‹ Les etapes d'un intellectuelChapitre 2 sur 7 · CCC · texte numérisé non relu

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libre comme d’un homme qui ne l’est réellement que s’il apprend à se gouverner et à s’armer luimême contre ses faiblesses et ses mauvais penchants. Car tout le monde en a, et c’est du côté où l’on penche que l’on tombe le plus aisément. Si l’on ne sait pas se redresser, on est l’esclave de soimême, ce qui est tout aussi bien une servitude que si l’on était asservi à un autre.

C’est ce qui fait que, sans y prendre une part active, il s’intéresse vivement aux choses du jour, et même avec une chaleur que ne soupçonnent pas ceux qui ne le connaissent que de loin. Il aime à interpréter l’histoire qui se déroule sous ses yeux en lui appliquant les lois que l’étude assidue du passé lui a permis de déduire, ou bien à chercher dans le présent, soit leur confirmation, soit leur rectification. Cela dit, je lui laisse la parole.

1er novembre 1894.

On me signale un article de la Libre Parole que je ne lis jamais, car elle m’agace avec les entorses qu’elle inflige continuellement à la justice et à l’histoire ; mais elle doit avoir des accointances avec de hautes administrations. Il est question d’une grosse affaire de trahison commise là où l’on s’y fût le moins attendu, à l’État-Major général! Est-ce bien vrai? Il y aurait de quoi trembler. Mais ce journal est si coutumier d’exagération qu’il convient de suspendre son jugement. On saura bientôt ce qu’il en est au juste. Mais si c’était vrai, pour-

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quoi donc le Moniteur de l’antisémitisme aurait-il eu l’honneur d’en être instruit le premier?

29 novembre 1894.

Il faut bien qu’il y ait quelque chose. Voilà près d’un mois qu’on cause de cette vilaine affaire de trahison, et je ne sache pas qu’il y ait eu démenti. J’ai entendu prononcer le nom d’un officier d’État- Major, le capitaine Dreyfus, suspect d’être l’auteur du crime, et ce matin le Figaro a publié un entretien que l’un de ses informateurs aurait eu avec le ministre de la guerre. L’honorable général Mercier lui aurait dit qu’il avait soumis à M. Dupuy, président du Conseil, les « rapports écrasants qui lui auraient été faits ». Il ne pouvait en dire davantage, l’enquête n’étant pas finie. Tout ce qu’il pouvait affirmer, c’est que « la culpabilité de cet officier était absolument certaine et qu’il avait des complices civils ».

C’est tout simplement épouvantable. Il faut que le général Mercier ait en effet par devers lui des preuves écrasantes du fait et la certitude absolue qu’on a mis la main sur le coupable. Je suis toutefois un peu étonné qu’il ait ainsi devancé les débats qui ne vont pas tarder à s’ouvrir. Car l’accusé sera évidemment justiciable d’un conseil de guerre. Affirmer d’avance qu’il est coupable me paraît, de la part du ministre, d’une régularité douteuse. Car, enfin, si l’on venait à découvrir qu’on s’est trompé ou que l’accusation n’est pas suffisamment prouvée,

quelle serait ia position des officiers composant le conseil de guerre vis-à-vis de leur supérieur hiérarchique ? Ils lui donneraient un démenti public, ce qui serait d’un effet bien fâcheux, bien pire dans l’armée que dans la société civile. Un soldat ne se permet pas d’ordinaire de manifester une opinion contraire à celle de son supérieur.

Ce qui m’étonne et m’afflige aussi, c’est que le traître aurait des complices parmi les non-militaires. Ce serait donc une vaste conspiration tramée contre la France par des Français ayant à leur tête un officier placé à un poste de confiance. Quelle révélation ! Se peut-il qu’il y ait des hommes aussi infâmes? On doit les payer bien cher. Mais il faut qu’ils aient l’épiderme des doigts bien calleux pour toucher un pareil argent. Cette déclaration du ministre va avoir un retentissement douloureux.

Encore une fois, il faut qu’il soit vingt fois sùr de ce qu’il affirme pour s’être exprimé aussi catégoriquement. La justice militaire est plus expéditive et moins formaliste que la justice civile. Un vieux soldat n’a pas les scrupules qui arrêteraient un robin. L’essentiel, après tout, c’est qu’on ait mis la main sur le principal coupable et ses complices. Le mal qu’ils ont déjà fait sera probablement réparable.

17 décembre 1894.

On commence à voir clair dans cette obscure affaire de trahison. L’inculpé est un officier d’état-

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major, encore jeune, natif de Mulhouse, dont le père après la guerre avait opté pour la France. Par conséquent il avait dû quitter son pays natal avec ses enfants.

Après-demain s'ouvre le procès de l’un de ses deux fils, l’accusé Dreyfus, dont la culpabilité paraît certaine. Mon pauvre ami D..., du comité d’Alsace-Lorraine, en est ému jusqu’à en pleurer. Penser que la plus odieuse trahison qui ait été perpétrée contre la France depuis celle de Bazaine soit le fait d’un Alsacien porteur d’un nom estimé dans toute la Haute-Alsace où il est très connu, c’est navrant !

Je remarque en même temps qu’il n'est pas question des complices civils que nous annonçait le général Mercier. Disjoindrait-on les deux affaires, ces derniers devant être jugés par la justice ordinaire? Mais on le saurait, et il n’en est rien dit. Cela s’éclaircira sans doute. Le plus grand coupable est sous les verrous, et son sort ne va pas tarder à se décider.

