LA FOI
Un vieil ami, célibataire, occupant une chaire d’enseignement supérieur, avec lequel je vis sur le pied de la plus étroite intimité, a l’habitude, que je lui envie — car je voudrais faire comme lui, mais je n’en ai pas la patience — d’inscrire à peu près quotidiennement, sous forme de journal manuscrit, ses opinions et ses impressions sur les événements et les débats à l’ordre du jour. Il y aura là, dans quelque quarante ans, les éléments d’un livre de Mémoires sur la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Il a bien voulu me communiquer les pages de ce livre intime où il a noté ses réflexions sur l’affaire de l’infortuné Dreyfus. On y suit les transitions qui l’ont mené insensiblement, presque sans qu’il s’en
aperçût, de sa croyance première en la culpabilité de l’ex-capitaine à la conviction diamétralement opposée. Sur mes instances réitérées, il m’a autorisé à publier ces étapes successives de sa pensée. Mais il ne m’a accordé cette permission qu'à la condition de taire son nom. Étranger par profession et par caractère aux violences des controverses actuelles, dénué de toute ambition politique, vivant avant tout pour la science à laquelle il a voué son existence, il est un simple « intellectuel ». Employons ce mot, puisqu’il a reçu de hautes consécrations. Il n’est pas un homme de combat. Je lui ai toutefois fait observer que la publication de ses notes personnelles pourrait, sur un point qui lui tient à cœur, contribuer à répandre la vérité ignorée plus encore que méconnue par le grand nombre. Car il est incontestable qu’une foule de gens qui ont pris passionnément parti contre toute idée de réviser un procès irrégulièrement conduit ne se sont donné aucune peine pour en étudier d’un peu près les étranges et à jamais regrettables anomalies. Mon ami s’est rendu, mais, a-t-il dit, « mon nom ne ferait rien à l’affaire, et je préfère que vous ne me nommiez pas ».
Accordé. Mais, sans le nommer ni le désigner trop clairement, il faut pourtant que je le présente moralement et intellectuellement.
C’est un professeur, traitant surtout les questions historiques, apprécié des connaisseurs pour sa méthode critique ; du reste, en dehors de ceux-ci, d’une réputation de second ordre. Ils prétendent que c’est parce qu’il n’a jamais rien entendu à l’art
d’un intellectuel
de la réclame. Il vit d’ordinaire très retiré, sans rupture systématique avec le monde, où il va de temps à autre. C’est un de ces causeurs qui aiment surtout à causer avec eux-mêmes. Il est très Français, très patriote, et même un peu chauvin. Par exemple, il ne sait pas résister au désir de planter là ses bouquins pour voir défiler un bataillon passant sous ses fenêtres. Cela le remue, l’émotionne, il se découvre devant le drapeau, et je l’ai quelquefois taquiné à propos de cet enthousiasme juvénile — qu’entre nous je partage aussi, mais ne le lui dites pas. Il a beaucoup souffert de nos malheurs en 1870. Lui qui fréquentait et aimait beaucoup l’Allemagne savante, il ne pardonne pas à l’Allemagne militaire d’avoir donné pour pierre de fondation à l’empire allemand la mutilation de notre territoire. Il affirme que tôt ou tard l’Allemagne paiera cher cette contradiction qui consiste à créer, sous couleur d’établir la paix européenne, une cause d’irritation intolérable et permanente sur sa frontière la plus contestée. Elle a, par cela même, condamné l’Europe à une paix armée aussi coûteuse, si ce n’est plus, qu’une grande guerre. Il est républicain démocrate, non pas seulement pour l’amour du principe abstrait, mais parce que l’histoire lui montre que la démocratie républicaine est le terme où doit aboutir nécessairement l’évolution des sociétés modernes et qu’elle est la condition du relèvement de notre pays — si du moins il sait rester fidèle à luimême et à son génie national, fait de clarté, de bon sens, de générosité, d’amour intense de la justice. Il aime à dire qu’il en est d’une nation voulant être