, le visage un peu frissonnant au fond de sa voilette, elle venait d'un pas vif, sur la longue estacade de planches, humer la saveur des flots qui déferlent aux pilotis.
Joris était de son amour tout pénétré. Il ne vivait qu'en lui. Son rêve l'introduisait dans
un monde resplendissant où tout chante. Il respirait son propre bonheur. Rien ne lui paraissait plus haut et plus beau que les cimes scintillantes où l'amour Tavait transporté. D'aucun doute, d'aucun pressentiment son bonheur n'était entamé. Sa certitude était naturelle, constante et absolue. Il en oubliait jusqu'à son passé.
Gomment Marie, qui l'ignorait, aurait-elle soupçonné à quel point il en était sorti angoissé et meurtri? Elle apercevait dans ses yeux une foi ardente, une tendre sérénité. On lui avait parlé des infortunes anciennes de la famille Helmius ; elle en concevait à Tégard de Joris une sympathie plus affectueuse, plus pensive. Mais jamais il n'avait parlé de ces misères; elle en éprouvait malgré elle de l'embarras, et préférait, par crainte de réveiller ses chagrins endormis, entraîner leur conversation sur des sujets plus aimables.
Certes, s'il eût été possible qu'il se souvînt il lui aurait tout dit. Dans sa pensée comme
dans son cœur, rien n'avait d'existence qui ne fût pas Elle, en Elle, autour d'Elle. Mais une timidité persistante dévorait ses moindres résolutions. Que de desseins dans la solitude bien établis ne parvenaient à se réaliser, sitôt qu'Elle était présente. A peine, un soir, lui avait-il balbutié l'aveu de ses sentiments, et sa voix était devenue si hésitante qu'elle ne l'aurait pas entendue, si l'excès de trouble où il se confondit ne l'avait pas, elle aussi, toute bouleversée de sa contagion.
D'un seul regard ils s'étaient l'un à l'autre liés, ils se tenaient. Et pourtant Joris craignait toujours d'offusquer, en insistant, l'ingénuité de son amie ; elle ressentait de tant de retenue, de cette outrance réservée, un dépit léger, involontaire, quoiqu'elle fût sûre de lui, et qu'elle l'aimât.
Que d'occasions négligées ! que d'heures sans profit! Des amis communs s'étaient complu à ménager à leur intention une partie de campagne qui devait être décisive : sûrement,
ils se déclareraient, ils en reviendraient fiancés. Autour d'une vaste maison, un jardin se confondait parmi les hêtres spiendides de la foret de Soignes. Les Thoré, Van Impe avaient accompagné Helmius, et, à la gare où on les attendait, Marie Rilmerhausen descendit du train avec eux. On plaça, à la table du déjeuner, les deux jeunes gens côte à côte; ils furent du même parti au tennis; ils se retrouvèrent de groupe en groupe par les allées où se faisait le soir. Mais leur causerie était rare, et, autant que celle des autres, futile. Seuls leurs yeux peut-être avaient su se parler. Et Joris, au long du chemin, s'en revenant à pied, sous la lune, par les bois, furieux de soi et d'avoir par sa sottise gâché la journée, ne se distrayait pas de sa mauvaise humeur aux chants et aux folâtres plaisanteries de ses trois bons compagnons.
Que se passa-t-il, alors ? Sans doute les parents profitèrent de l'indécision inavouée
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OÙ le silence prolongé de Joris amenait la confiance de Marie; ils soulignèrent la singularité de sa conduite. Bien qu'elle opposât aux insinuations la fermeté de ses penchants, une inquiétude se glissait. Ne lui avait-on pas rapporté qu'on voyait, dans des milieux d'étudiants, Joris environné de femmes? ne Tavait-on pas rencontré seul avec Tune ou l'autre? Enfin, on l'éloigna de Bruxelles ; une cousine mariée en Allemagne l'emmena sur les Bords du Rhin et dans la Forêt-Noire ; sa sœur avait été mise en pension à Hastings, elle y alla passer plusieurs mois.
Et de la sorte se préparait, à son insu, la catastrophe lamentable et banale dont Joris Helmius eut bientôt à subir l'aventure, que rien au monde ne lui avait présagée.
Son père par un télégramme l'avait soudain prévenu de son arrivée; il le trouverait dans un restaurant, auprès des Halles. Mais, au risque de se mettre en retard, il suivit par la
place Royale un long- détour, car il comptait y rencontrer Marie. Elle y parvenait en même temps que lui, accompagnée d'un jeune enfant, par le trottoir de gauche, qui n'était pas celui que d'ordinaire elle prenait. Un instant, quand elle l'aperçut, on eût pu croire que son pas s'entravait, mais elle le raffermit comme par un effort de sa volonté, et ayant rendu à Joris son salut, poursuivit son chemin précipitamment. Ses regards s'étaient abaissés, son visage était plus blanc qu'un pétale de narcisse.
Qu'est-ce donc qu'elle avait ? Etait-elle malade? Lui avait-il causé, inconsciemment, quelque peine? Gomme elle lui avait paru grave ! Ni ses yeux ni ses lèvres ne lui avaient souri. Jamais telle il ne l'avait vue. 11 se sentait^ au fond de lui-même, aff'reusement atteint : que se passait il?
Il n'attendit pas longtemps de le savoir.
Son père, installé à une table, l'accueillit avec une particulière chaleur :
— Ah enfin, te voici^ mon brave Joris ! Je te g-uettais avec impatience. Allons, assiedsloi. J'ai commandé un bon repas. On apporte les huîtres. Nous pourrons causer en paix ; j'ai des choses sérieuses à te révéler.
Joris, la cervelle agitée d'inquiétude, regardait,un peu ahuri, son père, sans lui répondre.
— Eli bien, qu'as-tu à me regarder de la sorte ? Te doutes-tu de quelque chose ?
— Non. Je ne soupçonne pas de quoi vous voulez m'entretcnir : de quoi est-il question ?
Et il se disait, à part lui, que cela lui était égal ; il n'était préoccupé, pensait-il, que d'objets bien différents.
— Tu as, Joris, d'excellents amis. Un d'eux m'a prévenu. 11 a bien fait, et je me suis tout de suite décidé à partir.
— De quoi vous a-t-on prévenu ? Je ne comprends rien de ce que vous me dites.
— Je vais te mettre au courant. Tu vas
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éprouver, mon pauvre Joris, une profonde peine. Arme-toi de courag-e. Sois un homme. Sois vaillant.
Et sur le reg-ard de plus en plus étonné que levait vers lui Joris, Louis Helmius continua :
— René Van Imne, hier, m'a télégraphié pour me prier de recevoir au téléphone une communication urgente. Et voici, mon cher Joris, ce qu'il m'apprit: la jeune fille que tu aimes...
Joris fit un brusque sursaut; son attention devint aiguë.
— La jeune fille que tu aimes, Joris ; la jeune fille de qui je t'ai cru aimé, doiit il était convenu que je demanderais la main à ses parents le lendemain de ton dernier examen de droit, eh bien, voilà : elle se marie!
— Ce n'est pas vrai.
— Tu l'aimes. Tu crois en elle. Je te plains sincèrement, mon fils. Sois patient dans la douleur. Ecoute-moi, je t'en prie. Je souffre
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de l'apporter une souffrance. Mais il importe qne tu sois mis au courant. Crois-tu, si je n'étais pas sûr, que je me serais chart^é de celte tâche cruelle ? Crois-tu que ton ami Van Impe m'aurait appelé, s'il ne l'avait pas estimé indispensable ?
Joris ne disait mot. Le monde en fête s'était endeuilli. Il avait les tempes serrées. Son cœur battait. Les ténèbres le submergeaient.
Et lentement, avec des phrases de pitié caresseuses et menues, Louis Helmius apprit à son enfant tressaillant tout ce que lui-même savait. Les parents de Marie Rilmerhausen avaient redouté que le mariage rêvé par elle ne pût, pour des raisons imprécises, se conclure ; depuis longtemps ils la harcelaient de taquineries, de reproches, de prédictions sinistres; ils étaient résolus à briser sa résistance. Elle eut à repousser différents partis qui s'offrirent. Enfin, pendant la durée de son séjour en Angleterre, on lui présenta un jeune
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homme riche, distingué, plein d'avenir. Il s'était épris d'elle. Elle l'avait refusé. Il la suivit en Belgique. Encouragé par les parents, illavoyait chaque jour. Rien ne l'avait rebuté. Elle avait beau protester même qu'elle aimait quelqu'un dont elle était aimée,pas un moment il ne désespéra. Elle était lasse, elle était recrue decette lutte obstinée; dans un moment d'oubli, de fatigue, d'énervement, elle céda, elle consentit, et tout de suite, il y avait de cela quatre jours à peine, leurs fiançailles officielles avaient été annoncées.
— Van Impe Ta appris hier, du frère de la jeune fille. Il a couru aux renseignements, qu'il a réunis nombreux et précis. Alors il a accompli son devoir : il m'a prévenu et appelé.
Après le dîner, son père reconduit à la gare, Joris deaieuraseul avec René Van Iinpe. 11 n'avait de la journée proféré une parole ni formé une idée. De son hébétude et de son silence Louis Helmius inférait qu'il supporterait dans une résignation raisonnable le désastre de son espoir. Les affaires le rappelaient à Paris; il confiait sans inquiétude son fils à la garde de son ami.
Par quels chemins errèrent-ils? Combien d'heures dura leur taciturne promenade ? Joris se souvenait d'avoir marché par des rues interminables, à travers des terrains que couvrait une neige dure, aux reflets pâles des
lueurs de réverbères. René se refusait à le quitter ; parfois il Tétreignait au coude, et le dirigeait de façon à éviter une fondrière boueuse ou un ruisseau de glace, il le considérait bien doucement, et, hochant la tête, sans chercher à le consoler, ne dérangeait la torpeur de son cerveau vide qu'en jetant par intervalles d'une voix émue de vagues exclamations : —Allons, mon vieux! ou : — Mon bon, mon bon Joris! ou : — Un peu de courage, voyons !
Avaient-ils gravi — il se l'imagina — des chemins en pente, raboteux et glissants, aux confins déserts d'Uccle et de Saint-Gilles? N avaient-ils pas traversé dans le centre de la ville, sous la lumière des beuglants mal famés, la petite-rue des Bouchers et la rue des Dominicains ? Dans quels décors improbables Joris plus tard ne se retrouva-t-il pas?