Comme sa culpabilité peut être d’avance considérée comme certaine — autrement le général Mercier n’aurait pas parlé comme il l’a fait — il faut s’attendre à ce qu’il sera condamné au maximum de la peine attachée à son crime infâme. Je m’imaginais qu’il serait fusillé sans miséricorde. Mais C... me dit, et il s’y connaît, qu’en temps de paix la. trahison n’est pas punie de mort. La punition en est-elle plus douce pour le misérable livré à perpétuité à ses remords et à la conscience de son abjection ?

24 décembre 4894.

C’en est fait. L’arrêt est rendu. L’ex-capitaine Dreyfus est déclaré coupable, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, et il devra subir auparavant la terrible formalité de la dégradation militaire.

Le misérable ! Quand on pense à son crime et aux effroyables conséquences qu’il aurait entraînées, on est sur le point de redevenir cruel comme on l’était autrefois pour les grands criminels. On rêve de supplices raffinés. On serait tenté de regretter la roue, l’écartèlement, le bûcher. Mais non. De telles horreurs sont heureusement enterrées dans un passé qui ne reviendra plus.

Je regrette seulement que le huis-clos ait été jugé nécessaire. En Allemagne, il est de rigueur dans tous les procès militaires, excepté en Bavière. Je n’en félicitais pas mon vieil ami H., le professeur de Tubingue. Je lui disais que la nécessité du huis-clos en pareil cas dépendait des circonstances, qu’il fallait en accorder la possibilité, puisque la sûreté du pays pouvait y être intéressée, que c’était au conseil de guerre d’en juger, mais que, lorsqu’il n’était pas indispensable, une condamnation était plus imposante et faisait un effet plus sûr quand les débats avaient été publics. Dans un pays comme le nôtre, lui ajoutais-je, un pays majeur et qui regimbe contre les mises en tutelle, on n’aime pas comme chez vous à s’en rapporter aveuglément aux

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décisions de la Herrschaft, de ces « Messieurs les supérieurs ». Le huis-clos peut donc être un mal nécessaire : il est toujours regrettable. Et je voyais bien que cela le vexait.

25 décembre -1 894.

Plus on y pense, plus on est confondu par le degré d’infamie auquel ce misérable Dreyfus s’est laissé choir. Car il n’y a pas à dire : son crime dépasse en horreur tout ce qu’on peut imaginer. J’ai pu recueillir quelques renseignements sûrs. Tout ce qui pourrait, non pas l’absoudre bien entendu, non pas même atténuer, mais expliquer son crime, fait entièrement défaut. Ordinairement les hommes qui se sont rendus coupables de trahison envers leur patrie y ont été poussés par des mobiles qu’il est facile de définir. Des inclinations basses, la passion effrénée du jeu, des appétits sensuels en lutte permanente avec une bourse vide, des ambitions surchauffées, des rancunes implacables ont mainte et mainte fois précipité ces hommes dans l’abîme. Nemo fit turpis subito, dit le vieil adage latin, « On ne devient pas vil d’un moment à l’autre. » Ici on serait tenté de croire que le vieil adage ne savait ce qu’il disait. Ceux qui connaissent la famille du condamné me la représentent comme une famille très unie, en possession d’une belle aisance, très laborieuse de père en fils, et lui-même comme ayant toujours passé pour continuer la tradition familiale. Il était donc à l’abri du besoin ; il travaillait beau-

coup, même, dit-on, avec acharnement. On a pu reconstituer ainsi son curriculum. Ancien élève des collèges Chaptal et Sainte-Barbe, il est entré à l’Ecole Polytechnique en 1878 avec le numéro 182. Il en est sorti sous-lieutenant d’artillerie avec le numéro 128. Entré à l’Ecole d’Application avec le numéro 38, il en est sorti avec le numéro 32. En 1889, nommé capitaine au 21e d’artillerie, il est admis en 1890 à l’Ecole de guerre avec le numéro 67. Il en sort en 1892 avec le numéro 9 et avec la mention « Très bien ». Depuis 1893, en vertu de ces antécédents, et avec l’appui déclaré du général de Miribel qui l’avait distingué, il a fonctionné comme stagiaire à l’état-major de l’armée. Et voilà.

Quel étrange cas psychologique! Ce traître infâme, ce scélérat est donc un homme qui a beaucoup travaillé et qui aime le travail, qui, jeune encore, est arrivé dans l’armée à une position éminente, lui faisant espérer un avancement rapide et brillant, qui vit régulièrement (c’est du moins ce que m’assurent des gens qui le connaissent de près), qui, dans tous les cas, est à l’abri des soucis d’argent, qui doit se féliciter d’appartenir à un pays où sa religion héréditaire (il est j ui I) n’a pas été, comme elle l’eût été presque partout ailleurs, une barrière insurmontable à son introduction dans les hauts grades. — C’est ce que je disais encore l’an dernier à mon ami le professeur allemand : « Ce n’est pas dans votre Allemagne, que vous dites si avancée, qu’on verrait pareille chose (je lui parlais d’un tout autre cas que celui-là, mais le fait en question était analogue et la conclu-

sion identique); mon cher collègue, quoi que vous puissiez dire sur la supériorité de l’intelligence teutonne, de la vertu teutonne, de la hauteur philosophique et scientifique de votre esprit teuton, il y a bien des points sur lesquels vous n’êtes encore à côté de nous que des petits garçons. Chez nous, un homme arrive quand il a du mérite et quelle que soit sa religion, et vous n’en pouvez pas dire autant. » Mais je reviens à mon vilain sujet.