Ils avaient abouti, comme la nuit s'achevait, vers les régions préférées de son enfance. Alors il se reprit à voir, à se souvenir, à par-
1er. Il décrivait à René les terrasses et les pelouses de la maison de campag-ne disparue ; il le guidait par des sentes désormais à demi urbaines, du chemin de Ganshoren au Valdes-Roses,de la rustique chapelle miraculeuse de Sainte-Anne à la berge des Etangs-Noirs. — Ici j'ai connu, René, une destinée heureuse, autrefois. J'en jouissais à peine, tant le bonheur paraît facile aux enfants. Il a cessé avec une promptitude dont mon âme reste encore stupéfaite. Jamais elle ne se remettra de ce choc. J'ai, depuis, cru entrevoir la félicité dans de souriantes entreprises, mais, à chaque fois, elle m'a échappé, et me voici meurtri pour toujours de ces tentatives vaines ! — Les Etangs-Noirs de jadis! Eux-mêmes, malgré la sombre transparence de leurs eaux, ils se paraient de quelque fraîcheur et d'un peu de gaîté. Le remous qu'y produisaient les roues des moulins animait d'une lucidité diamantée la surface légèrement ; des touffes de roseaux garnissaient les rives her-
beuses ; des cyg-nes placides et majestueux étincelaient d'une blancheur sacrée. Maintenant Teau est trouble, opaque, empuantie. Elle croupit entre des bords où s'amoncelle sans répit la neige jaune et fangeuse. Les oiseaux splendides l'ont délaissée. Comme elle est lamentable et perdue; comme elle est, René, semblable à moi-même, sur qui s'entassent les ruines et la désolation ; nul reflet d'espoir ne m'illumine plus ! — Et j'avais cru aimer, et j'aimais; j'aime encore. Seulement, qu'étais-je, moi? Comment aurais-je mérité qu'on m'aimât ? Elle était la splendeur héroïque du jour. Que suis-je? un être maussade, un être manqué. Elle s'est distraite à laisser tomber sur moi un peu de sa commisération ; je le conçois, et, au fond de mon cœur, j'en éprouve de l'orgueil. Mais cet enchantement ne pouvait pas durer. Je me suis leurré d'un mensonger mirage. Je n'apportais en échange à sa jeunesse claire, à sa beauté, ni honneurs véritables, ni richesses. Je suis un homme
comme les autres, banal et lâche; je n'avais pas même le courage de tenter de la persuader, de me la conquérir. Plus hardi, plus entreprenant, plus résolu, un autre s'est pré sente, et son assiduité a vaincu, c'est naturel, bien que jamais je ne doive guérir de cette défaite causée par ma sottise. Je l'aime, René! je l'aimerai toujours.
Van Impe ne songeait pas à soulager de sa détresse l'infortuné Joris. Les mots hésitants, confus, câlins, qu'il tentait à son tour de prononcer, se formaient mal et n'étaient guère écoulés. A larges pas ils parcouraient maintenant des rues désolées que rendait plus noires dans le matin naissant la chute tourbillonnante des flocons serrés. Les Etangs, quand ils y revinrent, se mouraient d'ennui dolent sous l'atmosphère terne. Pas un bruit ne s'élevait; personne ne passait; les tristes maisons enfouies au fond de la tourmente grelottaient de sommeil, de froid et de peur.
Joris s'était arrêté. Il dit :
— Pourquoi ne me làches-tu pas, René ? Craius-tu que je me précipite dans cette eau immonde? Je ne pense pas que je porte eu moi la hardiesse d'en finir de la sorte avec ma misère. Je n'éprouve aucun effroi de la mort, je ne la cherche pas non plus, mais si elle survenaitici, elle serait à présent consolatrice et favorable. 0 mon ami, qui dois souffrir de ma souffrance, m'estimerais-tu à plaindre, quand je serais hbéré?
René, sans répondre, le regardait, secoué d'émotion et de compassion. Joris reprit sa marche en murmurant par intervalles :
— Aimer, quelle folie, n'est-ce pas? Et d'abord, est-il sûr qu'on aime? Elle, la Lumineuse, ne pouvait pas m'aimer ; elle a cru, sincère, qu'elle m'aimait. Mais, moi-même, était-ce Faimer? J'ai supporté de la voir à peine, de ne lui parler presque jamais ; je ne l'ai pas prise et gardée. Non, pourtant il est bien certain que son amour me tient tout
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entier; je ne puis pas ne pas l'aimer. — Oh, sans doute, si on l'exig-e, je l'avoue : j'avais aimé auparavant. Je ne te parle pas de rencontres inévitables et vénales. Elles ne m*ont pas entamé ; de toute la vigueur convaincue de mes rêves je reste pur et confiant : oui, confiant dans l'éternité, dans la pureté éternelle de l'amour. Incompréhensibles contradictions : qui m'eût averti naguère que je dusse encore aimer m'aurait fait rire ; et j'aime, et c'est d'aujourd'hui seulement que je sais à quel point.
Les derniers propos d'Helmius laissèrent entrevoir à Yan Impe la possibilité d'ouvrir à ses chagrins une diversion.il l'interrogea sur ses premières amours, qu'il ignorait. Amours enfantines, pleines de tendresse délicate et de naïveté! Joris en gardait la mémoire, comme de la caresse d'heures tièdes. joliment fleuries et embaumées.
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Dans un jardin sombre, non loin d'ici, d'arbres et d'arbustes odorants, bien souvent il avait joué, tout petit, avec de petites amies. Sous la surveillance complaisante de M. et de M^e Dex, une multitude d'enfants s'éparpillaient par les allées. Et soudain Joris avait élu sa préférée : Emmeline était du même âge que lui, blonde avec des boucles et des yeux bleus étonnés, toute menue, câline et frêle. Dans les parties de cache-cache, ils se tenaient à l'écart, se dissimulaient seuls derrière un massif, et gagnaient ensemble le but. A Pâques, par les soins des parents, de beaux œufs en sucre rose ou blanc, pleins de bonbons, de jouets, de surprises, étaient dispersés sous les hautes herbes et cachés dans les buissons ; les heures s'écoulaient joyeuses à les chercher, et Joris s'empressait, aussitôt qu'il le pouvait, de replacer bien en vue ceux qu'il avait découverts, sur le chemin que suivait Emmehne. C'était pour lui le suprême ravissement que son amie recueillît les plus gros et les plus
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nombreux. — Puis, brusquement, un matin à Paris, on lui avait annoncé que, à la suit( (rune fièvre typhoïde, Emmeline Dex venai de mourir; il conserva, des années, de cett( nouvelle effarante la stupeur indig^née, presque incrédule.
Plus tard, un été, avec sa mère et seî sœurs, il séjournait au Crotoy, dans la baie de Somme ; une illumination nouvelle l'enchanta de sa joie brûlante. Ils s'étaient promenés, tout le jour, à Saint-Valery, sur h rive opposée; vers l'heure où le soleil déclinant empourpre l'air et la mer d'une chatoyante griserie, à marée basse, l'eau pai minces filets leur montant à peine jusqu'aux chevilles, ils avaient traversé le large estuaire et, assis sur la plage humide, s'essuyaient le« pieds à l'aide d'une serviette que M'"e Helmius avait pris la précaution d'emporter; ils se rechaussaient déjà, quand une dame âgée, s'approchant, demanda à M'^^Helmius, d'une
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voix un peu gênée, la faveur de lui emprunter la serviette, si elle n'en avait plus besoin, pour elle-même, sa fille et sa petite-fille installées tous auprès. Et aussitôt Joris avait été émerveillé par Taspect ferme, potelé, de deux pieds adorablement candides et nus sur le sable, par la fraîcheur de délice d'un clair visage rougissant. Les deux groupes échangèrent des paroles courtoises; on se mit à causer; on se leva; elles habitaient le même hôtel; une intimité s'établit.
A quinze ans, l'esprit encore très enfantin, Marguerite Soudet, grande, ardente, élancée, avait les manières et l'attitude d'une jeune fille accomplie de dix-huit ans. Ses cheveux capricieux et souples encadraient, torrent lumineux d'ambre fluide, des joues douces, délicatement duvetées, un beau front calme, sans nuages. Ses narines frémissantes, ses prunelles claires ouvertes, ses lèvres un peu charnues, mais d'un dessin net et charmant, buvaient la santé et la joie. Elle s'amusait de
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vivre, et son rire pour un rien fusait mélo dieux. Envers sa mère, envers son aïeule, elli abondait en soins attentifs, en tendres effusions. Comme sa famille n'était point riche comme M"^*' Soudet, veuve, pour satisfaire aux nécessités de son ménage, occupait ui emploi important dans une maison de cou ture, elle envisageait avec résolution son avenir, n'acceptant pas de s'imposer longtemp; en charge à celles qu'elle chérissait. Elle goûtait d'instinct ce qui est rythmé et sonore, h musique, les vers. Elle s'essayait à l'étude d( la déclamation pour être admise dans leî classes du Conservatoire, et déjà se prévoyai sociétaire de la Comédie-Française, tragédienne célèbre. Plusieurs soirs de suite, à h demande de Joris enthousiasmé par le soi pur, velouteux et fervent de sa voix, elh récita en sa présence, sans se faire prier, leî imprécations de Camille, les exhortationj furieuses d'Hermione, le songe de Pauline. Elle lui avait ébloui la pensée et le cœur; i
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palpitait devant elle dans Tombre de sa clarté ; il la trouvait, sans défaillance, d'âme et de corps absolument adorable.
Promenades prolongées au bord de la mer, le soir; excursions vers les villages de Rue ou de Noyelles à travers les hameaux de haies vives et les verdoyantes prairies ; soleils obstinés de la saison heureuse, vous épanouissiez d'aise , d'ingénue et voluptueuse frénésie l'éclosion des désirs adolescents; vous embrasiez de vos magiques rayons le foyer des aspirations inconscientes. Ah, entre les autres souvenirs, un souvenir inoubliable : les deux familles, à présent amies, par un couchant d'extase s'en revenaient à pied d'un bois voisin; seule, sans savoir pour quelle cause, pour satisfaire à quelque puérile fantaisie, derrière U""^ Soudet et sa vieille mère qui marchaient vaillantes en causant avec M"^"^ Helmius et ses filles, la jolie Marguerite, montée sur un âne, riait de ses propres efforts pour le faire partir et trottiner. Joris se rap-
procha, saisit la bride, parvint à rompre cet entêtement. Alors, par manière de plaisanterie, gémissant à voix haute de la voir s'éloigner et le laisser :
— Ingrate ! lui criait-il; je vous rends service, et vous m'abandonnez I
— Montez en croupe, si vous voulez ; je ne puis retenir la bête, à présent qu'elle daigne courir.
Et Joris prit son élan, bondit, appuyé des deux mains, et derrière elle s'installa. L'âne sous le choc accélérait son allure, si bien, comme on se trouvait au tournant d'une hêtrée auprès d'une ferme, que par derrière, entendant les éclats de la voix et le rire de Marguerite, nul ne soupçonna par bonheur ce que sans aucun doute on eût blâmé : un ruban de velours noir, dont ses cheveux étaient noués, se détacha, tomba entre les mains du jeune garçon qui, preste, le serra dans uae poche; les longues boucles soleiileuses se déroulèrent amplement, et Joris,
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les saisissant par folles poig-nées, en pressa les gerbes magnifiques sur ses lèvres et s'enivra de leur parfum.
L'âne s'était arrêté. On se rapprochait, on les hélait, il fallut bien attendre. Le désordre de la chevelure par la sollicitude maternelle se trouva vite réparé, mais en vain cherchaiton aux alentours le fameux ruban, personne ne le retrouvait; Joris de satisfaction souriait sans mot dire : Marguerite même ne soupçonnait pas son larcin.