Ni le désordre de la vie privée, ni l’ambition déçue, ni le besoin de vengeance n’ont pu pousser ce Dreyfus à son crime hideux. On cherche donc en vain le mobile qui l’y a poussé. Il a fait le mal, comme Satan, pour le plaisir de faire du mal. Les plus belles âmes sont celles qui font le bien pour le plaisir de faire le bien. Il est donc à l’autre bout de l’échelle morale. C’est un monstre de l’ordre éthique. Et il a été trahir lâchement sa patrie, pour qui? Pour un pays où il savait bien qu’il n’avait à attendre que de l’argent, qu’on n’y prodigue jamais; puis, du mépris, car partout le traître est méprisé, et pas le moindre avancement militaire !

C’est à s’y perdre. J’ai entendu un ami de sa famille exprimer des doutes sur sa culpabilité en répétant qu’elle était absolument inexplicable. Je l’avoue, elle l’est. Pour autant que je suis bien informé, on ne peut même pas en conjecturer le motif. Mais de là à douter de sa culpabilité, il y a loin. Malgré la parole imprudente proférée l’autre jour par le général Mercier, parole du reste qui n’a pu échapper qu’à une conviction solidement étayée de preuves irréfutables, on ne me fera jamais

croire que sept officiers français se soient trouvés unanimes pour condamner un innocent, l’un des leurs, à pire que la mort, s’ils n’ont pas eu par-devant eux la démonstration péremptoire du crime dont il était accusé. Il y a là chose définitivement .jugée, et elle l’a été régulièrement, puisque le conseil militaire de cassation (je ne sais plus comment on l’appelle au juste) a ratifié la sentence. L’esprit de corps, si puissant dans l’armée, n’aurait-il pas été la sauvegarde de l’accusé, si seulement son crime avait été douteux?

Il faut donc s’y résigner. Il y a dans l’ordre moral des magnificences d’héroïsme, et aussi des monstruosités qui échappent à nos explications. Dreyfus est un traître, un traître abominable, voilà ce que tout le monde pense depuis l’arrêt du Conseil de guerre. Je pense comme tout le monde, et c’est l’amitié dont plusieurs personnes l’honoraient sans le connaître à fond qui seule peut expliquer les doutes qu’elles voudraient nourrir contre toute évidence. Non, jamais je n’admettrai que sept officiers français aient pu condamner l’un des leurs, s’ils n’ont pas été convaincus par l’évidence de sa culpabilité.

Je constate avec plaisir, non sans quelque étonnement, qu’il n’est plus question des complices civils dont parlait le général Mercier. Allons, tant mieux, c’est assez d’un monstre.

On dit qu’il proteste de son innocence. La belle raison I Les criminels les plus avérés n’en font-ils pas autant?

5 février 1895.

Dreyfus a subi ce matin les formalités impressionnantes de la dégradation militaire. Je me suis bien gardé d’assister à la cérémonie. Il m’est toujours pénible de voir avilir une personne humaine, quelque indigne qu’elle soit. Mais c’est probablement nécessaire pour maintenir dans l’armée le sentiment de l’honneur. On me plaisante quelquefois sur mon chauvinisme, qui jure avec ma calvitie et ma barbe blanche. Que voulez -vous ? Je ne puis m’empêcher d'aimer cette grande école de désintéressement et d’honneur qu’est l’armée. Tous ces hommes jeunes et forts qui se soumettent à une discipline sévère, tous ces officiers jeunes et vieux, si peu payés et qui ont voué leur vie à la défense de la patrie, ce drapeau qu’ils entourent et qui la symbolise, tout cela représente à mes yeux le dévouement et la fidélité austère au devoir. C’est une protestation vivante et permanente contre le matérialisme et le scepticisme qui nous rongent. Cette vue me rajeunit et me réconforte. C’est pour cela que j’aime passionnément l’armée. Si ce sentiment paraît ridicule chez un vieux barbon comme moi, tant pis : je ne m’en défends pas, ou plutôt je m’en félicite. C’est ce qui inspire ma violente indignation contre le misérable. La trahison est toujours quelque chose d’infâme, mais l’infamie en est encore plus repoussante lorsqu’elle porte l’uniforme.

13 mars 1893.

C’est singulier. Je rencontre plus de gens que je ne l’aurais supposé qui ne croient pas à la culpabilité de Dreyfus. Ils sont, il est vrai, autant que j’en puis juger, une imperceptible minorité, mais ils sont, et ce qui m’amuse, c’est qu’on les rencontre surtout — oh ! pas en grand nombre — mais surtout parmi les dames.

Aujourd’hui j’ai été dîner chez madame de R***. Je n’aime pas beaucoup dîner hors de chez moi. Cela confisque toujours la plus grande partie de ma soirée, et j’y tiens tant, à ma soirée, passée en compagnie de mes vieux livres qui font que je vis deux fois, dans le présent et dans le passé. C’est pourquoi je ne vais presque plus au théâtre. Les drames de l’histoire me semblent plus intéressants, plus empoignants, que ceux de la rampe. On ne peut pourtant vivre en loup.

J’ai donc dîné chez madame de R***. Beau repas* grand luxe de table, vins délicieux, entre autres un certain Château-Yquem qui se recommande à mon bon souvenir. C’est plus fin que vos vins du Rhin, que je ne méprise pourtant pas, dirais-je, s’il était là, à mon vieil ami le professeur de Tubingue. J’avais pour voisine de droite une très jolie jeune femme, bretonne, m’a-t-on dit, et de conversation très agréable. Je la crois très honnête, avec un certain désir de plaire, même aux vieux comme moi. Il ne me déplaît pas qu’on désire me plaire.

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Nous causions de choses et d’autres. Elle avait de la littérature. Elle avait lu Voltaire, phénomène bien rare chez nos jeunes dames ; du moins, elle en connaissait bien les œuvres dont on peut parler librement avec elles. Tout à coup, je ne sais comment la conversation dériva sur le traître condamné en décembre.

« Quel affreux personnage! » disais-je avec conviction. Elle me regarda d’un œil interrogateur. — « Ainsi, vous êtes bien certain qu’il est coupable? » — « Comment en pourrais-je douter? » — « Hé bien ! moi, j’en doute. » — « Mais quelle raison pouvezvous alléguer? » — « Oh! des raisons, je n’en ai guère, maisj’ai des... des... comment appelez-vous cela, messieurs les savants?... des intuitions, je crois ?» — « Madame, vous et vos pareilles en avez beaucoup, et je dois avouer qu’elles voient souvent plus clair que nos déductions méthodiques. Encore faut-il pourtant qu’elles s’appuient sur quelque réalité. » — « Mais où trouvez-vous vos réalités dans cette affaire? On l’a jugé à huis clos. Nul ne sait ce qui s’est passé au conseil de guerre. Tout ce que j’ai appris de lui avant et après le procès ne cadre pas avec l’idée que je me fais d’un criminel. J’ai un frère officier qui assistait à la dégradation. Il est revenu chez nous tout triste. Pressé de questions, il m’a avoué qu’il avait été bouleversé par les dénégations que l’infortuné n’avait cessé d’opposer aux malédictions de la foule. En rentrant dans la salle d’où il devait être ramené en prison, il a eu des mots déchirants. Cela ne sonne pas à mon oreille comme des paroles de traître ou de

grand criminel. » — « Alors M. votre frère partage aussi votre incrédulité? » — « Oh! non, vous comprenez... O’est un militaire... Il ne se permettrait pas d’avoir sur un point pareil une autre opinion que ses chefs ; ce qui le troublait, c’était le contraste. Moi qui ne suis pas militaire, j’ai une autre opinion, voilà tout. » — « Mais cela prouve seulement, madame, que Dreyfus est très fort, très maître de lui-même, qu’il nourrit comme tant de criminels incontestés le secret espoir qu’à force de nier il finira par insinuer le doute, la perplexité, chez ceux qui disposent désormais de son sort. On voit des assassins, dont la culpabilité a été démontrée péremptoirement, nier encore en face de la guillotine. Vous connaissez le mot fameux de l’un d’entre eux : N’avouez jamais! » — « Ainsi, vous êtes sur que Dreyfus a trahi son pays? » — « Tout à fait sûr, madame, et je m’étonne qu’intelligente et judicieuse comme vous l’êtes, vous puissiez ne pas partager ma conviction qui est, d’ailleurs, celle de tout le monde. » — « Tout le monde? Tout le monde se trompe quelquefois. »

— « Mais, enfin, comment pouvez-vous un seul instant admettre que sept officiers français aient eu la barbarie de vouer un compagnon d’armes à un affreux supplice, si la preuve écrasante de son terrible méfait ne leur a pas été fournie surabondamment? » — « Vous croyez donc qu’il est coupable, sans rien savoir de ce qu’il a fait au juste, uniquement parce qu’on l’a condamné? Chi lo sa ?» Et en prononçant ces mots italiens ma voisine de table imprimait à sa jolie tête ce mouvement de

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haut en bas et de gauche à droite qui représente chez les femmes opiniâtres la ferme résolution de ne pas céder aux raisons les plus démonstratives. Cela me fournit l’occasion d’admirer une nuque charmante, d’une blancheur et d’un dessin irréprochables, terminée en haut par un orgueilleux encorbellement de cheveux blonds aussi touffus que fins. M. Zola y eût trouvé le sujet d’une page au moins de description. Il s’étend beaucoup sur les nuques. Je soupçonne ma voisine d’être assez prodigue de ce geste-là. Il est vrai qu’il lui va bien. Mais c’est un geste de têtue. Il n’avait rien de flatteur pour moi. Il signifiait : « Mon cher ami, tu diras tout ce que tu voudras, et même davantage : tu ne m’ôteras pas mon idée de la tête . »

Un homme, quand il s’aperçoit d’un pareil entêtement chez une dame, et qui n’est pas son mari, et encore 1 n’a plus qu’à battre en retraite. C'est ce que je fis galamment; après tout, l’opinion de ma gracieuse voisine pèse d’un poids bien léger dans la balance. Non, sept officiers français et en plus le ministre de la guerre d’alors, et tout l’état-major, le général de Boisdeffre en tête, n’ont pas pu... Mais je rabâche.

Mais pourquoi diantre cette petite Bretonne a-t-elle son idée si chevillée dans sa cervelle? C’est l’émotion de son frère qui l’aura gagnée. Peut-être l’aurais-je ressentie moi-même si j’avais été là. Mais, bah ! les femmes raisonnent avec des sentiments sans preuve pour point de départ. Encore une fois, sept officiers, etc.

20 juillet 4895.

Quand vous aurez à décider du traitement qu’il faut infliger à un grand criminel que l’on n’a pu légalement guillotiner ou fusiller, ne le campez pas sur une petite île déserte en avant d’un continent, en face d’un grand océan dont les vagues finissent par déferler sur nos côtes.

Cela rappelle vaguement Sainte-Hélène et le terrible tyran qu’elle a idéalisé. Car Napoléon fut aussi un grand coupable. La France s’était donnée à lui, et il l’a immolée à sa gigantesque ambition. Quand on songe à ce que l’Europe coalisée lui offrait encore après Leipzig ! Les Alpes et le Rhin ! Tout ce que nous rêvions naguère ! Et il n’a pas voulu. Sainte-Hélène l’a réhabilité en l’entourant d’an nimbe de poésie que le peuple a contemplé longuement et dont il s’est pour ainsi dire imbibé.