Le lendemain, par sotte fanfaronnade, il eut la faiblesse de lui en faire l'aveu. Elle se fâcha ; elle y tenait beaucoup, aucun autre ne pouvait le remplacer, elle exigea qu'il lui fût rendu. Joris ne cédait pas ; il garderait, en dépit de ce mécontentement, le cher trésor dérobé : il se sentait en lui-même la certitude que son refus devait plaire. Aussi sa déconvenue fut-elle rude lorsque la vieille dame, le prenant à part, lui donna à entendre en termes sévères combien il serait inconvenant
LES ETANGS NOlHS
de conserver plus longtemps un objet précieux, tant regretté par sa petite-fille, et dont le hasard seul Tavait mis en possession.
Il s'exécuta à contre-cœur ; des larmes lui montaient aux yeux. Enfermé, le reste de la journée, dans sa chambre, il s'étonnait qu'on ne prît pas souci de le rappeler, de le consoler, et, sérieusement, profondément, il éprouvait pour la première fois la peine cruelle d'un amour déçu.
Marguerite, il ne la revit à Paris qu'à deux ou trois reprises. Avant que vînt l'hiver, une occasion de s'établir s'étant offerte à M""^ Soudet, elle s'en alla, avec sa mère et sa fille, en Egypte, et jamais plus Joris n'en entendit parler.
De telles puériles déceptions qu'étaientelles au prix de sa douleur présente? Il s'en fût à peine souvenu, sans ce nouvel abandon, bien autrement cruel! Il était un homme désormais, ouvert de toutes ses ascendantes énergies aux frissons prometteurs de l'exis-
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tence; il se rendait compte de ce qu'il avait fait, de ce qai lui était advenu, des malheureuses conséquences de son actuelle peine. La défiance entrerait dans son âme; il ne connaîtrait plus l'espoir que mêlé de crainte et d'amertume. A quel sursaut dédier ses années à venir? Quelque chose qu'il entreprendrait, ses moments de délente et de loisir lui représenteraient une pareille image : cette jeune vierg-e, exactement conforme à l'idée en lui étincelante de la féminine beauté, se détournait de lui, brisait les élans de son extase fervente, et, insensible, le repoussait au fond d'un abîme de poix, de ténèbres et de hideur. Non qu'il supposât qu'elle se fît de la cruauté un jeu délicieux et inflexible; il l'avait appréciée et connue bonne, généreuse, aimante ; il ne la méconnaîtrait pas en raison des souffrances qu'ignorante elle lui avait infligées. Ne lui avait-elle pas souri? N'avait-elle pas métamorphosé du prodige de sa clarté rayonnante la nuit d'indécisions épaisses où les
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tristesses de sou enfance Tavaient plongé si long-uement? Ah, qu'elle vînt à lui, rayonnement visible de l'astre printanier, ou que lasse elle le délaissât et déchaînât contre son cœur les tourments du désaveu, sa suavité n'en saurait être atteinte, elle demeurait ce qu'elle fut, ce que toujours elle serait : cette femmelà, cette jeune fille, la première, l'unique pour qui, sous les masques d'antan ou sous les futures effigies, son cœur battrait ou aurait battu d'amour : Marie Rilmerhausen, Marie Rilmerhausen !
Quand l'impitoyable fatalité accable de désastres le coeur de l'homme au début de la vie, avant que lui soit ouverte la route où mener jusqu'au bout, selon leur gré ou asservis, les exigences de ses instincts, les caprices de sa volonté, de ses désirs, de sa sensualité, ce qui ne formait encore que des élans indéfinis, des bondissements sans but, une suite de mouvements constants et inconscients qui tâtonnent et qui cherchent, soudain se résout en une sorte de délaissement obscur, de défection envers soi-même, de décrépitude, selon les caractères, définitive ou momentanée : les circonstances décident et l'emportent comme un fétu entraîné par les rafales.
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de ci de là, livré au hasard, en dérive sous les vents du large.
Se ressaisir alors est malaisé ; il y faut déployer une énergie dont peu de courages se dressent investis; la plupart croupissent dans le limon gluant d'une tiède et apathique indifférence; ils s'y enlisent obstinément, à moins qu'une péripétie violente, brusque et imprévue, survienne et les délivre de cette mort insensible et languissante.
Joris, de toute la ferveur ignorante de son âme, avait tendu à s'unir par les liens d'une affection désintéressée et totale avec ceux dont il vivait environné, avec d'autres vers qui le dirigeait la force d'une sympathie soudaine et vivace. d'une admiration décisive, et de l'amour. Aucune de ces tentatives ne répondait à son espoir. Il avait assisté, impuissant, à la désagrégation de sa famille : son grandpère, qui à ses yeux d'enfant choyé avait représenté le faîte de la paisible sagesse et de l'au-
guste clairvoyance, disparu dans une crise honteuse et pitoyable; son père et sa mère désunis, hostiles Tun à Tautre et de jour en jour à lui-même plus étrang^ers, — celui-là se créant à l'écart une famille nouvelle, celleci s'enfonçant dans une dévotion entêtée; ses sœurs aveuglées que leurs préjugés retiennent au loin captives; et maintenant, et maintenant que, d'un essor passionné et orgueilleux, il s'était livré, corps et esprit, au délire d'un amour qu'il crut réciproque^ absolu, illimité, il ne subsistait plus rien; son grand rêve, son espoir fécond s'étaient fracassés de si haut dans l'ordure; il se trouvait, au fond de son exil, déchu, meurtri et sanglotant.
Il était las de vivre solitaire, et les heures fleuries que ses amis lui consacraient lui rendaient plus douloureux et plus ternes par contraste le désappointement de son cœur ; la dévastation de son cerveau. Ce n'était plus de ravages extérieurs que s'approfondissait le désert de ses sentiments ; il avait en vaifi
quitté la ville odieuse de son martyre et de ses dégoûts; il s'imaginait qu'au refuge du foyer familial il recevrait les caresses qui apaisent et qui consolent. Mais rien de tel ne lui était apporté; on respectait sa tristesse; nul n'aurait pu en dissiper les brumes stagnantes. Peut-être, s'il avait su, aurait-il par lui-même réagi; muet, maussade, hébété, il ne luttait pas, il se résignait à son sort.
A peine si l'image exaltée de celle qu'il avait adorée et que, dans le secret de son cœur, il adorait toujours, occupait le désespoir de son rêve engourdi. Il redisait le nom de Marie Rilmerhausen; il évoquait ses yeux, son visage, sa taille, son allure; mais il semblait qu'il dût écarter, pour l'entendre et pour la voir, un amas fétide de brouillards angoissants : une minute de répit, et l'outrageux rideau de ténèbres se refermait à chaque fois sur lui, plus isolé, plus dépouillé, plus vide et plus hagard.
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Elle passait, tremblante comme le dernier jour, au long des murs de la Place Royale ; elle baissait les paupières et ne lui souriait pas, grave, les joues blanches comme un pétale de narcisse. S'il avait pu se douter, alors... Stupide, il ne s'était pas élancé audevant d'elle, il ne lui avait pas arraché son secret: ah, comme elle aurait compris sa douleur, comme elle se fût attendrie, comme elle se fût reprise à un amour qu'elle ne pouvait pas partager, comme elle se fût rendue, dans la plénitude de ses sentiments réels, à l'affection solide et profonde de Joris!
Mais de tout cela, à cause de sa timidité ridicule, de son éternel et piteux manque de virile résolution, rien n'avait été; il avait laissé insensiblement s'amasser les présages mauvais; dans sa tranquillité puérile et machinale, il n'avait rien aperçu ; brusquement, la catastrophe l'avait anéanti, quelle résistance y opposer? Il était trop tard, la chose horrible était accomplie ; elle s'élait prom.ise,
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elle s'était donnée, et lui n*élait plus — et pour jamais sans doute — que cette espèce de décombre humain dégradé et misérable, qu'il revoyait par un crépuscule de neige et de fan^e s'appesantir aux bords sinistres des Etangs-Noirs.
Aucun charme de la vie à Paris ne le séduisait. 11 ne convoitait aucun divertissement, toute étude lui répugnait. Autour de lui ses amis d'autrefois menaient une existence de fièvre ou de patience; il n'y prenait aucune part. Souvent il hésitait à les rejoindre, à se mêler à leurs promenades, à leurs causeries- Les uns paraissaient uniquement avides de lettres, de sciences ou d'art ; s'ils portaient en leur cœur le poids de quelque intime souci, ils n'en faisaient pas montre, on n'en pouvait rien soupçonner, leur gaîté n'était point feinte, mais Joris la redoutait. Les autres s'amusaient dans les plaisirs faciles et épuisants des cafés de nuit et des petits tliéâ-
LES ÉTANGS NOIUS ^ ^9
1res; Joris en leur compagnie était de glace, et son chagrin redoublait.
Stéphane Bersange, si fidèle, si attentif et cordial qu'il lui fût sans défaillance, était retenu par les obligations de son emploi, par la liesse récente de son jeune et heureux mariage : dix-huit mois auparavant il avait à sa fiancée présenté Joris; de l'un à l'autre un courant limpide de sympathie ardente s'était étendu, et désormais c'étaient trois amis. Joris avait assisté à leur noce, puis, quelques semaines plus tard, avait reçu à Bruxelles la visite du couple.
Il avait alors pénétré le bonheui' de Stéphane, il l'en louait, le jalousait presque, bien que lui-même ne fût pas encore en ce temps-là malheureux.Et elle si délicieuse tout de suite l'avait émerveillé : grande, svelte, souple, les cheveux brûlants de cuivre et d'or,les larges yeux fauves et joyeux où éclataient les signes d'une bonté tour à tour
compatissante et spirituelle ; les traits adoucis d'un visage un peu pâle, aux joues fraîchement rosées, avec des dents d'une lucidité étincelante, avec des lèvres fines, et, toujours découvert, la pleine splendeur blonde d'un cou ferme et charnu. Elle était venue à Joris en camarade éprouvé, et Joris lui avait voué une chaude admiration. Son intelligence primesautière et avertie, sa bienveillance enthousiaste l'avaient captivé aussi sûrement que les grâces de son corps : elles formaient de ses perfections morales Texpression la plus visible.
Ensembleils avaient visité — comme étaient loin ces journées d'activité radieuse! — les quartiers intéressants, populaires ou bourgeois, les jardins, le bois de la Cambre, les églises, les musées. Même Joris avait pu r son amie nouvelle désigner, dans une ru , Marie Rilmerhausen qui passait. Elle la regarda, sourit, et s'exclama affectueuse :
— Je la trouve charmante. Je souhaite
que bientôt elle devienne, au même titre que vous, mon amie.
Hélas!... et de cette simple parole reconnaissant il ne perdit jamais le souvenir; il se sentit approuvé dans son choix, qui dès lors lui apparut d'autant plus excellent.
A présent Taspect de cette félicité ouverte, quand il y assistait, étreignait Joris au cœur. Tout le monde était heureux; lui seul ne pouvait Têtre ! En vérité, comment a^ir?Tout effort est superflu. Est-ce le remède, attendre, laisser couler le temps? Mais le bonheur, où il se présente, si ceux qu'il favorise réfléchissaient, n'est à la vie qu'une base ferme, ce n'est pas la vie même. Sur quoi édifier ses espérances, sur quel sol donner l'élan à ses aspirations, sinon sur le bonheur, unique point d'appui? C'est pourquoi il l'accepterait tel qu'il s'ofl^rirait un jour, sans examen, comme une sérénité paisible, puisque à jamais l'excès exaltant du bonheur véritable lui était refusé.
Louis Helmius avait fait entendre à son fils que, sans plus tarder, il lui fallait choisir une carrière, se mettre en état de gagner son pain.
Joris n'hésita pas. Songeant à certaines relations de son père, il estimait que, s'il obtenait une fonction administrative aux Colonies, il visiterait du moins de fastueuses contrées, il se baignerait avec délices au milieu de végétations grandioses, il enrichirail sa mémoire d'inoubliables et ssisissanls spectacles de la nature, assisterait à des mœurs étranges dont peu à peu il adopterait l'habitude, que, dans la diversité, l'éclat, la séduction des races humaines neuves, subtiles el pures, dans la fantasmagorie des paysages étourdissants, les regrets malsains et moroses de son âme s'atténueraient avec le temps, que, peut-être ainsi, il surgirait, quelque joui éloigné, retrempé, le cœur vierge, assoiffé derechef d'art et d'amour.
Son départ fut bientôt résolu : il serait, un peu plus tard, attaché en qualité de secré-
LES ÉTANGS NOIRS l63
taire au Gouvernement général de l'Indo- Chine. — D'ailleurs, ne dût-il éprouver aucune des visions et des émotions qu'il se promettait là-bas, il aurait accepté tout aussi bien l'un ou Tautre des deux résultats qu'il envisageait encore comme possibles : souvent de l'apparence risible d'une domination trop facile ne s'enivre-t-on pas à tel point qu'on laisse glisser dans le bourbier les plus simples scrupules d'honneur et de loyauté ? Ne revient-on pas, ignominieusement enrichi, jouir chez soi d'un gain inépuisable acquis dans la rapine et dans la concussion? Il semblait à Joris que, après un peu d'entraînement et d'accoutumance, il serait capable, autant que quiconque, de tirer de cette manière de vivre des satisfactions profondes, égoïstes et méprisantes.
Et puis n'esl-il pas fréquent aussi que l'Européen, abordant sous des climats excessifs, soit dès son arrivée dévoré par les fièvres ou miné lentement?Qu'iIy succombe, on l'oublie.
A Joris Helmius manquaient la force d'orgueil et le courage nécessaires pour s'arracher au marasme où la débâcle de ses beaux projets l'avait entraîné, débile et dolent. Il s'abandonnait à tous les coups du sort, jamais à leur agression ne s'était opposée une résistance de sa volonlé. Sourir.nt, il les accueillait comme les parfaites figures de son bonheur; ou, subissant leur déprimante tyrannie, il n'osait même espérer une aide problématique de la fortune changeante.
Autour de lui, et, sans qu'il s'y prêtât, en lui aussi la suite mobile des jours opérait des transformations. En compagnie d'amis qui faisaient fête à son retour, comment ne
se fût-il jamais départi de son chagrin, de son mutisme, de son indifférence? Il avait publié un recueil de vers dédié « à Son Très Gracieux Souvenir », et le coquet volume lui avait de maintes parts attiré des sympathies, une faveur encourageante. Des poètes qu'il aimait lui écrivirent.
Mêlé à une foule d'écrivains et de lettrés, les samedis, chez José-Maria de Heredia, il goûta son érudite conversation, en même temps enjouée, bondissante, tumultueuse.
Chaque mardi, dans un rehgieux recueillement, il s'illumina de la causerie subtile et précise que devant une assistance de jeunes gens silencieux menait avec tant de grâce pénétrante Stéphane Mallarmé. Sa voix à l'infini flexible et nuancée planait à travers la fumée de tabac dont la petite pièce était emplie. Il se tenait debout, une pipe de terre à la main, souvent adossé au poêle de faïence, auprès d'un tableau ardent et romantique d'Edouard Manet. En parlant il élevait un duigl dans la
direction de sa pensée; tout de son geste et de son maintien donnait l'idée de l'élégance virile la plus expressive, et son visage fin, fier et doux, comme seul Whistler dans sa lithographie a su le rendre, séduisait et attachait par son charme harmonieux. Joris était touché par la justesse spontanée des images dont il usait, par la naturelle et impérieuse nouveauté des idées qu'il inventait ou qu'il combinait. Ses camarades s'en entretenaient en sa présence; lui-même il en rêvait, et il se disait, non sans quelque vaniteuse forfanterie, qu'il serait beau, une fois échappé à sa détresse persistante, de se hisser, auprès de son maître précieusement vénéré et chéri, jusqu'à des cimes intellectuelles que nul autre n'aurait atteintes avant eux.
Il entendit, d'un ton bas, lent, contenu et mvstéiieux, Villiers de l'Isle-Adam, avant qu'il l'eut écrite, inventer à une table de café les angoissants détours de la Torture par l'Espérance; il vit Huysmans; il vit, dans
ses accès d'humeur boudeuse et de petites joies enfantines, le grand poète ingénu Paul Verlaine; il se lia avec plusieurs aînés de sa génération ; il comprit Teffervescence de rébellion réQéchie qui poussait tant de cerveaux généreux vers des recherches parfois hasardées; il fut saisi d'enthousiasme héroïque, et, en dépit de son tempérament nullement combatif, parvint, comme ceux de son âge, à revêtir de formes hardies ses plus secrètes conceptions.
Ah! auprès d'une compagne douce, avisée, intelligente, qui aurait bercé son ennui, endormi ses incertitudes, comme il se fût, en ce temps-là, retrouvé et grandi ! Aussitôt que, à bout de résistance paresseuse et prolongée, il se prétait aux irrésistibles impulsions de son esprit en quête, bien vile l'élan se cassait; il retombait, il renonçait : à quoi bon? pour qui se donner tant de peine? qui s'informait de ce qu'il pouvait faire? Il ne croyait pas luimême à sa propre importance.
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Stéphane Bersange, Louise Bersange, se?
deux amis parfaits, soutenaient de leur mieu:>s Joris dans ses rares sursauts de résolution el de foi. Ils avaient entrepris de le distraire; ils l'emmenaient dans les théâtres, aux concerts ; l'entouraient d'une société jolie d'hommes et de femmes joyeux et insouciants; ils s'informaient de ses projets, de son travail qu'ils encourageaient; ils exaltaient, échauffés d'un zèle amical, ce qu'ils y rencontraient de ferveur neuve et curieuse, le poussaient à reprendre confiance, à s'exprimer sans retenue, à ouvrir l'extase de son âme aux sérénités que lui promettait l'avenir avec ses fleurs.
Leur chaleureuse conviction, qui le gagnait et le pénétrait d'ardeur et d'énergie, ne le secouait de sa torpeur que par intermittences: — en lui, bien à fond, le découragement restait installé. Sa pensée chagrine ne l'entretenait que des tristesses passées, il n'entrevoyait de délivrance possible que par la fuite au
loin, par l'exil qui mène à la mort ou, du moins, qui aboutit peut-être à Toubli.
L'époque où il partirait commençait à se préciser. Il n'en éprouvait aucun regret ni aucune impatience. Cela lui demeurait aussi indifférent que s'il se fût ag-i d'un étranger. Il n'était ni plus ni moins désireux de s'en aller; il acceptait cette fatalité, comme il aurait accepté n'importe quelle fantaisie du destin : aussi le destin décida-t-il de sa vie d'une façon tout autre, brusque et inattendue.
Chez un de ses camarades d'art, le musicien discret et raffiné Jean Doléops, se réunissait certains soirs une société choisie d'amateurs et d'amis. On y écoutait des compositions récentes qu'il exécutait au piano , secondé souvent par sa femme virtuose, par des chanteuses habiles ou dévouées. Ensuite, on servait à souper; des propos allègres s'échangeaient dans la salle à manger; on riait, on
plaisantait; une gaîté unanime régnait et : prolongeait très avant dans la nuit.
La tristesse taciturne de Joris s'épeura parmi cette exubérance; cependant il y rev nait avec assiduité, sensible, sans le savoir, plus que la musique.
Pour quelqu'un là il avait revêtu une exi tence réelle; dans le tourbillon affolant di rires, des jeux, des traits d'esprit, des par; doxales boutades et des plus aventureus< affirmations, le silence contraint de Jor avait intéressé quelqu'un. Une jeune coi sine, Aline Doléops, chaque fois présente, I apportait, sérieuse et attendrie, le réconfo de ses attentions et de ses encouragement Elle connaissait le motif de ses chagrins; el y faisait à peine allusion; mais l'ardente pit qu'elle savait lui témoigner d'un air profor de sincérité l'émouvait, le ranimait; il fin par élire en elle entièrement sa confidente.
Bientôt les Bersange en éprouvèrent la su
prise et le contenlement, Joris épousait Aline. Le mariage eut lieu trois mois plus tard.
Il se trouva de la sorte engagé sans y avoir réfléchi. Son existence, lui semblait-il, s'allégeait, se purifiait, s'éclairait de joies futures et de calme immédiat. Il se sentait heureux de n'être plus délaissé, il s'était assuré un refuge et un soutien; la vie s'offrait enfin tentante et belle.
Assurément sa longue souffrance ne s'était pas tout d'un coup éteinte; Aline n'ignorait pas qu'il en était encore endolori et saignant; elle aiderait à sa guérison; elle lui insufflerait de la vigueur, elle réveillerait en lui les forces dès son bas-âge perverties de la confiance et de l'amour.
Il se sentait heureux; il aspirait à l'être; il était heureux. Aline se montrait très douce, très bonne; maternelle et compatissante, elle l'engourdissait de caresses comme un enfant.
lyS LKS ETANGS NOIRS
Les premiers mois s'écoulèrent dans d
expansions libres et faciles. Ses amis de Bc
gique les avaient reçus et choyés. Ils parcoi
rurent, après Bruxelles, tout le pays dive
sèment pacifique ou grandiose, les bon
charmants et variés de la Meuse, de l'Ourtl
et de la Lesse, les féeriques et déroutanti
grottes de Han et de Rochefort, Namu
Liège, Spa, et les bords de TEscaut, indu:
trieux et lent, avec les grandes villes gl(
rieuses de leur passé ou ardentes d'aveni
bouillonnant : Anvers, Gand, et Bruge
architecturale aux musées enfermés et secretj
aux canaux qui rêvent tendrement assou
pis, et Ypres enfin, plus mystérieuse et sui
prenante.
Joris proposa de passer en Angleterre. Il s'embarquèrent à Ostende, visitèrent le morm et rugueux château de Douvres qui domini au loin sur la mer; ils gravirent, égrenant ei leur pèlerinage des litanies de citations, Ié Falaise de Shakespeare d'où « les pêcheurs
LBS ÉTANGS NOIRS l'j'6
qui marchent sur la play^e apparaissent comme des souris » : c'est de là que le légendaire comte de Glocester, aveugle, ruiné, désespéré, conduit an boni d'une lande orageuse par son fils Edgar qu'il ne pouvait reconnaître, pensa s'élancer dans Tabîme et dans le trépas.