Il est vrai qu’il y avait par derrière un passé de gloire éblouissante qui rayonnait au travers, et c’est ce qu’il serait ridicule de dire à propos du captif de l’île du Diable. N’importe. Son îlot l’objective, le met en relief, l’impose individuellement à notre pensée. Si on l’avait confondu avec la masse des détenus ou des forçats, il est à croire qu’on l’aurait déjà oublié. Du moins on n’y penserait plus guère. Au contraire, cette espèce de pilori permanent où il est exposé à la face du monde . ramène continuellement la pensée et par conséquent | la réflexion sur sa personne.

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Je causais hier avec B***, le philosophe de ce phénomène psychologique. Il était de mon avis sur le fait mental lui-même. « Vous avez raison, medisaitil, cette façon de l’exhiber tourne à fin contraire de ce qu'on a voulu faire. Pensez à la différence de l’impression qu’on retire d’un portrait, si bon soitil, selon qu’il est encadré ou qu’il ne l’est pas, qu’il l’est mal ou qu’il l’est bien. Le fait est qu’on a encadré ce malheureux, et dans quel cadre ! De quel fond de tableau il se détache ! Premier plan : sa cabane qui serait quelconque si elle n'était pas la sienne, celle qu’on a faite exprès pour lui, et dont il est le centre. Tout autour, quelques arpents de terre rocheuse habités par cinq ou six muets. Autour de ce rocher, la mer. Derrière la mer, un continent immense. Mais c’est toute une combinaison artistique, tout un décor grandiose ! Mais on aurait voulu concentrer les regards du monde entier, surtout les nôtres, sur ce point de l’immensité et sur l’individu qui l’occupe, qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

« Vous avez raison de dire que c’est un pilori permanent. Autrefois l’exposition publique des condamnés faisait partie des pénalités qu’ils avaient à subir. Le gros de la population passait devant le pilori et, quand la faute que le condamné avait commise soulevait l'indigDation, les passants ne lui ménageaient pas les invectives et les outrages. On y a renoncé et on a bien fait. C’était ignoble, et souvent le cynisme de l’exposé ripostant aux injures par d’abominables propos rendait la scène encore plus scandaleuse. On avait besoin, pour

excuser cette dégradation légale de la personne humaine, de se remémorer la noirceur du crime commis et de se dire qu’après tout le coupable n’avait que ce qu’il méritait. Et pourtant je pose en fait que si, au lieu d’être exécutée une fois pour toutes et pendant quelques heures, la mise au carcan du même individu s’était réitérée tous les jours, pendant des mois et pendant des années, on aurait fini par avoir pitié du misérable, surtout s’il fût resté muet. L’horreur de son crime aurait diminué avec le temps. On aurait à la longue trouvé cette exhibition intolérable. Et qu’en eût-il été si, à la réflexion, on eût conçu des doutes graves sur sa culpabilité réelle?...

» — Hé quoi ! est-ce que vous aussi?...

» — Que voulez-vous? J’en ai, et j’en souffre, et cette obsession, provenant du genre lui-même de captivité qu’on lui impose, me tourmente plus que je ne saurais dire. J’entends raconter tant de choses sur la manière dont on a procédé contre Dreyfus ! Je sais bien qu’il faut se défier grandement de tous ces bruits qui circulent sans aucune garantie. On prétend que sa famille, persuadée de son innocence, a gagné à sa cause plus d’une personne qui, comme moi d’abord, le condamnait sans miséricorde. Mais cela ne prouve pas encore grand’chose. Des parents peuvent être facilement aveuglés par leur affection et l’intérêt qu’ils ont à ne pas laisser leur nom souillé d’une pareille tare. Mais... Mais il en est d’autres. Des personnes dignes de foi, à même d’être bien renseignées, prétendent que les débats poursuivis à huis clos n’avaient pas laissé subsister de

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charges sérieuses contre l’accusé ; que les juges militaires étaient fort peu décidés à le condamner lorsqu’ils se retirèrent pour délibérer; que luimême, sou défenseur, ses gardiens comptaient si bien sur un acquittement qu’ils en causaient joyeusement d’avance, et que, lorsque les juges rentrèrent avec un arrêt de condamnation prononcé à l’unanimité, lorsque lecture lui en eut été faite, il tomba comme foudroyé de surprise et de terreur. Que s’était-il donc passé? Vous me direz que ce sont là des bruits qu’on ne peut contrôler. Je l’avoue...

» — Hé bien ! pourquoi ne pas vous en tenir à la chose jugée, qui n’est pas un bruit, qui est un fait?

» — Encore une fois je n’affirme rien, mais je suis perplexe. On m’assure qu’il se serait écrié en sanglotant : « Mon malheur est d’être né juif! »

» — Ah ça ! auriez-vous par hasard l’idée que les sept officiers juges auraient pu...

» — Mon cher ami, à l’heure qu’il est, avec les étonnants progrès que fait l’antisémitisme dans des esprits qu’on eût crus incapables de donner dans cette ineptie, on n’est jamais sûr de rien dès qu’il s’agit d’un juif. Après cela, je n’affirme pas, je nierais plutôt. Les éléments de certitude manquent, et je trouverais comme vous la chose monstrueuse. Mais, sans aller jusqu’à dire qu’on a voulu frapper un juif en sa qualité de juif, ne peut-on pas craindre ce genre d’entraînement qui consiste à croire capables, puis coupables des plus grands méfaits ceux qui rentrent dans une catégorie détestée,

dénigrée, constamment présentée sous les couleurs les plus odieuses? Alors on prend pour des preuves de vagues indices qui par eux-mêmes devraient paraître tout à fait insignifiants. Que ne dit-on pas encore? On prétend que les experts consultés n’étaient pas d’accord sur l’identité de l’écriture de Dreyfus avec celle d’un document qui lui serait attribué et qui serait la preuve matérielle de sa culpabilité. Enfin j’ignore, vous ignorez aussi, et je doute. »

Oh 1 si ma belle dame bretonne de l’hiver dernier eût été là ! Quelle expression de triomphe aurait relui dans ses yeux I

Mais, après tout, mon excellent ami B**' se monte la tête avec des racontars que lui-même ne peut soumettre à une analyse critique. Reste toujours le fait, le fait brutal, mais intangible, de la condamnation. Restons y, c’est le seul terrain sûr.