Ils s'arrêtèrent deux jours à Canterbury. Cathédrale gothique aux proportions fantastiques, si légère et si forte, avec les piliers redoublés de son ample nef, la clôture profonde et fouillée qui protège dans son absorption méditative le chœur aux grands arceaux normands, et ces vitraux anciens d'où la lumière glisse en chemin de couleurs jusqu'à l'entrée de « la Couronne » et jusqu'au Trône de Saint-Augustin. Vieille cité gracieuse, parée de fleurs, églises de lierre vêtues, courant limpide du Stour, sites apaisés de la campagne aperçus, durant des heures, de la colline herbue du Dane John, que surmonte un obélisque !
Mais ce que Joris, en n'osant se l'avouer, y recherchait, un peu ému et inquiet, pour le moment n'y resplendissait pas : il n'avait garde d'oublier que, auprès de son époux, Marie Rilmerhausen habitait cette ville désormais. Ils traversèrent plusieurs fois l'avenue oùdormait sa demeure; elle était fermée, les volets clos; les maîtres étaient absents.
Aline, au retour, reprocha à Joris de l'avoir emmenée où vivait, disait-elle, sa « rivale ». — Il avait tant imaginé qu'une amitié pourrait naître de leur rencontre. — Elle se plaignait que, par cette nuit de lune et d'étoiles scintillantes qui les retint rêveurs à humer l'arôme de la mer et à s'éblouir les yeux de ses clartés phosphorescentes, sur le balcon de leur hôtel, à Douvres, il ne lui eût parlé que de Marie, de ses charmes, de la passion que pour elle il avait ressentie, de l'infortune de l'avoir perdue!
Ainsi surgit dans le mariage la première
de ses déconvenues. Aline savait depuis longtemps de quelle sorte la blessure avait en son cœur pénétré. N'était-il donc pas vrai qu'elle s'offrît à lui comme une garde-malade prodigieuse, dont les doigts le panseraient, doj t ie regard le réconforterait, dont le sourire fondrait en oubli ses regrets et peu à peu attiserait les feux d'une nouvelle affection? Ah 1 comme il l'aurait aimée, comme il était prêt à l'aimer, si elle lui apparaissait consolatrice, attentive, patiente et secourable! Mais voici qu'elle exigeait plus qu'il ne pouvait donner. Vers elle une aspiration l'avait guidé; il brûlait de retrouver à l'égard de la bonté féminine sa foi primitive, son exaltation. Il fallait qu'elle l'aidât à effacer les meurtrissures de son passé, et à préparer par un présent de suavité tranquille, de concorde et de bonne entente l'avenir pressenti d'enthousiasme et de tendresse. Elle ne comprenait donc pas son rôle sacré de rédemptrice; elle supposait que sa seule apparition avait chassé le
déchirant fantôme de la veille : atroce mécompte, effondrement de spécieuses certitudes!
Joris s'abstint de faire, de dire rien dont l'erreur de sa femme pût s'offusquer. De nouveau, comme dans sa jeunesse, il se renfermait en soi, il gardait pour soi le plus ému de ses impressions. Pourtant il aurait désiré que, en d'autres circonstances, on s'approchât de lui, qu'on brûlât pour ce qu'il admirait, pour ce qu'il tentait : hélas! ce fut en vain.
Aline de jour en jour perdait le vernis séduisant des mobiles apparences. Joris, épris d'art toujours et par-dessus tout au monde, avait compté sur sa collaboration pour s'introduire parmi les arcanes, jusqu'alors muets à son esprit, de l'univers musical, grave et embrasé. lU'accompagnait de concert en concert, à rOpéra-Comique,à l'Opéra. Ilrisquait des remarques ingénues et craintives; elle, d'un mot sec, le rabrouait, persiflait son in-
LES ETANGS XOIRS l'J'J
suffisance, mais n'exprimait pas autrement sa pensée; leurs sensations demeuraient SDurdes, vagues et stériles.
Chez eux, un jour, d'un trait soudain, irréfléchi et ravi, il loua la voix superbe d'une amie qui avec elle achevait un duo; elle se renfrogna, ne souffla mot, et dorénavant cessa de chanter.
Il lui suggéra avec beaucoup de douceur, un matin qu'il travaillait dans une pièce contiguë, que les gammes au piano lui étaient peu agréables, le dérangeaient : ne pouvaitelle, aussi aisément, quand il écrivait, jouer ses morceaux et réserver l'élude pour les heures où il était sorti? Sans répondre elle se leva, ferma le piano, pour ne le rouvrir qu'après des années.
De tous les poèmes qu'il composait il lui donnait lecture; autant aurait valu les lire aux murailles ou aux arbres de la forêt. Pas une réflexion, rien, rien : « Elle ne voulait
pas prétendait-elle quand il la sollicitait, elle ne voulait pas l'influencer. »
S'il répétait les vers les plus beaux dont la divine poésie française enchante le cerveau et magnifie le cœur des hommes, elle ne tardait pas à réprimer des bâillements, elle s'assoupissait. Lorsque, énervé, Joris repoussait son livre, elle se réveillait aussitôt, roulant un reg-ard trouble, soutenait n'avoir pas somnolé, insistait pour qu'il recommençât, et de nouveau s'endormait d'une façon définitive.
Soirées hare^neuses et détestables, les illusions de Joris se déveloutaient, mais il s'acharnait à en resserrer sur lui la trame étroite, si rare et si nue qu'elle dût, en se flétrissant, devenir. Il n'avait pas atteint le but désiré. Ni la paix intime et le secours, ni la confiance en ses espoirs, en ses idées, en son labeur, ni un appui, ni un conseil. La maison — il l'avait imaginée asile d'art, de beauté, de voluptés discrètes et merveilleuses, retentissante de musique el de poésie, tapissée de
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dessins et de clairs tableaux, garnie de meubles nets et jolis, animée de conversations convaincues ou folâtres — grinçait, maussade, d'interminables criailleries, de réprimandes jalouses, de poussiéreuses insinualions. On y faisait, on y refaisait des comptes, perpétuellement des comptes de ménage, et, en dépit de celle ténacité insipide et banale, tout s'y mêlait en désordre, tout s'écroulait, tout s'écoulait à vau-l'eau.
Joris étouffait au milieu de celte ignominie fastidieuse qui l'asservissait dans la bassesse. Il se figura de son mieux qu'il s'en évaderait un jour, que même Aline à son exemple se rachèterait et vibrerait à ses côtés. Il multiplia ses tentatives de persuasion, se heurta cà une obstination de préjugés maladive, orgueilleuse et rétive. Elle n'opposait à ses démonstrations évidentes qu'une feiule docilité ; une foispassé le flot, Joris n'avaitrien amolli ni emporté.
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A la longue le désespoir le ressaisit. Les Bersange lui prêchaient la patience, une inflexible longanimité. Mais il s'épuisait, après des heures d'énervation et d'inutile maîtrise de soi-même, dans les lâches et brutales bourrasques des clameurs, des colères, des menaces frénétiques. Il s'avouait brisé, veule, vidé de corps et d'âme. S'il pouvait fuir! Mais où? Mais comment? Non qu'une préoccupation d'argent Tenchaînât : Aline en possédait, il lui avait remis, sans contrôle, l'administration de la fortune commune, un jour qu'elle l'avait accusé de vivre aux dépens de sa richesse; elle en pouvait disposer. Il avait obtenu un poste administratif qui, lentement amélioré, lui procurait une suffisante indépendance. Seulement, l'obstacle, c'est que de leur union, exclusivement corporelle depuis longtemps, des enfants leur étaient nés. Et Joris se rappelait les anxiétés, les tortures d'antan : infligerait-il aux siens tout ce que lui avaient infligé ses parents ? Jusqu'aux der-
nières limites il supporterait donc ses peines. Aline ouvrirait les yeux, ne méconnaîtrait pas sa grandeur d'âme; elle s'amenderait, s'assouplirait en vieillissant; un peu de conciliation s'ensuivrait de part et d'autre ; on jouirait à la fin de quelque tranquillité, à défaut du bonheur à jamais enfui.
Longtemps les Bersanjo^e savourèrent, radieux,la plénitude de leur bonheur. Joris Helmius ne pouvait rien imaginer qui fût plus beau que, d'esprit et de corps, leur fusion complète. Aucun mode d'affection n'était étranger à leur amour. Leurs yeux s'abreuvaient de leurs yeux; leurs lèvres se fondaient de désirs et de baisers ; leurs mains impatientes s'étreignaient ; leurs pensées et leurs sentiments palpitaient d'accord, s'attiraient, se mêlaient pour prendre ensemble l'élan ou pour se poser en s'apaisant. Leur candide ardeur les révélait amant et maîtresse, amant et amante bien plutôt, superbement amoureux, mais leur fougue s'adoucissait, leurs
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effusions confidentielles s'épuraient de ne connaître ni soupçon ni jalousie; leur inclination mutuelle, leur attachement, leur sollicitude participaient du penchant ingénu et spontané qui rapproche sans trouble deux amis très intimes, aussi bien que de la simple et presque inconscienteprédilection qu'éprouvent Tun pour l'autre une sœur et un frère délicats, ou de cet abatidon splendide des enfants qui se réfugient et se fortifient dans la bienveillance chaleureuse de leurs parents. Néanmoins, chacun conservait distincte sa personnalité précise. Stéphane vibrait parfois d'une verve un peu désinvolte ; Louise alors, par un sourire d'indulgence ferme et judicieuse, le modérait; et si elle, à son tour, s'attristait de songer à des présages lointains et mystérieux, il suffisait qu'il rît de son rire généreux pour dissiper ses craintes, pour effacer les plis de son front, pour rallumer dans ses prunelles vives une lumière chaude et égale.
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Les Bersang-e étaient heureux. Joris, que l'aspect de leur bonheur enflammait d'envie cordiale et assombrissait de regrets, eût désiré comme couronnement à son idéal le plus passionné, une félicité semblable à la leur. Mais une chance moins pleine l'aurait déjà satisfait. S'il avait pu jouir de ce calme intérieur, de cette paix de l'esprit favorable au songe et à la méditation, la solitude ne forme-t-elle pas un bienfait assez précieux pour qu'on ne cherche point à s'en dépouiller? Faut-il qu'on en enveloppe avec soi une autre sensibilité et qu'on y communie, afin de tirer d'une constance solidaire et studieuse une force d'émulation, de croissance, qui dure et se renouvelle?
Les amis de Joris, la plupart, étaient heureux : célibataires ég-oïstes ou dédaigneux à qui ne manquait rien de ce qu'ils souhaitaient, couples suffisamment souples, traitables et unis pour ne g-oùter aucune anieriu-
me, aucun désenchantement dans le mariage.
Pour quelle cause tout lui avait-il défailli? Il n'exigeait pas de la vie dMrréalisables conditions. Au contraire, il Tavait convoitée d'une mansuétude tendre et simple, dépouillée d'ambitions, de rancunes, de heurts, tressaillante dans la contemplation et l'étude des grandes œuvres humaines, des sites harmonieux, et puisant dans la présence propice, dans le concours caressant de la féminine bénignité, la puissance de se révéler, de s'exalter, de chanter, — d'ajouter, si humble que à peine luisante elle languît, ou si éclatante qu'elle scintillât, une gemme nouvelle au trésor à l'infini diapré et multiforme de l'inteiligence et du savoir.
Il adorait dans la femme, de tonte la vigueur de son instinct raffiné et sublimé par la volonté et par la réflexion, autant la beauté persuasive de son inspiration que la beauté
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spontanée et triomphante des lignes de son corps. L'approche, le contact, le parfum de la femme créaient autour de lui une atmosphère d'extase et de délire ; dès qu'elle lui parlait, dès qu'avec condescendance elle lui témoignait la sympathie la plus légère, il se sentait emporter dans un tourbillon d'héroïsme, d'orgueil etdejoie; lemondese transfigurait5victorieusement revêtu d'un reflet de sa splendeur, et imprégné, lucide et magnifique, de Tétincellement divin de sa bonté.
Il portait à la femme un zèle dévot, qu'aucune déception n'avait pu amoindrir. Mais les femmes possèdent rarement l'intuition de leur grandeur : leur coquetterie m.ême,le plus souvent, s'avère conventionnelle, mesquine et méprisable. Elles dérobent, contraignent, déguisent les séductions naturelles de leur sexe; leur paresse et leur vanité en font des créatures sottes, niaises ou puériles ; elles s'empâtent le corps, le cœur et le cerveau dans la bassesse machinale des occupations conjuga-
les et maternelles, quand n'en relève le mérite ni une décision personnelle, ni une volonté d'initiative et de bon sens. Soumission béate à des préjugés de mode et d'éducation, satisfactions aisées pour peu qu'un mari assure au ménage la subsistance quotidienne, tandis qu'on ne lui offre en retour nulle supériorité d'âme dont il s'enchante et s'émerveille, nulle fraîcheur d'intention et de pensée où il se gorge à plaisir d'un baume qui vivifie et régénère.
Ainsi elles se comportent communément.
Les charmes superficiels dont elles rehaussent à leur fantaisie l'ai^^rément de leurs visages, la majesté jolie de leurs gestes, peuvent captiver avec une sûreté si impérieuse que, ébloui par le prestige désirable et décevant, l'homme, en rampant, se résigne à ne jouir que d'apparences qui s'écaillent et qui s'etfritent, à moins que, torturé, il ne se débatte, il ne se révolte, et alors, presque toujours, il cède bientôt, il souffre et se consume jusque dans la mort .
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Pernicieuse à l'ég^al de la querelleuse et de la dominatrice, la femme hypocrite et folle emplit le monde et l'avilit. Rien n'existe qu'à son niveau, pour elle et selon elle. Elle se souvient d'un immémorial esclavage et garde, dans la récente habitude de sa liberté reconnue ou conquise, les mœurs fausses et corruptrices de l'esclave.
Celles qui, sincères, ingénues, nettes de dégradante nonchalance, de subtilités lâches et fanfaronnes, se livrent et prennent simplement, ainsi qu'elles aiment et qu'elles sont aimées, sans arrière-pensée d'intérêt mal entendu, sans réticence, celles-là grandissent qui les vient grandir, et, par leur grâce qui sait sourire, par la beauté limpide et profonde de leurs regards qui exhortent et qui émeuvent, elles élèvent jusqu'où elles-mêmes atteignent, jusqu'à un paradis de foi, de bonté, d intelligence l'âme qui, fraternelle, frémissante et fidèle, s'est à leurs soins abandonnée.
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Dans le proche voisinage de Joris, Louise Bersange, quelques autres, réalisant le magnanime prodige, lui avaient tendu la main, Tenvironnaientdu pénétrant arôme de leurs amicales prévenances; rien ne Tenorgueillissait autant que ces marques d'une affection attentive, exceptionnelle et délicieuse.
La compagne qu'il s'était choisie n'était pas de cette espèce ! — Parfois, au milieu de son intime isolement, il récapitulait l'humble total des joies et des sérénités que, dès ses premiers ans, la vie lui avait départies. Nativement illuminé d'espoir, il entrevoyait devant lui un avenir toujours rayonnant. Des bienveillances successives qui l'avaient à tout âge environné, les unes, bien nombreuses, avaient fini dans le regret et la douleur; parmi les autres, il ne s'en trouvait pas une qui fût, comme il l'eût enviée, assez prenante, assez exclusive pour durer profondément, s'incruster en lui, s'y fondre.
Que n'avait-il pas tenté? L'ingénuité de son
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enfance s'était flétrie au passage d'une bourrasque brutale; de lui-même il s'était ressaisi, lâchant avec persévérance de refleurir son esprit de certitudes naïves; il avait imploré du g-este et du reg-ard le secours de ses proches et de ses aînés : sa mère ne l'avait pas entrevu dans les réticences farouches de ses appréhensions et de sa timidité; son père, qui tout d'abord avait paru disposé à le soutenir, peu à peu dévoré par des difficultés, des charg-es, des obligations de diverse nature, s'était retiré à l'écart; des scrupules infiniment délicats l'empêchaient de trancher l'obstacle qui les opposait l'un à l'autre en étrangers : tous deux aspiraient à se donner et à se pénétrer, et pourtant ils n^étaient parvenus qu'à se comprendre imparfaitement.
La magie merveilleuse que, avec la mémoire de ses puériles années et le souffle parfumé des amitiés anéanties, portait en soi Joris Helmius, c'était son souvenir d'amour lumineux et ardent. Ses élans de passion s'étaient
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brisés dans le vide sans doute, mais avec le temps l'affreux stigmate de la torture s'était atténué; seule l'image d'heures fortunées persistait en s'épurant, à mesure que s'accumulaient sur lui les plus mornes déceptions. Lamentable il s'était laissé séduire à d'illusoires promesses de consolation et de réconfort; il s'était heurté à une volonté jalouse même de son passé; de nouveau, il s'était mépris: où il avait pensé se blottir au refuge d'un cœur compatissant et chaleureux, il voyait se dresser la barrière d'une exigeante incompréhension.
Cette erreur d'un jour l'ensevelissait dans un abîme de détresse. D'Aline à lui pas un désir commun, pas une pensée ne se rejoignaient. Son passage, l'étalage péremptoire des soins matériels dont elle l'accablait à l'occasion, sa maison négligée, son esprit indifférent, aride, hautain, l'obsédaient de contrariétés fatigantes, de crispations de colère.Les premières illusions étaient éteintes; son cer-
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veau souffrait , enchaîné, hébété, sa chair exténuée pantelait.
Une indicible mélancolie saturait son âme, tourmentait ses nerfs, rongeait son énergie. Incapable de travailler, de penser, même de sentir, sa fierté s'humiliait d'être tombée à ce point ridicule de débilité mentale et de complète atonie. Il devint malade. 11 ne pouvait plus vivre comme il vivait. On Tenvoya dans le Midi. La bienfaisante solitude au grand air, à la lumière, à la chaleur, en retrempant ses forces, lui restitua un peu de courage et de sérénité. Mais il revint, et les menus faits de chaque jour ébréchèrent à nouveau sa résistance : lui fallait-ii encore toucher au fond du même désespoir?
En réalité, était-il vrai qu'il épargnât à ses enfants les souffrances que son enfance avait subies? Ses enfants! Nassistaient-ils pas à l'horreur des discussions perpétuelles ?N'ouvraient-ils pas leurs yeux limpides sur Tigno-
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ble et fangeux marécage des mésententes, des provocations, des répliques offensantes et perfides, des querelles acharnées, aigres, où leurs parents, en leur présence, pataugeaient? Ne valait-il pas mieux, mille fois, en finir, et, puisque la concorde ne se rétablirait jamais, s'écarter délibérément pour assurer à leurs impressions premières une douceur sans trouble, une paix à peine attristée, un retour de confiance tant envers leur père qu'envers leur mère?Ne valait-il pas mieux une attitude nette, précise, que cette incessante succession de défis et d'escarmouches, d'embuscades, de guels-apens et de carnages ?
Par malheur, Aline, en cette matière non plus qu'en toute autre, ne partageait le sentiment de Joris. Elle n'eût pas réclamé le divorce, et lui ne pouvait invoquer contre elle un grief qu'auraient admis les tribunaux. Ne surgirait-il donc pour aucun d'eux, ni pour elle-même, ni pour lui, ni pour les enfants.
une situation propre et définitive? Rien ne pouvait être chang-é. Elle se butait dans sa malignité, les enfants continueraient de souffrir sans comprendre, et lui-même toujours d'opaques ténèbres s'appesantiraient sur son cerveau hésitant ; une g-luante stupeur l'enlacerait, collerait à sa peau, le dévorerait sournoisement. Il ne parviendrait pas à se dég-ager; d'invisibles bras mous le happaient, le maintenaient, l'engloutissaient sans cesse dans le vertige honteux de son asservissement.
Se tirer de cet abîme ! que faire? quels efforts? II ne se rendait plus compte; il était éperdu, haletant, pétrifié. Il ne savait où appuyer ses pas, sur quelle vue réconfortante attacher son regard. Ses plus intimes l'auraient autrefois guidé, mais ceux-là précisément à qui il aurait osé dévoiler les motifs de son découragement et son infortune lui manquaient, et la mémoire en deuil de ce qu'ils lui avaient été et ne pouvaient plus être
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surajoutait encore à sa détresse désemparée.
Derrière les vitres d'une haute fenêtre, ce visage hâve, ce visage d'anxiété patiente aux pommettes marquées, aux lèvres lourdes dans une barbe décolorée et défaite, ces pauvres yeux délustrés qui voulaient sourire, c'était la vision qu'il avait emportée d'une visite suprême à son fidèle et malheureux René Van Impe.
C'en était fait ! Quinze mois plus tôt, quand René s'était arrêté à Paris en s'en allant, disait-il, se guérir sous le soleil, à le voir, comme il l'avait connu, actif, plein d'intellectuelle ardeur, de vouloir, de ressort, il avait raillé ses craintes maladives, son excessive attention à de passagers, à de futiles malaises, les estimant sans importance : qu'il passât en Algérie la mauvaise saison, qu'il s'y reposât, Joris s'en réjouissait, mais sérieusement René pouvait-il se persuader qu'il était malade? Il n'était pas malade, Joris n'y pou-
vait consentir, rien ne le pliait à cette idée, pas même, l'accompagnant par courtes étapes jusqu'au départ du paquebot à Marseille, cette tristesse distraite, un peu hagarde et distante que, à travers les ruines merveilleuses d'Avig-non, de Villeneuve et d'Arles, il avait avec lui languissamment promenée.
Aux derniers jours du printemps René avait reparu, brillant d'une sève nouvelle, animé, g-ai, confiant. Il ne portait plus dans son cœur et dans son esprit de noires appréhensions; ainsi qu'à Bruxelles jadis Joris le retrouvait jeune, assidu et généreux. Pourquoi avait-il supporté cette torpeur chagrine dont enfin il semblait s'être débarrassé? Le souvenir s'en perdait : avait-il été malade? A coup sûr il revenait complètement guéri, guéri, et Joris le voyait sans inquiétude retourner chez lui, en Belgique.