C’est égal, il est bien dommage qu’on ait cru le huis-clos nécessaire. Tous ces bruits pénibles ne courraient pas comme aujourd’hui.

20 décembre 1895.

Il paraît que la marée de ce qu’on appelle l’antisémitisme monte toujours. Mon vieil ami de Tubingue en profite pour me larder de traits acérés. «Hé bien I votre peuple français, et son bon sens, et son libéralisme religieux, voilà que tout cela fait naufrage ensemble et qu’il patauge à son tour dans une eau boueuse qui vient de chez nous ! »

Pas précisément, mon cher collègue. Chez vous ou proscrit le juif, chez nous le sémite. C’est-à-dire que chez vous ou a tout de suite attaqué la croyance religieuse et que chez nous on l’a laissée dormir pour ne penser qu’à la race...

Est-ce bien certain, ce que je lui ai répondu là? Distinguons. On peut affirmer que dans la France actuelle, si l’on avait commencé par déclarer la guerre, une guerre non de controverse théologique, mais une guerre politique et sociale, à l’une des confessions religieuses existant sur notre sol national, personne ou à peu près n’aurait prêté l’oreille à de semblables excitations. C’est d’ailleurs ce que les promoteurs de ce regrettable mouvement ont eu bien soin d’éviter. Ils ont dit et redit : « Ce n’est pas à la religion des Juifs que nous en voulons, elle ne nous importe guère ; c’est à leur race qui est étrangère à la nôtre, qui a usurpé chez nous des droits qu’elle n’aurait jamais dû posséder, qui en a proiité pour nous exploiter, nous pressurer, nous voler, s’enrichir de nos dépouilles. »

» Ramenons les choses », continuent-ils, « à l’état normal. Des étrangers ne peuvent prétendre aux mêmes droits politiques et sociaux que les citoyens. Quand ils sont dangereux et nuisibles, la loi permet de les expulser sans autre forme de procès. Les Juifs, nous voulons dire les Sémites, sont une race étrangère. Débarrassons-nous-en, soit que nous leur enlevions les droits civils dont ils abusent contre nous, soit même, si cela n’est pas suffisant, en les expulsant. Encore une fois, ce n'est pas une religion que nous proscrivons, c’est une race, et

cela ne leur coûtera guère. Ils sont riches, ils som cosmopolites, ils sont des sans-patrie : qu’ils ailleni ailleurs que chez nous célébrer leurs Pâques I »

— Doucement, doucement, messieurs les antisémites. Vous échafaudez les injustices sur les er- 1 reurs, et le résultat le plus clair de votre entreprise , serait de nous faire reculer jusqu’au moyen âge.’

Comment voulez-vous, de votre point de vue luimême, déclarer la guerre à une race sans la faire à la religion de cette race, lorsqu’elle est seule à professer cette religion ? On ne dira pas que les juifs nous troublent par leur prosélytisme religieux. Que vous vous y preniez comme vous voudrez, vous ne pouvez pas proscrire les juifs sans persécuter en même temps la religion juive. Mais y pensezvous ? C’est l’ère des persécutions religieuses que vous rouvrez là, de ce fléau terrible dont nous nous flattions depuis plus de cent ans d’être enfin délivrés. En avons-nous assez souffert!

Trouvez-vous que l’Espagne et le Portugal, qui ont impitoyablement chassé les juifs après en avoir beaucoup brûlé, aient beaucoup gagné à leur expulsion ? En revanche je pourrais aisément vous montrer les pays qui ont dû à l’intelligente hospitalité qu’ils leur ont accordée un accroissement notable de commerce, d’industrie et de richesse.

Quand je pense à ces familles juives parisiennes que je fréquente sans être des leurs, où il règne i tant d'union, tant de cordialité, qui comptent tant de femmes spirituelles et charmantes, tant d’hommes distingués dans les lettres, dans les arts, dans les sciences, je me demande quel est donc ce vent

il de folie qui pousse à désirer que l’ensemble de ,l| notre société parisienne soit mutilé par l’ablation brutale de l’une de ses branches les plus estimables.

D’ailleurs, toute votre théorie repose sur une . erreur manifeste. Les juifs de France, les juifs mo- :! dernes en général, ne sont pas une race. Ils sont, comme toutes nos autres catégories religieuses ou i sociales de France, un composé de plusieurs races, et en très grande partie des mêmes races que nous.

Le titre ronflant d’antisémites est une enseigne menteuse. Un peu de critique, s’il vous plaît.

On ne peut donner de valeur scientifique rigoureuseaunom de « race de Sem» ou sémitique, lequel embrasserait un groupe d’anciens peuples réunis par l’étroite parenté de leurs langues, tels que les Arabes, les Chaldéens, les Assyriens, les Araméens ou Syriens, les Phéniciens ou Cananéens, les Carthaginois, ces grands navigateurs et colonisateurs de l’antiquité. Les Israélites faisaient aussi partie de ce groupe. C’est pour la commodité du langage scientifique et parce qu’il y a eu, entre ces divers peuples une certaine affinité de langage et i d’esprit qu’onles appela «peuples sémites,» en conformité avec la répartition, d’ailleurs très incomplète, des nations de la terre inscrites dans la Genèse (ch. x). Cela n’empêche qu’il y avait aussi entre eux des diversités profondes.