Peu de semaines s'écoulèrent; un télégramme de Félix Thoré : a Si tu veux revoir René, viens vite », amenait à Bruxelles Joris
bouleversé. Ensemble ils gagnèrent la petite ville toute proche où un vieil oncle et une tante l'avaient recueilli pour qu'il fût soigné comme leur fils. L'abattement et le silence régnaient dans la maison; on y était reçu à voix basse, presque en secret. A peine si Joris se souvenait du détail de sa visite. René parlait avec difficulté, évoquait les jours sereins d'autrefois, échafaudait pour l'avenir des projets séduisants^ et toujours, toujours avec ténacité il épiait aux regards de ses interlocuteurs une expression que ses paroles y pouvaient faire luire par moments. Ils se gardaient de laisser transparaître leurs sentiments, leurs angoisses, leur peur. Bientôt, sous un prétexte ils se levèrent, prirent congé ; une conversation prolongée épuiserait le reste d'énergie qui soutenait encore l'infortuné, occasionnerait une dangereuse dépression, réveillerait la fièvre. Ils se serrèrent les deux mains d'une étreinte émue et insistante, ils s'embrassèrent; — et, dans le train qui les ramenait.
Thoré ni Helmius ne prononcèrent un mot mais leurs yeux se rencontrant étaient roug^iî par les larmes.
La sinistre nouvelle, attendue, ne tardf guère. René s'était éteint sans révolte, sanî souffrance apparente. On l'enterra dans 1( petit cimetière d'un village flamand. Et ce fui tout. Il n'était plus qu'un souvenir.
L'impitoyable mort abattait autour de Joriî ses amis les meilleurs, ses plus sûrs conseillers, ceux de qui l'afTection lui aurait fourni un appui et une aide. Son père était mort, s? mère était morte; tant d'autres étaient morts, qu'il avait chéris ou vénérés. Il se souvenail de douces figures, dès longtemps évanouies. Auprès de qui, dans sa misère, se réchauffer dans la bienveillance et les encouragements^ Stéphane Bersange lui-même, son sûr et fraternel Stéphane, une horrible maladie de sa femme adorée le retenait depuis des mois au loin, luttant en désespéré, absorbé d'inquié-
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tude et d'obstination, sur les sommets dont l'air pur et vif finirait bien, pensait-il, par rendre à Louise la santé. Et Joris ne se serait pas abaissé à troubler ses transes déchirantes et continuelles par l'étalage inconvenant de plaintes étrangères; il habitait avec lui par la pensée, il l'assistait dans ses efforts opiniâtres, il redoutait qu\m découragement soudain ne vînt Tassaillir, lui découvrir la vérité, car il ne conservait, par malheur, pour son amie aucune illusion d'espérance : quand il la vil, au moment où elle partit, le pitoyable aspect de la pauvre Louise émaciée lui rappela, avec la plus navrante exactitude, l'expression que portait pendant leur entrevue suprême le douloureux visage de Van Impe.
Au gré des nuag-es qui passent, la rêverie de Joris Helraius flotte vaguement, emportée aux souffles tièdes de la brise matinale. Chaque jour, depuis qu'il s'est résig-né à subir, une seconde année, l'ennui d'une cure d'eau à Vichy, il s'en vient, après la douche et le massa2:e, ayant passé, comme il convient, è la Grande-Grille ou à l'Hôpital, s'accoudei au parapet d'où il contemple, sans presque le voir, le même paysa^^e tranquille et charmant
Un long- pont de pierre grise coupe une th basse, où des tombereaux recueillent du sabh sur la grève, et où paissent, les pieds dani l'eau, les vaches paresseuses. Des maisons, su] la rive opposée, sont éparses, parmi des buis
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sons d'arbres qui frémissent; un bourg, sous le clocher de son église, s'échelonne au versant de la colline; la forêt de Montpensier y allonge sa masse incertaine et profonde où grimpe le sillon brusque d'une route nue. En deçà, c'est la plaine sous le soleil heureux, avec ses cultures, ses bosquets dispersés, Tétendue verte et régulière d'un terrain de golf^ un champ de courses sableux et vide, et l'échappée en aval des chemins et de la rivière vers les villages perdus entre des bois indistincts.
Certes Vichy n'est point la villégiature qu'il se fût à lui-même choisie. Les médecins l'y ont envoyé, et comme il est résolu à tout ce qui a pour but de lui restituer la santé physique ou le courage moral, le voici, une fois encore, soumis aux ponctuelles pratiques dont, l'an dernier déjà, il retira un soulagement certain. Au surplus, devançant la saison, prévenu par rexpérieiice, il évite le tumulte mon-
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dain, l'importune cohue. Par ces claires matinées du mois de mai, il possède presque seu les fastueuses retraites de ce Nouveau Pan splendide qui étale au long du quai de TAlliei les frondaisons de ses beaux arbres, seî pelouses parsemées de plates-bandes et de parterres aux mille pétales bigarrés, ses guirlandes audacieuses de corolles enlacées au^ troncs des ormes, des chênes, des châtaigniers Toutes les variétés épanouies, les plus humbles, les plus compliquées, les rustiques e spontanées ou celles qu'a produites l'ingénio site des plus avisés horticulteurs : bouillon nante aubépine, bégonias hybrides et recher chés, tuhpes aux infinies nuances, jacinthe! par clochettes égayées de couleurs vives, pi voines regorgeantes d'ombre et de pourpre œillets coquets et musqués^ un peuple d( variétés vulgaires ou raffinées y chantent, danî l'efieuillaison des fleurs d'acacias jonchan le sol autour d'elles, la beauté du jour et h renouveau de la lumière.
Joris se grise de printemps avec délices; parfois, il s'assied sur un banc, y demeure oisif, — on croirait indifférent, — en réalité perdu parmi le dédale vertigineux des songes et des visions.
Visions éparpillées, songes qui s'approfondissent et se précisent avec lenteur ; surtout il se souvient, frissons de gratitude et de passions, des trois voyages éblouis, et chaque fois trop brefs, qu'il accomplit à travers l'Italie radieuse. Alors comme aujourd'hui, une existence de déboires l'avait épuisé et terrassé douloureusement ; alors, moins énervé de corps peut-être, mais plus impatient dans sa pensée, il se désolait d'avoir gâché, inutile, ses jours, de ne s'être épris depuis sa naissance que de néant, de n'avoir joui ni d'une splendeur vraie ni d'une généreuse aspiration, de n'avoir rien fait éclore, sur son passage, de noble, de pur ou de beau.
Hélas ! le temps s'erivole, la jeunesse ne
dure pas éternellement. Joris goûte un plaisii amer à comparer ce qu'il a fait avec ce qu'i aurait dû faire. Les germes féconds qui avaieii donné des prémices aimables n'avaient pi ensuite se développer dans un terrain ingrat Que de ridicules mirages l'ont leurré, que d( fantômes et de misères l'ont harcelé !
Que sa vie a été sotte, déserte, nulle e détestable, déchiquetée de soucis futiles e persistants qui ont abîmé son cerveau et cor rompu sa vigueur I En d'obscurs soubresaut il a tenté de se ressaisir : ils furent impuis sants à lui refaire une énergie solide, à rejeté les tracas et les troubles dont il était incom mode, à rétablir le règne lucide et serein d la raison, la constance de la volonté, Téqui libre d'une intelligence qui s'exerce saine ment.
D'étape en étape, Joris Helmius se retrouv toujours doué d'une faiblesse égale. A défat d'une justification qui le satisfasse, il essai de faire en son propre esprit triompher 1
palliatif d'une excuse partielle : plus l'assaillait d'exigences pressantes une âpre et sournoise animosité, plus il a cédé, dans l'illusion stupide de préparer à son profit un peu d'apaisement et de conciliation. Il capitule devant sa conscience et se sent profondément responsable de son humiliation et de sa lâcheté.
Excédé et résigné, il avait consenti à croupir dans les bas-fonds d'une stupeur engourdissante. Aucune pensée n'égratignait de l'empreinte la plus légère la surface de son âme. Nul objet ne distrayait, n'occupait, ne charmait ses ternes prunelles. Il errait aveugle à travers des brouillards étouffants. Autant que lui pesait la solitude, toute société lui apparaissait malveillante et hostile. Il avait perdu jusqu'aux moindres motifs de vivre auxquels se rattache avec frénésie une espérance désabusée. Il se traînait, plus qu'à demimort,sur les chemins; il ne souffrait pas; ses sens et sa réflexion abolis étaient incapables
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de concevoir ou d'éprouver un mal, comm< d'exulter dans la joie.
Et cependant, à Vichy, accoudé au parape du quai, il ouvre des yeux attentifs sur le pay sage riant. D'où est sorti l'éclair qui l'a trans figuré? D'où est-il revenu de la sorte ressus cité?
Aux pieds de coteaux frissonnants dam une lumière frêle, le cours de l'Allier légère ment s'incurve. Et Joris ravive des imagei précieuses. L'an dernier, au mois de mai comme à présent, il se revoit vers la fin d*un( belle journée, au bord de la terrasse qui, au dessus de l'Arno, domine Florence entière e sa douce vallée.
Les grandes ombres violettes sous Textase absorbante du soleil occidental s'allongen lentes et molles par les rues, les places et le! cours,, gagnent la masse rugueuse et la tour { créneaux du Palais de la Seigneurie, passen sur le dôme écrasé de la Chapelle des Médicis
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montent au long du Campanile de marbres divers, teinté d'or rose par l'air du soir, courent sur la toiture de la Cathédrale, envahissent de silence et de pureté les pans gracieusement élancés de la vaste coupole austère et pensive, rampent en s'élargissant vers la colline de Fiésole où peu à peu s'éteint Téclatante blancheur des villas et des églises. Elles s'établissent enfin, définitives et taciturnes, sur toute la cuve harmonieuse de la vallée, avec son fleuve assoupi sous l'arche des vieux ponts, ses maisons serrées et riantes, ses promenades et, entre les cyprès hautains, ses jardins de fleurs fermés de balustrades. Des lumières tendres s'éveillent et palpitent sur les ténèbres velouteuses. Des admirables roses, rouges de vermeil en feu, tapissant à profusion la muraille de la terrasse, jaillit une symphonie d'odeurs pénétrantes. Joris hume, dans une volupté tranquille, l'accord des voix émouvantes qui se dégagent et s'amplifient sous la solennité grandiose delà nuit.
Il se résume, embrassant la présence de la cité mag-icienne, les bienfaits de la cure morale d'où son cerveau était sorti épuré. Ah, si Tusage des eaux salutaires de Vichy tonifiait ses membres et ses nerfs autant que l'enveloppement de l'atmosphère florentine avait de clarté caressante, de suavité sereine assaini son esprit et son cœur, il ressurgirait bientôt, âme virile dans un corps robuste, prêt à affronter, vibrant d'audace et de confiance, les promesses hallucinantes de l'Avenir.
Il était entré en Italie, dég^oûté de tout au monde, des choses, des hommes et de luimême. Le facile et odorant climat, pendant les premiers jours, qu'il occupa à flotter au hasard par les lacs, dans Tenchantement des Iles Borromées, aux jardins de Cadenabbia et de Bellagio, apaisa dès l'abord son ag-italion morbide. Ce fut ensuite l'émerveillement dans Vérone amoureuse, farouche, tragique, dans Padoue sombre et renfrognée, dans
Venise somptueuse et délabrée, dont resplendissent en s'effritant les palais de féeries que reflète Teau tour à tour sinistre ou étincelante des canaux étroits et de la laçrune endormie. Les cités d'autrefois dont la ruine survit à la mémoire de leur grandeur emplirent d'un nostalgique et séduisant délire les méditations du voyageur : Bergame vieille juchée aux derniers contreforts des Alpes, avec sa petite place de monuments et ses remparts ouverts au vent de la plaine lombarde, Mantoue déchue à jamais entre ses lacs d'eau stagnante, frêle et bieue; Ferrare grave et sourcilleuse, l'obsédante et dolente Ravenne à genoux parmi les mosaïques en décombres de ses basiliques et de ses mausolées.
Enfin la course exaltée aboutit au but que s'était entre tous offert son désir : Florence divine dans ses songes miroitait, fleur éternelle, jeune, musicale et pensive, épanouie aux haleines d'un printemps qui toujours persiste, conseillère de sage bonté et d'har-
monie subtile, suscitatrice d'ardeur tempérée par la douceur de la bienveillance et de la
raison.
Il la découvrit d'abord sous un aspect que ses précédents séjours ne lui avaient pas révélé. C'était la fête de l'Ascension. Pas un être vivant dans les rues, les volets des boutiques étaient clos, on n'entrait pas dans les musées, et les églises étaient vides. Joris erra long^uement au hasard par les quais solitaires, suivant le fleuve silencieux. Il arriva ainsi anx C asci ne, qu il irouYa. emplies dune rumeur de gaîté et de chansons. La tradition, à pareil jour, assemble dès l'aurore les Florentins, qui apportent leurs provisions et déjeunent sur l'herbe. Ils babillent, ils rient, ils jouent, et, de toutes parts, de buisson en buisson, hommes, femmes, enfants, se dispersent, se penchent en marchant et se relèvent tout joyeux; des couples s'ég^arent et reviennent, brandissent leur trouvaille: qu'ils
aient capturé, vivant, dans le gazon, un grillon chanteur, ce leur est pour l'année un gage de félicité. Et le soir, par les carrefours ondoyant d'une animation bariolée et triomphale, de pauvres colporteurs proposent, en consolation aux malchanceux, de leur vendre, dans de fragiles cages exhibées du bout des doigts, « des grillons chanteurs pur-sang, nés et élevés dans les Cascine ».
L'inépuisable aménité de cette population calme et souriante provient, se disait Joris, d'une pondération parfaite de la raison, des sens et des aspirations. Tout ce qu'ils désirent ou entreprennent doit être prudent et réfléchi. Nulle discussion dans la rue, sinon par manière d'ébats entre bambins échauffés, ne dégénère en injures, en menaces, en coups. Chacun garde à l'égard d'autrui de la courtoisie et de la déférence. Le dialecte de Florence, à l'imitation de son art ancien, se cambre en flexions alertes, dont l'arrange-
ment délicatement décoratif n'annule ni ne contredit l'intime et solide véracité. Les gestes, les attitudes évoquent partout les personnag-es de fra Ang-elico, de Ghirlandajo, de Donatello; les voix chantent, suaves et mélodieuses, comme aux canzoni de Dante et de Pétrarque.
Dans l'allure comme dans la parole des o-ens se retrouvent la grâce, la proportion, la douceur persuasive qui font de Tart florentin, non certes le plus troublant, le plus angoissant, mais l'art le plus lumineusement tranquille, le plus parfait qui réponde à notre besoin d'ordre, de recueillement méditatif.
Quel joyau d'architecture, sinon le Campanile de Giotto, unit à une telle pureté de la ligne autant de sveltesse élégante, une précision aussi discrète et raffinée dans l'agencement du détail?
La courbe des montagnes qui environnent la ville répercute et prolonge l'écho fondu, magnifié, de la prodigieuse et unanime fasci-
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nation ; ie charme s'en propage de vallée en vallée, par toute la Toscane, par toute TOmbrie, de Lucqnes et de Pise à Sienne et à Orvieto, d'Arezzo à Pérouse et à Assise baignée de mansuétude, dans l'atmosphère impalpable, sous le souffle pacifiant du merveilleux François.
Souvent Joris Helmius se figure que, en s'arrachant au milieu où végète son existence ordinaire, il abordera nécessairement à des rivages radieux où le bonheur se respire parmi les caresses de la brise. Sitôt qu'il s'éloigne, en effet, de sa demeure, ses ennuis ont disparu, la convulsion incessante de ses nerfs s'apaise, il goûte plus que du bien-être, une béatitude dans ce soulagement passager. Que pourrait-il désirer davantage? Le monde s'est embelli ; il en jouit éperdùment.
Il se rappelle alors l'illumination d'une minute, en qui sa mémoire concentre l'idée de la grâce dans l'art allié à la nature. Il gra-
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vissait un matin par la lente ronte en lacet les dernières pentes de la colline où Sai Gimignano, exigu et resserré, érige encore 1( défi branlant de ses treize tours seigneuriales A un tournant, vêtue de noir, le front posi sur son coude plié, une jeune femme s'appuyait au tronc d'un cerisier en fleurs. Li soleil filtrant aux éclatants pétales palpitait e voltigeait au toucher de ses bras découverts de sa nuque brune et fraîche, de sa narim fine, de ses lèvres et de ses yeux. Ce ne fu cependant qu'un éclair. Joris ne s'était pai arrêté; il Tavait aperçue en passant. Mai depuis il la revit sans cesse. Dans sa robi unie et simple elle s'avançait d'un balance ment à peine marqué, d'un mouvement régu< lier et souple. Sous ses cheveux noirs e lisses, séparés en bandeaux soyeux onduléi vers les oreilles, son front s'échauff'ait de pen sée, ses prunelles de violettes pâles alternan d'éclairs verts ou bleus, au gré de son ardeu ou de sa tendresse, vibraient d'espoir et d
loyale certitude, sa bouche sensible et menue s'entr'ouvrait sur des dents frémissantes de blancheur et de pureté naïve. Sa voix, attendrie de caresses discrètes, modulait les syllabes qui apaisent et fortifient; ses indulgents regards transfiguraient, embrasaient de fougues chastes et vaillantes, d'un enthousiasme universel. Auprès de lui il la sentait; chaque fois qu'il était sur le point de faillir, elle lui prenait la main ; un geste de son index dressé dissipait les vaines lassitudes; il retrouvait par elle la force et la foi; il voulait vivre, de son mieux se livrer avec une absolue ferveur aux élans magnanimes que lui inspirait son souriant assentiment.
Toute sa vie, Joris avait été dévoré d'un immense besoin de se donner. Les circonstances l'avaient sans rémission rebuté. Il n'ignorait pas ce qui lui avait manqué, une compagne véritable de qui l'affection attentive eût entretenu en un constant jaillissement la vigueur de sa volonté et de son
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orgueil, et de qui la vigilance Teût échauffé du désir de la voir, toujours grâce à lui, satisfaite et heureuse.
Ainsi rêvait-il de la jeune femme accoudée dans Tombre en fleur du cerisier. Mais que d'obstacles dans la réalité ! Ce n'était encore qu'illusion, et les réveils sont terribles.
Ah! certes, il vaudrait mieux, sinon pour oublier,du moins pour s'étourdir éperdûment, plonger aux gouffres de la démence, de la fébrilité bondissante, dont certaines autres villes, en Italie, présentent, par un contraste étrange, l'exemple frénétique ou, du moins, insoucieux.
Là, si on s'égare et si on persiste, les oreilles se ferment au fracas malsain des peines intérieures; on se soustrait bientôt aux soucis du cœur et de l'esprit ; on dépense, à prendre sa part du tumulte environnant, le meilleur de son impétuosité musculaire et de sa résistance intellectuelle.
Naples est belle et captivante. A part Fagrément d'excursions fastueuses, ce qui y séduit et y retient, c'est moins l'incomparable harmonie de son golfe, les révélations de son musée d'antiques, que le mouvement qui l'emporte et qui la brûle. Par un lacis de ruelles en gradins tortueuses autour de placettes qu'encombre un amas de fruits, de verdures, de fritures d'herbes et de poissons, de coquillages et d'oursins aux parfums amers, un innombrable peuple fourmille, se coudoie, se chamaille et s'injurie. Des femmes grasses, assises l'une après l'autre à la file, plongent dans des baquets savonneux leurs chevelures opulentes, en démêlent les boucles confuses, les peignent nonchalamment, les échafaudent en tiares surbaissées, en étranges diadèmes, ou, avec une impudeur magnifique, font sous leurs ongles crépiter les insectes qu'elles y ont dénichés. Des âniers aux appels rauques vont et viennent, frappent leurs bêtes de coups retentissants. Des échoppes exposent, dans
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l'air saturé d'acres puanteurs, des foies qi saignent, d'écœurantes tartes de tomates ( d'anchois sous des touffes pimpantes d genêts d'or. Aux harnais des chevaux et de mules sonnent des cuivreries compliquée comme des châsses, parées toujours de brii dilles fleuries. Des ferrailles rouillées, mèléi à des bobines vides, à un vague résidu d'u tensiles hors d'usage, gisent, d'ici de là, si le sol. Des hommes dorment par terre, c d'autres hurlent et trépignent. Des prètn solennels et affairés, serrant leur paraplu sur leur soutane usée, traversent la mult tude, d'un geste de dédain touchent à peir leurs chapeaux biscornus pour répondreà d< salutations prosternées, ou tendent une mai inattentive à l'effleurement empressé d( lèvres dévotes. D'effrontés gamins mendiei ou chapardent sournoisement quelque broi tille. Des ruffians insinuent leurs offres l'oreille des étrangers. Un monde de ma chands de tout et de rien s'emmêle entre h
façades si rapprochées qu'elles semblent près de se toucher. Des linges entravers sont suspendus aux fenêtres. Tout a lieu publique ment, dans la rue, sur le seuil des portes ouvertes : on s'habille, on cuisine, on mange, on dort, on se gourme, on se livre à des métiers décevants, et surtout on harcèle le passant de propositions, de supplications, parfois de menaces, et toutes ces friponneries pittoresques etagaçantes, ces mensonges, cette mendicité s'achèvent en invocations passionnées à tous les saints du Paradis.
Au balcon de San Martino, dans la placidité héroïque du site majestueux, on est abasourdi par la puissance formidable de ces rumeurs tourbillonnantes. Naples, entassée, bousculée, du Vomero à la mer bruit à rendre sourd, des deux côtés du contrefort avancé de Pizzofalcone qui pointe dans le golfe par le Château de l'Œuf. Au delà toujours animées ses rues s'étagent vers !es hauteurs de Capo-di-Monte, s'abaissent près du port de commerce ou