Et voyez l’injustice fondamentale de ce que vous appelez l’antisémitisme.

Ce mot, s’il fallait le prendre au sérieux, signifierait l’hostilité déclarée à l’ensemble des peuples que nous avons énumérés. Et vous en faites un cri

de guerre contre un seul petit peuple qui compte en France de 70 à 80,000 âmes ! C’est absolument comme si, ayant des raisons bonnes ou mauvaises de faire la guerre au Portugal, vous vous intituliez Antilatinistes. Les Portugais, en effet, comptent parmi les peuples qui, par suite des conquêtes romaines, se sont mis à parler le latin, langue de leurs conquérants, et dont la langue actuelle a le latin pour sous-sol. Ce qui fait qu’on appelle « peupleslatins» les Italiens, les Français, les Espagnols, les Portugais, les Roumains, etc., qui sont loin d’être originaires du Latium. Mais imaginer le terme d’antilatinisme pour exprimer son inimitié ® contre l’un d’eux serait le comble du non-sens. Hé 5 bien ! ce non-sens est celui de votre enseigne.

Donc elle ment. Elle cache sous un mot ronflant, inexact, ce qui n’est en réalité que la guerre à ce qu’on s’imagine être un peuple sémite.

Et le pire, c’est que cela fait son effet sur un tas d’ignorants. Si on leur disait : « Enrôlez-vous dans i notre croisade contre la religion juive », ils vous enverraient promener. Mais quand on leur dit: «A bas les Sémites et le sémitisme! » cela leurimpose, et pourtant par le fait cela revient au même.

Serait-il vrai que ce sophisme biscornu trouve en particulier dans l’armée, jusque dans les hauts grades, des adeptes convaincus ? Je ne puis le croire. : Ce serait désolant.

d’un intellectuel

23 décembre 1895.

Non, les juifs d’aujourd’hui ne sont pas une race, ils sont un composé d’éléments ethniques très divers. On peut distinguer parmi eux des types de physionomies très différentes et accusant les diversités d’origine.

Et cela n’a rien de surprenant.

Sans remonter plus haut, les juifs, d’après leur nom, seraient les descendants des Judêens , hommes de la tribu de Juda, laquelle à peu près seule avait survécu de l’ancienne nation israélite écrasée par les conquérants de Ninive et de Babylone. Pendant cinq siècles un petit groupe de Judéens, revenus de la terre d’exil, se développa au point de former tout un petit peuple qui continuait de porter le titre d’honneur d’Israélites et dont les circonstances avaient détaché, dans les temps qui précédèrent immédiatement l’ère chrétienne, d’assez nombreux essaims fixés dans les principales villes du monde hellénique et même, un peu plus tard, du monde latin. Soit en Palestine même, soit dans ce qui devenait l’empire romain, ces juiveries attiraient à leur religion un nombre relativement considérable d’étrangers. La mode venait aux religions d’origine orientale. De plus, la supériorité religieuse du judaïsme, enseignant l’unité du Dieu créateur et une morale très pure, bien qu’enchevêtrée dans un rituel assez compliqué et même parfois bizarre (mais en religion la bizarrerie est loin d’être tou-

jours une cause de répulsion), cette supériorité était très sensible au cœur de beaucoup d’hommes fatigués et dégoûtés des superstitions épaisses, souvent immorales et inhumaines, qui étaient encore prédominantes. Il y avait donc, à peu près partout où il y avait des Juifs, un cercle plus ou moins considérable de Grecs et d’Occidentaux qui gravitaient autour des synagogues et s’y rattachaient à divers degrés d’affiliation. Car on pouvait embrasser le judaïsme tout entier, toutes ses observances comprises; ou bien ne pratiquer parmi celles-ci que les plus impérieusement obligatoires ; ou bieu enfin s’en tenir au monothéisme et à la grande morale du Décalogue. Seulement il est clair que les enfants nés de parents appartenant à ces deux dernières catégories, élevés dans les croyances de la famille, se rapprochaient toujours plus du judaïsme intégral et finissaient par l’adopter.

Ces agglomérations de Grecs et de Latins de toute origine qui s’étaient rattachées au judaïsme, devenues familières avec son histoire et ses livres sacrés, étaient numériquement importantes. C’est parmi elles que le christianisme naissant fit ses plus brillantes conquêtes. Mais il fut loin de les absorber ; elles persistèrent après la destruction de la nationalité juive proprement dite, commencée par Vespasien et Titus (an 70), consommée sous Adrien (vers 132). La preuve en est que les empereurs, à qui leur prosélytisme déplaisait, émirent des édits pour le restreindre ou le supprimer. C'est donc qu’il agissait.

Plus tard, et après la destruction de l’empire ro-

d’un intellectuel

maiu, de nouvelles adhésions au judaïsme augmentèrent encore le nombre des juifs non sémites. On signale en particulier, vers le septième siècle, la conversion des Khazars, peuple finno-slave qui était établi entre le Dniéper, la Crimée et la mer Caspienne. Refoulés, par les guerres en Russie, en Pologne, en Allemagne, ils rejoignirent le judaïsme qui venait d’Italie, d’Espagne et de France.

En laissant de côté quelques autres faits analogues de moindreimportance, il n’en résulte pas moinsque le judaïsme aujourd’hui est une religion et non pas une race. Les juifs sont en réalité un mélange d’anciens Israélites, de Grecs, de Romains, d’Ibères, de Gaulois, de Slaves et de Finnois, où la soi-disant race de Sem n’entre que pour une fraction.

C’est tout comme nous. Notre nationalité française, si unie, si compacte, bien que selon les régions on puisse encore reconnaître les types originaux, est sortie d’un creuset où se sont mélangés des éléments divers et nombreux, des Celtes, des Gaulois, des Ibères, des Romains, des Grecs (Mars eille et Lyon) et même des Carthaginois (des Sémites !) ; sur quoi sont venus des Goths, des Alainsi des Burgondes, des Germains de toute sorte, des Francs, des Saxons, des Normands, et même des Sarrasins (encore des Sémites). Ce qui fait qu’il y a de grandes chances pour qu’en rencontrant un juif d’aujourd’hui on se trouve en face de quelqu’un dont les ancêtres jadis étaient cousins et même frères des nôtres.

Et vous venez parler d’un antagonisme de races ! Etudiez donc l’histoire.

Et cet autre, là-bas, sur son îlot, au beau milieu du champ de ce télescope mental qu’on ne peut s’empêcher de braquer sur lui, — est-il un judéen, un Gaulois, un Franc, un Khazar ou un Hellène ? Chi lo sa ?

25 décembre 1895.

Tout l’Occident a célébré aujourd’hui l’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, bien qu’on n’ait jamais su à quel moment de l’année il a poussé son premier vagissement. C’est une mesure politiquement habile d’un évêque de Rome au quatrième siècle qui a fixé le 25 décembre pour le commémorer, afin de substituer une fête chrétienne à celle du Solis invicti, « du Soleil vainqueur », qui mettait toujours en branle le peuple de Rome. Peu importe, c’est toujours une fête intime, paisible, murmurant au fond du cœur des sons d’espérance, de renaissance, de foi dans la destinée. Comme nous nous amusions ce jour-là chezgrand’mère !

Pauvre chère aïeule ! qu’il y a longtemps déjà que tu dors du sommeil dont on ne se réveille pas! Mais tu n’es pas oubliée. Tu sais bien le petit chéri dont tu caressais les boucles blondes en lui disant que le petit Jésus avait été un enfant bien doux, bien sage et bien bon, et qu’il fallait être comme lui. Ton Benjamin est aujourd’hui vieux et chauve. Son pas s’est alourdi. Sa vigueur est diminuée. Il approche à son tour de l’âge où il t’a vue

d’un intellectuel

disparaître pour ne plus revenir. Mais il a conservé ta chère mémoire. Tiens ! je vois de ma place ton vieux Psautier que tu me donnais à porter le dimanche quand tu allais au prêche. Il est toujours à une place d’honneur sur les rayons de ma bibliothèque. Je peux dire comme un poète méridional dont j’ai lu jadis une chanson touchante :

Aras toujou la meillou place,

Vieil Psalme de ma paour Grand !

Que ces souvenirs de famille sont indélébiles et puissants, surtout quand il s’y mêle quelque chose de religieux! Voilà le secret de la ténacité des religions dans l’histoire. On peut avoir singulièrement modifié les croyances dont les premières années ont été embaumées. On ne veut pas rompre le fil qui vous rattache à ces premières et pures émotions, à l’institution religieuse qui en fut le foyer collectif. C’est ce qui a rendu le judaïsme si persistant à travers les siècles. lia perdu son Temple unique, son sacerdoce, ses cérémonies pompeuses; il n’en a pas moins persisté, parce qu’il a conservé son Livre sacré et qu’il est essentiellement une religion de famille.

Et voyez à quelles absurdités un principe faux peut nous mener! Aujourd’hui plus d’un antisémite de ma connaissance a célébré la naissance d’un Juifl — C’était un Dieu, disent-ils. — Soit, je ne me fais pas bien à l’idée d’un Dieu qui vagit et qu’on emmaillote, mais, au nom de l’orthodoxie qu’ils professent, je leur dis que ce Dieu était un

juif de par sa nature humaine, que sa mère Marie, qu’ils lui associent dans leurs hommages, était une juive, que les apôtres chargés par lui de répandre sa doctrine, saint Pierre, saint Paul, saint Jacques, saint Jean, saint André, saint Mathieu, etc., étaient des juifs. Et les voilà qui abominent la race à laquelle ils doivent leur homme-Dieu, leur Sainte Vierge, leurs plus grands saints ! Peut-on concevoir rien de plus extravagant?

Et hier, là-bas, cet anniversaire n’a pu réveiller chez lui aucun sentiment spécial. Il en est d’autres sur lesquels sa pensée doit revenir avec une bien douloureuse mélancolie. La fête pascale, par exemple, est surtout chez les juifs une fête de famille. Il y prenait part, jeune, confiant, rêvant peut-être déjà d’être soldat et de marcher fièrement au son des tambours et des fanfares d’un beau régiment. Quel contraste ! Quelle dégradation !

Mais pourquoi donc cette préoccupation du prisonnier de l’île du Qiable me poursuit-elle toujours? Il y a tant d’autres choses qui m’intéressent!

C’est plus fort que moi. Va-t’en, fantôme importun, tu m’obsèdes !

Ce que m’a dit B*** il y a six mois me trotte encore par la tête. J’ai entendu, depuis, plus d’un bruit pareil à ceux dont il m’a entretenu. L’antisémitisme est plus fort que je ne pouvais le croire.

Est-ce que par hasard...? Mais non, ce n’est pas possible. Quel dommage pourtant que le huis-clos ait été nécessaire I

d’un intellectuel

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